Si ce récit, copié sur le manuscrit original, dont nous avons conservé

jusqu'aux fautes de langage et aux fautes d'orthographe, ne montre pas

avec leurs traits réels et dans un jour convenable le Roi, la Reine et

Madame Élisabeth, il a du moins le rare avantage de donner une idée

exacte de ce type prodigieux de l'outrecuidance révolutionnaire et de

la fatuité personnelle qu'on appelle Pétion. Doué d'une certaine

faconde et d'un extérieur assez avenant, cet avocat de Chartres,

regardé par les jeunes stagiaires au présidial de cette ville comme un

argumentateur redoutable, et par les coureurs de ruelles de la société

bourgeoise comme un concurrent dangereux, avait, au barreau et dans le

boudoir, obtenu quelques succès faciles qui avaient donné à ses

prétentions un épanouissement ridicule. Nommé en 1789 député aux états

généraux, il s'y fit remarquer tout d'abord par l'assurance de son

attitude, sa figure agréable, l'emphase de sa parole, toujours

satisfaite d'elle-même et intarissable en lieux communs politiques.

Objet de l'idolâtrie populaire pendant quelque temps, il eut le

fâcheux honneur d'être associé à Robespierre par la pensée de la

multitude, qui décerna à l'un le titre de _vertueux_ et à l'autre

celui d'_incorruptible_. Pétion se croyait fait pour charmer et

régénérer le monde: jamais fat, dans sa vanité à faces diverses, ne

s'arrogea plus complaisamment l'austérité du philosophe, le génie du

politique et l'ascendant irrésistible du séducteur. Mais j'oublie que

je n'ai pas à le faire connaître: il s'est peint trait pour trait dans

la narration que nous avons mise sous les yeux du lecteur.

Dès que la famille royale se fut retirée dans ses appartements, madame

de Tourzel fit demander par M. Hue à Madame Élisabeth un livre que

cette princesse avait promis de lui prêter; ce livre était intitulé:

_Pensées sur la mort._ Quelques instants après, M. de la Fayette,

investi par l'Assemblée nationale du gouvernement du château et de la

garde du Roi, faisait placer dans l'intérieur des appartements douze

officiers choisis par lui, ainsi que vingt-quatre autres dans la garde

nationale, et qui devaient se relever par tiers de vingt-quatre heures

en vingt-quatre heures. Ainsi, ce fatal voyage, qui devait rompre les

liens du monarque, les resserrait davantage. Sa famille, comme lui,

subissait l'humiliation la plus profonde. Le moindre de leurs

mouvements était observé. La Reine, qui logeait au rez-de-chaussée, ne

pouvait monter chez son fils, par un escalier intérieur, sans être

accompagnée de quatre officiers, et toujours elle trouvait la porte

close. Un de ces officiers frappait en disant: «La Reine!» Les deux

officiers de garde chez madame de Tourzel ouvraient alors. La famille

royale aurait été suivie, disons plus juste, surveillée, par la même

escorte, si elle avait tenté de faire une promenade dans le jardin;

aussi, ne voulant pas s'exposer comme prisonniers aux regards de la

garde nationale et aux insultes du peuple, le Roi et la Reine ne

quittèrent plus leurs appartements, et Madame Élisabeth, par respect

et par tendresse pour eux, refusa de sortir de l'enceinte du château,

ne voulant point pour elle d'une liberté qu'ils n'avaient pas.

Cependant le pape Pie VI, qui avait appris la fuite du Roi et qui ne

doutait pas qu'il n'eût échappé avec sa famille à la tyrannie de ses

oppresseurs, s'empressait de lui adresser ses félicitations[161].

[Note 161: Le lecteur trouvera à la fin du volume cette lettre du

Souverain Pontife, nº XXIV.]

Le courrier qui apporta à Mesdames la nouvelle du voyage de Varennes

leur apprit en même temps l'évasion du Roi et son arrestation. Peu

d'heures après, chose étrange, un second courrier arriva chargé

d'annoncer que le Roi avait été délivré par M. de Bouillé et conduit

par son armée à Luxembourg. La nouvelle s'en répand; dans les salons,

l'allégresse est générale; Rome entière pousse un cri de joie; la

foule s'entasse sous les fenêtres des princesses, criant à pleine

voix: Vive le Roi!--Mesdames veulent témoigner leur gratitude à la

société romaine. Elles en convient à un dîner splendide les

représentants les plus distingués; les premières dames de Rome

répondent avec empressement à cet appel; le jour de la fête arrive, et

voilà qu'un troisième courrier vient changer les réjouissances en

deuil: l'heureuse évasion de Monsieur et son arrivée en Flandre

avaient donné lieu à cette fausse nouvelle.

