Le désordre était dans les têtes, la violence dans les actes; l'esprit

de vertige et d'ingratitude avait gagné non-seulement les

intelligences, mais les coeurs mêmes qu'on devait croire dévoués à la

royauté[168].

[Note 168: Une jeune fille qui, par l'entremise de madame Lejeune,

femme de la garde-robe de Madame Élisabeth, avait reçu quelques

bienfaits de cette princesse, adressait à cette même madame Lejeune,

qu'elle aimait tendrement, la lettre suivante, datée de

«Valenciennes, 12 juin 1792.

«MA CHÈRE AMIE ET MA MÈRE,

»Je veux vous donner un détail de notre voyage. Nous sommes partis,

vous le savez, de Paris à trois heures du matin, et nous sommes venus

déjeuner à Senlis, où l'on voulait nous faire coucher, et de là à

Péronne, où nous avons couché. De chez vous à Cambray, je n'ai pas dit

trois paroles, et je n'ai ri qu'à la maison, où j'ai reçu des

compliments de l'embonpoint que j'avois pris chez vous et du

patriotisme que mon séjour à Paris m'avoit donné. Je vais vous dire en

quoi ils me trouvoient si bonne patriote: «Vous avez vu le Roi et sa

famille?--Oui.--Il est triste, le pauvre homme?--En vérité, il n'a pas

de raison pour l'être.--Mais il est en prison?--Pas plus que vous et

moi.» Enfin, j'ai fini par dire: «_M. Veto_» et «_madame Veto_». Ils

ont dit tous que j'avois gagné la maladie des Parisiens, de façon que

nous sommes partie égale: je suis avec mes frères, et les trois autres

ensemble avec Sophie, qui est enragée aristocrate et ne vouloit plus

coucher avec moi.

»Je vais retourner à Cambray et vous rendre compte d'une scène qui s'y

est passée vis-à-vis de moi. M. Anchin est fort incommodé: il s'est

élevé une querelle entre ses fils et lui. Il a voulu jeter une

bouteille à la figure de Jean-Baptiste, qui l'en a défié. Enfin, on a

prié son Jean-Baptiste de se taire; il n'a pas voulu céder, il est

parti, et ils sont dans la douleur: la pauvre bête n'est pas encore

retrouvée. J'en suis désespérée, de même que vous le serez, j'en suis

assurée...

»Je suis toujours à Paris en esprit chez vous, et j'aime les habitants

de Paris et le bruit qu'on y fait, et je crois que si ma destinée

étoit d'y aller demeurer, je n'en serois pas fâchée. En conséquence,

j'accepte la proposition de mon père, et je veux bien m'y marier...

Tous ici sont jaloux de mon voyage; ils veulent y aller tous, excepté

Sophie, qui a peur de gagner ma maladie de patriote, qui est

très-mauvaise à guérir, à ce qu'il paroît. Je lui dis qu'on ne peut

pas aller à Paris sans lettre, que si elle avoit vu toutes les choses

comme elles sont, et si les aristocrates voyoient la constitution d'un

bon oeil, ils ne lui auroient pas fait voir noir ce qui étoit blanc,

et ne lui auroient pas dit que le Roi étoit en prison, puisque je l'ai

vu aller se promener où il vouloit. Je leur dis que tout ce qu'il y a

de vrai, c'est qu'il n'en mange pas un morceau de moins et ne boit pas

un coup de moins, qu'il n'y a que tout le pauvre peuple qui en souffre

et qui en souffrira encore longtemps pour le bien qui pourroit lui en

revenir; voilà le sujet de ma dispute tous les jours. Je prédis à

Sophie que si elle va aux Tuileries, elle sera jetée dans le bassin

trois fois dans un jour pour son aristocratie qui l'étouffe...,

etc.... J'espère que vous tiendrez la parole que vous m'avez donnée de

venir à mes noces. Je suis impatiente de voir une bonne amie et une

bonne mère, car je vous regarde comme telle. J'espère que vous ne

ferez voir mon griffonnage à personne..., etc... Je finis en vous

embrassant vingt-quatre fois, de même que toute notre famille, et

surtout maman, qui est confuse de vos bontés pour nous.

»Je suis pour la vie,

»Ma chère mère,

»Votre très-humble et très-obéissante fille et servante pour

la vie, et votre amie,

»Victoire-Louise-Joseph LAPLACE.»]

