Madame Élisabeth savait trop qu'en France l'enthousiasme est facile

presque autant qu'il est court; elle savait qu'il n'y a pas de

sympathie durable entre hommes habitués à se diffamer et à se dénoncer

tous les jours, et qui marchent vers des buts diamétralement opposés.

Aussi ne fut-elle pas très-étonnée d'apprendre que le soir même de

cette belle journée la discussion avait repris dans la chambre

législative son animosité habituelle, et que le club des Jacobins

avait retenti des vociférations les plus haineuses.

Au milieu de l'ouragan qui emportait toutes choses, les nouveaux

ministres[173], qui n'avaient pas désespéré de servir le Roi après la

journée du 20 juin, étaient dénoncés comme des conseillers rétrogrades

et ennemis de la liberté. Effrayés d'une situation qui leur présageait

un décret presque certain, ils déclarèrent tous, dans la séance du 10

juillet, par l'organe de M. de Joly, garde des sceaux, qu'ils venaient

de donner leur démission au Roi.

[Note 173:

Leur passage au pouvoir était rapide:

Le 13 juin, Mourgues avait remplacé Roland au ministère de

l'intérieur; Dumouriez, déjà ministre des affaires étrangères, était

chargé du ministère de la guerre en remplacement de M. Servan, et

Beaulieu remplaçait Clavière au ministère des contributions.

Le 18 juin, Chambonnas remplaçait Dumouriez au ministère des affaires

étrangères, et de Lajard le remplaçait au ministère de la guerre;

Terrier de Montciel remplaçait Mourgues au ministère de l'intérieur.

Le 28 juin, de Joly remplace Duranton au ministère de la justice.

Le 21 juillet, M. du Bouchage remplace M. de la Coste au ministère de

la marine, et M. Champion remplace M. Terrier de Montciel à celui de

l'intérieur.

Le 23 juillet, M. Dabancourt est nommé ministre de la guerre à la

place de M. de Lajard.

Le 30 juillet, M. le Roux est nommé ministre des contributions à la

place de M. de Beaulieu.

Le 1er août, M. de Sainte-Croix, ministre des affaires étrangères, au

lieu de M. de Chambonnas.]

Dans la séance du mercredi 11 juillet, le décret suivant fut rendu:

_Acte du Corps législatif._

«Des troupes nombreuses s'avancent vers nos frontières. Tous ceux qui

ont en horreur la liberté s'arment contre notre constitution.

»CITOYENS, LA PATRIE EST EN DANGER!

»Que ceux qui vont obtenir l'honneur de marcher les premiers pour

défendre ce qu'ils ont de plus cher se souviennent toujours qu'ils

sont Français et libres; que leurs concitoyens maintiennent dans leurs

foyers la sûreté des personnes et des propriétés; que les magistrats

du peuple veillent attentivement; que tous, dans un courage calme,

attribut de la véritable force, attendent pour agir le signal de la

loi, _et la patrie sera sauvée_.»

Le dénoûment approche. Ce jour-là même, 11 juillet, Madame Élisabeth,

en annonçant à madame de Raigecourt la démission des ministres, ne

s'étonnait point de cette démonstration, «qui ne laissoit pas que

d'étonner bien du monde». Aussi bien elle sentait que le Roi était de

fait déjà déchu. L'Assemblée, qui avait licencié la garde

constitutionnelle, faisait fuir devant l'ombre de sa désapprobation le

ministère éperdu. Madame Élisabeth, qui voyait augmenter de moment en

moment la rapidité du mouvement qui entraînait la famille royale à

l'abîme, ne pensait plus à rappeler son amie auprès d'elle, et lui

défendait de songer à revenir. Elle savait que le vaisseau sombrerait

bientôt: ce n'est pas dans un tel moment qu'elle aurait engagé ses

amies à lui confier leur existence.

Le vendredi 13 juillet, veille de l'anniversaire de la fédération,

l'arrêté du département qui, le 6 du même mois, avait suspendu Pétion

de ses fonctions, fut levé par décret de l'Assemblée nationale.»

