de vertige et d'ingratitude avait gagné non-seulement les
intelligences, mais les coeurs mêmes qu'on devait croire dévoués à la
royauté[168].
[Note 168: Une jeune fille qui, par l'entremise de madame Lejeune,
femme de la garde-robe de Madame Élisabeth, avait reçu quelques
bienfaits de cette princesse, adressait à cette même madame Lejeune,
qu'elle aimait tendrement, la lettre suivante, datée de
«Valenciennes, 12 juin 1792.
«MA CHÈRE AMIE ET MA MÈRE,
»Je veux vous donner un détail de notre voyage. Nous sommes partis,
vous le savez, de Paris à trois heures du matin, et nous sommes venus
déjeuner à Senlis, où l'on voulait nous faire coucher, et de là à
Péronne, où nous avons couché. De chez vous à Cambray, je n'ai pas dit
trois paroles, et je n'ai ri qu'à la maison, où j'ai reçu des
compliments de l'embonpoint que j'avois pris chez vous et du
patriotisme que mon séjour à Paris m'avoit donné. Je vais vous dire en
quoi ils me trouvoient si bonne patriote: «Vous avez vu le Roi et sa
famille?--Oui.--Il est triste, le pauvre homme?--En vérité, il n'a pas
de raison pour l'être.--Mais il est en prison?--Pas plus que vous et
moi.» Enfin, j'ai fini par dire: «_M. Veto_» et «_madame Veto_». Ils
ont dit tous que j'avois gagné la maladie des Parisiens, de façon que
nous sommes partie égale: je suis avec mes frères, et les trois autres
ensemble avec Sophie, qui est enragée aristocrate et ne vouloit plus
coucher avec moi.
»Je vais retourner à Cambray et vous rendre compte d'une scène qui s'y
est passée vis-à-vis de moi. M. Anchin est fort incommodé: il s'est
élevé une querelle entre ses fils et lui. Il a voulu jeter une
bouteille à la figure de Jean-Baptiste, qui l'en a défié. Enfin, on a
prié son Jean-Baptiste de se taire; il n'a pas voulu céder, il est
parti, et ils sont dans la douleur: la pauvre bête n'est pas encore
retrouvée. J'en suis désespérée, de même que vous le serez, j'en suis
assurée...
»Je suis toujours à Paris en esprit chez vous, et j'aime les habitants
de Paris et le bruit qu'on y fait, et je crois que si ma destinée
étoit d'y aller demeurer, je n'en serois pas fâchée. En conséquence,
j'accepte la proposition de mon père, et je veux bien m'y marier...
Tous ici sont jaloux de mon voyage; ils veulent y aller tous, excepté
Sophie, qui a peur de gagner ma maladie de patriote, qui est
très-mauvaise à guérir, à ce qu'il paroît. Je lui dis qu'on ne peut
pas aller à Paris sans lettre, que si elle avoit vu toutes les choses
comme elles sont, et si les aristocrates voyoient la constitution d'un
bon oeil, ils ne lui auroient pas fait voir noir ce qui étoit blanc,
et ne lui auroient pas dit que le Roi étoit en prison, puisque je l'ai
vu aller se promener où il vouloit. Je leur dis que tout ce qu'il y a
de vrai, c'est qu'il n'en mange pas un morceau de moins et ne boit pas
un coup de moins, qu'il n'y a que tout le pauvre peuple qui en souffre
et qui en souffrira encore longtemps pour le bien qui pourroit lui en
revenir; voilà le sujet de ma dispute tous les jours. Je prédis à
Sophie que si elle va aux Tuileries, elle sera jetée dans le bassin
trois fois dans un jour pour son aristocratie qui l'étouffe...,
etc.... J'espère que vous tiendrez la parole que vous m'avez donnée de
venir à mes noces. Je suis impatiente de voir une bonne amie et une
bonne mère, car je vous regarde comme telle. J'espère que vous ne
ferez voir mon griffonnage à personne..., etc... Je finis en vous
embrassant vingt-quatre fois, de même que toute notre famille, et
surtout maman, qui est confuse de vos bontés pour nous.
»Je suis pour la vie,
»Ma chère mère,
»Votre très-humble et très-obéissante fille et servante pour
la vie, et votre amie,
»Victoire-Louise-Joseph LAPLACE.»]
