de la Législative, où l'on voit, chaque jour, le courant qui doit
emporter la monarchie devenir plus rapide. Au mois de décembre 1791,
la maison militaire du Roi se forme, et elle a une grande impatience
de la voir tout à fait formée. On devine que la princesse espère
trouver dans la _garde constitutionnelle_, dont il s'agit ici, une
force de résistance contre des périls dès lors faciles à prévoir. Elle
n'a pas vu le maire de Paris depuis sa nomination. Elle se rappelle à
ce sujet «certaines conversations assez étranges» du voyage de
Varennes. Ceci est probablement une allusion à la ridicule fatuité de
Pétion, qui s'était imaginé avoir attiré l'attention de Madame
Élisabeth parce qu'elle l'avait fait causer pour tâcher de lire dans
ses pensées ses intentions politiques.
Le 1er janvier 1792, ce vertueux maire de Paris refusa de faire le
compliment de nouvel an à la Reine. Il représenta que la ville de
Paris ne devait rien à une femme, et que si l'on persistait à vouloir
se transporter chez l'épouse de Louis XVI, ses principes lui
interdisaient l'honneur de présider la députation de la ville de
Paris.
Si Louis XVI avait essayé d'offrir quelques témoignages d'intérêt à
madame de Favras, Madame Élisabeth eut à féliciter son royal frère sur
des réparations plus complètes au sujet desquelles le malheur des
temps imposait également une prudente discrétion. Les deux paroisses
de Versailles avaient été administrées par deux prêtres de mérite et
de foi qui avaient préféré quitter leur cure que de prêter serment à
la constitution civile du clergé décrétée par l'Assemblée nationale.
Ces deux pasteurs dépossédés étaient frères. Ils n'avaient chacun pour
vivre qu'une rente de quatre cents livres que leur faisait le domaine
de la ville de Versailles. Le Roi, sur la proposition du maréchal de
Mouchy, accorda à chacun une pension de huit cents livres, afin de
porter à douze cents leur ressource annuelle[163]. Hélas! ils ne
reçurent pas longtemps ce témoignage de la bienveillance royale; mais
c'est un honneur pour l'armée d'avoir vu un de ses chefs, déjà en
butte lui-même à la malveillance de la presse, tendre la main à de
pauvres prêtres voués par elle à la haine publique et à l'opprobre.
Quant à Louis XVI, il se croyait encore roi quand il trouvait le moyen
d'accorder quelques grâces.
[Note 163: Nous mettons sous les yeux du lecteur ces deux pièces
probantes:
1º Le Roi a cru ne pas devoir laisser mourir de faim, Monsieur, MM.
Jacob, curés de Versailles; ils avoient de tout temps 400 livres de
pension sur le domaine de ladite ville, et, sur ma demande, Sa Majesté
leur a accordé 800 livres de plus pour leur faire 1200 livres tant
qu'ils seront déplacés. Il m'a paru qu'on a voulu que cette grâce fut
secrète, mais ils ont besoin, et je vous prie de vouloir bien dire au
frère aîné, qui aura l'honneur de vous remettre ma lettre, le moyen
qu'il a pour être payé de 1791. Ils n'ont rien reçu de toute cette
année. Je partagerai vivement leur reconnoissance; ces deux curés sont
excellents, ils sont fort considérés, et le méritent.
Vous connoissez tous les sentiments d'estime, de considération et
d'amitié que je vous ai voués, et avec lesquels je suis plus que
personne, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
_Signé_ Le maréchal DE NOAILLES-MOUCHY.
* * * * *
_À monsieur de Laporte, intendant de la liste civile._
2º Je reconnois avoir reçu de monsieur Septeuil seize cents livres
pour une bonne oeuvre dont le Roy a eu la bonté de me charger.
À Paris, ce 22 mars 1792.
_Signé_ Le maréchal DE NOAILLES-MOUCHY (avec paraphe).]
Madame Élisabeth, dont le coeur était ouvert comme celui de son royal
frère à tous les sentiments généreux et bienveillants, trouvait au
milieu de ses épreuves le temps de s'affliger de celles de ses amies.
Elle écrivait, le 17 janvier 1792, une pieuse et tendre lettre à
madame des Montiers, pour la féliciter de ce que son fils s'était bien
tiré de la petite vérole.
