presque autant qu'il est court; elle savait qu'il n'y a pas de
sympathie durable entre hommes habitués à se diffamer et à se dénoncer
tous les jours, et qui marchent vers des buts diamétralement opposés.
Aussi ne fut-elle pas très-étonnée d'apprendre que le soir même de
cette belle journée la discussion avait repris dans la chambre
législative son animosité habituelle, et que le club des Jacobins
avait retenti des vociférations les plus haineuses.
Au milieu de l'ouragan qui emportait toutes choses, les nouveaux
ministres[173], qui n'avaient pas désespéré de servir le Roi après la
journée du 20 juin, étaient dénoncés comme des conseillers rétrogrades
et ennemis de la liberté. Effrayés d'une situation qui leur présageait
un décret presque certain, ils déclarèrent tous, dans la séance du 10
juillet, par l'organe de M. de Joly, garde des sceaux, qu'ils venaient
de donner leur démission au Roi.
[Note 173:
Leur passage au pouvoir était rapide:
Le 13 juin, Mourgues avait remplacé Roland au ministère de
l'intérieur; Dumouriez, déjà ministre des affaires étrangères, était
chargé du ministère de la guerre en remplacement de M. Servan, et
Beaulieu remplaçait Clavière au ministère des contributions.
Le 18 juin, Chambonnas remplaçait Dumouriez au ministère des affaires
étrangères, et de Lajard le remplaçait au ministère de la guerre;
Terrier de Montciel remplaçait Mourgues au ministère de l'intérieur.
Le 28 juin, de Joly remplace Duranton au ministère de la justice.
Le 21 juillet, M. du Bouchage remplace M. de la Coste au ministère de
la marine, et M. Champion remplace M. Terrier de Montciel à celui de
l'intérieur.
Le 23 juillet, M. Dabancourt est nommé ministre de la guerre à la
place de M. de Lajard.
Le 30 juillet, M. le Roux est nommé ministre des contributions à la
place de M. de Beaulieu.
Le 1er août, M. de Sainte-Croix, ministre des affaires étrangères, au
lieu de M. de Chambonnas.]
Dans la séance du mercredi 11 juillet, le décret suivant fut rendu:
_Acte du Corps législatif._
«Des troupes nombreuses s'avancent vers nos frontières. Tous ceux qui
ont en horreur la liberté s'arment contre notre constitution.
»CITOYENS, LA PATRIE EST EN DANGER!
»Que ceux qui vont obtenir l'honneur de marcher les premiers pour
défendre ce qu'ils ont de plus cher se souviennent toujours qu'ils
sont Français et libres; que leurs concitoyens maintiennent dans leurs
foyers la sûreté des personnes et des propriétés; que les magistrats
du peuple veillent attentivement; que tous, dans un courage calme,
attribut de la véritable force, attendent pour agir le signal de la
loi, _et la patrie sera sauvée_.»
Le dénoûment approche. Ce jour-là même, 11 juillet, Madame Élisabeth,
en annonçant à madame de Raigecourt la démission des ministres, ne
s'étonnait point de cette démonstration, «qui ne laissoit pas que
d'étonner bien du monde». Aussi bien elle sentait que le Roi était de
fait déjà déchu. L'Assemblée, qui avait licencié la garde
constitutionnelle, faisait fuir devant l'ombre de sa désapprobation le
ministère éperdu. Madame Élisabeth, qui voyait augmenter de moment en
moment la rapidité du mouvement qui entraînait la famille royale à
l'abîme, ne pensait plus à rappeler son amie auprès d'elle, et lui
défendait de songer à revenir. Elle savait que le vaisseau sombrerait
bientôt: ce n'est pas dans un tel moment qu'elle aurait engagé ses
amies à lui confier leur existence.
Le vendredi 13 juillet, veille de l'anniversaire de la fédération,
l'arrêté du département qui, le 6 du même mois, avait suspendu Pétion
de ses fonctions, fut levé par décret de l'Assemblée nationale.»
