et un drame. Dans la comédie, mêlée d'alertes et d'inquiétudes et trop
mal combinée pour arriver à un heureux dénoûment, madame de Tourzel
joue le rôle de mère sous le nom de _baronne de Korff_; le Dauphin et
Madame Royale sont ses filles, sous les noms d'_Aglaé_ et d'_Amélie_;
Marie-Antoinette, sous le nom de _madame Rochet_, est gouvernante des
deux enfants; Louis XVI est valet de chambre sous le nom de _Durand_,
et Madame Élisabeth bonne des enfants sous le nom de _Rosalie_. La
comédie finit à Sainte-Menehould, le drame commence à Varennes. Là
chacun redevient lui-même. Placée sur le second plan, Madame Élisabeth
attire peu les regards et n'occupe pas l'attention: elle assiste en
silence aux scènes pénibles qu'amènent successivement l'arrestation du
Roi, sa descente chez le procureur de la commune de Varennes,
l'arrivée de MM. de Choiseul et Goguelat, de MM. de Damas et d'Eslon,
puis celle de Romeuf, aide de camp de la Fayette, porteur du décret de
l'Assemblée, et celle enfin de Bayon, envoyé de Bailly. Agitée tour à
tour par le sentiment de la délivrance et l'imminence du péril
qu'éveille l'apparition de ces hommes accourus d'horizons si
différents et avec des buts si opposés, elle voit s'éteindre d'heure
en heure et de minute en minute les dernières lueurs de l'espérance,
et, muette, elle assiste à ce départ fatal qui va ramener le Roi à ses
ennemis. Les cris des populations qui bordent la route, la halte faite
à Sainte-Menehould, où quelques paroles politiques s'échangent entre
Louis XVI et le maire de la ville; l'affluence de la multitude devenue
encore plus compacte et plus hostile à la famille royale; le meurtre
de M. de Dampierre assassiné presque sous ses yeux; l'aspect de Drouet
et de Guillaume, ce valet d'auberge, qui dépassent au galop la voiture
du Roi, à Orbeval, allant comme l'éclair annoncer leur triomphe à
Paris; quelques témoignages d'intérêt offerts à Châlons au Roi et à la
Reine, la messe entendue le lendemain matin (jour de la Fête-Dieu) et
violemment interrompue par l'ordre du départ;--ces incidents, ces
tableaux, ces scènes avaient dû causer bien des émotions à Madame
Élisabeth, mais rien n'avait altéré son sang-froid, rien ne lui avait
encore arraché une parole. Elle n'avait rien à dire en effet, elle
n'avait rien à répondre à des hommes dont les sentiments et les idées
étaient depuis longtemps faussés par la presse, aigris par les
événements, et, dans cette dernière circonstance, surexcités jusqu'au
délire par la passion politique. Ce fut à Épernay que sa langue se
délia. La populace, qui remplissait les abords de la cour de l'hôtel
de Rohan, où le Roi était attendu pour dîner, obligea les voitures à
s'arrêter à la porte de cette cour. Le jeune Cazotte, commandant de la
garde nationale du village de Pierry, situé à une lieue d'Épernay,
était chargé de protéger la descente des augustes voyageurs; mais sa
troupe fidèle n'offre qu'une digue impuissante au flot populaire qui
fait irruption dans la cour et y entraîne confusément la famille
royale. Cazotte se débat pour arriver à elle. Madame Élisabeth, qui le
connaissait, s'étonne de le voir au milieu de l'émeute, et ne peut
s'empêcher de lui dire: «Et vous aussi, Cazotte!--Je ne suis ici,
répond-il, que pour vous servir, et il est essentiel que vous n'ayez
pas l'air de me connoître.» Élisabeth lui jette un regard d'adhésion,
qu'elle porte aussitôt vers la Reine, comme pour indiquer au
protecteur inattendu qui se révèle la personne qui plus que toutes les
autres a besoin de protection. En effet, mille cris injurieux étaient
poussés en ce moment contre Marie-Antoinette: «Méprisez cette fureur,
