»Le Roi cherchoit à causer. Il me fit d'abord de ces questions

oiseuses pour entrer ensuite en matière. Il me demanda si j'étois

marié, je lui dis que oui; il me demanda si j'avois des enfants, je

lui dis que j'en avois un qui étoit plus âgé que son fils. Je lui

disois de temps en temps: «Regardez ces paysages, comme ils sont

beaux!» Nous étions en effet sur des coteaux admirables, où la vue

étoit variée, étendue: la Marne couloit à nos pieds. «Quel beau pays,

m'écriai-je, que la France! il n'est pas dans le monde de royaume qui

puisse lui être comparé.» Je lâchois ces idées à dessein; j'examinois

quelle impression elles faisoient sur la physionomie du Roi; mais sa

figure est toujours froide, inanimée, d'une manière vraiment

désolante, et, à vrai dire, cette masse de chair est insensible.

»Il voulut me parler des Anglois, de leur industrie, du génie

commercial de cette nation. Il articula une ou deux phrases. Ensuite

il s'embarrassa, s'en aperçut et rougit. Cette difficulté à s'exprimer

lui donne une timidité dont je m'aperçus plusieurs fois. Ceux qui ne

le connoissent pas seroient tentés de prendre cette timidité pour de

la stupidité; mais on se tromperoit: il est très-rare qu'il lui

échappe une chose déplacée, et je ne lui ai pas entendu dire une

sottise.

»Il s'appliquoit beaucoup à parcourir des cartes géographiques qu'il

avoit, et il disoit: Nous sommes dans tel département, dans tel

district, dans tel endroit.

»La Reine causa aussi avec moi d'une manière _unie_ et familière; elle

me parla aussi de l'éducation de ses enfants. Elle en parla en mère de

famille et en femme assez instruite. Elle exposa des principes

très-justes en éducation. Elle dit qu'il falloit éloigner de l'oreille

des princes toute flatterie, qu'il ne falloit jamais leur dire que la

vérité. Mais j'ai su depuis que c'étoit le jargon de mode dans toutes

les cours de l'Europe. Une femme très-éclairée me rapportoit qu'elle

avoit vu et assez familièrement cinq ou six princesses qui toutes lui

avoient tenu le même langage, sans pour cela s'occuper une minute de

l'éducation de leurs enfants.

»Au surplus, je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir que tout ce

qu'elle me disoit étoit extrêmement superficiel, et il ne lui

échappoit aucune idée forte ni de caractère; elle n'avoit dans aucun

sens ni l'air ni l'attitude de sa position.

»Je vis bien cependant qu'elle désiroit qu'on lui crût du caractère;

elle répétoit assez souvent qu'il falloit en avoir, et il se présenta

une circonstance où elle me fit voir qu'elle le faisoit consister en

si peu de chose que je demeurai convaincu qu'elle n'en avoit pas.

»Les glaces étoient toujours baissées; nous étions cuits par le soleil

et étouffés par la poussière; mais le peuple des campagnes, les gardes

nationales nous suivant processionnellement, il étoit impossible de

faire autrement, parce qu'on vouloit voir le Roi.

»Cependant la Reine saisit un moment pour baisser le _sthort_. Elle

mangeoit alors une cuisse de pigeon. Le peuple murmure; Madame

Élisabeth fut pour le lever, la Reine s'y oppose en disant: «Non, il

faut du caractère.» Elle saisit l'instant mathématique où le peuple ne

se plaignoit plus pour lever elle-même le _sthort_ et pour faire

croire qu'elle ne le levoit pas parce qu'on l'avoit demandé; elle jeta

par la portière l'os de la cuisse de pigeon, et elle répéta ces

propres expressions: «Il faut avoir du caractère jusqu'au bout.»

»Cette circonstance est minutieuse, mais je ne puis pas dire combien

elle m'a frappé.

»À l'entrée de la Ferté-sous-Jouarre, nous trouvâmes un grand concours

de citoyens qui crioient: Vive la nation! Vive l'Assemblée nationale!

Vive Barnave! Vive Pétion! J'apercevois que ces cris faisoient une

impression désagréable à la Reine, surtout à Madame Élisabeth. Le Roi

y paroissoit insensible, et l'embarras qui régnoit sur leurs figures

m'embarrassoit moi-même.