À l'ovation que la populace de Paris décernait au maire se joignit le

suffrage bruyant des fédérés de Marseille et du Finistère. En revenant

de la cérémonie du Champ de Mars, la famille royale fut assourdie par

les cris de _Vive Pétion! À bas Veto!_

Et cependant Madame Élisabeth, désireuse de tranquilliser sa

Raigecourt, lui écrivait quatre jours après une lettre dans laquelle

elle attribuait à ses prières la manière paisible dont les fêtes de la

fédération s'étaient passées. Mais on voit qu'après avoir perdu une à

une toutes les libertés, la famille royale dut renoncer à la dernière,

celle d'écrire, pour épancher ses inquiétudes et ses douleurs dans le

sein de ses amis. Madame Élisabeth l'indique assez en parlant dans de

telles circonstances de la pluie et du beau temps. «Le tonnerre,

écrit-elle, est tombé sur les murs de Versailles.» Une autre foudre

allait frapper les Tuileries: le 10 août approchait.

Cependant l'abbé de Lubersac reçut une dernière lettre de Madame

Élisabeth, datée du 22 juillet 1792. Elle s'excuse de lui avoir écrit

peu de temps auparavant une lettre si sombre; mais elle était sous le

coup de l'affreuse journée du 20 juin. «Ceux sur qui l'orage gronde

éprouvent parfois de telles secousses qu'il est difficile de savoir et

de pratiquer cette grande ressource, celle de la prière.» C'est pour

cela que Madame Élisabeth réclame les prières des saintes âmes qui, à

l'abri de l'orage, s'élèvent plus facilement vers Dieu. Elle met tant

d'insistance à conjurer le prêtre auquel elle écrit de se souvenir

d'elle devant Dieu, que la parole antique de ces soldats du Cirque

condamnés à périr me revient malgré moi à la mémoire quand je lis ces

lignes: «Heureux les saints qui, percés de coups, n'en louent pas

moins Dieu à chaque instant du jour! Demandez cette grâce, monsieur,

pour ceux qui sont foibles et peu fidèles comme moi.» Seulement la

piété de Madame Élisabeth, en transférant la parole antique du

paganisme au christianisme, la traduit ainsi: «Ceux qui vont mourir

vous prient de prier pour eux.»

Les lettres de Madame Élisabeth vont s'arrêter, et nous allons perdre

ce fil conducteur qui nous a guidé jusqu'ici dans notre récit. C'est

un premier adieu. Dans l'avant-dernière des lettres adressées à madame

de Raigecourt, le 25 juillet 1792, la princesse formait encore le

projet de revoir son amie à l'automne. Puis, comme si sa raison

tournait en dérision ses propres espérances, elle ajoutait: «Il est

toujours joli de pouvoir en parler.» Dans cette lettre, elle annonce

déjà que l'on a voulu forcer les portes du château, mais que la garde

nationale s'y est opposée.

La dernière lettre de Madame Élisabeth à madame de Raigecourt portait

la date du 8 août 1792; elle y annonçait expressément l'agonie du

pouvoir exécutif, ajoutant qu'elle ne pouvait entrer dans aucun

détail.

On a écrit que c'est à Charenton que le siége du château fut résolu

entre quinze conjurés. Que voulaient-ils, ces misérables? Les peuples

ont vu souvent des conspirateurs s'élever contre les tyrans et contre

la tyrannie; mais remarquons qu'ici les tyrans étaient dans la commune

de Paris et la tyrannie dans l'Assemblée législative. Il n'y avait au

château des Tuileries que trois femmes, un enfant et un infortuné qui

était roi, faibles, méconnus, insultés par tout le monde, sans

ressource et sans appui. Pensait-on qu'ils feraient de la résistance?

Ils n'en avaient jamais fait. Voulait-on les obliger à changer de

domicile? Un mot suffisait. Était-ce un assassinat qu'on projetait?

Mais était-ce donc un crime nouveau? On n'avait pas à le méditer dans

l'ombre, pendant qu'on le proclamait sur les places et dans les

carrefours. On n'avait pas besoin d'enfoncer les portes d'un palais

pour égorger trois victimes innocentes qu'on aurait trouvées priant

pour leurs bourreaux. Croyez-le bien, le passage si court de la vie à

la mort ne leur eût point paru douloureux. Tout ce qui porte une âme

généreuse pensera aisément que ce n'est pas là ce que la mort a de

plus affreux. C'est la fin de la mort, mais ce n'en est ni le

commencement ni le milieu. La voir venir horrible, injuste,

prématurée, mesurer le sablier du temps par la durée seule de ses

souffrances, s'anéantir pour renaître avec une blessure nouvelle, être

frappé dans ses enfants, dans son époux, dans sa soeur, dans sa femme,

dans ses amis, dans ses serviteurs fidèles, dans sa gloire, dans sa

puissance, dans sa renommée, enfin mourir de calomnie, c'est là

mourir. Cette mort, barbares, vous la leur aviez donnée: le plus grand

crime avait été commis!