dit en allemand Cazotte, dont les yeux rencontrent ceux de la Reine,
Dieu est au-dessus de tout! _Verachten sie das, Gott ist über
alles!_»--«La Reine, raconte Cazotte, me regarda attentivement et se
mit en marche, suivie de Madame Royale, de Madame Élisabeth et de
madame de Tourzel, mais pêle-mêle avec le peuple... Le Dauphin, porté
par un garde du corps, cessant d'apercevoir sa mère, la demandoit avec
larmes, et ce fut à moi qu'il s'adressa en passant les bras à mon cou;
mes joues furent mouillées de ses pleurs. Nous le portâmes dans la
chambre où la Reine avoit été introduite. Elle me demanda si je
pouvois lui procurer une ouvrière, afin de rajuster une partie de ses
vêtements, sur lesquels la foule avoit marché. Dans la maison même se
trouvoit la fille de l'hôte[156], personne de la plus jolie figure. Je
la conduisis à la Reine, et son respect, ses yeux rouges de pleurs
offrirent à Sa Majesté un touchant contraste avec le spectacle qu'elle
venoit d'avoir sous les yeux[157].»
[Note 156: M. Vallée.]
[Note 157: _Témoignage d'un royaliste_, par Cazotte.]
Après cette halte courte et vive, le convoi se remit en route, et
Madame Élisabeth reprit son attitude calme et silencieuse. Une heure
après eut lieu la rencontre des commissaires de l'Assemblée nationale
(Barnave, Pétion et Latour-Maubourg), chargés de s'assurer de la
personne du Roi. L'installation des deux premiers dans la voiture de
la famille royale ne troubla pas un moment la sérénité d'Élisabeth,
qui n'ouvrit la bouche que pour adjurer, avec la Reine, Pétion et
Barnave d'empêcher qu'on attentât aux jours des serviteurs qui les
accompagnaient. Après ce premier épanchement de douleur et
d'inquiétude, un long silence se fit. On s'observa de part et d'autre.
Les commissaires eurent le temps d'examiner l'attitude du Roi, de la
Reine, de leurs enfants. La simplicité naturelle de leurs manières les
surprit, toucha profondément Barnave, étonna Pétion lui-même, qui ne
put s'en taire, et qui fut aussi frappé de la mesquinerie, c'est son
expression, du costume des voyageurs. Le Roi, la Reine, Madame
Élisabeth remarquèrent aussi de leur côté les manières et la parole de
Barnave, qui contrastaient avec la parole et les manières de Pétion.
Louis XVI entama la conversation et s'expliqua sur le but de son
voyage. Le jeune orateur de Grenoble répondit respectueusement au Roi,
combattant avec déférence une opinion qu'il ne partageait pas, et avec
émotion des sentiments qui le gagnaient malgré lui. La Reine fut
touchée de son trouble comme de la bienséance de son langage, et elle
se mêla bientôt à l'entretien. Un nouveau jour éclaira Barnave: les
traits sous lesquels on peignait chaque jour la famille royale
ressemblaient si peu à ce qu'il lui était donné de voir[158]!
[Note 158: _Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort_, 1861, gr. in-8º,
t. I, p. 109.]
Madame Élisabeth, depuis deux jours absorbée par le spectacle inouï
qui s'offrait à elle et par les terribles réflexions qu'elle en
tirait, prit enfin la parole, et s'adressant à Barnave, elle lui
retraça avec une fermeté admirable les diverses époques de la
révolution: mettant en opposition, avec un tact merveilleux, la
conduite de Louis XVI et celle de l'Assemblée nationale, elle rappela
successivement les décrets de l'Assemblée, contraires à la religion, à
l'autorité royale, à l'ordre et à la tranquillité du royaume. Madame
de Tourzel nous a conservé une partie de cette allocution, qui dura
plus d'une heure et demie:
«Je suis bien aise, monsieur Barnave, que vous me mettiez à portée de
vous ouvrir mon coeur et de vous parler franchement sur la révolution.