L'insubordination avait même gagné le camp, ce sanctuaire habituel de
l'honneur. Le général Théobald Dillon tombait massacré sous les mains
forcenées de soldats qui l'avaient lâchement abandonné. La fièvre et
le délire qu'elle amène viennent se réfléchir dans les faits de chaque
jour: Marat était accusé avec indignation, renvoyé absous avec éloge,
porté en triomphe avec enthousiasme. L'armée abdique ou s'insurge: le
_Royal-Allemand_ déserte; Berchiny se disperse. Un décret ordonne la
déportation d'un prêtre non sermenté, lorsque vingt citoyens actifs
d'un canton se réuniront pour la demander, et sa détention pendant dix
ans, lorsque, après sa déportation prononcée, il resterait dans le
royaume; la formation d'un camp de vingt mille hommes de Paris est
décrétée; les premiers agents du pouvoir se succèdent tous les huit
jours. On assiste aux symptômes d'une dissolution sociale:
«Nous avons encore une fois changé de ministres, écrit le 17 juin
(1792) Madame Élisabeth. Hier, M. de Chambonas a pris les affaires
étrangères; M. de Lajard, la guerre, M. Lacoste reste; les autres sont
encore _in petto_. Ceux qui sont partis vouloient la sanction sur le
décret des vingt mille hommes. Comme le Roi ne s'est pas soucié
d'amener la guerre civile, il a mieux aimé accepter leur démission: la
garde nationale en paroît contente, une grande partie craignoit ces
vingt mille hommes. Je ne t'ai pas écrit depuis la mort de Gouvion.
T'en souviens-tu? On dit qu'il a expiré en disant: _Grand Dieu,
pardonnez-moi tous les crimes que j'ai commis!_ J'espère que Dieu lui
aura fait miséricorde. La mort de son frère et la fête de Châteauvieux
lui avoient procuré une peine si profonde, qu'il y a à parier qu'il
aura fait de grandes réflexions. Dis-lui quelques _De profundis_.»
La garde constitutionnelle du Roi avait été licenciée dès le 30 mai,
et le duc de Brissac, son commandant, avait été envoyé devant la haute
cour nationale. Le château des Tuileries paraissait sans défiance, et,
sans doute par excès d'impuissance, ne prenait aucune espèce de
précaution. L'anniversaire du serment prêté par le tiers état au Jeu
de paume de Versailles ramenait aussi l'anniversaire du voyage de
Varennes.
Madame Élisabeth ne pouvait sans frémir arrêter ses regards sur la
position du Roi et de la Reine, privés de leur maison militaire,
réduits à exiger de leurs amis de s'éloigner, isolés désormais sur un
trône sans puissance, captifs dans un palais devenu une prison, et à
qui la plainte même, ce dernier droit du malheur, était interdite.
C'est en vain qu'ils ont sacrifié leurs prérogatives, livré leurs
droits, abandonné leurs honneurs; les démocrates, à cette heure, leur
contestent la faculté de vouloir et de penser, et leur mesurent
jusqu'à l'air qu'ils respirent. Leurs ennemis, qui ont trafiqué de
leur bienveillance, spéculent aujourd'hui sur l'aveuglement d'un
peuple qu'ils ont fanatisé. Madame Élisabeth ne se faisait aucune
illusion sur les projets des anarchistes[169]. Elle craignait que la
fatale époque que nous venons de rappeler (du serment du Jeu de paume
et du voyage de Varennes) ne vînt offrir l'occasion de réveiller la
fièvre populaire et de punir le Roi du _veto_ obstiné que n'avaient
fléchi ni les instances ni les menaces. Le 20 juin, les ouvriers des
faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau se rassemblèrent en tumulte:
leurs attroupements se grossirent en route d'une multitude en
guenilles, hommes, femmes et enfants, armés de fusils, de piques et de
bâtons. Deux pièces de canon étaient traînées à la tête de cette
troupe étrange, commandée par Santerre, brasseur de bière, homme plus
présomptueux que capable, qui, dès le commencement des troubles, avait
acquis un grand ascendant sur la populace de son quartier. Divisée en
trois bandes, cette masse innombrable défila pendant quatre heures
dans la rue Saint-Honoré, et fit irruption au sein de l'Assemblée
législative, où elle voulait donner lecture d'une pétition qu'elle
allait porter aux Tuileries, afin d'obtenir la sanction des décrets.
