Elle craignait que sa dernière correspondance n'eût été surprise ou
égarée. Elle écrit le 3 octobre à l'abbé de Lubersac pour lui exprimer
la crainte qu'il n'ait pas reçu la lettre qu'elle lui avait adressée.
Elle lui parle des ardentes prières que toutes les communautés font à
Dieu pour solliciter sa miséricorde. Dieu se laissera-t-il fléchir?
Le lendemain une occasion sûre se présente pour faire parvenir une
lettre à sa chère Raigecourt: elle ne la laissera pas échapper. Elle
revient dans cette lettre sur tout ce qu'elle a dit relativement au
Roi, à la Reine et au comte d'Artois. C'était le moment où les
puissances étrangères semblaient disposées à donner suite à la
déclaration de Pilnitz. Madame Élisabeth faisait observer qu'une
pareille affaire ne pouvait arriver à une bonne solution que si elle
était conduite avec beaucoup d'union et de prudence. Or, cette union
manquait. Placés à des points de vue différents, parce qu'ils étaient
dans des situations dissemblables, le Roi cherchant encore à marcher
avec la révolution, les princes émigrés ayant depuis longtemps rompu
entièrement avec elle, la direction venue de Coblentz et celle partie
de Paris se gênant mutuellement, c'est ce que voyait Madame Élisabeth.
Elle aurait voulu que tout le monde fît des sacrifices à la raison,
mais comment s'entendre de si loin?
Après la promulgation du nouveau pacte, l'Assemblée nationale quitta
son nom fastueux de Constituante pour prendre celui plus modeste de
Législative, et songea à mettre un terme à ses travaux. S'apercevant
qu'elle perdait de jour en jour de sa popularité, elle se hâta de
convoquer les assemblées primaires, décida qu'aucun de ses membres ne
pourrait être réélu, et déposa ainsi la responsabilité des événements,
laissant un Roi amnistié et timide en présence d'une charte débile et
de tribuns audacieux.
La nouvelle législature se réunit le 1er octobre 1791. Succédant à
une assemblée à laquelle ses fautes mêmes avaient du moins donné un
commencement d'expérience, hélas! trop tardive, et qui devenait
inutile par la résolution qu'avait prise l'Assemblée d'interdire la
réélection de ses membres, son héritière était tout ensemble étrangère
à la pratique des affaires, téméraire comme l'ignorance et emportée
comme la passion, sans ajouter encore qu'elle était enivrée de son
pouvoir nouveau et empressée de le montrer. Son véritable esprit se
révéla dès le lendemain. Le Roi avait annoncé l'intention de se rendre
au sein de la Législative pour prêter le serment constitutionnel. À
peine sa lettre fut-elle lue que des voix qui s'étaient exercées dans
le tumulte des clubs se firent entendre: c'était Couthon, c'était
Chabot, c'était Marat, c'était Legendre, qui protestaient contre le
scandale de la dernière séance de l'Assemblée constituante, où l'on
avait vu, disaient-ils, le président parler presque à genoux au Roi.