Vous avez trop d'esprit pour n'avoir point connu sur-le-champ l'amour
du Roi pour les François et son désir de les rendre heureux. Égaré par
un amour excessif de la liberté, vous n'avez calculé que ses avantages
sans penser aux désordres qui pouvoient l'accompagner. Vos premiers
succès vous ont enivré et vous ont fait aller bien au delà du but que
vous vous étiez proposé. La résistance que vous avez éprouvée vous a
roidi contre les difficultés et vous a fait briser sans réflexion tout
ce qui mettoit obstacle à vos projets. Vous avez oublié que le bien
s'opère lentement, et qu'en voulant arriver trop promptement au but on
court le risque de s'égarer. Vous vous êtes persuadé qu'en détruisant
tout ce qui existoit, bon ou mauvais, vous construiriez un ouvrage
parfait, et que vous rétabliriez ce qui étoit utile à conserver.
Séduit par cette idée, vous avez attaqué tous les fondements de la
royauté et abreuvé d'outrages et d'amertume le meilleur des rois. Tous
ses efforts et ses sacrifices pour vous ramener à des idées plus
saines ont été inutiles, et vous n'avez cessé de calomnier ses
intentions et de l'avilir aux yeux de son peuple en ôtant à la royauté
toutes les prérogatives.
«Arraché de son palais et conduit à Paris de la manière la plus
indécente, sa bonté ne s'est pas démentie. Il tendoit les bras à ses
enfants égarés, et cherchoit à s'entendre avec eux pour opérer le bien
de cette France qu'il chérissoit malgré ses erreurs. Vous l'avez forcé
de signer une constitution point achevée, quoiqu'il vous représentât
qu'il étoit plus convenable de ne donner sa sanction qu'à un ouvrage
terminé, et vous l'avez obligé de la présenter ainsi au peuple dans
une fédération dont l'objet étoit de vous attacher les départements en
isolant le Roi de la nation.--Ah! madame, reprit vivement Barnave, ne
vous plaignez pas de cette fédération: nous étions perdus si vous en
eussiez su profiter!»
»La famille royale soupira, et Madame Élisabeth continua la
conversation:
«Le Roi, dit-elle, malgré les diverses insultes qu'il a éprouvées de
nouveau depuis cette époque, ne pouvoit encore se résoudre au parti
qu'il vient de prendre; mais, attaqué dans ses principes, dans sa
famille, dans sa propre personne, profondément affligé des crimes qui
se commettent dans toute la France, et voyant une désorganisation
générale dans toutes les parties du gouvernement et les maux qui en
résultent, il s'est déterminé à quitter Paris pour aller dans une
ville du royaume où, libre de ses actions, il pût engager l'Assemblée
à reviser ses décrets et faire, de concert avec elle, une constitution
qui, classant les divers pouvoirs et les remettant à leur place, pût
faire le bonheur de la France.
»Je ne parle pas de nos malheurs particuliers; le Roi seul, qui ne
doit faire qu'un avec la France, nous occupe uniquement: je ne
quitterai jamais sa personne, à moins que vos décrets n'achevant
d'ôter toute liberté de pratiquer la religion, je ne sois forcée de
l'abandonner pour aller dans un pays où la liberté de conscience me
donne les moyens de pratiquer ma religion, à laquelle je tiens plus
qu'à ma propre vie.--Gardez-vous-en bien, répliqua Barnave, vos
exemples et votre présence sont trop utiles à votre pays.--Je n'y
penserai jamais sans cela; il m'en coûteroit trop de quitter mon frère
quand il est aussi malheureux; mais un pareil motif ne peut faire
impression sur vous, monsieur Barnave, qu'on dit protestant, et qui
n'avez peut-être même aucune religion!»