À l'ovation que la populace de Paris décernait au maire se joignit le
suffrage bruyant des fédérés de Marseille et du Finistère. En revenant
de la cérémonie du Champ de Mars, la famille royale fut assourdie par
les cris de _Vive Pétion! À bas Veto!_
Et cependant Madame Élisabeth, désireuse de tranquilliser sa
Raigecourt, lui écrivait quatre jours après une lettre dans laquelle
elle attribuait à ses prières la manière paisible dont les fêtes de la
fédération s'étaient passées. Mais on voit qu'après avoir perdu une à
une toutes les libertés, la famille royale dut renoncer à la dernière,
celle d'écrire, pour épancher ses inquiétudes et ses douleurs dans le
sein de ses amis. Madame Élisabeth l'indique assez en parlant dans de
telles circonstances de la pluie et du beau temps. «Le tonnerre,
écrit-elle, est tombé sur les murs de Versailles.» Une autre foudre
allait frapper les Tuileries: le 10 août approchait.
Cependant l'abbé de Lubersac reçut une dernière lettre de Madame
Élisabeth, datée du 22 juillet 1792. Elle s'excuse de lui avoir écrit
peu de temps auparavant une lettre si sombre; mais elle était sous le
coup de l'affreuse journée du 20 juin. «Ceux sur qui l'orage gronde
éprouvent parfois de telles secousses qu'il est difficile de savoir et
de pratiquer cette grande ressource, celle de la prière.» C'est pour
cela que Madame Élisabeth réclame les prières des saintes âmes qui, à
l'abri de l'orage, s'élèvent plus facilement vers Dieu. Elle met tant
d'insistance à conjurer le prêtre auquel elle écrit de se souvenir
d'elle devant Dieu, que la parole antique de ces soldats du Cirque
condamnés à périr me revient malgré moi à la mémoire quand je lis ces
lignes: «Heureux les saints qui, percés de coups, n'en louent pas
moins Dieu à chaque instant du jour! Demandez cette grâce, monsieur,
pour ceux qui sont foibles et peu fidèles comme moi.» Seulement la
piété de Madame Élisabeth, en transférant la parole antique du
paganisme au christianisme, la traduit ainsi: «Ceux qui vont mourir
vous prient de prier pour eux.»
Les lettres de Madame Élisabeth vont s'arrêter, et nous allons perdre
ce fil conducteur qui nous a guidé jusqu'ici dans notre récit. C'est
un premier adieu. Dans l'avant-dernière des lettres adressées à madame
de Raigecourt, le 25 juillet 1792, la princesse formait encore le
projet de revoir son amie à l'automne. Puis, comme si sa raison
tournait en dérision ses propres espérances, elle ajoutait: «Il est
toujours joli de pouvoir en parler.» Dans cette lettre, elle annonce
déjà que l'on a voulu forcer les portes du château, mais que la garde
nationale s'y est opposée.
La dernière lettre de Madame Élisabeth à madame de Raigecourt portait
la date du 8 août 1792; elle y annonçait expressément l'agonie du
pouvoir exécutif, ajoutant qu'elle ne pouvait entrer dans aucun
détail.
On a écrit que c'est à Charenton que le siége du château fut résolu
entre quinze conjurés. Que voulaient-ils, ces misérables? Les peuples
ont vu souvent des conspirateurs s'élever contre les tyrans et contre
la tyrannie; mais remarquons qu'ici les tyrans étaient dans la commune
de Paris et la tyrannie dans l'Assemblée législative. Il n'y avait au
château des Tuileries que trois femmes, un enfant et un infortuné qui
était roi, faibles, méconnus, insultés par tout le monde, sans
ressource et sans appui. Pensait-on qu'ils feraient de la résistance?
Ils n'en avaient jamais fait. Voulait-on les obliger à changer de
domicile? Un mot suffisait. Était-ce un assassinat qu'on projetait?
Mais était-ce donc un crime nouveau? On n'avait pas à le méditer dans
l'ombre, pendant qu'on le proclamait sur les places et dans les
carrefours. On n'avait pas besoin d'enfoncer les portes d'un palais
pour égorger trois victimes innocentes qu'on aurait trouvées priant
pour leurs bourreaux. Croyez-le bien, le passage si court de la vie à
la mort ne leur eût point paru douloureux. Tout ce qui porte une âme
généreuse pensera aisément que ce n'est pas là ce que la mort a de
plus affreux. C'est la fin de la mort, mais ce n'en est ni le
commencement ni le milieu. La voir venir horrible, injuste,
prématurée, mesurer le sablier du temps par la durée seule de ses
souffrances, s'anéantir pour renaître avec une blessure nouvelle, être
frappé dans ses enfants, dans son époux, dans sa soeur, dans sa femme,
dans ses amis, dans ses serviteurs fidèles, dans sa gloire, dans sa
puissance, dans sa renommée, enfin mourir de calomnie, c'est là
mourir. Cette mort, barbares, vous la leur aviez donnée: le plus grand
crime avait été commis!