Louis XVI, dans son abandon, eut peine à retenir quelques-uns de ses

ministres et à en trouver d'autres assez courageux pour accepter une

responsabilité sans pouvoir. Il parvint cependant, à force de

sollicitations, à se former un cabinet; ainsi, ce n'était plus comme

autrefois à l'ambition des hommes, c'était à leur dévouement, c'était

à leur pitié qu'il fallait s'adresser pour trouver encore des

ministres. Comme M. Bigot de Sainte-Croix se défendait d'accepter un

portefeuille et motivait son refus sur des raisons: «Que de

difficultés, s'écria Louis XVI, pour être ministre d'un roi de quinze

jours!»

Ce prince, dont Madame Élisabeth jusqu'alors avait toujours cherché à

remonter le courage, remarquait que maintenant sa soeur demeurait

interdite et muette: en vain il essayait de surprendre encore une

lueur d'espérance sur ses lèvres ou dans ses regards; il n'y lisait

plus que ce mot: «Résignation». Il comprit que sa fin était prochaine,

et il s'y prépara. On a même prétendu que dès cette époque il fit un

premier testament; mais cette assertion ne repose sur aucune autorité

sérieuse.

Depuis un mois, les assemblées démagogiques formées dans les divers

quartiers de Paris s'étaient déclarées permanentes. Les gardes

nationales demeuraient en armes jour et nuit. Sur les places

publiques, de véhéments orateurs débitaient des harangues

incendiaires.

Danton pensa que le moment était venu de prendre sa revanche de la

journée du 20 juin. Prudhomme et les autres journalistes de la faction

excitaient ouvertement le peuple à l'assassinat. De son côté, Marat

activait le mouvement dans ses pamphlets: «Citoyens, disait-il,

veillez autour de ce palais, asile inviolable de tous les complots

contre la nation: une reine perverse y fanatise un roi imbécile; elle

y élève les louveteaux de la tyrannie. Des prêtres insermentés y

bénissent les armes de l'insurrection contre le peuple; ils y

préparent la Saint-Barthélemy des patriotes.» La révolution, avant de

commencer l'attaque, avait désorganisé la défense. D'un côté,

l'Assemblée avait décrété que plusieurs régiments de ligne et deux

bataillons suisses partiraient pour la frontière; de l'autre, les

Jacobins avaient appelé des Marseillais, qui traversèrent la France

avec des armes et du canon, disant qu'ils se rendaient à Paris pour y

tuer le tyran; et aucune municipalité, aucun chef militaire ne se

trouvèrent sur leur route pour arrêter leur marche. Leur présence à

Paris est marquée par plusieurs massacres. Santerre leur donne un

banquet à Charenton. C'est là, comme nous l'avons rapporté, que se

forme le comité d'insurrection qui doit porter le dernier coup à la

monarchie. La municipalité, aux ordres du maire, subit bientôt

l'influence de ce comité.

Le vendredi 3 août, le Roi adressa, par les mains de ses ministres, le

message suivant à l'Assemblée:

«Du 3 août 1792, l'an IVe de la liberté.

»Il circule, Monsieur le président, depuis quelques jours un écrit

intitulé: Déclaration de S. A. S. le duc régnant de Brunswick-Lunebourg,

commandant les armées combinées de LL. MM. l'Empereur et le Roi de

Prusse, adressée aux habitants de la France. Cet écrit ne présente aucun

des caractères qui pourroient en garantir l'authenticité. Il n'a été

envoyé par aucun de mes ministres dans les diverses cours d'Allemagne qui

avoisinent le plus nos frontières. Cependant sa publicité me paroît

exiger une nouvelle déclaration de mes sentiments et de mes principes.

»La France se voit menacée par une grande réunion de forces.

Reconnoissons tous le besoin de nous réunir.