»Barnave s'en défendit en assurant qu'on l'avoit plus d'une fois
calomnié en lui prêtant des propos bien éloignés de ses sentiments,
et nommément, dit-il, cet infâme propos après la mort de MM. Foulon et
Berthier: _Ce sang est-il donc si pur?_[159]»
[Note 159: Mémoires inédits.]
Pétion a laissé du retour de Varennes un récit que nous croyons devoir
donner ici, en en retranchant toutefois quelques traits cyniques que
notre plume ne saurait se permettre de reproduire:
«Je fus nommé avec Maubourg et Barnave pour aller au-devant du Roi et
des personnes qui l'accompagnoient.
»Cette nomination avoit été faite sur la présentation des comités de
constitution et militaire réunis.
»Je ne fis d'abord aucune attention à la manière dont cette ambassade
étoit composée; depuis longtemps je n'avois aucune liaison avec
Barnave; je n'avois jamais fréquenté Maubourg.
»Maubourg connoissoit beaucoup madame de Tourzel, et on ne peut se
dissimuler que Barnave avoit déjà conçu des projets. Ils crurent
très-politique de se mettre sous l'abri d'un homme qui étoit connu
pour l'ennemi de toute intrigue et l'ami des bonnes moeurs et de la
vertu. Deux heures après ma nomination, je me rendis chez M. Maubourg,
lieu du rendez-vous.
»À peine y fus-je entré que Duport arriva, que la Fayette arriva; je
ne fus pas peu surpris de voir Duport et la Fayette causer ensemble
familièrement, amicalement. Je savois qu'ils se détestoient, et leur
coalition n'étoit pas encore publique. Arriva aussi un homme que j'ai
toujours estimé, M. Tracy.
»On s'entretint beaucoup des partis qu'on prendroit envers le Roi:
chacun disoit que «ce gros cochon-là étoit fort embarrassant.
L'enfermera-t-on? disoit l'un; régnera-t-il? disoit l'autre; lui
donnera-t-on un conseil?»
»La Fayette faisoit des plaisanteries, ricanoit; Duport s'expliquoit
peu; au milieu d'une espèce d'abandon, j'apercevois clairement
beaucoup de contrainte. Je ne me laissai point aller avec des gens qui
visiblement jouoient _serré_ et qui déjà sans doute s'étoient fait un
plan de conduite.
»Barnave se fit attendre très-longtemps. Nous ne partîmes qu'à quatre
heures du matin. Nous éprouvâmes à la barrière un petit retard, parce
qu'on ne laissoit passer personne, et je vis le moment où nous serions
obligés de rétrograder.
»M. Dumas étoit avec nous. Nous fûmes le prendre chez lui.
L'Assemblée, également sur la présentation des comités, lui avoit
confié le commandement général de toutes les forces que nous jugerions
utile et nécessaire de requérir. Cette nomination n'est pas
indifférente. M. Dumas étoit la créature des Lameth.
»Nous voilà donc partis par un très-bon temps. Les postillons, qui
savoient l'objet de notre voyage, nous conduisoient avec la plus
grande rapidité. Dans les villages, dans les bourgs, dans les villes,
partout sur notre passage on nous donnoit des témoignages de joie,
d'amitié et de respect.
»Dans tout le cours de la route, nous n'arrêtâmes que le temps nécessaire
pour manger promptement un morceau. À la Ferté-sous-Jouarre, une
procession ralentit un instant notre marche: nous mîmes pied à terre,
nous gagnâmes une auberge pour déjeuner. Les officiers municipaux vinrent
nous y joindre; un grand nombre de citoyens nous entourèrent; nous ne
couchâmes point.
»Arrivés à Dormans, où nous nous disposions à dîner, des courriers
vinrent nous dire que le Roi étoit parti le matin de Châlons et qu'il
devoit être près d'Épernay; d'autres assurèrent qu'il avoit été suivi
dans sa marche par les troupes de Bouillé et qu'il alloit d'un instant
à l'autre être enlevé. Plusieurs, pour confirmer ce fait, soutinrent
avoir vu de la cavalerie _traverser dans les bois_.