»Le maire de la Ferté-sous-Jouarre nous avoit fait prévenir qu'il

recevroit le Roi, et le Roi avoit accepté cette offre. La maison du

maire est extrêmement jolie; la Marne en baigne les murs. Le jardin

qui accompagne cette maison est bien distribué, bien soigné, et la

terrasse qui est sur le bord de la rivière est agréable.

»Je me promenai avec Madame Élisabeth sur cette terrasse avant le

dîner, et là je lui parlai avec toute la franchise et la véracité de

mon caractère; je lui représentai combien le Roi étoit mal entouré,

mal conseillé; je lui parlai de tous les intrigants, de toutes les

manoeuvres de la cour avec la dignité d'un homme libre et le dédain

d'un homme sage. Je mis de la force, de la persuasion dans

l'expression de mes sentiments, et l'indignation de la vertu lui

rendit sensible et attachant le langage de la raison; elle parut

attentive à ce que je lui disois: elle en parut touchée; elle se

plaisoit à mon entretien, et je me plaisois à l'entretenir. Je serois

bien surpris si elle n'avoit pas une belle et bonne âme, quoique

très-imbue des préjugés de naissance et gâtée par les vices d'une

éducation de cour.»

C'est ainsi que ce ridicule pédagogue, prenant pour des qualifications

méritées les sobriquets que lui adressait la foule, s'imaginait que

Madame Élisabeth était frappée d'admiration pour le _vertueux_ Pétion.

Mais laissons-le poursuivre son récit.

«Barnave, dit-il, causa un instant avec la Reine, mais, à ce qu'il me

parut, d'une manière assez indifférente.

»Le Roi vint lui-même sur la terrasse nous engager à dîner avec lui.

Nous conférâmes, MM. Maubourg, Barnave et moi, pour savoir si nous

accepterions. «Cette familiarité, dit l'un, pourroit paroître

suspecte.--Comme ce n'est pas l'étiquette, dit l'autre, on pourroit

croire que c'est à l'occasion de la situation malheureuse qu'il nous a

invités.» Nous convînmes de refuser, et nous fûmes lui dire que nous

avions besoin de nous retirer pour notre correspondance, ce qui nous

empêchoit de répondre à l'honneur qu'il nous faisoit.

»On servit le Roi ainsi que sa famille dans une salle séparée; on nous

servit dans une autre. Les repas furent splendides. Nous nous mîmes à

cinq heures en marche. En sortant de la Ferté, il y eut du mouvement

et du bruit autour de la voiture. Les citoyens forçoient la garde

nationale, la garde nationale vouloit empêcher d'approcher. Je vis un

de nos députés, Kervelegan, qui perçoit la foule, qui s'échauffoit

avec les gardes nationaux qui cherchoient à l'écarter, et qui approcha

de la portière en jurant, en disant: «Pour une brute comme celle-là,

voilà bien du train.» J'avançai ma tête hors de la portière pour lui

parler; il étoit très-échauffé, il me dit: «Sont-ils tous là? prenez

garde, car on parle encore de les enlever; vous êtes là environnés de

gens bien insolents!» Il se retira, et la Reine me dit d'un air

très-piqué et un peu effrayé: «Voilà un homme bien malhonnête!» Je lui

répondis qu'il se fâchoit contre la garde qui avoit agi brusquement à

son égard. Elle me parut craindre, et le jeune prince jeta deux ou

trois cris de frayeur.

»Cependant nous cheminions tranquillement. La Reine, à côté de qui

j'étois, m'adressa fréquemment la parole, et j'eus occasion de lui

dire avec toute franchise ce que l'on pensoit de la cour, ce que l'on

disoit de tous les intrigants qui fréquentoient le château. Nous

parlâmes de l'Assemblée nationale, du côté droit, du côté gauche, de

Malouet, de Maury, de Cazalès, mais avec cette aisance que l'on met

avec ses amis. Je ne me gênai en aucune manière; je lui rapportai

plusieurs propos qu'on ne cessoit de tenir à la cour, qui devenoient

publics et qui indisposoient beaucoup le peuple; je lui citai les

journaux que lisoit le Roi. Le Roi, qui entendoit très-bien toute

cette conversation, me dit: «Je vous assure que je ne lis pas plus

_l'Ami du Roi_ que Marat.»