L'insubordination avait même gagné le camp, ce sanctuaire habituel de

l'honneur. Le général Théobald Dillon tombait massacré sous les mains

forcenées de soldats qui l'avaient lâchement abandonné. La fièvre et

le délire qu'elle amène viennent se réfléchir dans les faits de chaque

jour: Marat était accusé avec indignation, renvoyé absous avec éloge,

porté en triomphe avec enthousiasme. L'armée abdique ou s'insurge: le

_Royal-Allemand_ déserte; Berchiny se disperse. Un décret ordonne la

déportation d'un prêtre non sermenté, lorsque vingt citoyens actifs

d'un canton se réuniront pour la demander, et sa détention pendant dix

ans, lorsque, après sa déportation prononcée, il resterait dans le

royaume; la formation d'un camp de vingt mille hommes de Paris est

décrétée; les premiers agents du pouvoir se succèdent tous les huit

jours. On assiste aux symptômes d'une dissolution sociale:

«Nous avons encore une fois changé de ministres, écrit le 17 juin

(1792) Madame Élisabeth. Hier, M. de Chambonas a pris les affaires

étrangères; M. de Lajard, la guerre, M. Lacoste reste; les autres sont

encore _in petto_. Ceux qui sont partis vouloient la sanction sur le

décret des vingt mille hommes. Comme le Roi ne s'est pas soucié

d'amener la guerre civile, il a mieux aimé accepter leur démission: la

garde nationale en paroît contente, une grande partie craignoit ces

vingt mille hommes. Je ne t'ai pas écrit depuis la mort de Gouvion.

T'en souviens-tu? On dit qu'il a expiré en disant: _Grand Dieu,

pardonnez-moi tous les crimes que j'ai commis!_ J'espère que Dieu lui

aura fait miséricorde. La mort de son frère et la fête de Châteauvieux

lui avoient procuré une peine si profonde, qu'il y a à parier qu'il

aura fait de grandes réflexions. Dis-lui quelques _De profundis_.»

La garde constitutionnelle du Roi avait été licenciée dès le 30 mai,

et le duc de Brissac, son commandant, avait été envoyé devant la haute

cour nationale. Le château des Tuileries paraissait sans défiance, et,

sans doute par excès d'impuissance, ne prenait aucune espèce de

précaution. L'anniversaire du serment prêté par le tiers état au Jeu

de paume de Versailles ramenait aussi l'anniversaire du voyage de

Varennes.

Madame Élisabeth ne pouvait sans frémir arrêter ses regards sur la

position du Roi et de la Reine, privés de leur maison militaire,

réduits à exiger de leurs amis de s'éloigner, isolés désormais sur un

trône sans puissance, captifs dans un palais devenu une prison, et à

qui la plainte même, ce dernier droit du malheur, était interdite.

C'est en vain qu'ils ont sacrifié leurs prérogatives, livré leurs

droits, abandonné leurs honneurs; les démocrates, à cette heure, leur

contestent la faculté de vouloir et de penser, et leur mesurent

jusqu'à l'air qu'ils respirent. Leurs ennemis, qui ont trafiqué de

leur bienveillance, spéculent aujourd'hui sur l'aveuglement d'un

peuple qu'ils ont fanatisé. Madame Élisabeth ne se faisait aucune

illusion sur les projets des anarchistes[169]. Elle craignait que la

fatale époque que nous venons de rappeler (du serment du Jeu de paume

et du voyage de Varennes) ne vînt offrir l'occasion de réveiller la

fièvre populaire et de punir le Roi du _veto_ obstiné que n'avaient

fléchi ni les instances ni les menaces. Le 20 juin, les ouvriers des

faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau se rassemblèrent en tumulte:

leurs attroupements se grossirent en route d'une multitude en

guenilles, hommes, femmes et enfants, armés de fusils, de piques et de

bâtons. Deux pièces de canon étaient traînées à la tête de cette

troupe étrange, commandée par Santerre, brasseur de bière, homme plus

présomptueux que capable, qui, dès le commencement des troubles, avait

acquis un grand ascendant sur la populace de son quartier. Divisée en

trois bandes, cette masse innombrable défila pendant quatre heures

dans la rue Saint-Honoré, et fit irruption au sein de l'Assemblée

législative, où elle voulait donner lecture d'une pétition qu'elle

allait porter aux Tuileries, afin d'obtenir la sanction des décrets.