LIVRE SEPTIÈME.

Madame Élisabeth à madame de Raigecourt. -- Membres du

clergé et de la noblesse protestant contre le serment par

eux prêté. -- Le Roi suspendu de ses fonctions. -- Élisabeth

à madame des Montiers; -- à madame de Raigecourt. -- La

constitution votée, remise au Roi. -- Division de la famille

royale. -- Le Roi accepte la constitution. -- Il se rend à

l'Assemblée. -- La France dans l'ivresse. -- Élisabeth à

madame de Raigecourt; -- à l'abbé de Lubersac. -- La

direction de Paris et celle de Coblentz se gênent et se

nuisent. -- La nouvelle législature se réunit. --

Protestation contre les dénominations de _Sire_ et de

_Majesté_. -- Prétention de placer le président de

l'Assemblée au-dessus du Roi. -- Réaction passagère. -- Le

Roi, la Reine et Madame Élisabeth au Théâtre-Italien. --

Élisabeth à madame des Montiers. -- Élisabeth à madame de

Raigecourt. -- Décret contre les prêtres non assermentés: le

Roi placé entre sa conscience et les exigences de

l'Assemblée. -- Despotisme des tribunes. -- Les ministres,

boucliers impuissants de la royauté. -- Décrets contre les

émigrants; -- contre les prêtres non assermentés. --

Désastres de Saint-Domingue; plaintes des colons apportées

au Roi, à la Reine, à Madame Élisabeth. -- Élisabeth à M. de

Lubersac; -- à madame de Raigecourt. -- Pétion remplace

Bailly. -- Robespierre, accusateur public. -- Garde

constitutionnelle du Roi. -- Les deux curés de Versailles et

le maréchal de Mouchy. -- Dernière lettre d'Élisabeth à

madame des Montiers. -- Branche du noyer contre lequel

ricocha le boulet qui tua Turenne; lettre du prince de

Condé. -- Charité de Madame Élisabeth. -- _Veto_ du Roi

opposé aux décrets concernant les émigrés et les prêtres. --

Menées révolutionnaires. -- Lettre de la Reine. -- Lettre de

Madame Élisabeth. -- La Reine avec ses enfants accueillie à

la Comédie italienne. -- Mort de madame d'Aumale. -- Lettres

d'Élisabeth. -- Fête donnée aux soldats de Châteauvieux. --

M. de Fleurieu nommé gouverneur du Prince royal. -- L'abbé

de Lubersac presse Madame Élisabeth de se réunir à ses

tantes; réponse d'Élisabeth. -- Collot d'Herbois. -- André

Chénier et Roucher. -- Fête en l'honneur de Simonneau. --

Licenciement de la garde du Roi. -- Madame Lejeune. --

Rapide changement de ministres. -- Anarchie. -- Chanson

adressée à Madame Élisabeth. -- 20 juin. -- Moment de

réaction favorable. -- La Fayette porte à la barre de

l'Assemblée les indignations de l'armée. -- Baiser de paix

de Lamourette. -- Démission des ministres. -- La patrie en

danger. -- Dernière lettre d'Élisabeth à l'abbé de Lubersac;

-- à madame de Raigecourt. -- Les ministres de la dernière

heure. -- Le 10 août. -- Le Roi et sa famille à l'Assemblée.

-- Tribune du _Logographe_. -- Canonnade. -- Le Roi envoie

aux Suisses l'ordre de cesser le feu. -- Déchéance du Roi.

-- Le Roi et sa famille passent la nuit dans l'ancien

couvent des Feuillants. -- Le lendemain, ils sont ramenés

dans la loge du _Logographe_. -- La commune domine

l'Assemblée. -- Le Temple donné pour demeure à la famille

royale.

Madame Élisabeth devinant les inquiétudes de ses amies, se fit un

devoir de leur donner de ses nouvelles; mais ne pouvant entrer dans

aucun détail, elle se bornait à les rassurer. Dès le 29 juin, elle put

faire arriver à madame de Raigecourt, alors retirée à Trèves,

quelques lignes qui la tranquillisèrent sur sa santé. Elle lui

annonçait que bientôt elle lui écrirait, _si elle le pouvait_. Ce

dernier mot disait tout. La famille royale était prisonnière: elle ne

pouvait que ce qu'on lui permettait.