Madame Élisabeth, témoin et presque victime de ces tristes scènes, les
a retracées dans une lettre à une époque où elles étaient encore pour
ainsi dire sous ses yeux.
[Note 169: Les vers suivants, tracés par une main inconnue, lui
furent, un jour, adressés sous enveloppe; mais le rayon d'espérance
qu'ils essayaient d'éveiller dans son coeur ne pouvait être accueilli
par sa raison.
CHANSON NATIONALE.
AIR: _Il n'est qu'un pas du mal au bien._
(_Le Roi et le Fermier._)
Bientôt nous verrons dans la France
Thémis poursuivre les forfaits,
Et nous verrons avec la paix
Chez nous renaître l'abondance.
Il ne faut s'étonner de rien,
Il n'est qu'un pas du mal au bien.
Le héros des Annonciades,
Que nous mettions au rang des dieux,
Ne se montre plus à nos yeux
Sans essuyer nos rebuffades.
Il ne faut s'étonner de rien,
Il n'est qu'un pas du mal au bien.
Si dans cette assemblée infâme,
Où blasphèment les jacobins,
Nous allions, l'un de ces matins,
Porter et le fer et la flamme,
Je n'en serois surpris en rien:
Il n'est qu'un pas du mal au bien.
Jadis Desmoulins, le grand homme,
Étoit, comme Carra, Fréron,
Respecté de la nation;
Mais à présent on les assomme.
Il ne faut s'étonner de rien,
Il n'est qu'un pas du mal au bien.
Monsieur Chesnier, qui persécute
Nos oreilles et le bon goût,
Tant cet homme est distrait en tout,
Pour un succès prend une chute.
Même il ne s'étonne de rien,
Ce qu'il fait mal il le croit bien.
L'assignat, ce papier utile
Qui devoit nous rendre opulents,
Avant qu'il soit fort peu de temps,
Ne perdra que huit cents pour mille.
Il ne faut s'étonner de rien,
Il n'est qu'un pas du mal au bien.
Pour moi, plus pauvre qu'un apôtre,
Je trouve mon sort assez doux;
Car, si nous sommes ruinés tous,
Je serai riche autant qu'un autre.
Il ne faut s'étonner de rien,
Il n'est qu'un pas du mal au bien.
Ces vers étaient extraits des _Sabbats jacobites_, t. II, p. 54, avec
cette note au bas de la page:
«Cet auteur (M. J. Chénier) fait de très-grands progrès dans l'art
dramatique. Sa dernière pièce est toujours la plus mauvaise, témoin
_Henri VIII_, tragédie jouée avec accompagnement de sifflets, sur le
_Théâtre-François de la rue de Richelieu, vis-à-vis l'épicier_;
ci-devant _Théâtre du Palais-Royal_; avant ci-devant _Théâtre des
Variétés amusantes_; et encore avant ci-devant _Théâtre de l'Écluse,
sur le Boulevard_.»]
Son récit, plein d'une dramatique simplicité, et où se reflète quelque
chose de la confusion des scènes qui y sont racontées, donne une
appréciation exacte de la journée du 20 juin; mais il est nécessaire d'y
ajouter quelques détails que l'angélique modestie de Madame Élisabeth a
dissimulés, parce qu'ils étaient à sa gloire. Le souvenir du 6 octobre
1789 devait inspirer de vives inquiétudes sur le sort de la Reine. Louis
XVI l'avait conjurée de se retirer au fond de son appartement. Madame
Élisabeth l'y avait suivie; mais craignant quelque danger pour son frère,
elle était revenue dans la salle où elle l'avait laissé. Six mille
brigands en avaient forcé les portes, et contraint le Roi de monter sur
une table et de se couvrir la tête du bonnet rouge. Madame Élisabeth
paraît..... On la prend pour la Reine. «Vous n'entendez pas, lui dit-on,
on vous prend pour l'Autrichienne!--Ah! plût à Dieu, s'écrie-t-elle; ne
les détrompez pas: épargnez-leur un plus grand crime!» Et détournant de
la main une baïonnette qui touchait presque sa poitrine: «Prenez garde,
monsieur, dit-elle avec douceur, vous pourriez blesser quelqu'un, et je
suis sûre que vous en seriez fâché.»