»Rien ne nous paroissoit plus naturel que cette nouvelle tentative de
M. de Bouillé; avec son caractère connu, il voudra, disions-nous,
plutôt périr que de l'abandonner.
»Cependant le Roi avançoit dans l'intérieur; il laissoit déjà derrière
lui Châlons, et il nous paroissoit difficile de tenter un coup de main
et surtout de réussir, de sorte qu'en combinant toutes les
circonstances nous penchions davantage à croire que M. de Bouillé
n'hasarderoit pas une housarderie semblable, qui pouvoit d'ailleurs
compromettre la personne du Roi.
»Nous ne nous donnâmes que le temps de manger debout un morceau, de
boire un coup, et nous nous mîmes en marche.
»Mes compagnons de voyage avoient usé envers moi, dans tout le cours
du voyage, de beaucoup de discrétion et de réserve; nous avions parlé
de choses indifférentes. Il n'y avoit eu qu'un seul instant qui avoit
éveillé en moi quelques soupçons. On avoit remis sur le tapis la
question de savoir ce qu'on feroit du Roi; Maubourg avoit dit: «Il est
bien difficile de prononcer: c'est une bête qui s'est laissé
entraîner; il est bien malheureux, en vérité il fait pitié.» Barnave
observoit qu'en effet on pouvoit le regarder comme un imbécile. «Qu'en
pensez-vous, me dit-il, Pétion?» Et dans le même moment il fit un
signe à Maubourg, mais de ces signes d'intelligence pour celui à qui
on les fait et de défiance pour celui de qui on ne veut pas être vu;
cependant il étoit possible que, connoissant l'austérité et
l'inflexibilité de mes principes, il ne vouloit dire autre chose
sinon: Pétion va condamner avec toute la rigueur de la loi et comme si
c'étoit un simple citoyen.
»Je répondis néanmoins que je ne m'écartois pas de l'idée de le
traiter comme un imbécile, incapable d'occuper le trône, qui avoit
besoin d'un tuteur, que ce tuteur pouvoit être un conseil national.
Là-dessus des objections, des réponses, des répliques; nous parlâmes
de la régence, de la difficulté du choix du régent.
»M. Dumas n'étoit pas dans la même voiture que nous. Sortant de
Dormans, M. Dumas examinoit tous les endroits comme un général
d'armée. «Si M. de Bouillé arrive, disoit-il, il ne peut prendre que
par là; on peut l'arrêter à cette hauteur et ce défilé; sa cavalerie
ne peut plus manoeuvrer.» Il fit même une disposition militaire. Il
donna ordre à la garde nationale d'un bourg de prendre tel et tel
poste.
»Ces précautions paroissoient non-seulement inutiles, mais ridicules.
Nous nous en divertîmes, et je dois dire que M. Dumas lui-même s'en
amusoit. Il n'en paroissoit pas moins sérieux avec les habitants des
campagnes, qui s'attendoient sérieusement à combattre. Le zèle qui
animoit ces bonnes gens étoit vraiment admirable; ils accouroient de
toutes parts, vieillards, femmes et enfants: les uns avec des broches,
avec des faux; les autres avec des bâtons, des sabres, de mauvais
fusils; ils alloient comme à la noce; des maris embrassoient leurs
femmes, leur disant: «Eh bien, s'il le faut, nous irons à la frontière
tuer ces gueux, ces j... f...-là! Ah! nous l'aurons, ils ont beau
faire.»--Ils couroient aussi vite que la voiture; ils applaudissoient;
ils crioient: Vive la nation! J'étois émerveillé, attendri de ce
sublime spectacle.