Madame Élisabeth, témoin et presque victime de ces tristes scènes, les

a retracées dans une lettre à une époque où elles étaient encore pour

ainsi dire sous ses yeux.

[Note 169: Les vers suivants, tracés par une main inconnue, lui

furent, un jour, adressés sous enveloppe; mais le rayon d'espérance

qu'ils essayaient d'éveiller dans son coeur ne pouvait être accueilli

par sa raison.

CHANSON NATIONALE.

AIR: _Il n'est qu'un pas du mal au bien._

(_Le Roi et le Fermier._)

Bientôt nous verrons dans la France

Thémis poursuivre les forfaits,

Et nous verrons avec la paix

Chez nous renaître l'abondance.

Il ne faut s'étonner de rien,

Il n'est qu'un pas du mal au bien.

Le héros des Annonciades,

Que nous mettions au rang des dieux,

Ne se montre plus à nos yeux

Sans essuyer nos rebuffades.

Il ne faut s'étonner de rien,

Il n'est qu'un pas du mal au bien.

Si dans cette assemblée infâme,

Où blasphèment les jacobins,

Nous allions, l'un de ces matins,

Porter et le fer et la flamme,

Je n'en serois surpris en rien:

Il n'est qu'un pas du mal au bien.

Jadis Desmoulins, le grand homme,

Étoit, comme Carra, Fréron,

Respecté de la nation;

Mais à présent on les assomme.

Il ne faut s'étonner de rien,

Il n'est qu'un pas du mal au bien.

Monsieur Chesnier, qui persécute

Nos oreilles et le bon goût,

Tant cet homme est distrait en tout,

Pour un succès prend une chute.

Même il ne s'étonne de rien,

Ce qu'il fait mal il le croit bien.

L'assignat, ce papier utile

Qui devoit nous rendre opulents,

Avant qu'il soit fort peu de temps,

Ne perdra que huit cents pour mille.

Il ne faut s'étonner de rien,

Il n'est qu'un pas du mal au bien.

Pour moi, plus pauvre qu'un apôtre,

Je trouve mon sort assez doux;

Car, si nous sommes ruinés tous,

Je serai riche autant qu'un autre.

Il ne faut s'étonner de rien,

Il n'est qu'un pas du mal au bien.

Ces vers étaient extraits des _Sabbats jacobites_, t. II, p. 54, avec

cette note au bas de la page:

«Cet auteur (M. J. Chénier) fait de très-grands progrès dans l'art

dramatique. Sa dernière pièce est toujours la plus mauvaise, témoin

_Henri VIII_, tragédie jouée avec accompagnement de sifflets, sur le

_Théâtre-François de la rue de Richelieu, vis-à-vis l'épicier_;

ci-devant _Théâtre du Palais-Royal_; avant ci-devant _Théâtre des

Variétés amusantes_; et encore avant ci-devant _Théâtre de l'Écluse,

sur le Boulevard_.»]

Son récit, plein d'une dramatique simplicité, et où se reflète quelque

chose de la confusion des scènes qui y sont racontées, donne une

appréciation exacte de la journée du 20 juin; mais il est nécessaire d'y

ajouter quelques détails que l'angélique modestie de Madame Élisabeth a

dissimulés, parce qu'ils étaient à sa gloire. Le souvenir du 6 octobre

1789 devait inspirer de vives inquiétudes sur le sort de la Reine. Louis

XVI l'avait conjurée de se retirer au fond de son appartement. Madame

Élisabeth l'y avait suivie; mais craignant quelque danger pour son frère,

elle était revenue dans la salle où elle l'avait laissé. Six mille

brigands en avaient forcé les portes, et contraint le Roi de monter sur

une table et de se couvrir la tête du bonnet rouge. Madame Élisabeth

paraît..... On la prend pour la Reine. «Vous n'entendez pas, lui dit-on,

on vous prend pour l'Autrichienne!--Ah! plût à Dieu, s'écrie-t-elle; ne

les détrompez pas: épargnez-leur un plus grand crime!» Et détournant de

la main une baïonnette qui touchait presque sa poitrine: «Prenez garde,

monsieur, dit-elle avec douceur, vous pourriez blesser quelqu'un, et je

suis sûre que vous en seriez fâché.»