Cette lettre paraît être la dernière que Madame Élisabeth ait adressée
à son cher Démon. Les difficultés de la correspondance devinrent
telles qu'il fallut y renoncer. Madame la marquise des Montiers passa
encore de longs mois en Allemagne, en relation avec tout ce que
l'émigration offrait de plus illustre. Pendant son séjour à Rastadt,
elle alla visiter, à Salzbach, le champ où fut tué Turenne, le 27
juillet 1675[164]; elle prit une petite branche du vieux noyer contre
lequel avait ricoché le boulet qui frappa le héros, et l'envoya avec
une lettre au prince de Condé, dont le quartier général était alors à
Oberkirch. Le prince lui répondit de sa main:
«À Oberkirch, ce 8 février 1792.
«Je reçois, Madame, avec la plus vive reconnoissance, le noble présent
que vous voulez bien me faire; il devroit également me porter bonheur,
et par le grand homme qu'il rappelle, et par la jolie main qui le
présente.--Lorsque le temps des Amazones fut passé, Madame, celui des
_chevaliers_ lui succéda, et ce fut l'époque la plus favorable à la
gloire des hommes et à l'heureux ascendant des femmes: si toutes
celles d'aujourd'huy pensoient comme vous, je ne désespérerois pas de
voir renaître ces siècles d'honneur, qui valoient bien ce prétendu
siècle de lumières, qui fait tout notre malheur.--Sensible comme je le
dois, Madame, à la marque de souvenir et de bonté que vous venez de me
donner, j'ose vous en demander la continuation; je la mériterai
toujours par l'inviolable et respectueux attachement que vous
m'inspirez, et avec lequel j'ai l'honneur d'être, Madame, votre
très-humble et très-obéissant serviteur.
»Louis-Joseph DE BOURBON.»
[Note 164: Ce terrain, en 1781, a été donné à la France par le
cardinal de Rohan, qui, comme évêque de Strasbourg, était seigneur de
Salzbach; il avait fait marquer par une petite pyramide la place où
Turenne était tombé. Cet humble cénotaphe, détruit par le temps ou la
malveillance, avait été rétabli par le général Moreau lorsqu'il passa
avec son corps d'armée dans cette belle contrée; mais ce ne fut que
sous le roi Charles X qu'un monument durable fut élevé dans ce lieu à
la mémoire du grand capitaine. Au milieu d'une enceinte formée par une
haie vive entremêlée de beaux arbres, un obélisque de granit porte
cette simple inscription: LA FRANCE À TURENNE.
Ce monument a été érigé le 27 juillet 1829.--Sur les quatre faces du
piédestal se trouvent: le buste de Turenne,--ses armoiries; le nom des
batailles qui l'ont immortalisé: Arras, les Dunes, Sinzheim, Entzheim,
Turkheim,--et cette inscription:--«Ici Turenne fut tué le 27 juillet
1675.»
À l'entrée de l'enceinte, à gauche, est la demeure d'un soldat
invalide chargé de garder le monument et d'entretenir le gazon et les
fleurs qui l'environnent.]
* * * * *
La révolution, en réduisant la liste civile, avait accru le nombre des
pauvres. Madame Élisabeth ne voulait pas supprimer les anciennes
pensions qu'elle faisait à quelques familles sans fortune, à quelques
serviteurs que l'âge ou la santé avaient condamnés au repos. Désireuse
de placer avec discernement les rares bienfaits qu'elle pouvait
maintenant accorder, elle avait chargé madame de Navarre de chercher à
éclairer sa charité[165].
[Note 165: Que de lettres de ce genre ne pourrions-nous pas
reproduire!
«MADAME,
»Les informations que j'ai fait pour vous donner les renseignements
dont votre confiance m'a honorée, ne m'ont pas permis de vous répondre
plus tôt. Je ne connois pas la femme Adam. Je me suis adressée à la
menuisière chez qui elle demeure. Elle m'a dit que cette locataire
avoit un vrai besoin de secours et qu'elle en étoit digne. J'ai
ensuite monté chez elle; tout ce que la maladie et l'indigence offrent
de plus pitoyable s'est offert à mes yeux. Son mari a les
vésicatoires; ses trois enfants, dont le premier a sept ans et le
dernier est à la mamelle, ont à peine de quoi couvrir les besoins de
la nature. Elle m'a dit que c'est là la cause pour laquelle elle ne
vous les a pas présentés. Non contente de ces renseignements, je me
suis encore adressée aux soeurs de la Charité. Elles m'ont confirmé
tout ce que j'avois appris par moi-même, et m'ont assuré que cette
femme Adam étoit digne de la bienfaisante charité de Madame Élisabeth.