Dans une seconde lettre, datée du 9 juillet, et presque aussi

laconique que la première, la princesse insistait pour que son amie ne

suivît pas sa pensée, qui était de venir la rejoindre à Paris. Madame

Élisabeth faisait toujours passer l'intérêt de ceux qu'elle aimait

avant son propre intérêt. Reconnaissante envers ceux qui avaient couru

des périls au service de la famille royale, elle priait son amie de

savoir si M. de Goguelat (cet officier qui avait montré de la

résolution à Varennes et y avait été blessé) était parvenu à se sauver

avec M. de Bouillé.

Ce jour-là même, 9 juillet, deux cents membres, tant du clergé que de

la noblesse, protestaient contre le décret relatif au serment que, peu

de temps auparavant, ils avaient individuellement prêté.

Dans une lettre datée du 14 juillet, Madame Élisabeth continuait à

donner des détails à son amie. Elle lui transmettait les bruits

publics tels qu'ils arrivaient à ses oreilles; car, ainsi qu'elle le

disait, «bien qu'elle ne fût pas prisonnière, elle étoit complétement

privée de sa liberté.» Tout ce qu'elle savait à cette époque, c'est

que le Roi ne serait pas jugé et que M. de Choiseul et les gardes du

corps seraient envoyés devant les tribunaux. Les femmes de la suite de

la Reine devaient, le jour suivant, sortir de l'Abbaye, où elles

étaient enfermées. Plus que jamais Madame Élisabeth conjurait son amie

de ne pas venir la rejoindre, en lui rappelant qu'elle appartenait

tout entière à son enfant. Quant à la princesse, son âme s'élevait de

plus en plus dans la sphère des idées religieuses, et l'on peut dire,

en rappelant une grande parole de Bossuet, qu'elle ne respirait plus

que du côté du ciel.

Le 15 juillet, l'Assemblée déclara que le Roi était suspendu de ses

fonctions jusqu'au moment où la constitution lui serait présentée.

Maximilien Robespierre, au nom de la nation, protesta contre ce

décret. Le 17, une grande fermentation se manifeste contre le décret

du 15. Le peuple se porte en tumulte au champ de la fédération. On y

rédige une pétition tendant à obtenir la déchéance du Roi. Cette

démarche est présentée à la commune comme un acte d'insurrection. La

loi martiale est proclamée. La Fayette reçoit l'ordre de déployer le

drapeau rouge et de réprimer l'émeute.

À la suite de cet événement, Madame Élisabeth écrivit un assez grand

nombre de lettres; elle avait beaucoup à faire pour se mettre au

courant avec ses amies, car ses correspondances s'étaient trouvées

interrompues après le fatal voyage de Varennes, et le nombre des

personnes avec lesquelles elle correspondait au dehors devenait chaque

jour plus considérable, parce que le flot de l'émigration grossissait.

La captivité de la famille royale, qu'elle avait partagée,

l'impossibilité d'exprimer librement ses pensées, lui avaient fait une

loi du silence ou d'une grande réserve. La situation s'étant un peu

détendue, ses lettres, au lieu d'être simplement un bulletin de sa

santé, reflètent, dans une certaine mesure, le mouvement des idées et

des faits. Elle mentionne l'échauffourée du Champ de Mars et

l'exécution faite contre les émeutiers par la garde nationale,

déterminée à faire respecter la loi. Elle suit le travail de

l'Assemblée, qui discute la constitution; mais on voit à quelques

expressions de ses lettres qu'elle compte peu sur l'efficacité de ce

travail. «J'espère que je ne finirai pas par devenir folle,

écrit-elle, parce que je veux voir la constitution s'affermir et faire

le bonheur de la plus florissante et de la plus libre des nations.»

Évidemment il y a de l'ironie dans cet espoir.

Quelquefois, au milieu de ces réflexions sur le présent, reviennent

des retours sur le passé. Toujours occupée de l'honneur de son frère,

Madame Élisabeth a appris qu'on le rendait personnellement responsable

de l'échec de la tentative de Varennes, et qu'on accréditait à

l'étranger la version la plus défavorable pour lui. «N'allez pas

croire, écrit-elle à son amie, que le Roi n'a été arrêté que par deux

hommes; il y en avoit plus de trente armés, et le Roi n'en avoit avec

lui que trois, qui ne savoient pas ce qu'il falloit faire.»