Les flots de la populace qui encombrait les salons des Tuileries

étaient si pressés, le tumulte, le désordre qui en résultaient étaient

tels, qu'étant près d'arriver, après une grande lutte, jusqu'auprès de

son frère, Madame Élisabeth aperçut un homme qui, ne pouvant supporter

le spectacle des périls qui environnaient le Roi, tombait évanoui à

quelques pas de lui dans la foule. Le voyant sans secours, elle

parvint à s'approcher, lui fit respirer des sels spiritueux et le

rappela à la vie[170]. Cette marque de courage et d'humanité tout

ensemble de la part d'une femme en ce moment environnée de piques et

de couteaux, adoucit le coeur de tous ceux qui étaient présents:

Pétion même parut attendri.

[Note 170: Cette personne était J. B. Lesueur, administrateur du

département de l'Orne et député à l'Assemblée législative.]

La Reine, avertie de ces scènes alarmantes dont le bruit pénétrait

jusqu'aux appartements les plus reculés, où elle essayait d'abriter

ses enfants, accourut aussi, réclamant sa part du péril, et se

présenta résolûment à l'émeute. Ce jour-là, il faut le dire,

Marie-Antoinette parut lasse du fardeau de la vie, et vint elle-même

livrer sa tête. «Ne m'arrêtez pas, disait-elle à son entourage, ma

place, je vous le répète, est dans tous les dangers où est le Roi.

C'est moi qu'ils appellent, c'est ma tête qu'ils demandent.»

L'effervescence était déjà un peu calmée, soit que le fer se fût

émoussé et la haine adoucie devant le généreux dévouement de Madame

Élisabeth, soit que la populace eût fini par rougir elle-même de ses

propres excès. Nous ne reproduirons pas les détails de cette journée,

nos lecteurs les connaissent. Santerre et Pétion se montrèrent

bientôt, et mirent fin à cet odieux envahissement de la demeure

royale. L'insurrection échoua dans sa tentative par suite de la

fermeté consciencieuse et intrépide de Louis XVI, qui, tout désarmé

qu'il était et incapable de se défendre, triompha des fureurs d'une

populace fanatisée. Sommé par elle de sanctionner les décrets auxquels

il avait opposé son _veto_, il sut lui répondre que sa sanction était

libre, et que ce n'était ni le moment de la solliciter ni le moment de

l'obtenir. Qu'est-il besoin d'ajouter combien fut sublime ce jour-là

cette princesse, que la religion et l'histoire offriront pour modèle

aux martyrs et aux vertus de tous les siècles? Une femme du peuple,

appréciant à sa manière l'insuccès de cette journée, qu'elle

attribuait à la présence de Madame Élisabeth, disait naïvement: «Il

n'y avoit rien aujourd'hui à faire, leur bonne sainte Geneviève étoit

là!»

Le 21 juin, en remerciant officiellement l'Assemblée nationale du zèle

qu'elle lui avait témoigné la veille, le Roi lui mandait qu'il

laissait à sa prudence de rechercher les causes de cet événement et

d'en peser les circonstances. «Pour moi, ajoutait-il, rien ne peut

m'empêcher de faire en tout temps et dans toutes circonstances ce

qu'exigeront les devoirs que m'imposent la constitution que j'ai

acceptée et les vrais intérêts de la nation française.»

Dans une proclamation donnée le lendemain[171], le Roi disait encore:

«Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de

plus, ils peuvent le commettre.» Cette fermeté du Prince dans une

telle situation lui avait attiré de vives sympathies. Les affronts

adressés à la famille royale, les crimes projetés, cette proclamation

qui les dénonçait à la France, avaient fait éclater une dernière fois

les symptômes d'une réaction favorable. Aussi _ceux qui voulaient

renverser la monarchie sentirent le besoin d'un crime de plus_, et

déjà Danton méditait la journée du 10 août.

[Note 171: Voir la note XXV à la fin du volume.]

Mais revenons un pas en arrière, au surlendemain de cette sédition qui

avait mis en péril la vie de toute la famille royale et le destin de

la France; nous trouvons Madame Élisabeth, calme et recueillie,

écrivant, le 22 juin 1792, une lettre empreinte de la plus ineffable

résignation. «L'avenir, c'est elle qui le dit, lui paroît un gouffre

d'où l'on ne peut sortir que par un miracle de la Providence.» Ce

miracle, elle n'ose l'espérer; elle ose à peine le demander. Dans le

découragement de ses pensées et dans sa résignation absolue aux

volontés de la Providence, elle ne la prie plus de changer la

situation, elle la prie de changer les coeurs; elle ne la supplie plus

de sauver les vies, mais de sauver les âmes. On dirait qu'elle

commence déjà à prier pour le Roi son frère et la Reine sa soeur comme

on prie pour les morts.