»Je prie Dieu, Madame, que cette auguste princesse reçoive en ce monde
et en l'autre la récompense de sa charité et de ses vertus, et qu'il
mette fin aux malheurs dont la Providence l'éprouve, ainsi que son
illustre famille.
»J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, Madame, votre
très-humble et très-obéissante servante,
»DE MÉZIÈRE.
»Rue d'Astorg, le 29 janvier (1792).
»_À madame de Navarre, première femme de Madame Élisabeth, au château
des Thuilleries._»]
Cependant les deux actes législatifs qui concernaient les émigrés et
les prêtres avaient été, conformément à la constitution, soumis à la
sanction du Roi. Louis XVI opposa son _veto_ à ces deux décrets, dont
l'un le blessait dans ses affections et l'autre dans sa foi
religieuse. Bien qu'il fût dans les limites du droit, ce refus parut
une atteinte portée à la souveraineté nationale. L'opposition en fut
aigrie. Les menées révolutionnaires, dont la violence croissait de
jour en jour, se manifestaient jusque sous les fenêtres des Tuileries.
«Nous sommes surveillés comme des criminels, écrivait la Reine à
madame de Polignac, le 7 janvier 1792, et en vérité cette contrainte
est horrible à supporter. Avoir sans cesse à craindre pour les siens,
ne pas s'approcher d'une fenêtre sans être abreuvé d'insultes, ne
pouvoir conduire à l'air de pauvres enfants sans exposer ces chers
innocents aux vociférations, quelle position, mon cher coeur! Encore,
si l'on n'avoit que ses peines! mais trembler pour le Roi, pour tout
ce qu'on a de plus cher au monde, pour les amis présents, pour les
amies absentes, c'est un poids trop fort à endurer; mais, je vous l'ai
dit, vous autres me soutenez. Espérons en Dieu qui voit nos
consciences, et qui sait si nous ne sommes pas animés de l'amour le
plus vrai pour ce pays.»
L'âme de Madame Élisabeth luttait avec plus de fermeté encore que
celle de la Reine. Elle avait tout autant qu'elle le sentiment du
péril, mais elle l'envisageait d'un oeil plus tranquille et d'un coeur
plus résolu.
Le 4 février 1792, elle écrivait à l'abbé de Lubersac que, bien que
le peuple mourût de faim, elle ne croyait pas que l'heure de son
réveil fût proche. Elle aurait éprouvé quelque consolation à apprendre
que celui auquel elle écrivait avait trouvé quelque bonheur loin de la
France; mais avec un coeur comme le sien, il était impossible de voir
ce qui arrivait sans être saisi d'horreur et de douleur.
Le 18 février, c'est à madame de Raigecourt, sa confidente habituelle,
que Madame Élisabeth écrit, et c'est toujours pour l'entretenir du
chagrin que lui causent les divisions de la famille royale. Avec
quelle joie elle verrait cette affaire arrangée, et le comte d'Artois,
son frère, échapper aux intrigues qui s'agitent autour de lui! En même
temps qu'elle remarquait si bien le danger des intrigues qui se
nouaient au dehors, elle jetait un coup d'oeil ferme et clairvoyant
sur la situation du Roi son frère. Paris semblait assez calme, mais il
était impossible de prévoir l'effet que produirait une déclaration de
guerre de l'Empereur. Tout changerait en un clin d'oeil. Madame
Élisabeth exhortait madame de Raigecourt à prier avec ferveur pour que
Dieu retirât le royaume de l'aveuglement où il était plongé. «Demande,
ajoutait-elle, la même grâce pour ses chefs, car, nous n'en pouvons
douter, la main de Dieu s'est appesantie d'une manière terrible sur
nous.» À cette lettre était jointe la procuration de la princesse pour
qu'on pût tenir en son nom la petite Hélène.
La Reine se rendit, le 20 février, avec ses enfants à la Comédie
italienne. Cette malheureuse princesse y reçut encore, pour la
dernière fois, un bienveillant accueil, dont nous trouvons le récit
dans la correspondance de Madame Élisabeth:
«Il y a eu, dit-elle, un tapage infernal d'applaudissements. Les
Jacobins ont voulu faire le train, mais ils ont été battus. On a fait
répéter quatre fois le _duo_ du valet et de la femme de chambre des
_Événements imprévus_, où il est parlé de l'amour qu'ils ont pour leur
maître et leur maîtresse, et au moment où ils disent: _Il faut les
rendre heureux_, une grande partie de la salle s'est écriée: _Oui,
oui!_..... Conçois-tu notre nation? Il faut convenir qu'elle a de
charmants moments. Sur ce, je te souhaite le bonsoir. Priez Dieu ce
carême pour qu'il nous regarde en pitié; mais, mon coeur, ayez soin de
ne penser qu'à sa gloire, et mettez de côté tout ce qui tient au
monde.»