»La calomnie aura peine à croire à la tristesse de mon coeur à la vue

des dissensions qui existent et des malheurs qui se préparent; mais

ceux qui savent ce que valent à mes yeux le sang et la fortune du

peuple croiront à mes inquiétudes et à mes chagrins. J'ai porté sur le

trône des sentiments pacifiques, parce que la paix, le premier besoin

des peuples, est le premier devoir des rois. Mes anciens ministres

savent quels efforts j'ai faits pour éviter la guerre; je sentois

combien la paix étoit nécessaire; elle seule pouvoit éclairer la

nation sur la nouvelle forme de son gouvernement; elle seule, en

épargnant des malheurs au peuple, pouvoit me faire soutenir le

caractère que j'ai voulu prendre dans cette révolution: mais j'ai cédé

à l'avis unanime de mon conseil, au voeu manifeste d'une grande partie

de la nation et plusieurs fois exprimé par l'Assemblée nationale. La

guerre déclarée, je n'ai négligé aucun moyen d'en assurer le succès;

mes ministres ont reçu l'ordre de se concerter avec les comités de

l'Assemblée et avec les généraux. Si l'événement n'a pas encore

répondu à l'espérance de la nation, ne devons-nous pas en accuser nos

divisions intestines, les progrès de l'esprit de parti et surtout

l'état de nos armées, qui avoient besoin d'être encore exercées avant

de les mener aux combats? Mais la nation verra croître mes efforts

avec ceux des puissances ennemies; je prendrai, de concert avec

l'Assemblée nationale, tous les moyens pour que les malheurs

inévitables de la guerre soient profitables à sa liberté et à sa

gloire.

»J'ai accepté la constitution: la majorité de la nation la désiroit;

j'ai vu qu'elle y plaçoit son bonheur, et ce bonheur fait l'unique

occupation de ma vie. Depuis ce moment, je me suis fait une loi d'y

être fidèle, et j'ai donné ordre à mes ministres de la prendre pour

seule règle de leur conduite. Seul, je n'ai pas voulu mettre mes

lumières à la place de l'expérience ni ma volonté à la place de mon

serment.

»J'ai dû travailler au bonheur du peuple; j'ai fait ce que j'ai dû:

c'est assez pour le coeur d'un homme de bien. Jamais on ne me verra

composer sur la gloire ou les intérêts de la nation, recevoir la loi

des étrangers ou celle d'un parti, c'est à la nation que je me dois:

je ne fais qu'un avec elle; aucun intérêt ne sauroit m'en séparer;

elle seule sera écoutée. Je maintiendrai jusqu'à mon dernier soupir

l'indépendance nationale: les dangers personnels ne sont rien auprès

des malheurs publics. Eh! qu'est-ce que des dangers personnels pour un

Roi à qui l'on veut enlever l'amour du peuple? C'est là qu'est la

véritable plaie de mon coeur. Un jour peut-être le peuple saura

combien son bonheur m'est cher, combien il fut toujours et mon seul

intérêt et mon premier besoin. Que de chagrins pourroient être effacés

par la plus légère marque de son retour!

»_Signé_: LOUIS.

»_Et plus bas_: BIGOT SAINTE-CROIX.»

* * * * *

Plusieurs membres demandèrent l'impression de ce message; mais après

avoir entendu un discours violent d'Isnard, l'Assemblée décida qu'il

n'y avait pas lieu à délibérer sur l'impression.

Une députation de la commune, ayant Pétion à sa tête, est

immédiatement après introduite à la barre de l'Assemblée.

«Législateurs, dit le maire de Paris, c'est lorsque la patrie est en

danger que tous ses enfants doivent se presser autour d'elle; et

jamais un si grand péril n'a menacé la patrie. La commune de Paris

nous envoie vers vous: nous venons apporter dans le sanctuaire des

lois le voeu d'une ville immense..... Tous les décrets que l'Assemblée

a rendus pour renforcer nos troupes sont annulés par le refus de

sanction ou par des lenteurs perfides. Et l'ennemi s'avance à grands

pas, tandis que des patriciens commandent les armées de l'égalité,

tandis que des généraux quittent leur poste en face de l'ennemi,

laissent délibérer la force armée, viennent présenter aux

législateurs son voeu, qu'elle n'a pu légalement énoncer, et

calomnient un peuple libre, que leur devoir est de défendre.