Louis XVI lui-même avait senti que le peuple qui à Varennes avait

humilié la royauté, venait d'en briser l'effigie et de déchirer la

dernière pièce du manteau qui lui restait encore. «Venez me voir ce

soir, écrivait-il à son confesseur, j'ai fini avec les hommes, je n'ai

plus à m'occuper que du Ciel.» Louis déposa dans son sein le souvenir

de tant de peines et le pardon de tant d'injures. Ces illustres

infortunés ne comptaient plus sur ce monde: la terre semblait

s'éloigner; ils n'y tenaient que pour gémir sur leurs enfants.

Le 8 juillet, Brissot avait proposé de juger le Roi. Les Marseillais

avaient demandé l'abolition de la royauté. Le 21, les vitres du

château furent brisées à coups de pierres. Les Tuileries furent

fermées, l'Assemblée les fit ouvrir. Un ruban dérisoire marqua la

ligne qui devait séparer la route d'un peuple libre du domaine de

celui qu'ils appelaient le despote. L'état-major de la garde

parisienne fut maltraité. La loi agraire fut promise. La tête des

députés feuillants fut demandée; des hommes de sang couraient les

rues en montrant leurs poignards pour tuer la Reine: Isnard l'accusait

des victoires des Autrichiens.

Cependant on apprend que la Fayette a quitté son armée et qu'il est à

Paris. Les constitutionnels espèrent que sa démarche hardie va être

appuyée par quelques régiments dévoués dont il a dû se faire suivre,

et qu'il vient moins demander le châtiment des attentats du 20 juin

que les venger lui-même. Il n'en est rien. Le général se borne à

porter les plaintes et l'indignation de l'armée à la barre de

l'Assemblée, la suppliant «1º d'ordonner que les instigateurs et les

chefs des violences commises soient poursuivis et punis comme

criminels de lèse-nation;

»2º De détruire une secte qui envahit la souveraineté nationale,

tyrannise les citoyens, et dont les débats publics ne laissent aucun

doute sur l'atrocité de ceux qui la dirigent;

»3º De prendre des mesures efficaces pour faire respecter toutes les

autorités constituées, particulièrement celle de l'Assemblée et celle

du Roi, et de donner à l'armée l'assurance que la constitution ne

recevra aucune atteinte dans l'intérieur, tandis que de braves

François prodiguent leur sang pour la défendre aux frontières.»

Le discours de la Fayette excita de vifs applaudissements dans une

partie de l'Assemblée et même dans les tribunes. Le général, s'il eût

exigé qu'on se prononçât immédiatement sur sa proposition, eût

peut-être emporté un vote favorable; mais il n'avait pas dans le

caractère assez de fermeté pour frapper un coup décisif. Madame

Élisabeth le jugeait parfaitement, quand, dans cette circonstance,

elle disait: «Je sais gré, comme tous les honnêtes gens, à M. de la

Fayette d'une démarche courageuse qui le placera personnellement dans

peu de jours entre l'alternative de la fuite ou de la mort, mais qui

restera stérile pour le salut du Roi. M. de la Fayette ne possède ni

la prévoyance qui empêche les obstacles ni la décision qui les

surmonte; il menaçoit il y a une heure: peut-être à celle où je parle

il est au pouvoir de ses ennemis.»

Le général quitta bientôt Paris, indigné de la tiédeur qui avait

accueilli ses offres de dévouement. Son départ fut un triomphe pour

les Jacobins. Les dangers de la famille royale se présentaient chaque

jour sous un aspect plus terrible: Louis XVI en sentait l'imminence

avec les angoisses d'un homme qui voit de minute en minute s'approcher

l'heure de sa ruine et ne peut rien tenter pour la prévenir. Madame

Élisabeth recevait de temps en temps des lettres de quelques-unes de

ses amies qui vivaient loin de la cour, mais dont l'affection pour sa

personne s'était encore accrue par ses malheurs. La plupart de ces

lettres ne lui apportaient que des avertissements sinistres. Elle en

fit plus d'une fois part à son frère: le Roi s'attendrissait avec

elle, et son courage s'énervait par sa sensibilité même. De son côté,

Madame Élisabeth essayait en vain de lui donner une espérance qu'elle

ne partageait pas.