Une vive discussion s'éleva alors: on se demanda s'il était de la
dignité des représentants d'un peuple libre de faire usage en parlant
au Roi des appellations de _Sire_ et de _Majesté_. On discuta sur le
fauteuil royal, qu'on ne pouvait trouver assez abaissé. L'Assemblée
décréta que deux fauteuils semblables seraient placés au bureau, et
que le Roi occuperait le fauteuil placé à la gauche du président. Mais
la nuit porte conseil: l'Assemblée, qui avait cru signaler sa fierté,
éprouva le lendemain une sorte de honte ou de repentir; elle rapporta
son décret, et le cérémonial fut laissé tel qu'il était auparavant. Il
faut le dire, la bourgeoisie s'était émue des prétentions excessives
de l'Assemblée, et la garde nationale s'en était indignée. Cette
réaction passagère s'explique: les esprits vulgaires, habitués à juger
les choses par les mots, étaient sous le charme de la constitution;
les caractères timides, qui s'étaient prêtés à l'amoindrissement de la
royauté, mais sans consentir à sa destruction, se sentaient rassurés
par les apparences qui avaient survécu aux réalités. La constitution
était une idole pour cette partie honnête et considérable mais peu
éclairée de la nation, qui ne s'apercevait pas que cette constitution
même plaçait un roi sans autorité en présence d'un peuple sans
modération, et que les faibles armes qu'elle laissait entre les mains
du Prince ne pouvaient servir qu'à le blesser. L'attitude agressive
que prenait l'Assemblée législative à son début dérangeait les rouages
qu'on avait eu tant de peine à combiner dans le mécanisme des
institutions politiques; par là même elle troublait l'optimisme de la
classe bourgeoise, et par suite elle produisit un mouvement en faveur
du trône constitutionnel. L'opinion, que la nouvelle Assemblée
semblait vouloir entraîner trop loin, reculait vers la royauté, qui
eut encore, après tant d'épreuves, une journée de popularité. Un
souffle de bonheur sembla un moment purifier l'atmosphère. Le Roi et
la Reine voulurent associer leurs enfants à leur joie, et le samedi 8
octobre ils les menèrent au Théâtre-Italien. La salle retentit à
plusieurs reprises d'applaudissements mêlés de quelques sanglots, tant
l'attendrissement se mêlait au respect. La foule était douce et
compatissante à l'aspect de cette famille si calme après avoir été si
trahie, si confiante et pourtant si exposée! Le Roi, la Reine et
Madame Élisabeth jouissaient de ces vives réparations, surtout à cause
des deux enfants: ces enfants qu'ils élevaient pour aimer le peuple,
et qui n'avaient guère vu le peuple que sous les guenilles de
l'émeute, à travers les piques du 6 octobre ou dans la poussière du
retour tumultueux de Varennes, ils étaient heureux de leur montrer ce
peuple revenu à l'enthousiasme et au dévouement d'autrefois. Cette
soirée a laissé sa trace dans une lettre de Madame Élisabeth; mais cet
éclair de joie, qu'elle accueille un moment sans y croire beaucoup, va
se perdre et s'éteindre dans les nuages menaçants et sombres que son
jugement si sûr lui fait apercevoir à l'horizon. Il y a une note
d'ironie qui se fait sentir dès le commencement de la lettre, à la fin
de laquelle éclatent les appréhensions les plus graves et les plus
motivées.
À cette époque, Madame Élisabeth reçut des nouvelles de madame des
Montiers, et elle se hâta de lui répondre. Dans cette lettre, à la
date du 20 octobre 1791, la princesse prodigue à son amie les
témoignages d'affection qu'elle lui a si souvent donnés. On voit par
un passage de sa correspondance que l'on commençait à s'affliger à la
cour des mesures rigoureuses discutées dans la nouvelle assemblée
contre les émigrés.
Cette préoccupation se montre une seconde fois dans une lettre
adressée le 21 octobre à madame de Raigecourt. «Si tu ne veux pas
mourir de faim, lui écrit-elle, tu seras bientôt forcée de changer de
gîte.» On disait à cette époque que l'Assemblée ferait saisir les
biens de tous les émigrés qui résidaient en Allemagne. Madame
Élisabeth pensait que cette mesure obligerait son amie à rentrer en
France quand elle aurait sevré son enfant. Elle se montre de plus en
plus inquiète des divisions de la famille royale et de la ligne que
suit le comte d'Artois. Ses craintes pour la Reine, en butte aux
haines populaires, sont très-vives. Toutes ces questions sont traitées
avec de grandes précautions de langage, et aucun des personnages
auxquels elle fait allusion n'est nommé.
Quelques jours plus tard, la fille d'une des amies de Madame Élisabeth
meurt au berceau. Devant ce malheur s'effacent les intérêts de la
politique. La princesse y trouve même des motifs d'édification. Elle a
éprouvé une grande consolation à revoir madame de Lastic, jeune femme
fort digne de l'affection que lui témoignait Madame Élisabeth, et qui,
dans ce moment, était navrée de la conduite politique de son père.