»Les courriers se multiplioient, se pressoient, nous disoient: Le Roi
approche. À une lieue, une lieue et demie d'Épernay, sur une
très-belle route, nous apercevons de loin un nuage de poussière, nous
entendons un grand bruit; plusieurs personnes approchent de notre
voiture et nous crient: Voilà le Roi! Nous faisons ralentir le pas des
chevaux; nous avançons, nous apercevons un groupe immense; nous
mettons pied à terre. La voiture du Roi s'arrête, nous allons
au-devant; l'huissier nous précède, et le cérémonial s'observe d'une
manière imposante. Aussitôt qu'on nous aperçoit, on s'écrie: Voilà les
députés de l'Assemblée nationale! On s'empresse de nous faire place
partout; on donne des _signals_ d'ordre et de silence. Le cortége
étoit superbe: des gardes nationales à cheval, à pied, avec uniforme,
sans uniforme, des armes de toute espèce; le soleil, sur son déclin,
réfléchissoit sa lumière sur ce bel ensemble, au milieu d'une paisible
campagne; la grande circonstance, je ne sais, tout cela étoit imposant
et faisoit naître des idées qui ne se calculent pas; _mais que le
sentiment étoit diversifié et exagéré!_ Je ne puis peindre le respect
dont nous étions environnés. Quel ascendant puissant, me disois-je, a
cette assemblée, quel mouvement elle a imprimé, que ne peut-elle pas
faire! Comme elle seroit coupable de ne pas répondre à cette confiance
sans bornes, à cet amour si touchant!
»Au milieu des chevaux, du cliquetis des armes, des applaudissements
de la foule que l'empressement attiroit, que la crainte de nous
presser éloignoit, nous arrivâmes à la portière de la voiture. Elle
s'ouvrit sur-le-champ. Des bruits confus en sortoient. La Reine,
Madame Élisabeth paroissoient vivement émues, éplorées: «Messieurs,
dirent-elles avec précipitation, les larmes aux yeux, messieurs! Ah!
monsieur Maubourg, en lui prenant la main en grâce; ah! monsieur,
prenant aussi la main à Barnave; ah! monsieur, Madame Élisabeth
appuyant seulement la main sur la mienne, qu'aucun malheur n'arrive,
que les gens qui nous ont accompagnés ne soient pas victimes, qu'on
n'attente pas à leurs jours; le Roi n'a pas voulu sortir de
France!--Non, messieurs, dit le Roi en parlant avec volubilité, je ne
sortois pas; je l'ai déclaré, cela est vrai.»
»Cette scène fut vive, ne dura qu'une minute; mais comme cette minute
me frappa! Maubourg répondit; je répondis par des ah! par des mots
insignifiants et quelques signes de dignité sans dureté, de douceur
sans afféterie, et brisant ce colloque, prenant le caractère de notre
mission, je l'annonçai au Roi en peu de mots, et je lui lus le décret
dont j'étois porteur. Le plus grand silence régnoit dans cet instant.
»Passant de l'autre côté de la voiture, je demandai du silence, je
l'obtins, et je donnai aux citoyens lecture de ce décret; il fut
applaudi. M. Dumas prit à l'instant le commandement de toutes les
gardes qui jusqu'à ce moment avoient accompagné le Roi. Il y eut de la
part de ces gardes une soumission admirable. C'étoit avec joie
qu'elles reconnoissoient le chef militaire qui se plaçoit à leur tête:
l'Assemblée l'avoit désigné; il sembloit que c'étoit pour eux un objet
sacré.
»Nous dîmes au Roi qu'il étoit dans les convenances que nous prissions
place dans sa voiture. Barnave et moi nous y entrâmes. À peine _y
eurent-nous mis_ le premier pied que nous dîmes au Roi: «Mais, Sire,
nous allons vous gêner, vous incommoder; il est impossible que nous
trouvions place ici.» Le Roi répondit: «Je désire qu'aucune des
personnes qui m'ont accompagné ne sorte. Je vous prie de vous asseoir,
nous allons nous presser, vous trouverez place.»