»La Reine paroissoit prendre le plus vif intérêt à cette discussion;

elle l'excitoit, elle l'animoit, elle faisoit des réflexions assez

fines, assez méchantes.

«Tout cela est fort bon, me dit-elle; on blâme beaucoup le Roi, mais

on ne sait pas assez dans quelle position il se trouve; on lui fait à

chaque instant des récits qui se contredisent, il ne sait que croire;

on lui donne successivement des conseils qui se croisent et se

détruisent, il ne sait que faire: comme on le rend malheureux, sa

position n'est pas tenable; on ne l'entretient en même temps que de

malheurs particuliers, que de meurtres; c'est tout cela qui l'a

déterminé à quitter la capitale. La couronne, m'ajouta-t-elle, est en

suspens sur sa tête. Vous n'ignorez pas qu'il y a un parti qui ne veut

pas de roi, que ce parti grossit de jour en jour.»

À travers les mailles grossières de ce compte rendu burlesque, comme

sous la couche de plâtre qui, appliquée par un maçon, déshonore les

sculptures d'un monument, on entrevoit la force et la finesse des

raisons de la Reine. Elle alléguait la multiplicité des rapports

contraires que recevait le Roi, les avis contradictoires dont il était

assiégé, les malheurs de tout genre dont on le rendait responsable,

l'impossibilité où il était de les prévenir ou de les réparer, parce

que la réalité de la puissance lui manquait; les progrès de plus en

plus marqués de la situation vers la république à l'ombre de la

fiction royale que l'on maintenait: voilà les véritables causes qui

l'avaient décidé à s'éloigner de Paris. Ce n'était pas un roi qui

avait quitté le pouvoir, c'était un captif qui avait rompu sa chaîne.

Écoutons la réponse de Pétion:

«Je crus très-distinctement apercevoir l'intention de la Reine en

laissant échapper ces derniers mots: pour mieux dire, je ne pus pas me

méprendre sur l'application qu'elle vouloit en faire.

«Eh bien, lui dis-je, madame, je vais vous parler avec toute

franchise, et je pense que je ne vous serai pas suspect. Je suis un de

ceux que l'on désigne sous le titre de républicains, et, si vous le

voulez, un des chefs de ce parti. Par principe, par sentiment, je

préfère le gouvernement républicain à tout autre. Il seroit trop long

de développer ici mon idée, car il est telle et telle république que

j'aimerois moins que le despotisme d'un seul. Mais il n'est que trop

vrai, je ne demande pas que vous en conveniez, mais il n'est que trop

vrai que presque partout les rois ont fait le malheur des hommes;

qu'ils ont regardé leurs semblables comme leur propriété; qu'entourés

de courtisans, de flatteurs, ils échappent rarement aux vices de leur

éducation première. Mais, madame, est-il exact de dire qu'il existe

maintenant un parti républicain qui veuille renverser la constitution

actuelle pour en élever une autre sur ses ruines? On se plaît à le

répandre pour avoir le prétexte de former également un autre parti

hors la constitution, un parti royaliste non constitutionnel, pour

exciter des troubles intérieurs. Le piége est trop grossier. On ne

peut pas, de bonne foi, se persuader que le parti appelé républicain

soit redoutable; il est composé d'hommes sages, d'hommes à principes

d'honneur qui savent calculer et qui ne hasarderoient pas un

bouleversement général qui pourroit conduire plus facilement au

despotisme qu'à la liberté.

»Ah! madame, que le Roi eût été bien conduit s'il eût favorisé

sincèrement la révolution! Les troubles qui nous agitent

n'existeroient pas, et déjà la constitution marcheroit, les ennemis du

dehors nous respecteroient; le peuple n'est que trop porté à chérir et

idolâtrer ses rois.»

»Je ne puis dire avec quelle énergie, avec quelle abondance _d'âme_ je

lui parlai; j'étois animé par les circonstances et surtout par l'idée

que les germes de vérité que je jetois pourroient fructifier; que la

Reine se souviendroit de ce moment d'entretien.»