Nous avons cru devoir citer cette partie de la lettre de Madame
Élisabeth, parce que, loin d'arrêter le récit, elle le continue.
À la fin du mois de février, un chagrin de coeur vint encore arracher
Madame Élisabeth à ses préoccupations politiques, quelque vives
qu'elles fussent, car la situation se précipitait comme un torrent
vers le dénoûment. Elle perdit une de ses plus chères amies, madame
d'Aumale. «Je perds l'être à qui je dois tout,» s'écrie-t-elle
douloureusement; puis elle ajoute: «Sa douceur, sa bonté, sa piété,
tout étoit attirant en elle.» Sa lettre se termine par cette phrase:
«Si je le peux, j'irai après demain à Saint-Cyr; il y a un an que je
n'ai osé.»
Ce dernier mot peint la situation des esprits, l'esclavage de la
famille royale, le déchaînement des passions populaires. Il paraît que
la princesse n'_osa_ point faire le voyage projeté: les lettres
suivantes n'en font pas mention.
Dans la lettre qui suit, et qui est du 7 mars 1792, Madame Élisabeth
entretient son amie de l'effet produit par la lettre de l'Empereur. Il
a obtenu un succès bien rare: il a mécontenté tout le monde: «Les
Jacobins l'habillent en Feuillant, les constitutionnels sont fâchés
qu'il parle des Jacobins, les aristocrates murmurent entre leurs
dents; bref, tout le monde est mécontent.»
Ne nous étonnons pas de la quantité de lettres qu'écrivait à cette
époque Madame Élisabeth: il faut se rappeler que, décidée à ne point
prendre une liberté dont ne jouissaient ni le Roi ni la Reine, elle ne
quittait plus l'intérieur des Tuileries.
Ces lettres étaient pour Madame Élisabeth la meilleure consolation de
cette captivité des Tuileries, par laquelle elle préludait à une
captivité plus étroite et plus dure. Elle y versait toute son âme. Ne
craignons pas de chercher dans ses épanchements la révélation de sa
vie intime. Elle a auprès d'elle madame de Lastic, et elle éprouve une
grande consolation à pouvoir s'entretenir avec cette véritable amie,
dont elle admire le courage et la vertu. Ses soirées se trouvent ainsi
occupées; elle a moins de temps pour écrire. La famille royale est de
plus en plus resserrée dans le château des Tuileries: chose assez
naturelle: quand le jour de l'assaut approche, la place est pressée de
plus près. Un éclair de joie traverse sa lettre du 6 avril 1792.
Madame de Raigecourt se prépare à sevrer et annonce son retour à
Paris. Puis vient un cri prophétique à la nouvelle du meurtre de
Gustave III: «Voilà donc le Roi de Suède assassiné! chacun à son
tour.»
«L'assassinat du Roi de Suède, dit madame de Tourzel[166], fit une
grande sensation dans toute la France. Le Roi et la Reine furent
consternés en apprenant cette nouvelle. J'étois chez Mgr le Dauphin,
et M. Ocariz, consul et agent général d'Espagne, me fit prier de
descendre dans mon appartement, ayant quelque chose à me dire. Je lui
trouvai le visage renversé: il m'apprit ce malheur. «Les ministres du
Roi ne l'ont peut-être pas appris, me dit-il; je crois utile que vous
le lui fassiez savoir sur-le-champ.» Je descendis chez la Reine, et je
priai cette princesse de me permettre de lui dire un mot en
particulier. J'étois désolée d'avoir à l'informer d'un pareil malheur.
Elle le savoit déjà, et me dit: «Je vois à votre visage que vous
savez la cruelle nouvelle que nous venons d'apprendre. Il est
impossible de ne pas être pénétré de douleur; mais il faut s'armer de
courage, car qui peut répondre de ne pas éprouver un pareil sort?»--La
Reine l'apprit à Madame, qui se jeta dans ses bras et dans ceux du Roi
de la manière la plus touchante. On parla de l'âge du Prince Royal de
Suède. «Je ne puis l'ignorer, dit le Roi: j'appris sa naissance dans
le moment où la Reine étoit prête d'accoucher, et je lui dis:
Attendez-vous à une fille, car deux rois n'ont pas deux fils dans le
même mois, et peu de jours après (ajouta-t-il en regardant Madame)
Mademoiselle vint au monde.--Votre Majesté me permet-elle de lui
demander si elle regrette sa naissance?--Non certainement», dit ce
Prince en la serrant entre ses bras; et la regardant les larmes aux
yeux, il l'embrassa avec un sentiment qui attendrit la Reine, Madame
Élisabeth, et produisit une scène touchante. La jeune princesse
fondait en larmes. Je n'oublierai jamais un spectacle qui m'a laissé
une si vive impression.