»Le Roi, la Reine, le Prince royal étoient sur le derrière; Madame
Élisabeth, madame de Tourzel et Madame étoient sur le devant. La Reine
prit le prince sur ses genoux. Barnave se plaça entre le Roi et la
Reine. Madame de Tourzel mit Madame entre ses jambes, et je me plaçai
entre Madame Élisabeth et madame de Tourzel.
»Nous n'avions pas fait dix pas qu'on nous renouvelle les
protestations que le Roi ne vouloit pas sortir du royaume, et qu'on
nous témoigne les plus vives inquiétudes sur le sort des trois gardes
du corps qui étoient sur le siége de la voiture. Les paroles se
pressoient, se croisoient; chacun disoit la même chose; il sembloit
que c'étoit le mot du _gué_; mais il n'y avoit aucune mesure, aucune
dignité dans cette conversation, et je n'aperçus surtout sur aucune
des figures cette grandeur souvent _très-imprimante_ que donne le
malheur à des âmes élevées.
»Le premier caquetage passé, j'aperçus un air de simplicité et de
famille qui me plut; il n'y avoit plus là de représentation royale, il
existoit une aisance et une _bonne hommie domestique_: la Reine
appeloit Madame Élisabeth ma petite soeur; Madame Élisabeth lui
répondoit de même. Madame Élisabeth appeloit le Roi mon frère; la
Reine faisoit danser le Prince sur ses genoux. Madame, quoique plus
réservée, jouoit avec son frère: le Roi regardoit tout cela avec un
air assez satisfait, quoique peu ému et peu sensible.
»J'aperçus, en levant les yeux au ciel de la voiture, un chapeau
galonné dans le filet; c'étoit, je n'en doute pas, celui que le Roi
avoit dans son déguisement, et j'avoue que je fus révolté qu'on eût
laissé subsister cette trace qui rappeloit une action dont on devoit
être empressé et jaloux d'anéantir jusqu'au plus léger souvenir.
Involontairement je portois de temps à autre mes regards sur le
chapeau: j'ignore si on s'en aperçut.
»J'examinai aussi le costume des voyageurs. Il étoit impossible qu'il
fût plus mesquin. Le Roi avoit un habit brun peluché, du linge fort
sale; les femmes avoient de petites robes très-communes et du matin.
»Le Roi parla d'un accident qui venoit d'arriver à un seigneur qui
venoit d'être égorgé, et il en paroissoit très-affecté. La Reine
répétoit que c'étoit abominable, qu'il faisoit beaucoup de bien dans
sa paroisse, et que c'étoient ses propres habitants qui l'avoient
assassiné.
»Un autre fait l'affectoit beaucoup: elle se plaignoit amèrement des
soupçons qu'on avoit manifestés dans la route contre elle.
«Pourriez-vous le croire, nous disoit-elle, je vais pour donner une
cuisse de volaille à un garde national qui paroissoit nous suivre avec
quelque attachement; eh bien, on crie au garde national: _Ne mangez
pas, défiez-vous!_ en faisant entendre que cette volaille pouvoit être
empoisonnée. Oh! j'avoue que j'ai été indignée de ce soupçon, et à
l'instant j'ai distribué de cette volaille à mes enfants; j'en ai
mangé moi-même.»
»Cette histoire à peine finie: «Messieurs, nous dit-elle, nous avons
été ce matin à la messe à Châlons, mais une messe constitutionnelle.»
Madame Élisabeth appuya, le Roi ne dit un mot. Je ne pus pas
m'empêcher de répondre que cela étoit bien, que ces messes étoient les
seules que le Roi dût entendre; mais j'avoue que je fus très-mécontent
de ce genre de persiflage et dans les circonstances où le Roi se
trouvoit.
»La Reine et Madame Élisabeth revenoient sans cesse aux gardes du
corps qui étoient sur le siége de la voiture, et témoignoient les plus
vives inquiétudes.