Louis XVI, dans son abandon, eut peine à retenir quelques-uns de ses
ministres et à en trouver d'autres assez courageux pour accepter une
responsabilité sans pouvoir. Il parvint cependant, à force de
sollicitations, à se former un cabinet; ainsi, ce n'était plus comme
autrefois à l'ambition des hommes, c'était à leur dévouement, c'était
à leur pitié qu'il fallait s'adresser pour trouver encore des
ministres. Comme M. Bigot de Sainte-Croix se défendait d'accepter un
portefeuille et motivait son refus sur des raisons: «Que de
difficultés, s'écria Louis XVI, pour être ministre d'un roi de quinze
jours!»
Ce prince, dont Madame Élisabeth jusqu'alors avait toujours cherché à
remonter le courage, remarquait que maintenant sa soeur demeurait
interdite et muette: en vain il essayait de surprendre encore une
lueur d'espérance sur ses lèvres ou dans ses regards; il n'y lisait
plus que ce mot: «Résignation». Il comprit que sa fin était prochaine,
et il s'y prépara. On a même prétendu que dès cette époque il fit un
premier testament; mais cette assertion ne repose sur aucune autorité
sérieuse.
Depuis un mois, les assemblées démagogiques formées dans les divers
quartiers de Paris s'étaient déclarées permanentes. Les gardes
nationales demeuraient en armes jour et nuit. Sur les places
publiques, de véhéments orateurs débitaient des harangues
incendiaires.
Danton pensa que le moment était venu de prendre sa revanche de la
journée du 20 juin. Prudhomme et les autres journalistes de la faction
excitaient ouvertement le peuple à l'assassinat. De son côté, Marat
activait le mouvement dans ses pamphlets: «Citoyens, disait-il,
veillez autour de ce palais, asile inviolable de tous les complots
contre la nation: une reine perverse y fanatise un roi imbécile; elle
y élève les louveteaux de la tyrannie. Des prêtres insermentés y
bénissent les armes de l'insurrection contre le peuple; ils y
préparent la Saint-Barthélemy des patriotes.» La révolution, avant de
commencer l'attaque, avait désorganisé la défense. D'un côté,
l'Assemblée avait décrété que plusieurs régiments de ligne et deux
bataillons suisses partiraient pour la frontière; de l'autre, les
Jacobins avaient appelé des Marseillais, qui traversèrent la France
avec des armes et du canon, disant qu'ils se rendaient à Paris pour y
tuer le tyran; et aucune municipalité, aucun chef militaire ne se
trouvèrent sur leur route pour arrêter leur marche. Leur présence à
Paris est marquée par plusieurs massacres. Santerre leur donne un
banquet à Charenton. C'est là, comme nous l'avons rapporté, que se
forme le comité d'insurrection qui doit porter le dernier coup à la
monarchie. La municipalité, aux ordres du maire, subit bientôt
l'influence de ce comité.
Le vendredi 3 août, le Roi adressa, par les mains de ses ministres, le
message suivant à l'Assemblée:
«Du 3 août 1792, l'an IVe de la liberté.
»Il circule, Monsieur le président, depuis quelques jours un écrit
intitulé: Déclaration de S. A. S. le duc régnant de Brunswick-Lunebourg,
commandant les armées combinées de LL. MM. l'Empereur et le Roi de
Prusse, adressée aux habitants de la France. Cet écrit ne présente aucun
des caractères qui pourroient en garantir l'authenticité. Il n'a été
envoyé par aucun de mes ministres dans les diverses cours d'Allemagne qui
avoisinent le plus nos frontières. Cependant sa publicité me paroît
exiger une nouvelle déclaration de mes sentiments et de mes principes.
»La France se voit menacée par une grande réunion de forces.
Reconnoissons tous le besoin de nous réunir.