»Le chef du pouvoir exécutif est le premier anneau de la chaîne

contre-révolutionnaire. Son nom lutte chaque jour contre celui de la

nation; son nom est un signal de discorde entre le peuple et ses

magistrats, entre les soldats et les généraux. Il a séparé ses

intérêts de ceux de la nation. Nous les séparons comme lui. Loin de

s'être opposé par un acte formel aux ennemis du dehors et de

l'intérieur, sa conduite est un acte formel et perpétuel de

désobéissance à la constitution. Tant que nous aurons un roi

semblable, la liberté ne peut s'affermir, et nous voulons demeurer

libres. Par un reste d'indulgence, nous aurions désiré pouvoir vous

demander la suspension de Louis XVI tant qu'existera le danger de la

patrie; mais la constitution s'y oppose. Louis XVI invoque sans cesse

la constitution: nous l'invoquons à notre tour et nous demandons sa

déchéance.

»Cette grande mesure une fois _portée_, comme il est très-douteux que

la nation puisse avoir confiance dans la dynastie actuelle, nous

demandons que des ministres solidairement responsables, nommés par

l'Assemblée nationale, mais hors de son sein, suivant la loi

constitutionnelle, exercent provisoirement le pouvoir exécutif, en

attendant que la volonté du peuple, notre souverain et le vôtre, soit

légalement prononcée dans une convention nationale aussitôt que la

sûreté de l'État pourra le permettre. Cependant, que nos ennemis,

quels qu'ils soient, se rangent tous au delà de nos frontières; que

des lâches et des parjures abandonnent le sol de la liberté; que trois

cent mille esclaves s'avancent, ils trouveront devant eux dix millions

d'hommes libres prêts à la mort comme à la victoire, combattant pour

l'égalité, pour le toit paternel, pour leurs femmes, leurs enfants et

leurs vieillards. Que chacun de nous soit soldat tour à tour, et s'il

faut avoir l'honneur de mourir pour la patrie, qu'avant de rendre le

dernier soupir chacun de nous illustre sa mémoire par la mort d'un

esclave ou d'un tyran.»

L'Assemblée renvoya immédiatement cette pétition au comité de

l'extraordinaire, témoignant ainsi à la municipalité de Paris tous les

sentiments de déférence qu'elle venait de refuser au Roi. Ce manifeste

outrageant, porté par Pétion à la barre de la Convention, était jeté

une heure après dans tous les échos des carrefours. Cependant, un

matin, de son petit appartement du pavillon de Flore, Madame Élisabeth

crut entendre sous ses croisées fredonner l'air du _Pauvre Jacques_;

attirée par ce refrain, qui réveillait un doux souvenir, elle

entrebâilla sa fenêtre; mais ce n'était pas sa romance qu'elle

entendait, c'étaient des couplets royalistes empruntés aux _Actes des

Apôtres_, espèce de charivari monarchique de 1790; couplets dans

lesquels au _Pauvre Jacques_ on avait substitué le _pauvre peuple_,

que l'on plaint de n'avoir plus de roi et de ne connaître que la

misère. L'air de cette romance, d'ailleurs si tendre et si

sympathique, a été appliqué par l'Église elle-même à ce pieux cantique

que les jeunes filles répètent en choeur le jour de leur première

communion[174]. Ce fut là pour Madame Élisabeth le dernier reflet d'un

temps heureux.

[Note 174:

«Vous qu'en ces lieux combla de ses bienfaits

Une mère auguste et chérie,» etc.]

Tout était préparé pour le triomphe de l'insurrection. Les orateurs

des clubs, les tribuns de la rue répondaient du succès du premier

mouvement: les chefs en arrêtèrent le plan, dont ils avaient fixé

l'exécution d'abord au 29 juillet, et définitivement au 10 août. Le

programme de ce plan fut imprimé, et se distribuait publiquement

pendant les huit jours qui précédèrent la journée prescrite par la

colère des sections[175].

[Note 175: Le 2 août, M. Brunyer, médecin des Enfants de France, remit

à madame de Tourzel un petit imprimé qui était le prospectus fidèle de

la journée annoncée. (Mémoires inédits de madame de Tourzel.)]

Dans la soirée du 9 août, la famille royale s'était, après le souper,

retirée dans le cabinet du conseil. Les ministres et quelques

personnes de la cour s'y étaient réunis pour passer la nuit.