Les flots de la populace qui encombrait les salons des Tuileries
étaient si pressés, le tumulte, le désordre qui en résultaient étaient
tels, qu'étant près d'arriver, après une grande lutte, jusqu'auprès de
son frère, Madame Élisabeth aperçut un homme qui, ne pouvant supporter
le spectacle des périls qui environnaient le Roi, tombait évanoui à
quelques pas de lui dans la foule. Le voyant sans secours, elle
parvint à s'approcher, lui fit respirer des sels spiritueux et le
rappela à la vie[170]. Cette marque de courage et d'humanité tout
ensemble de la part d'une femme en ce moment environnée de piques et
de couteaux, adoucit le coeur de tous ceux qui étaient présents:
Pétion même parut attendri.
[Note 170: Cette personne était J. B. Lesueur, administrateur du
département de l'Orne et député à l'Assemblée législative.]
La Reine, avertie de ces scènes alarmantes dont le bruit pénétrait
jusqu'aux appartements les plus reculés, où elle essayait d'abriter
ses enfants, accourut aussi, réclamant sa part du péril, et se
présenta résolûment à l'émeute. Ce jour-là, il faut le dire,
Marie-Antoinette parut lasse du fardeau de la vie, et vint elle-même
livrer sa tête. «Ne m'arrêtez pas, disait-elle à son entourage, ma
place, je vous le répète, est dans tous les dangers où est le Roi.
C'est moi qu'ils appellent, c'est ma tête qu'ils demandent.»
L'effervescence était déjà un peu calmée, soit que le fer se fût
émoussé et la haine adoucie devant le généreux dévouement de Madame
Élisabeth, soit que la populace eût fini par rougir elle-même de ses
propres excès. Nous ne reproduirons pas les détails de cette journée,
nos lecteurs les connaissent. Santerre et Pétion se montrèrent
bientôt, et mirent fin à cet odieux envahissement de la demeure
royale. L'insurrection échoua dans sa tentative par suite de la
fermeté consciencieuse et intrépide de Louis XVI, qui, tout désarmé
qu'il était et incapable de se défendre, triompha des fureurs d'une
populace fanatisée. Sommé par elle de sanctionner les décrets auxquels
il avait opposé son _veto_, il sut lui répondre que sa sanction était
libre, et que ce n'était ni le moment de la solliciter ni le moment de
l'obtenir. Qu'est-il besoin d'ajouter combien fut sublime ce jour-là
cette princesse, que la religion et l'histoire offriront pour modèle
aux martyrs et aux vertus de tous les siècles? Une femme du peuple,
appréciant à sa manière l'insuccès de cette journée, qu'elle
attribuait à la présence de Madame Élisabeth, disait naïvement: «Il
n'y avoit rien aujourd'hui à faire, leur bonne sainte Geneviève étoit
là!»
Le 21 juin, en remerciant officiellement l'Assemblée nationale du zèle
qu'elle lui avait témoigné la veille, le Roi lui mandait qu'il
laissait à sa prudence de rechercher les causes de cet événement et
d'en peser les circonstances. «Pour moi, ajoutait-il, rien ne peut
m'empêcher de faire en tout temps et dans toutes circonstances ce
qu'exigeront les devoirs que m'imposent la constitution que j'ai
acceptée et les vrais intérêts de la nation française.»
Dans une proclamation donnée le lendemain[171], le Roi disait encore:
«Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de
plus, ils peuvent le commettre.» Cette fermeté du Prince dans une
telle situation lui avait attiré de vives sympathies. Les affronts
adressés à la famille royale, les crimes projetés, cette proclamation
qui les dénonçait à la France, avaient fait éclater une dernière fois
les symptômes d'une réaction favorable. Aussi _ceux qui voulaient
renverser la monarchie sentirent le besoin d'un crime de plus_, et
déjà Danton méditait la journée du 10 août.
[Note 171: Voir la note XXV à la fin du volume.]
Mais revenons un pas en arrière, au surlendemain de cette sédition qui
avait mis en péril la vie de toute la famille royale et le destin de
la France; nous trouvons Madame Élisabeth, calme et recueillie,
écrivant, le 22 juin 1792, une lettre empreinte de la plus ineffable
résignation. «L'avenir, c'est elle qui le dit, lui paroît un gouffre
d'où l'on ne peut sortir que par un miracle de la Providence.» Ce
miracle, elle n'ose l'espérer; elle ose à peine le demander. Dans le
découragement de ses pensées et dans sa résignation absolue aux
volontés de la Providence, elle ne la prie plus de changer la
situation, elle la prie de changer les coeurs; elle ne la supplie plus
de sauver les vies, mais de sauver les âmes. On dirait qu'elle
commence déjà à prier pour le Roi son frère et la Reine sa soeur comme
on prie pour les morts.