Cependant, à la séance de l'Assemblée nationale du 7 juillet, un fait

se passa qui, bien que produit par l'esprit de conciliation d'un

prélat constitutionnel, parut ranimer dans quelques âmes un dernier

rayon d'espoir pour le salut de la France. Lamourette, évêque de Lyon,

essaya, par un discours pathétique, de ramener à l'unité la

représentation nationale, alors affaiblie par une scission

malheureuse. «Pour parvenir, dit-il, à cette réunion, il suffit de

s'entendre. À quoi se réduisent en effet toutes ces défiances? Une

partie de l'Assemblée attribue à l'autre le dessein séditieux de

vouloir détruire la monarchie; les autres attribuent à leurs collègues

le dessein de vouloir la destruction de l'égalité constitutionnelle et

le gouvernement aristocratique connu sous le nom des deux chambres.

Voilà les défiances désastreuses qui divisent l'empire. Eh bien,

foudroyons, messieurs, par une exécration commune et par un

irrévocable serment, foudroyons et la république et les deux

chambres.» (La salle, dit le _Moniteur_, retentit des applaudissements

unanimes de l'Assemblée et des tribunes, et des cris plusieurs fois

répétés: _Oui, oui, nous ne voulons que la constitution!_) «Jurons,

reprend l'orateur, de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment,

de nous confondre en une seule et même masse d'hommes libres,

également redoutables et à l'esprit d'anarchie et à l'esprit féodal,

et le moment où l'étranger verra que nous ne voulons qu'une chose fixe

et que nous la voulons tous, sera le moment où la liberté triomphera

et où la France sera sauvée. (Les mêmes applaudissements recommencent

et se prolongent.) Je demande que M. le président mette aux voix cette

proposition simple: _Que ceux qui abjurent également et exècrent la

république et les deux chambres se lèvent!_» (Les applaudissements des

tribunes continuent. L'Assemblée se lève tout entière. Tous les

membres, simultanément et dans l'attitude du serment, prononcent la

déclaration de ne jamais souffrir ni par l'introduction du système

républicain ni par l'établissement des deux chambres, aucune

altération quelconque à la constitution.--Un cri général de réunion

suit ce premier mouvement d'enthousiasme.--Les membres assis dans

l'extrémité du ci-devant côté gauche se levant par un mouvement

spontané, vont se mêler avec les membres du côté opposé. Ceux-ci les

accueillent par des embrassements, et vont à leur tour se placer dans

les rangs de la gauche.--Tous les partis se confondent. On ne remarque

plus que l'Assemblée nationale..... Les spectateurs attendris mêlent

leurs acclamations aux serments de l'Assemblée. La sérénité et

l'allégresse sont sur tous les visages et l'émotion dans tous les

coeurs[172].)

[Note 172: _Moniteur universel_ du dimanche 8 juillet 1792.]

Le député Émery propose de faire jouir le Roi du tableau de cette

réconciliation faite pour calmer ses inquiétudes. Cette proposition

est adoptée à l'unanimité. Quelque empressement que mette le Prince à

venir contempler ce spectacle, à peine arrive-t-il assez tôt pour ne

pas trouver le prestige entièrement dissipé. Il parle avec émotion,

est écouté avec quelque intérêt, et dès son retour dans sa demeure,

heureux d'offrir un gage de la réconciliation universelle, il donne

l'ordre d'ouvrir au public le jardin des Tuileries, fermé depuis la

journée du 20 juin. Madame Élisabeth ne fut pas un instant dupe de ce

prétendu apaisement des opinions de l'Assemblée. Le lendemain, elle

écrivait à madame de Raigecourt:

«8 juillet 1792.

»Il faudroit vraiment toute l'éloquence de madame de Sévigné pour

rendre tout ce qui s'est passé hier, car c'est bien la chose la plus

surprenante, la plus extraordinaire, la plus grande, la plus petite,

etc., etc.; mais heureusement le mois d'août s'approche, moment où,

toutes les feuilles étant bien développées, l'arbre de la liberté

présentera un ombrage plus sûr.»

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 36 / 47 段