«Quant à moi, dit madame de Tourzel, qui avoit gardé jusqu'alors le
silence, mais avec un ton résolu et très-sec, j'ai fait mon devoir en
accompagnant le Roi et en ne quittant pas les enfants qui m'ont été
confiés. On fera de moi tout ce qu'on voudra, mais je ne me reproche
rien. Si c'étoit à recommencer, je recommencerois encore.»
»Le Roi parloit très-peu, et la conversation devint plus particulière;
la Reine _parlat_ à Barnave et Madame Élisabeth me _parlat_, mais
comme si on se fût distribué les rôles en se disant: Chargez-vous de
votre voisin, je vais me charger du mien.
»Madame Élisabeth me fixoit avec des yeux attendris, avec cet air de
langueur que le malheur donne et qui inspire un assez vif intérêt.....
»Nous allions lentement: un peuple nombreux nous accompagnoit. Madame
Élisabeth m'entretenoit des gardes du corps qui les avoient
accompagnés; elle m'en parloit avec un intérêt tendre; sa voix avoit
je ne sais quoi de flatteur. Elle entrecoupoit quelquefois _ces_ mots
de manière à me troubler. Je lui répondois avec une égale douceur,
mais cependant sans foiblesse, avec un genre d'austérité qui n'avoit
rien de farouche; je me gardois bien de compromettre mon caractère; je
donnois tout ce qu'il falloit à la position dans laquelle je croyois
la voir, mais sans néanmoins donner assez pour qu'elle pût penser,
même soupçonner, que _rien altérât_ jamais mon opinion, et je pense
qu'elle le sentit à merveille, qu'elle vit que les tentations les plus
séduisantes seroient inutiles, car je remarquois un certain
refroidissement, une certaine sévérité qui tient souvent chez les
femmes à l'amour-propre irrité.
»Nous arrivions insensiblement à Dormans. J'observai plusieurs fois
Barnave, et quoique la _demie_ clarté qui régnoit ne me permît pas de
distinguer avec une grande précision, son maintien avec la Reine me
paroissoit honnête, réservé, et la conversation ne me sembloit pas
mystérieuse.
»Nous entrâmes à Dormans entre minuit et une heure; nous descendîmes
dans l'auberge où nous avions mangé un morceau (en venant), et cette
auberge, quoique très-passable pour un petit endroit, n'était guère
propre à recevoir la famille royale.
»J'avoue cependant que je n'étois pas fâché que la cour connût ce que
c'étoit qu'une auberge ordinaire.
»Le Roi descendit de voiture, et nous descendîmes successivement; il
n'y eut aucun cri de Vive le Roi! et on criait toujours: Vive la
nation! Vive l'Assemblée nationale! quelquefois: Vive Barnave! Vive
Pétion! Cela eut lieu pendant toute la route.
»Nous montâmes dans les chambres hautes; des sentinelles furent posées
à l'instant à toutes les portes. Le Roi, la Reine, Madame Élisabeth,
le Prince, Madame, madame de Tourzel soupèrent ensemble; MM. Maubourg,
Barnave, Dumas et moi, nous soupâmes dans un autre appartement; nous
fîmes nos dépêches pour l'Assemblée nationale; je me mis dans un lit à
trois heures du matin; Barnave vint coucher dans le même lit. Déjà
j'étois endormi; nous nous levâmes à cinq heures.
»Le Roi étoit seul dans une chambre où il y avoit un mauvais lit
d'auberge. Il passa la nuit dans un fauteuil.
»Il étoit difficile de dormir dans l'auberge, car les gardes
nationales et tous les habitants des environs _étoit_ autour à
chanter, à boire et danser des rondes.
»Avant de partir, MM. Dumas, Barnave, Maubourg et moi, nous passâmes
en revue les gardes nationales; nous fûmes très-bien accueillis.
»Nous montâmes en voiture entre cinq et six heures, et je me plaçai
cette fois entre le Roi et la Reine. Nous étions fort mal à l'aise. Le
jeune Prince venoit sur mes genoux, jouoit avec moi; il étoit fort gai
et surtout fort remuant.