C'était encore une des épreuves de ce temps. Les idées avaient été
tellement faussées par le dix-huitième siècle, que même dans la
noblesse il y avait des esprits qui se laissaient entraîner par le
courant. Les travaux de la nouvelle Assemblée, plus révolutionnaire
que sa devancière, attirent naturellement les regards de Madame
Élisabeth. «Le décret contre les prêtres non assermentés a passé avec
toute la sévérité possible.» Les sentiments si profondément religieux
de la soeur de Louis XVI donnent la mesure de l'émotion qu'elle devait
éprouver en voyant le Roi en face de ce décret, qu'il ne pouvait
sanctionner sans désobéir à l'Église, repousser sans mettre sa
couronne et peut-être sa vie en péril. En outre, l'Assemblée a envoyé
une députation au Roi pour lui demander de mettre les puissances en
demeure de dissiper les rassemblements d'émigrés formés à nos
frontières, et, en cas de refus de leur part, de leur déclarer la
guerre. Un passage du discours de la députation a révolté le bon sens
de Madame Élisabeth: «Louis XIV, disait-on au Roi, n'eût pas souffert
de pareils rassemblements.» Madame Élisabeth s'écrie: «Il est joli
celui-là! que l'on parle de Louis XIV, de ce _despote_, dans ce
moment!»
L'Assemblée, dès sa première séance, ne s'était imposé aucun ordre
dans ses délibérations, aucune suite dans ses travaux. Imitant en cela
le défaut de sa devancière, elle n'avait pris aucune mesure efficace
pour assurer la liberté, le calme et le respect; elle semblait croire
que les applaudissements ou les murmures qui descendaient des
tribunes, encombrées pour la plupart du temps de gens affiliés aux
clubs ou attirés par un salaire corrupteur, étaient une manifestation
réelle de l'opinion du peuple. Quand les ministres usaient du droit
qu'ils avaient de se présenter à la barre de l'Assemblée, ils avaient
d'ordinaire à répondre à des interpellations injurieuses pour la
couronne ou à des dénonciations dirigées contre eux-mêmes. Boucliers
impuissants d'une royauté débile que leur responsabilité légale ne
couvrait pas, ils partageaient avec elle la haine qu'inspirait encore
aux imaginations échauffées le mirage du pouvoir absolu mêlé au mépris
qui s'attache à un gouvernement sans force, sans volonté et sans
prestige.
L'idée d'arrêter par des mesures efficaces les progrès de l'émigration
fut une des premières qui se présenta à l'esprit de quelques membres
avancés de l'Assemblée et devint l'objet de la première discussion
sérieuse. Vergniaud, Brissot, Guadet et Gensonné réclamèrent une loi de
rigueur contre les émigrés. «Déjà, disaient-ils, ne forment-ils pas des
bataillons armés qui inquiètent nos frontières? Leur menace sera vaine,
sans nul doute; mais qui sait les efforts et les combats qu'il faudra
opposer aux étrangers, aux armes desquels ils mêlent leurs armes
parricides? Comment soumettre au joug des lois les factieux de
l'intérieur, ceux mêmes qui mettroient le feu de la guerre civile dans
nos départements, lorsqu'on laisse impunis les émigrants et qu'on protége
les propriétés de ceux qui suscitent la guerre étrangère? Malgré des
crimes si prouvés, que vous demande-t-on? On vous demande d'avertir, non
pas de frapper. Tous, innocents ou coupables, seront avertis: les
innocents se sépareront eux-mêmes des coupables, et profiteront d'un
délai vainement proposé à l'orgueil féroce des autres. Cette conspiration
extérieure a un chef, c'est Louis-Stanislas-Xavier, frère du Roi; c'est à
lui surtout que doit être adressée cette dernière invitation d'un peuple
outragé, mais clément, à des Français ingrats.»
On songea ensuite à prendre des mesures rigoureuses contre une classe
de Français que les chefs de l'Assemblée regardaient comme des ennemis
plus dangereux encore que les émigrants; je veux parler des
ecclésiastiques qui avaient refusé de prêter à la constitution civile
du clergé le serment exigé.