[Note 166: Mémoires inédits.]
«..... Nous faisons une grande perte, me dit la Reine. Le Roi de Suède
avait conservé pour nous un véritable attachement, et nous fit dire
encore, la veille de sa mort, qu'un de ses regrets, en quittant la
vie, étoit de sentir que sa perte pouvoit nuire à nos intérêts.» Ce
Prince conserva jusqu'à la fin un courage, une présence d'esprit, et
je dois dire aussi une sensibilité qu'il témoigna de la manière la
plus touchante à ceux qu'il voyoit consternés de sa perte, et
nommément aux comtes de Brahé, de Fersen, et plusieurs autres
seigneurs de la cour. Ils s'étoient retirés dans leurs terres à
l'époque de la révolution que le Roi avoit opérée, et avoient cessé de
paroître devant lui. Dès qu'ils eurent appris sa blessure, ils se
rendirent sur-le-champ auprès de sa personne. Le comte de Fersen, qui
avoit été son gouverneur, ne put dissimuler sa profonde affliction. Le
Roi lui prit la main en lui disant: «Quoique nous ayons été d'avis
différents, j'étois bien persuadé que vous seriez la première personne
que je verrois auprès de moi,» et ajouta en regardant le comte de
Brahé et les autres seigneurs qui environnoient son lit: «Il est doux
de mourir entouré de ses vieux amis.»
Le lourd fardeau de la contrainte et des soucis de tout genre
s'appesantissait chaque jour davantage pour Louis XVI dans son
intérieur; il n'y avait sorte de concession qu'il ne fût obligé de
faire aux exigences incessantes de la rue. Les ministres dévoués
avaient dû céder la place aux ministres exigeants, les ministres
exigeants aux ministres factieux. Ces derniers étaient moins les
conseils que les espions de la conduite de Louis XVI. L'attitude du
Prince, timide et embarrassée en présence de ministres hautains ou
menaçants, mettait le comble à l'avilissement de la royauté. Louis
XVI, dans les groupes qui se formaient dans la rue aussi bien que dans
les réunions des clubs, n'était plus désigné que sous le nom de M.
Véto. C'était peu d'avoir déjà, par un décret (décembre 1791), mis en
liberté les Suisses de Châteauvieux qui s'étaient insurgés contre
leurs officiers; l'Assemblée, sur la demande de Pétion, formulée au
nom des quarante-huit sections de Paris, ordonna qu'une fête nationale
aurait lieu en l'honneur de ces soldats rebelles.
Nous trouvons dans la lettre écrite le 18 avril par Madame Élisabeth
une description de cette triste fête, la fête de l'indiscipline et de
la révolte: «Le peuple a été voir dame Liberté tremblotante sur son
char de triomphe; mais il haussoit les épaules. Trois ou quatre cents
sans-culottes suivoient en criant: La nation! la liberté! les
sans-culottes! Tout cela étoit fort bruyant, mais triste. La garde
nationale ne s'en est pas mêlée.» En finissant sa lettre, Madame
Élisabeth annonce à son amie que le Roi a choisi M. de Fleurieu,
l'ancien ministre de la marine[167], pour gouverneur du Prince Royal.
[Note 167: Né à Lyon le 2 juillet 1738, Charles-Pierre Clarot, comte
de Fleurieu, s'était fait de bonne heure un nom dans la science de la
marine et de la navigation. Arrêté en septembre 1793, il fut enfermé
aux Madelonnettes, échappa au régime de la Terreur, devint député de
la Seine au conseil des Anciens en 1797, puis successivement
conseiller d'État en 1799, intendant général de la Maison de
l'empereur Napoléon, grand officier de la Légion d'honneur, gouverneur
du palais des Tuileries. Il mourut subitement le 10 août 1810.]