On le voit, il ne suffisait pas à Pétion d'avoir fasciné Madame

Élisabeth, il fallait qu'il fascinât encore la Reine. C'est ainsi que,

sous sa plume, le retour de Varennes devient l'apothéose de Pétion.

Il continue en ces termes:

«Je m'expliquai enfin très-clairement sur l'évasion du Roi. La Reine,

Madame Élisabeth répétoient souvent que le Roi avoit été libre de

voyager dans le Royaume, que son intention n'avoit jamais été d'en

sortir.

»Permettez-moi, disois-je à la Reine, de ne pas pénétrer dans cette

intention. Je suppose que le Roi se fût arrêté d'abord sur la

frontière, il se seroit mis dans une position à passer d'un instant à

l'autre chez l'étranger; il se seroit peut-être trouvé forcé de le

faire, et puis d'ailleurs le Roi n'a pas pu se dissimuler que son

absence pouvoit occasionner les plus grands désordres. Le moindre

inconvénient de son éloignement de l'Assemblée nationale étoit

d'arrêter tout court la marche des affaires.»

»Je ne me permis pas néanmoins une seule fois de laisser entrevoir mon

avis sur le genre de peine que je croirois applicable à un délit de

cette nature.

»À mon tour je mis quelque affectation à rappeler le beau calme qui

avoit existé dans Paris à la nouvelle du départ du Roi. Ni la Reine ni

Madame Élisabeth ne répondirent jamais un mot sur cela. Elles ne

dirent pas que rien n'étoit plus heureux; je crus même apercevoir

qu'elles en étoient très-piquées; elles eurent au moins la bonne foi

de ne pas paroître contentes.

»Nous arrivâmes à Meaux de bonne heure. Le Roi, sa famille et nous,

nous descendîmes à l'évêché. L'évêque étoit constitutionnel, ce qui ne

dut pas beaucoup plaire au Roi; mais il ne donna aucun signe de

mécontentement. Des sentinelles furent posées à toutes les issues.

»Le Roi soupa très-peu, se retira de bonne heure dans son appartement.

Comme il n'avoit pas de linge, il emprunta une chemise à l'huissier

qui nous accompagnoit.

»Nous nous fîmes servir dans nos chambres; nous mangeâmes à la hâte un

morceau et nous fîmes nos dépêches. Nous partîmes de Meaux à six

heures du matin.

»Je repris ma place première, entre Madame Élisabeth et madame de

Tourzel, et Barnave se plaça entre le Roi et la Reine. Jamais journée

ne fut plus longue et plus fatigante. La chaleur fut extrême, et des

tourbillons de poussière nous enveloppoient. Le Roi m'offrit et me

versa à boire plusieurs fois. Nous restâmes douze heures entières en

voiture sans descendre un moment..... Une chose que je remarquai,

c'est que Mademoiselle se mit constamment sur mes genoux sans en

sortir, tandis qu'auparavant elle s'étoit placée tantôt sur madame de

Tourzel, tantôt sur Madame Élisabeth. Je pensai que cet arrangement

étoit concerté; qu'étant sur moi on la regardoit comme dans un asile

sûr et sacré que le peuple, en cas de mouvement, respecteroit.»

Pétion, toujours Pétion; tout à l'heure sa voix était un oracle,

maintenant ses genoux sont un lieu d'asile.

«Nous marchâmes tranquillement, poursuit-il, jusqu'à Pantin. La

cavalerie qui nous avoit accompagnés depuis Meaux et un détachement de

celle de Paris nous servoient d'escorte et environnoient la voiture.

»Lorsque la garde nationale à pied nous eut _joint_, un peu au-dessus

de Pantin, il y eut un mouvement qui menaçoit d'avoir des suites. Les

grenadiers faisoient reculer les chevaux, les cavaliers résistoient;

les chasseurs se réunissoient aux grenadiers pour éloigner la

cavalerie. La mêlée devint vive; on lâcha de gros mots, on alloit en

venir aux mains; les baïonnettes rouloient autour de la voiture, dont

les glaces étoient baissées. Il étoit très-possible qu'au milieu de ce

tumulte des gens malintentionnés portassent quelques coups à la Reine.