La constitution une fois votée, l'Assemblée la remit, au commencement

du mois d'août, dans les mains du Roi pour qu'il l'examinât, et, par

une fiction dérisoire que Madame Élisabeth fait ressortir, on déclara

que puisqu'il examinait la constitution, il était libre. Il est vrai

qu'il aurait dû l'être, mais il ne l'était pas.

Au milieu de cette crise, Madame Élisabeth suit d'un regard plein de

sollicitude la destinée de toutes les personnes qu'elle aime.

Mademoiselle Marie de Causans est entrée au noviciat du Saint-Sépulcre

à Bellechasse. «Elle a choisi la meilleure part», dit Madame Élisabeth

en écrivant à madame de Raigecourt. Puis, songeant à la triste

situation de la France et aux périls qui menacent la religion, elle

ajoute aussitôt: «Mais qui oseroit affirmer qu'elle ne lui sera point

ôtée?»

Le 29 août, jour où Madame Élisabeth écrivait à son amie la lettre où

se trouvent ces expressions, elle recevait une lettre de madame des

Montiers, dont elle n'avait pas de nouvelles depuis quelque temps, et

dès le lendemain elle lui adressait une réponse affectueuse et tendre

dans laquelle les plus sages conseils se mêlent aux plus touchantes

marques d'amitié.

Comme on le voit par ces lettres, l'Assemblée nationale, qui avait,

par un décret, retiré provisoirement au Roi l'exercice du pouvoir

royal, s'occupait activement de la rédaction de la nouvelle

constitution. De fait, il y avait un interrègne durant lequel

l'Assemblée concentrait dans ses mains tous les pouvoirs. À la faveur

de cet interrègne, les partis se dessinèrent; les républicains

commencèrent à se montrer. Aussi bien, quand une assemblée peut faire

arrêter le Roi et le mettre aux arrêts en le suspendant de ses

fonctions, il n'y a plus de monarchie. Les républicains logiques de la

minorité se levèrent contre les constitutionnels, ces républicains

inconséquents de la majorité, en leur donnant le nom d'aristocrates,

nom que naguère les constitutionnels donnaient aux royalistes de la

droite pour les désigner à la haine. Remarquons que la même arme

servait à frapper, seulement elle changeait de main. C'est la loi

fatale des révolutions: les révolutionnaires de la veille sont dévorés

par ceux du lendemain. Malheur à qui s'arrête! le char de la

révolution ne s'arrête point, et ce char homicide qui porte les idoles

de la journée continue à avancer en broyant les retardataires sous ses

roues.

Madame Élisabeth entrevoyait cette loi lorsqu'elle écrivait, dans les

premiers jours de septembre 1791, à son amie madame de Raigecourt, que

«personne ne savoit où l'on en étoit, et que l'Assemblée ne pouvoit

pas revenir sur ses pas, parce que le parti républicain prendroit le

dessus.» Elle disait encore dans la même lettre: «Nous ressemblons à

la tour de Babel.» Au lieu de se plaindre de tant d'épreuves, cette

belle âme s'accusait de ne pas en tirer tout le parti qu'elle aurait

pu y trouver pour avancer dans les voies de la perfection. Elle

donnait en outre quelques détails intéressants sur la manière dont la

vie des habitants des Tuileries était réglée: «On alloit à la messe à

midi, on dînoit à une heure et demie. À six heures, Madame Élisabeth

rentroit chez elle; à sept heures et demie, ses dames venoient. À

neuf heures et demie, on soupoit. On jouoit au billard après dîner et

après souper, pour faire faire de l'exercice au Roi. À onze heures,

tout le monde alloit se coucher.»

Suspendu de ses fonctions, dépouillé de toute autorité morale comme de

tout appui effectif, le Roi n'était plus le chef, mais l'otage de la

nation. L'Assemblée constituante, qui avait brisé les éléments

monarchiques, avait senti, mais trop tard, les défectuosités de son

oeuvre, et compris qu'elle avait assis trop bas la royauté pour que la

liberté pût être tranquille. Forte contre le Roi, faible contre la

foule, elle se hâtait de mettre la dernière main à la constitution. Le

3 septembre 1791 fut terminé cet acte solennel qui destituait la

royauté en la proclamant. Les gardes placés près du Roi et de sa

famille sont levés immédiatement: les portes du palais sont ouvertes;

le jardin est livré à la libre circulation du Parisien. Le lendemain,

les décrets constitutionnels revisés et réunis en un code sont

présentés au Roi, en lui laissant le droit de les accepter ou de les

rejeter dans telle ville qu'il lui plaira de choisir pour sa résidence

à cet effet. Louis XVI répondit qu'il ne quitterait point Paris pour

accepter la constitution; qu'il examinerait un objet aussi important

avec toute l'attention qu'il méritait, et qu'il ferait connaître sa

détermination à l'Assemblée.