»La calomnie aura peine à croire à la tristesse de mon coeur à la vue
des dissensions qui existent et des malheurs qui se préparent; mais
ceux qui savent ce que valent à mes yeux le sang et la fortune du
peuple croiront à mes inquiétudes et à mes chagrins. J'ai porté sur le
trône des sentiments pacifiques, parce que la paix, le premier besoin
des peuples, est le premier devoir des rois. Mes anciens ministres
savent quels efforts j'ai faits pour éviter la guerre; je sentois
combien la paix étoit nécessaire; elle seule pouvoit éclairer la
nation sur la nouvelle forme de son gouvernement; elle seule, en
épargnant des malheurs au peuple, pouvoit me faire soutenir le
caractère que j'ai voulu prendre dans cette révolution: mais j'ai cédé
à l'avis unanime de mon conseil, au voeu manifeste d'une grande partie
de la nation et plusieurs fois exprimé par l'Assemblée nationale. La
guerre déclarée, je n'ai négligé aucun moyen d'en assurer le succès;
mes ministres ont reçu l'ordre de se concerter avec les comités de
l'Assemblée et avec les généraux. Si l'événement n'a pas encore
répondu à l'espérance de la nation, ne devons-nous pas en accuser nos
divisions intestines, les progrès de l'esprit de parti et surtout
l'état de nos armées, qui avoient besoin d'être encore exercées avant
de les mener aux combats? Mais la nation verra croître mes efforts
avec ceux des puissances ennemies; je prendrai, de concert avec
l'Assemblée nationale, tous les moyens pour que les malheurs
inévitables de la guerre soient profitables à sa liberté et à sa
gloire.
»J'ai accepté la constitution: la majorité de la nation la désiroit;
j'ai vu qu'elle y plaçoit son bonheur, et ce bonheur fait l'unique
occupation de ma vie. Depuis ce moment, je me suis fait une loi d'y
être fidèle, et j'ai donné ordre à mes ministres de la prendre pour
seule règle de leur conduite. Seul, je n'ai pas voulu mettre mes
lumières à la place de l'expérience ni ma volonté à la place de mon
serment.
»J'ai dû travailler au bonheur du peuple; j'ai fait ce que j'ai dû:
c'est assez pour le coeur d'un homme de bien. Jamais on ne me verra
composer sur la gloire ou les intérêts de la nation, recevoir la loi
des étrangers ou celle d'un parti, c'est à la nation que je me dois:
je ne fais qu'un avec elle; aucun intérêt ne sauroit m'en séparer;
elle seule sera écoutée. Je maintiendrai jusqu'à mon dernier soupir
l'indépendance nationale: les dangers personnels ne sont rien auprès
des malheurs publics. Eh! qu'est-ce que des dangers personnels pour un
Roi à qui l'on veut enlever l'amour du peuple? C'est là qu'est la
véritable plaie de mon coeur. Un jour peut-être le peuple saura
combien son bonheur m'est cher, combien il fut toujours et mon seul
intérêt et mon premier besoin. Que de chagrins pourroient être effacés
par la plus légère marque de son retour!
»_Signé_: LOUIS.
»_Et plus bas_: BIGOT SAINTE-CROIX.»
* * * * *
Plusieurs membres demandèrent l'impression de ce message; mais après
avoir entendu un discours violent d'Isnard, l'Assemblée décida qu'il
n'y avait pas lieu à délibérer sur l'impression.
Une députation de la commune, ayant Pétion à sa tête, est
immédiatement après introduite à la barre de l'Assemblée.
«Législateurs, dit le maire de Paris, c'est lorsque la patrie est en
danger que tous ses enfants doivent se presser autour d'elle; et
jamais un si grand péril n'a menacé la patrie. La commune de Paris
nous envoie vers vous: nous venons apporter dans le sanctuaire des
lois le voeu d'une ville immense..... Tous les décrets que l'Assemblée
a rendus pour renforcer nos troupes sont annulés par le refus de
sanction ou par des lenteurs perfides. Et l'ennemi s'avance à grands
pas, tandis que des patriciens commandent les armées de l'égalité,
tandis que des généraux quittent leur poste en face de l'ennemi,
laissent délibérer la force armée, viennent présenter aux
législateurs son voeu, qu'elle n'a pu légalement énoncer, et
calomnient un peuple libre, que leur devoir est de défendre.