Les orateurs du parti républicain demandaient qu'on retranchât aux
ecclésiastiques qui s'obstineraient à refuser ce serment la pension
que la Constituante leur avait accordée à titre d'anciens titulaires,
et que, placés sous la surveillance de l'autorité, ils fussent
déportés, lorsque leur conduite aurait excité quelque trouble. «Quoi
donc! disaient les orateurs du parti contraire, vous consacrez la
liberté des cultes, et vous parlez de faire intervenir l'autorité,
afin qu'elle persécute! L'Assemblée constituante vous a laissé de
grands exemples, suivez-les; elle a, en exigeant un serment religieux,
commis une erreur funeste, réparez-la. Les formules ecclésiastiques ne
sont point de votre empire, elles se renferment dans celui de la
conscience. La violation du serment n'est un crime que parce qu'on est
libre de le refuser. À un acte de conscience vous voudriez répondre
par un acte de vengeance! Supprimer une faible pension donnée à titre
d'humanité, rompre un engagement contracté, ôter le pain à ceux à qui
on a enlevé leurs richesses, non, ce n'est point là un fait digne de
la nation française. Ce n'est pas tout: vous demandez que parmi les
citoyens français il y ait une classe de proscrits. Nous, destructeurs
de l'inégalité politique, pouvons-nous créer cette farouche inégalité
qui marquerait une classe d'hommes du sceau de la proscription? Ne
donnons pas un tel exemple à nos successeurs. La politique aussi bien
que la morale nous le défendent.» Ces raisonnements et bien d'autres
développés en faveur des prêtres non assermentés ne rencontraient que
la plus vive opposition. On ne se contentait pas d'attaquer comme
contraire au patriotisme et aux devoirs civiques la conduite du clergé
non assermenté qui demeurait fidèle aux lois de l'Église; on allait
chercher dans l'arsenal de l'histoire des griefs qui, commentés par
l'esprit révolutionnaire, devenaient des armes empoisonnées. On
n'était déjà plus au temps où la Constituante éprouvait ou au moins
simulait le respect pour le catholicisme. L'impiété que le
dix-huitième siècle avait laissée dans les esprits levait le masque et
se montrait à front découvert. «Mon Dieu, s'écria Isnard, c'est la
loi, je n'en connais point d'autre.» Les évêques constitutionnels qui
étaient présents protestèrent avec une énergique indignation contre
cette profession d'athéisme; mais la masse de l'Assemblée ne tint nul
compte de leurs scrupules, et vota, au milieu du tumulte, les deux
décrets qui atteignaient les émigrés et les prêtres.
Les nouvelles reçues de Saint-Domingue avaient répandu la
consternation et l'effroi parmi les habitants de cette colonie qui se
trouvaient à cette époque à Paris. «Leurs propriétés étoient ravagées,
une partie de leurs frères égorgés, les autres réduits à se défendre
contre des hommes auxquels la séduction avoit mis le fer à la main et
que l'ivresse du sang avoit rendus furieux.» Les colons, réunis à
l'hôtel de Massiac, place des Victoires, formulèrent une adresse au
Roi pour implorer sa protection, et furent admis en sa présence le 2
novembre 1791. M. Cormier, un d'entre eux, fit lecture de cette
adresse, dont nous extrayons ce passage:
«Dans notre désespoir, nous tournons nos regards vers la mère
patrie..... C'est de son sein que sont partis les coups..... Depuis
trois ans, on s'étudie sans relâche à lancer au milieu de nous le
germe du trouble et de la révolte. En vain nous multiplions nos
efforts pour échapper aux embûches: une société que des étrangers et
des hommes pervers ont créée pour notre ruine et pour l'humiliation de
la France, en associant à ses travaux l'ignorance et la crédulité,
nous inonde d'écrits incendiaires, promène des émissaires dans nos
ateliers; elle surprend enfin à l'Assemblée nationale un décret
imprudent qui jeté parmi nos nègres, interprété par la perfidie, les
nourrit d'illusions et de funestes espérances, achève de briser entre
eux et nous les liens de l'obéissance et de la soumission.
»Où donc existera pour nous l'autorité tutélaire, si nous recevons la
désolation et la mort de cette même patrie à laquelle nous consacrons
les fruits de nos travaux, que nous enrichissons du produit de nos
cultures, et qui nous doit paix et protection?