J'apercevois des soldats qui paroissoient très-irrités, qui la

regardoient de fort mauvais oeil. Bientôt elle fut apostrophée (des

qualifications les plus outrageantes et les plus odieuses). Le Roi

entendit très-distinctement ces propos. Le jeune Prince, effrayé du

bruit, du cliquetis des armes, jeta quelques cris d'effroi; la Reine

le retint, les larmes lui rouloient dans les yeux.

«Barnave et moi voyant que la chose pouvoit devenir sérieuse, nous

mîmes la tête aux portières; nous haranguâmes, on nous témoigna de la

confiance. Les grenadiers nous dirent: «Ne craignez rien, il

n'arrivera aucun mal, nous en répondons; mais le poste d'honneur nous

appartient.» C'étoit en effet une querelle de prééminence, mais qui

pouvoit s'envenimer et qui auroit pu conduire à des excès.

»Lorsque ces postes furent une fois remplis par les grenadiers, il n'y

eut plus de dispute; nous marchions sans obstacles, à la vérité

très-lentement. Au lieu d'entrer dans Paris par la porte Saint-Denis,

nous fîmes le tour des murs et nous passâmes par la porte de la

Conférence.

»Le concours du peuple étoit immense, et il sembloit que tout Paris et

ses environs étoient réunis dans les Champs-Élysées. Jamais un

spectacle plus imposant ne s'est présenté aux regards des hommes. Les

toits des maisons étoient couverts d'hommes, de femmes et d'enfants;

les barrières en étoient hérissées, les arbres en étoient remplis;

tout le monde avoit le chapeau sur la tête, le silence le plus

majestueux régnoit; la garde nationale portoit le fusil la crosse en

haut. Ce calme énergique étoit quelquefois interrompu par les cris:

Vive la nation! Le nom de Barnave et le mien étoient quelquefois mêlés

à ces cris, ce qui faisoit l'impression la plus douloureuse à Madame

Élisabeth surtout. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que nulle part

je n'entendis proférer une parole désobligeante contre le Roi: on se

contentoit de crier: Vive la nation!

»Nous passâmes sur le pont tournant, qui fut fermé aussitôt, ce qui

coupa le passage; il y avoit néanmoins beaucoup de monde dans les

Tuileries, des gardes nationaux surtout. Une partie des députés sortit

de la salle pour être témoin du spectacle. On remarqua M. d'Orléans,

ce qui parut au moins inconsidéré. Arrivés en face de la grille

d'entrée du château et au pied de la première terrasse, je crus qu'il

alloit se passer une scène sanglante. Les gardes nationaux se

pressoient autour de la voiture, sans ordre et sans vouloir rien

entendre. Les gardes du corps qui étoient sur le siége excitoient

l'indignation, la rage des spectateurs. On leur présentoit des

baïonnettes avec les menaces et les imprécations les plus terribles.

Je vis le moment où ils alloient être immolés sous nos yeux. Je

m'élance de tout mon corps hors de la portière; j'invoque la loi; je

m'élève contre l'attentat affreux qui va déshonorer les citoyens; je

leur dis qu'ils peuvent descendre; je le leur commande avec un empire

qui en impose; on s'en empare assez brusquement, mais on les protége,

et il ne leur est fait aucun mal.

»Des députés fendent la foule, arrivent, nous secondent, exhortent,

parlent au nom de la loi.

»M. de la Fayette, dans le même moment, paroît à cheval au milieu des

baïonnettes, s'exprime avec chaleur; le calme ne se rétablit pas, mais

il est facile de voir qu'il n'existe aucune intention malfaisante.

»On ouvre les portières; le Roi sort, on garde le silence; la Reine

sort, on murmure avec assez de violence; les enfants sont reçus avec

bonté, même avec attendrissement; je laisse passer tout le monde, les

députés accompagnoient, je clos la marche. Déjà la grille étoit

fermée; je suis très-froissé avant de pouvoir entrer. Un garde me

prend au collet et alloit me donner une bourrade, ne me connoissant

pas, lorsqu'il est arrêté tout à coup; on décline mon nom, il me fait

mille excuses. Je monte dans les appartements. Le Roi et sa famille

étoient là, dans la pièce qui précède la chambre à coucher du Roi,

comme de simples voyageurs fatigués, assez mal en ordre, appuyés sur

des meubles.