»Le chef du pouvoir exécutif est le premier anneau de la chaîne
contre-révolutionnaire. Son nom lutte chaque jour contre celui de la
nation; son nom est un signal de discorde entre le peuple et ses
magistrats, entre les soldats et les généraux. Il a séparé ses
intérêts de ceux de la nation. Nous les séparons comme lui. Loin de
s'être opposé par un acte formel aux ennemis du dehors et de
l'intérieur, sa conduite est un acte formel et perpétuel de
désobéissance à la constitution. Tant que nous aurons un roi
semblable, la liberté ne peut s'affermir, et nous voulons demeurer
libres. Par un reste d'indulgence, nous aurions désiré pouvoir vous
demander la suspension de Louis XVI tant qu'existera le danger de la
patrie; mais la constitution s'y oppose. Louis XVI invoque sans cesse
la constitution: nous l'invoquons à notre tour et nous demandons sa
déchéance.
»Cette grande mesure une fois _portée_, comme il est très-douteux que
la nation puisse avoir confiance dans la dynastie actuelle, nous
demandons que des ministres solidairement responsables, nommés par
l'Assemblée nationale, mais hors de son sein, suivant la loi
constitutionnelle, exercent provisoirement le pouvoir exécutif, en
attendant que la volonté du peuple, notre souverain et le vôtre, soit
légalement prononcée dans une convention nationale aussitôt que la
sûreté de l'État pourra le permettre. Cependant, que nos ennemis,
quels qu'ils soient, se rangent tous au delà de nos frontières; que
des lâches et des parjures abandonnent le sol de la liberté; que trois
cent mille esclaves s'avancent, ils trouveront devant eux dix millions
d'hommes libres prêts à la mort comme à la victoire, combattant pour
l'égalité, pour le toit paternel, pour leurs femmes, leurs enfants et
leurs vieillards. Que chacun de nous soit soldat tour à tour, et s'il
faut avoir l'honneur de mourir pour la patrie, qu'avant de rendre le
dernier soupir chacun de nous illustre sa mémoire par la mort d'un
esclave ou d'un tyran.»
L'Assemblée renvoya immédiatement cette pétition au comité de
l'extraordinaire, témoignant ainsi à la municipalité de Paris tous les
sentiments de déférence qu'elle venait de refuser au Roi. Ce manifeste
outrageant, porté par Pétion à la barre de la Convention, était jeté
une heure après dans tous les échos des carrefours. Cependant, un
matin, de son petit appartement du pavillon de Flore, Madame Élisabeth
crut entendre sous ses croisées fredonner l'air du _Pauvre Jacques_;
attirée par ce refrain, qui réveillait un doux souvenir, elle
entrebâilla sa fenêtre; mais ce n'était pas sa romance qu'elle
entendait, c'étaient des couplets royalistes empruntés aux _Actes des
Apôtres_, espèce de charivari monarchique de 1790; couplets dans
lesquels au _Pauvre Jacques_ on avait substitué le _pauvre peuple_,
que l'on plaint de n'avoir plus de roi et de ne connaître que la
misère. L'air de cette romance, d'ailleurs si tendre et si
sympathique, a été appliqué par l'Église elle-même à ce pieux cantique
que les jeunes filles répètent en choeur le jour de leur première
communion[174]. Ce fut là pour Madame Élisabeth le dernier reflet d'un
temps heureux.
[Note 174:
«Vous qu'en ces lieux combla de ses bienfaits
Une mère auguste et chérie,» etc.]
Tout était préparé pour le triomphe de l'insurrection. Les orateurs
des clubs, les tribuns de la rue répondaient du succès du premier
mouvement: les chefs en arrêtèrent le plan, dont ils avaient fixé
l'exécution d'abord au 29 juillet, et définitivement au 10 août. Le
programme de ce plan fut imprimé, et se distribuait publiquement
pendant les huit jours qui précédèrent la journée prescrite par la
colère des sections[175].
[Note 175: Le 2 août, M. Brunyer, médecin des Enfants de France, remit
à madame de Tourzel un petit imprimé qui était le prospectus fidèle de
la journée annoncée. (Mémoires inédits de madame de Tourzel.)]
Dans la soirée du 9 août, la famille royale s'était, après le souper,
retirée dans le cabinet du conseil. Les ministres et quelques
personnes de la cour s'y étaient réunis pour passer la nuit.