»Au moment où cet horrible complot vient d'éclater, l'assemblée
générale de Saint-Domingue, après avoir pris les mesures qu'elle
croyoit suffisantes pour garantir la colonie de l'influence du funeste
décret du 15 mai, s'étoit hâtée de renouveler le serment à la France;
elle avoit juré avec enthousiasme, au milieu des applaudissements des
citoyens, soumission à la métropole, loyale et fidèle exécution des
engagements individuels; et pendant que nos frères se livraient à
l'effusion du patriotisme, l'abîme étoit creusé sous leurs pas.
»Cependant les hommes qui trament ces complots osent encore se couvrir
du masque d'une hypocrite humanité; c'est nous qu'ils accusent de
barbarie, lorsqu'ils abreuvent de sang notre terre natale! Ils
insultent à notre douleur par les couronnes civiques qu'ils se font
décerner..... _Périssent les colonies!_ ont-ils dit à la tribune de
l'Assemblée nationale; et ce voeu prophétique retentissant dans
l'autre hémisphère, a été le signal de notre destruction.....»
Louis XVI les écouta et leur répondit avec une vive émotion. Il dit
qu'il espérait que les maux n'étaient point aussi grands que les
nouvelles répandues semblaient l'annoncer; qu'il ferait prendre toutes
les mesures pour porter les plus grands et les plus prompts secours.
Puis il causa quelques instants avec plusieurs colons, cherchant à les
consoler par des réflexions judicieuses et les paroles les plus
sympathiques.
Comme ils se retiraient pour aller présenter leurs hommages à la
Reine, le Roi voulut qu'ils traversassent ses appartements pour s'y
rendre. M. Cormier parla ainsi:
«Madame, dans une grande infortune, nous avions besoin de voir Votre
Majesté pour trouver tout à la fois des consolations et un grand
exemple de courage.
»Les colons se recommandent à la protection de Votre Majesté.»
La Reine essaya de répondre, mais ses paroles furent interrompues par
l'excès de son trouble et par une émotion qu'elle ne put contenir. Les
colons, attendris, se retirèrent dans la salle qui précède la chambre
de la Reine. Sa Majesté, au sortir de la messe, leur adressa ces mots:
«Messieurs, il m'a été impossible de vous répondre, mais la cause de
mon silence vous en a dit assez.» Admis avec ses compatriotes chez
Madame Élisabeth, M. Cormier s'exprima ainsi:
«Madame, vous voyez des Français fidèles au sentiment qui les
distingua si longtemps; ils sont malheureux, et c'est auprès du Roi et
de la famille royale qu'ils viennent chercher des consolations.
»Mais en paroissant devant vous, Madame, ils ne peuvent éprouver
d'autre sentiment que celui de la vénération dont les ont pénétrés vos
hautes vertus. L'intérêt que vous daignerez accorder à leur sort en
adoucira l'amertume.»
Madame Élisabeth n'était pas moins émue que la Reine, mais plus
maîtresse d'elle-même, elle répondit avec une voix attendrie, mais
calme:
«J'ai senti vivement, Messieurs, les malheurs arrivés à la colonie: je
partage bien sincèrement l'intérêt que le Roi et la Reine y prennent;
je vous prie d'en assurer tous les colons.»
Hélas! que pouvait cette triste famille dont nos colonies plaintives
venaient implorer la protection? Leur cause était celle du commerce
français, celle de six millions d'hommes occupés directement ou
indirectement par la navigation, par le commerce, par l'approvisionnement
des colonies; celle des créanciers de l'État, exposés à la banqueroute
par la ruine de nos possessions maritimes; celle de la monarchie,
c'est-à-dire de la France, dont la puissance navale était détruite si nos
colonies périssaient.
On comprend les émotions de ce prince, à qui ses sujets venaient
porter des griefs qu'il ne pouvait réparer, demander des secours qu'il
ne pouvait donner, en sollicitant de lui une justice qu'il ne pouvait
rendre! On comprend la profonde angoisse de cette Reine écoutant le
récit de malheurs lointains qui n'étaient que le contre-coup de ceux
qui se passaient sous ses yeux, et contre lesquels elle-même n'avait
pas de recours! Madame Élisabeth, avec une pitié aussi profonde
qu'éclairée, dit au sujet des désastres de Saint-Domingue: «Ces
pauvres colons qui se noient appellent des noyés à leur aide!»