Louis XVI lui-même avait senti que le peuple qui à Varennes avait
humilié la royauté, venait d'en briser l'effigie et de déchirer la
dernière pièce du manteau qui lui restait encore. «Venez me voir ce
soir, écrivait-il à son confesseur, j'ai fini avec les hommes, je n'ai
plus à m'occuper que du Ciel.» Louis déposa dans son sein le souvenir
de tant de peines et le pardon de tant d'injures. Ces illustres
infortunés ne comptaient plus sur ce monde: la terre semblait
s'éloigner; ils n'y tenaient que pour gémir sur leurs enfants.
Le 8 juillet, Brissot avait proposé de juger le Roi. Les Marseillais
avaient demandé l'abolition de la royauté. Le 21, les vitres du
château furent brisées à coups de pierres. Les Tuileries furent
fermées, l'Assemblée les fit ouvrir. Un ruban dérisoire marqua la
ligne qui devait séparer la route d'un peuple libre du domaine de
celui qu'ils appelaient le despote. L'état-major de la garde
parisienne fut maltraité. La loi agraire fut promise. La tête des
députés feuillants fut demandée; des hommes de sang couraient les
rues en montrant leurs poignards pour tuer la Reine: Isnard l'accusait
des victoires des Autrichiens.
Cependant on apprend que la Fayette a quitté son armée et qu'il est à
Paris. Les constitutionnels espèrent que sa démarche hardie va être
appuyée par quelques régiments dévoués dont il a dû se faire suivre,
et qu'il vient moins demander le châtiment des attentats du 20 juin
que les venger lui-même. Il n'en est rien. Le général se borne à
porter les plaintes et l'indignation de l'armée à la barre de
l'Assemblée, la suppliant «1º d'ordonner que les instigateurs et les
chefs des violences commises soient poursuivis et punis comme
criminels de lèse-nation;
»2º De détruire une secte qui envahit la souveraineté nationale,
tyrannise les citoyens, et dont les débats publics ne laissent aucun
doute sur l'atrocité de ceux qui la dirigent;
»3º De prendre des mesures efficaces pour faire respecter toutes les
autorités constituées, particulièrement celle de l'Assemblée et celle
du Roi, et de donner à l'armée l'assurance que la constitution ne
recevra aucune atteinte dans l'intérieur, tandis que de braves
François prodiguent leur sang pour la défendre aux frontières.»
Le discours de la Fayette excita de vifs applaudissements dans une
partie de l'Assemblée et même dans les tribunes. Le général, s'il eût
exigé qu'on se prononçât immédiatement sur sa proposition, eût
peut-être emporté un vote favorable; mais il n'avait pas dans le
caractère assez de fermeté pour frapper un coup décisif. Madame
Élisabeth le jugeait parfaitement, quand, dans cette circonstance,
elle disait: «Je sais gré, comme tous les honnêtes gens, à M. de la
Fayette d'une démarche courageuse qui le placera personnellement dans
peu de jours entre l'alternative de la fuite ou de la mort, mais qui
restera stérile pour le salut du Roi. M. de la Fayette ne possède ni
la prévoyance qui empêche les obstacles ni la décision qui les
surmonte; il menaçoit il y a une heure: peut-être à celle où je parle
il est au pouvoir de ses ennemis.»
Le général quitta bientôt Paris, indigné de la tiédeur qui avait
accueilli ses offres de dévouement. Son départ fut un triomphe pour
les Jacobins. Les dangers de la famille royale se présentaient chaque
jour sous un aspect plus terrible: Louis XVI en sentait l'imminence
avec les angoisses d'un homme qui voit de minute en minute s'approcher
l'heure de sa ruine et ne peut rien tenter pour la prévenir. Madame
Élisabeth recevait de temps en temps des lettres de quelques-unes de
ses amies qui vivaient loin de la cour, mais dont l'affection pour sa
personne s'était encore accrue par ses malheurs. La plupart de ces
lettres ne lui apportaient que des avertissements sinistres. Elle en
fit plus d'une fois part à son frère: le Roi s'attendrissait avec
elle, et son courage s'énervait par sa sensibilité même. De son côté,
Madame Élisabeth essayait en vain de lui donner une espérance qu'elle
ne partageait pas.