L'imminence du péril brisait pour la première fois la règle inflexible

de l'étiquette: le coucher du Roi n'eut pas lieu. «La Reine, rapporte

madame de Tourzel, parloit à chacun de la manière la plus affectueuse,

et encourageoit le zèle qu'on lui témoignoit. Je passai la nuit, ainsi

que ma fille Pauline, auprès de M. le Dauphin, dont le sommeil calme

et paisible formoit le contraste le plus frappant avec l'agitation qui

régnoit dans tous les esprits.»

Vers onze heures, une municipalité révolutionnaire, chassant la

municipalité légale, s'installait à l'hôtel de ville, et se déclarait

en insurrection. Elle agit et parle en souveraine; elle excite, elle

concentre, elle organise les mouvements de l'insurrection.

Minuit sonne: Camille Desmoulins, Chabot et quelques autres donnent le

signal. Le tocsin se fait entendre aux _Cordeliers_. On bat la

générale, le bruit du canon se mêle au bruit du tambour. «Vers trois

heures, raconte un témoin oculaire[176], nous entendîmes le tocsin. Le

nombre des personnes qui étoient chez le Roi s'étoit encore augmenté.

On avoit fini par s'asseoir sur les fauteuils, par terre, sur les

tables, sur les consoles, partout où l'on pouvoit s'appuyer, quoique

quelques subalternes de la maison du Roi prétendissent dans le

commencement qu'il étoit contre l'étiquette de s'asseoir dans la

chambre du Roi.» Oui, il était encore question d'étiquette, et la vie

du Roi et l'existence de la monarchie étaient en péril! Depuis le Roi

jusqu'à son fils, âgé de six ans, nul ne devait être épargné.

Élisabeth n'était point la proie qu'on cherchait, mais elle se

présentait: elle voulait braver la mort qui menaçait le Roi, la Reine

et leurs enfants.

[Note 176: Mémoires inédits du comte François de la Rochefoucauld,

fils aîné du duc de Liancourt, grand maître de la garde-robe du Roi

Louis XVI.]

Les sections s'ébranlaient; les insurgés accouraient en colonnes

serrées; des bandes armées de piques profitaient du désordre pour se

glisser dans les rangs des troupes fidèles. L'aube du jour paraît.

Marie-Antoinette, dans la crainte que le fer des Marseillais ne

surprenne ses enfants dans leurs lits, les fait habiller, et dès ce

moment reste en communication avec eux. Aussi peu émue de ses propres

dangers qu'inquiète de ceux qui menacent sa famille, elle va

alternativement chez le Roi et chez ses enfants, puis retourne dans le

cabinet du conseil, où sa présence d'esprit et ses courageuses paroles

excitent l'admiration des ministres. Madame Élisabeth l'accompagne,

évangélique figure offrant la douce image de la tendresse fraternelle,

de la douleur et de la piété.

Louis XVI sent la nécessité de visiter les postes intérieurs du

château: la Reine, ses enfants, Madame Élisabeth et madame de Lamballe

l'accompagnent. Si l'attitude du Roi, calme, mais plus paternelle que

militaire, fait peu d'impression sur l'âme du soldat, la présence de

ces trois femmes et de ces deux beaux enfants, venant en silence faire

un dernier appel aux sentiments généreux de leurs amis, électrise les

derniers défenseurs de la monarchie. Dans la galerie de Diane,

l'enthousiasme éclate sur leur passage; l'émotion gonfle les

poitrines, les larmes mouillent tous les yeux. Au milieu du

débordement des idées modernes apparaît une scène du moyen âge, où le

vieil esprit de chevalerie reprend un instant son empire: deux cents

gentilshommes environ sont accourus aux Tuileries au premier bruit des

dangers du Roi; ils n'avaient pas d'uniformes; ils portaient leurs

armes sous leurs habits, ce qui leur fit donner le nom de _chevaliers

du poignard_. Les uns prient la Reine de toucher leurs armes, afin de

les rendre victorieuses; les autres lui demandent la permission de lui

baiser la main, afin de leur rendre la mort plus douce. Mille

transports d'amour et d'espérance éclatent à la fois: _Vivent les Rois

de nos pères!_ s'écrient les jeunes gens; _Vive le Roi de nos

enfants!_ s'écrient les vieillards en élevant le Dauphin dans leurs

bras. Suprême et courageuse protestation contre l'émigration, ces

braves gens sont venus mourir, victimes résignées du vieil honneur

français.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 37 / 47 段