»Une scène très-originale et très-piquante, c'est que

_Corollaire_[160], s'approchant du Roi et prenant le ton doctoral,

mitigé cependant par un peu de bonté, le réprimandoit comme un

écolier. «N'avez-vous pas fait là, lui disoit-il, une belle équipée!

Ce que c'est que d'être mal environné! Vous êtes bon, vous êtes aimé;

voyez quelle affaire vous avez là!» Et puis il s'attendrissoit; on ne

peut se faire une idée de cette bizarre mercuriale, il faut _l'avoir

vue pour la croire_.

[Note 160: Louis-Jacques-Hippolyte Coroller du Moustoir, conseiller du

Roi, son procureur au bailliage d'Hennebon en Bretagne, député du même

bailliage à l'Assemblée nationale, âgé de quarante-cinq ans, demeurant

ordinairement à Hennebon, et logé à Paris, quai de la Ferraille, nº 8.

Il était dépourvu de tout talent oratoire, mais il affectait de se

faire remarquer par la rude franchise de son caractère.

Dans l'instruction poursuivie au Châtelet de Paris, à l'occasion des

affaires des 5 et 6 octobre 1789, Coroller fut appelé comme témoin à

déposer de ce qu'il savait touchant ces événements. Il répondit qu'_il

ne savait rien_ (223e témoin).

Là-dessus une brochure dans le sens royaliste parut sous le titre de

_Tableau des témoins et recueil des faits les plus intéressants

contenus dans les dépositions de la procédure_, etc., et relevant avec

soin les dépositions qui tendent à accuser Mirabeau, les ducs

d'Orléans et d'Aiguillon; en arrivant à la déposition de _Coroller_,

que l'auteur de la brochure appelle _Corolaire_, député, il dit:

«_Corolaire_, député, dit qu'il ne sait rien... Ah! monsieur

Corolaire!»

Pour comprendre cette exclamation, il faut savoir que Coroller avait

été un instant accusé d'être l'un des promoteurs des journées

d'octobre. Ses principes révolutionnaires étaient bien connus, et il

demeura au club des Jacobins, lorsque la plupart de ses collègues

l'eurent quitté.

En novembre 1792, il fut nommé un des commissaires que la Convention

voulut envoyer aux îles du Vent; mais cette mission n'eut pas lieu.]

»Quelques minutes écoulées, nous passâmes, Maubourg, Barnave et moi,

dans l'appartement du Roi; la Reine, Madame Élisabeth y passèrent

également. Déjà tous les valets y étoient rendus dans leur costume

d'usage. Il sembloit que le Roi revenoit d'une partie de chasse; on

lui fit la toilette. En voyant le Roi, en le contemplant, jamais on

n'auroit pu deviner tout ce qui venoit de se passer; il étoit tout

aussi _flegme_, tout aussi tranquille que _si rien eût été_. Il se mit

sur-le-champ en représentation; tous ceux qui l'entouroient ne

paroissoient pas seulement penser qu'il fût survenu des événements qui

avoient éloigné le Roi pendant plusieurs jours et qui le ramenoient.

J'étois confondu de ce que je voyois.

»Nous dîmes au Roi qu'il étoit nécessaire qu'il nous donnât les noms

des trois gardes du corps, ce qu'il fit.

»Comme j'étois excédé de fatigue et que je haletois de soif, je priai

Madame Élisabeth de vouloir bien me faire donner des rafraîchissements,

ce qui fut fait à l'instant. Nous n'eûmes que le temps de boire deux ou

trois verres de bière. Nous nous rendîmes ensuite auprès des gardes du

corps, que nous mîmes dans un état d'arrestation. Nous donnâmes l'ordre à

M. de la Fayette de faire garder à vue madame de Tourzel; nous confiâmes

à sa garde la personne du Roi. Il nous dit qu'il ne pouvoit répondre de

rien s'il ne pouvoit mettre des sentinelles jusque dans sa chambre. Il

nous fit sentir la nécessité que l'Assemblée s'expliquât clairement,

positivement à ce sujet. Nous le quittâmes en lui disant que c'étoit

juste, et nous fûmes sur-le-champ à l'Assemblée pour lui rendre un compte

succinct de notre mission.»

* * * * *

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 32 / 47 段