Cependant, à la séance de l'Assemblée nationale du 7 juillet, un fait
se passa qui, bien que produit par l'esprit de conciliation d'un
prélat constitutionnel, parut ranimer dans quelques âmes un dernier
rayon d'espoir pour le salut de la France. Lamourette, évêque de Lyon,
essaya, par un discours pathétique, de ramener à l'unité la
représentation nationale, alors affaiblie par une scission
malheureuse. «Pour parvenir, dit-il, à cette réunion, il suffit de
s'entendre. À quoi se réduisent en effet toutes ces défiances? Une
partie de l'Assemblée attribue à l'autre le dessein séditieux de
vouloir détruire la monarchie; les autres attribuent à leurs collègues
le dessein de vouloir la destruction de l'égalité constitutionnelle et
le gouvernement aristocratique connu sous le nom des deux chambres.
Voilà les défiances désastreuses qui divisent l'empire. Eh bien,
foudroyons, messieurs, par une exécration commune et par un
irrévocable serment, foudroyons et la république et les deux
chambres.» (La salle, dit le _Moniteur_, retentit des applaudissements
unanimes de l'Assemblée et des tribunes, et des cris plusieurs fois
répétés: _Oui, oui, nous ne voulons que la constitution!_) «Jurons,
reprend l'orateur, de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment,
de nous confondre en une seule et même masse d'hommes libres,
également redoutables et à l'esprit d'anarchie et à l'esprit féodal,
et le moment où l'étranger verra que nous ne voulons qu'une chose fixe
et que nous la voulons tous, sera le moment où la liberté triomphera
et où la France sera sauvée. (Les mêmes applaudissements recommencent
et se prolongent.) Je demande que M. le président mette aux voix cette
proposition simple: _Que ceux qui abjurent également et exècrent la
république et les deux chambres se lèvent!_» (Les applaudissements des
tribunes continuent. L'Assemblée se lève tout entière. Tous les
membres, simultanément et dans l'attitude du serment, prononcent la
déclaration de ne jamais souffrir ni par l'introduction du système
républicain ni par l'établissement des deux chambres, aucune
altération quelconque à la constitution.--Un cri général de réunion
suit ce premier mouvement d'enthousiasme.--Les membres assis dans
l'extrémité du ci-devant côté gauche se levant par un mouvement
spontané, vont se mêler avec les membres du côté opposé. Ceux-ci les
accueillent par des embrassements, et vont à leur tour se placer dans
les rangs de la gauche.--Tous les partis se confondent. On ne remarque
plus que l'Assemblée nationale..... Les spectateurs attendris mêlent
leurs acclamations aux serments de l'Assemblée. La sérénité et
l'allégresse sont sur tous les visages et l'émotion dans tous les
coeurs[172].)
[Note 172: _Moniteur universel_ du dimanche 8 juillet 1792.]
Le député Émery propose de faire jouir le Roi du tableau de cette
réconciliation faite pour calmer ses inquiétudes. Cette proposition
est adoptée à l'unanimité. Quelque empressement que mette le Prince à
venir contempler ce spectacle, à peine arrive-t-il assez tôt pour ne
pas trouver le prestige entièrement dissipé. Il parle avec émotion,
est écouté avec quelque intérêt, et dès son retour dans sa demeure,
heureux d'offrir un gage de la réconciliation universelle, il donne
l'ordre d'ouvrir au public le jardin des Tuileries, fermé depuis la
journée du 20 juin. Madame Élisabeth ne fut pas un instant dupe de ce
prétendu apaisement des opinions de l'Assemblée. Le lendemain, elle
écrivait à madame de Raigecourt:
«8 juillet 1792.
»Il faudroit vraiment toute l'éloquence de madame de Sévigné pour
rendre tout ce qui s'est passé hier, car c'est bien la chose la plus
surprenante, la plus extraordinaire, la plus grande, la plus petite,
etc., etc.; mais heureusement le mois d'août s'approche, moment où,
toutes les feuilles étant bien développées, l'arbre de la liberté
présentera un ombrage plus sûr.»