On trouve dans la lettre que Madame Élisabeth écrivit le 12 septembre

à madame de Raigecourt de vives lumières sur la situation générale de

l'Europe et sur celle de la famille royale en particulier. Elle

annonce, au commencement de la lettre, que, selon toute vraisemblance,

la constitution sera acceptée par Louis XVI, et avant que sa lettre

fût partie, le Roi, en effet, avait signé cette acceptation. La

position est si difficile, si compliquée, que Madame Élisabeth n'ose

point blâmer son frère du parti qu'il a pris. Le Roi, en effet, s'il

avait refusé d'adhérer à la constitution, cessait de régner. Comme il

le disait, quelques jours plus tard, dans une lettre adressée aux

princes de sa famille, il semblait à la plus grande partie de la

population que ses maux devaient finir le jour où la constitution

serait promulguée; retarder cette promulgation, c'était se déclarer

ennemi de la patrie.

Ce qui affligeait par-dessus tout Madame Élisabeth, c'était la

division qui avait fait des progrès dans le sein de la famille royale

depuis le voyage de Varennes. Lorsqu'on avait su au dehors que le Roi

était suspendu de ses fonctions, et, en réalité, prisonnier dans son

château des Tuileries, les princes, placés à la tête de l'émigration,

s'étaient regardés comme les directeurs naturels de la politique. M.

le comte d'Artois, en particulier, avait eu l'idée qu'on entrait dans

une situation analogue à celle que fait naître une régence, et Madame

Élisabeth avait des motifs sérieux d'appréhender que les princes, et

surtout son jeune frère le comte d'Artois, voulussent prolonger cette

situation, qui n'avait plus sa raison d'être. Elle savait que ce

serait le sujet d'une vive indignation pour la Reine. C'était pour

prévenir une division fâcheuse dans la famille royale qu'elle écrivait

à son amie d'agir de la manière la plus forte sur une personne de

l'intimité du comte d'Artois, afin que cette personne représentât au

jeune Prince que le Roi reprenant les rênes du gouvernement, il

devenait impossible que ses frères ajoutassent aux difficultés de sa

situation en lui disputant la direction des affaires. Cela est plutôt

indiqué qu'exprimé dans la lettre de Madame Élisabeth, où le Roi est

désigné sous le nom du _père de famille_, la Reine sous le nom de la

_belle-mère_, le comte d'Artois sous le nom du _fils_. Mais pour ceux

qui ont la clef des intrigues du temps, il est impossible de se

méprendre sur la pensée de Madame Élisabeth, qui, ici comme toujours,

indiquait le parti le plus sage. L'émigration, en effet, frappait le

Roi d'impuissance en s'opposant à la constitution au moment où il la

promulguait. Elle l'exposait au soupçon de duplicité, car on pouvait

croire, on croyait qu'il encourageait sous main l'opposition de sa

famille.

Dès le 13 septembre 1791, le Roi avait déclaré qu'il acceptait la

constitution et qu'il irait le lendemain en jurer le maintien dans le

lieu même où elle avait été faite.

Il demandait en même temps que «les accusations et les poursuites qui

avoient pour cause les événements de la révolution fussent éteintes dans

une réconciliation générale.» Une députation de l'Assemblée alla porter

aux Tuileries le décret de cette amnistie générale votée à l'unanimité.

La famille royale était réunie. «Voilà ma femme, dit le Roi, voilà mes

enfants; ils partagent mes sentiments.» Marie-Antoinette s'avança et dit:

«Voici mes enfants; nous accourons tous, et nous partageons tous les

sentiments du Roi.»

Le 14, le Roi se rend à l'Assemblée au bruit du canon et au milieu des

expressions de l'allégresse publique. Ayant pris place au fauteuil qui

lui était destiné: «Messieurs, dit-il, je viens consacrer ici

solennellement l'acceptation que j'ai donnée à l'acte constitutionnel.