À cette époque, Madame Élisabeth apprit avec plaisir que le climat
d'Italie était favorable à la santé de l'abbé de Lubersac. Elle le
remercia des détails qu'il lui donnait sur Rome, et s'étonnait que la
dévotion du peuple ne fût pas plus éclairée dans une ville qui devrait
être la mieux instruite de la vraie piété, puisque c'était de là que
partait l'enseignement pour le monde catholique. C'était, disait-on,
dans la crainte d'arracher la dévotion du coeur du peuple qu'on
n'entreprenait pas de la changer. Cette excuse ne satisfaisait pas
l'esprit si pur et la religion de Madame Élisabeth. Cependant elle
ajoutait: «Notre exemple n'encouragera pas à cette réforme, car à
force de lumière, nous sommes arrivés à l'incrédulité, à
l'indifférence.» Ces sentiments, Dieu merci, n'avaient pas un
caractère général, et Madame Élisabeth ajoutait que «les églises
étoient remplies et les communions innombrables». Il y avait
évidemment deux France en présence, celle de Voltaire et celle du
Christ.
La correspondance de Madame Élisabeth avec madame de Raigecourt
pendant le mois de novembre 1791 présente le même ordre d'idées et de
sentiments. La princesse voit avec une profonde tristesse l'hostilité
contre la religion et le clergé fidèle, devenue de plus en plus vive
dans l'Assemblée. Les motions violentes se succèdent. Le nouveau
clergé même commence à s'effrayer de ce mouvement antireligieux.
Madame Élisabeth annonce à son amie que la nomination de Pétion comme
maire de Paris est certaine.
Le 18 novembre, en effet, Pétion remplaça Bailly comme maire de Paris.
Il avait pour concurrent MM. de la Fayette et d'André. Le soir, Pétion
se rendit à la société des Jacobins pour la remercier de l'avoir élevé
à cette dignité. Ce fut à cette même époque que Maximilien Robespierre
fut appelé aux fonctions d'accusateur public près le tribunal criminel
de Paris. Ainsi les deux magistratures les plus importantes de la
ville qui tenait en ses mains le sort du Roi et de la France étaient
déférées aux ennemis les plus acharnés de la monarchie.
Dans les derniers jours de cette triste année 1791, jetant un regard
en arrière, Madame Élisabeth disait à madame de Lastic: «Il y a eu
quatre ans le 23 de ce mois que ma pieuse tante Louise est morte en
paix, tendrement entourée de ses chères Carmélites. Que Dieu a été
miséricordieux pour elle en l'appelant à lui à la veille des désastres
et des infortunes qui alloient fondre sur toute sa famille et sur son
couvent lui-même! Elle a vécu tranquille et elle est morte bien
heureuse: c'est pour cela sans doute que la cour ne prit pas le
deuil[162].»
[Note 162: La prise de voile de Madame Louise avait eu lieu le 1er
octobre 1771. Cinq archevêques et quinze évêques assistaient à cette
sainte et lugubre cérémonie. Elle reçut le voile des mains de Madame
la comtesse de Provence; l'évêque de Senlis prononça le discours qui
est d'usage dans ces sortes de sacrifices, et le nonce du Pape lui
donna la bénédiction.
On raconte qu'un jour que l'évêque de Langres (M. de Montmorin) était
à la cour, Madame Louise lui dit: «C'est aujourd'hui, Monsieur, que
j'ai vingt-cinq ans.--Eh bien, Madame, lui répond assez brusquement le
prélat, vous êtes à la moitié de votre vie.» La princesse n'oublia
jamais cette réponse, qui n'était pas celle d'un courtisan, mais qui,
par l'événement, fut celle d'un prophète: Madame Louise mourut à
cinquante ans.
Comme Madame Louise avait renoncé au monde, on décida à la cour qu'on
ne porterait pas son deuil.]