L'imminence du péril brisait pour la première fois la règle inflexible
de l'étiquette: le coucher du Roi n'eut pas lieu. «La Reine, rapporte
madame de Tourzel, parloit à chacun de la manière la plus affectueuse,
et encourageoit le zèle qu'on lui témoignoit. Je passai la nuit, ainsi
que ma fille Pauline, auprès de M. le Dauphin, dont le sommeil calme
et paisible formoit le contraste le plus frappant avec l'agitation qui
régnoit dans tous les esprits.»
Vers onze heures, une municipalité révolutionnaire, chassant la
municipalité légale, s'installait à l'hôtel de ville, et se déclarait
en insurrection. Elle agit et parle en souveraine; elle excite, elle
concentre, elle organise les mouvements de l'insurrection.
Minuit sonne: Camille Desmoulins, Chabot et quelques autres donnent le
signal. Le tocsin se fait entendre aux _Cordeliers_. On bat la
générale, le bruit du canon se mêle au bruit du tambour. «Vers trois
heures, raconte un témoin oculaire[176], nous entendîmes le tocsin. Le
nombre des personnes qui étoient chez le Roi s'étoit encore augmenté.
On avoit fini par s'asseoir sur les fauteuils, par terre, sur les
tables, sur les consoles, partout où l'on pouvoit s'appuyer, quoique
quelques subalternes de la maison du Roi prétendissent dans le
commencement qu'il étoit contre l'étiquette de s'asseoir dans la
chambre du Roi.» Oui, il était encore question d'étiquette, et la vie
du Roi et l'existence de la monarchie étaient en péril! Depuis le Roi
jusqu'à son fils, âgé de six ans, nul ne devait être épargné.
Élisabeth n'était point la proie qu'on cherchait, mais elle se
présentait: elle voulait braver la mort qui menaçait le Roi, la Reine
et leurs enfants.
[Note 176: Mémoires inédits du comte François de la Rochefoucauld,
fils aîné du duc de Liancourt, grand maître de la garde-robe du Roi
Louis XVI.]
Les sections s'ébranlaient; les insurgés accouraient en colonnes
serrées; des bandes armées de piques profitaient du désordre pour se
glisser dans les rangs des troupes fidèles. L'aube du jour paraît.
Marie-Antoinette, dans la crainte que le fer des Marseillais ne
surprenne ses enfants dans leurs lits, les fait habiller, et dès ce
moment reste en communication avec eux. Aussi peu émue de ses propres
dangers qu'inquiète de ceux qui menacent sa famille, elle va
alternativement chez le Roi et chez ses enfants, puis retourne dans le
cabinet du conseil, où sa présence d'esprit et ses courageuses paroles
excitent l'admiration des ministres. Madame Élisabeth l'accompagne,
évangélique figure offrant la douce image de la tendresse fraternelle,
de la douleur et de la piété.
Louis XVI sent la nécessité de visiter les postes intérieurs du
château: la Reine, ses enfants, Madame Élisabeth et madame de Lamballe
l'accompagnent. Si l'attitude du Roi, calme, mais plus paternelle que
militaire, fait peu d'impression sur l'âme du soldat, la présence de
ces trois femmes et de ces deux beaux enfants, venant en silence faire
un dernier appel aux sentiments généreux de leurs amis, électrise les
derniers défenseurs de la monarchie. Dans la galerie de Diane,
l'enthousiasme éclate sur leur passage; l'émotion gonfle les
poitrines, les larmes mouillent tous les yeux. Au milieu du
débordement des idées modernes apparaît une scène du moyen âge, où le
vieil esprit de chevalerie reprend un instant son empire: deux cents
gentilshommes environ sont accourus aux Tuileries au premier bruit des
dangers du Roi; ils n'avaient pas d'uniformes; ils portaient leurs
armes sous leurs habits, ce qui leur fit donner le nom de _chevaliers
du poignard_. Les uns prient la Reine de toucher leurs armes, afin de
les rendre victorieuses; les autres lui demandent la permission de lui
baiser la main, afin de leur rendre la mort plus douce. Mille
transports d'amour et d'espérance éclatent à la fois: _Vivent les Rois
de nos pères!_ s'écrient les jeunes gens; _Vive le Roi de nos
enfants!_ s'écrient les vieillards en élevant le Dauphin dans leurs
bras. Suprême et courageuse protestation contre l'émigration, ces
braves gens sont venus mourir, victimes résignées du vieil honneur
français.