En conséquence, je jure d'être fidèle à la nation et à la loi;

d'employer tout le pouvoir qui m'est délégué à maintenir la

constitution décrétée par l'Assemblée nationale constituante, et à

faire exécuter les lois. Puisse cette grande et mémorable époque être

celle du rétablissement de la paix, de l'union, et devenir le gage du

bonheur du peuple et de la prospérité de l'empire!» Les

applaudissements de la salle et des tribunes suivirent le serment du

Roi. L'Assemblée entière accompagna le Prince aux Tuileries; cet

imposant cortége avait peine à fendre les flots d'un peuple immense

qui poussait des cris d'enthousiasme et de joie; des salves

d'artillerie apprenaient aux provinces la réconciliation de la liberté

et du trône. La France entrait avec ivresse dans la conquête de sa

constitution. La proclamation de cet acte au Champ de Mars eut tout le

caractère d'une fête. L'enivrement était général; les citoyens, sans

se connaître, s'embrassaient comme frères, comme membres de la grande

famille régénérée. Une illumination féerique prolongea cette journée.

À onze heures du soir, le Roi et la famille royale se promenèrent en

voiture dans les avenues des Champs-Élysées. Des acclamations

enthousiastes les accueillirent et leur firent une route triomphale de

cette même route où naguère encore ils avaient passé sous le coup des

imprécations de la multitude. Louis XVI parut oublier un moment le

souvenir des souffrances passées et l'inquiétude des malheurs aperçus

dans l'avenir. Le naufragé, au milieu de l'orage, demande son salut à

la plus frêle barque, et il espère, parce qu'on a besoin d'espérer

pour agir. Le Roi, comme la foule, se fia à la constitution. Comme la

foule, il se trompait. Hélas! on croyait encore en ce temps à

l'efficacité de ces formules souveraines qui, avec l'inconstance des

volontés humaines, ressemblent à ces figures géométriques tracées sur

le sable, destinées à mesurer le monde, et qu'un enfant efface du pied

en courant. Il était impossible que le trône constitutionnel, privé

d'étais, dépouillé de prestige, restauré avec défiance et accepté sans

précaution, pût tenir contre les vents déchaînés de toutes parts. Et

pourtant, en voyant l'entraînement général des esprits, Louis XVI

retenait quelques-unes de ses illusions. Il supplie ses amis de ne pas

mettre obstacle aux efforts qu'il fait pour satisfaire les idées

nouvelles. Il dépêche secrètement M. de Fersen près de l'empereur

Léopold pour adjurer celui-ci de ne point éveiller par le cliquetis

des armes le sentiment national qui s'endort dans sa joie. Peu de

jours après, il donne une fête aux Parisiens; il la commence en

pensant aux indigents; afin qu'ils prennent part à l'allégresse

publique, il leur fait d'abondantes aumônes. Un _Te Deum_ est chanté

à Notre-Dame pour bénir la nouvelle ère qui s'ouvre pour la France. Ce

jour-là même, Madame Élisabeth, dont le coeur partageait peu les

espérances qui se produisaient autour d'elle, écrivait à madame de

Raigecourt une lettre où il n'est pas difficile d'apercevoir le

scepticisme politique où elle demeure à l'endroit des espérances et

des illusions dont elle est témoin. Elle y parle, en effet, non sans

quelque dérision, des manifestations de joie auxquelles on se livre en

descendant la pente de l'abîme: «Nous avons été à l'Opéra, écrit-elle;

demain nous irons à la Comédie. Mon Dieu, que de plaisirs! j'en suis

toute ravie.» Puis le soir même il doit y avoir une illumination avec

des lampions, «et ces machines de verre dont on n'ose plus parler, à

cause de l'horrible usage auquel elles ont servi depuis deux ans.»

Vous avez reconnu les lanternes. Barnave a parlé avec force sur les

colonies, qui, grâce à lui, ne seront pas soumises aux décrets.

On voit que Madame Élisabeth apprécie, depuis le voyage de Varennes,

le talent et le caractère de cet orateur; mais ces efforts tardifs et

impuissants ne sauraient lui rendre l'espoir qu'elle a perdu.

Venues du dehors, les paroles d'espoir et d'encouragement envoyées à

Madame Élisabeth étaient encore moins acceptées par sa raison et par

son coeur. Mais avec quelle dévotion simple, facile, décidée, elle se

montrait résolue à faire, coûte que coûte, tout ce qui lui paraissait

un devoir! Comme elle le dit dans sa lettre du 28 septembre, elle

peut, elle doit accompagner le Roi et la Reine au spectacle. Qu'on

l'en blâme ou qu'on l'en loue, peu lui importe. Ce n'est pas un

plaisir qu'elle cherche, c'est un devoir qu'elle remplit; mais jamais

elle ne frayera avec le clergé constitutionnel. Quand Dieu a parlé,

elle espère qu'elle lui obéira avec une fidélité à toute épreuve.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 33 / 47 段