Cette lettre nous indique que le Dauphin avait atteint l'âge où un
fils de France passait aux mains d'un gouverneur. La loi annoncée pour
régler l'éducation de l'héritier du trône n'était pas encore faite. Le
Roi s'était hâté d'apprendre à l'Assemblée que son fils ayant atteint
sa septième année, il lui avait donné pour gouverneur M. de Fleurieu.
Cette notification déconcerta les meneurs de l'Assemblée, occupés à
dresser la liste des candidats parmi lesquels le Roi devait faire un
choix; mais c'était précisément pour empêcher les passions de
s'immiscer dans l'éducation du jeune Prince que Louis XVI avait
devancé les propositions de l'Assemblée.
Madame Élisabeth venait de recevoir une lettre de l'abbé de Lubersac
la pressant vivement de se réunir à ses tantes dans la Ville
éternelle, cet abri habituel des grandes infortunes. Madame Élisabeth,
en lui répondant, lui exprimait sa ferme résolution de demeurer auprès
du Roi. «Il est des positions, écrit-elle, où l'on ne peut pas
disposer de soi, et c'est là la mienne: la ligne que je dois suivre
m'est tracée si clairement par la Providence qu'il faut que j'y
reste.»
Le 16 mai suivant, Madame Élisabeth écrivait à madame de Raigecourt au
sujet du bruit qui avait couru sur de prétendus désordres arrivés dans
l'armée de la Fayette. «Les administrateurs de la poste, lui
dit-elle, y mettront bon ordre, et ne laisseront plus circuler les
lettres particulières qui accréditent ces bruits fâcheux.»
On a vu par un passage d'une lettre de Madame Élisabeth que
l'Assemblée législative, sur la demande de Pétion, avait décrété
qu'une fête populaire serait offerte aux Suisses du régiment de
Châteauvieux. Il faut entrer dans quelques détails sur la manière dont
l'acte de démence voté par l'Assemblée reçut son exécution.
Collot d'Herbois, longtemps comédien ambulant, et en dernier lieu
directeur d'un théâtre à Genève, débute dans la carrière politique en
se déclarant le promoteur de cette fête anarchique, où l'on célébra
comme un exploit civique une insurrection militaire. Les ïambes
vengeurs d'André Chénier en firent justice. Rappelons aussi que son
émule et ami, Roucher, invité comme président de sa section à assister
à cette fête, répondit au nom de la raison et de l'humanité:
«J'accepte, citoyens, mais à condition que le buste de Desilles sera
porté par les soldats de Châteauvieux, afin que tout Paris étonné
contemple l'assassiné porté en triomphe par ses assassins.»
Il est beau de voir l'âme honnête de deux poëtes protester à la fois
contre la lâcheté publique, le délire d'une Assemblée et les honteuses
parodies d'un comédien.
Peu de temps après cette fête imaginée par les Jacobins, les
constitutionnels voulurent aussi avoir la leur, fête lugubre, destinée
à honorer le dévouement du maire d'Étampes. On se souvient que
Simonneau, premier magistrat de cette ville, avait voulu s'opposer au
pillage d'un convoi de grains, et que, défenseur de la loi, il était
mort héroïquement pour elle. Certes sa mémoire méritait l'honneur
qu'on lui décernait. La cérémonie eut lieu le 3 juin: quoique
empreinte d'un caractère religieux, elle jeta cependant quelque
agitation dans Paris. La conduite de Simonneau devait avoir plus de
panégyristes que d'imitateurs.
Ce jour-là même, Madame Élisabeth écrivait à madame de Raigecourt, et lui
donnait des détails sur un événement d'une haute gravité, le licenciement
de la garde constitutionnelle du Roi. Il y avait dans la garde nationale
des hommes bien intentionnés, mais nul ensemble, aucune homogénéité. Les
factieux s'étaient donc marqué comme but immédiat le licenciement de la
garde constitutionnelle, formée d'hommes résolus, choisis parmi les amis
déclarés de la royauté, parce qu'elle pouvait devenir le noyau d'une
résistance redoutable aux projets de la révolution. Pour être plus sûr
d'entrer dans la place, on en licenciait la garnison. Les motions se
succédèrent, d'abord dans les clubs, ensuite dans l'Assemblée, contre la
garde constitutionnelle. Sur la proposition de Brissot, l'Assemblée
décrète la mise en accusation de M. de Brissac, chef de cette troupe, et
le licenciement des gardes qu'il commandait. Par la joie qu'avait montrée
Madame Élisabeth lors de la formation de la garde constitutionnelle, on
peut juger du sentiment que lui fit éprouver son licenciement: c'était le
Roi qu'on désarmait.