Le 2, Mirabeau termine sa carrière. Sa mort cause une vive sensation.

On répand qu'elle est l'oeuvre d'un crime: son corps est ouvert par

les hommes de l'art, qui affirment le contraire. Le deuil est public:

les spectacles sont fermés. Un décret ordonne que le corps du grand

orateur restera sur un lit de parade pendant trois jours, et qu'il

sera ensuite déposé avec pompe dans l'église de Sainte-Geneviève,

monument qui prend le titre de _Panthéon_ par un décret du 4 avril,

et est destiné à recevoir les restes des hommes qui se seront

illustrés par de grands talents et des services importants rendus à la

patrie[153]. La célébration de cette cérémonie funèbre, à laquelle les

autorités du jour et les sympathies publiques donnèrent des

proportions énormes, mais dont le sentiment religieux paraissait

absent, pouvait arracher Madame Élisabeth à son calme intérieur, mais

non à ses préoccupations constantes sur le sort de ses amies.

L'intronisation des nouveaux évêques, l'envahissement des paroisses

par des curés sortis de l'élection populaire, lui causaient aussi un

trouble qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. C'est toujours le sujet

qu'elle traite avec le plus de chaleur dans sa correspondance avec

madame de Raigecourt. Elle lui annonce, le 3 avril, que les curés

intrus sont établis dans les églises. En revanche, la persécution qui

commence produit son effet ordinaire sur beaucoup d'esprits qui

s'étaient éloignés de la religion et qui s'en rapprochent. Madame

Élisabeth s'en réjouit et en nomme plusieurs à son amie. Au milieu de

toutes ses épreuves, elle n'oublie pas que bientôt madame de

Raigecourt sera mère. Elle consent bien volontiers à être la marraine

de sa fille, car elle ne doute pas qu'elle n'ait une fille. Pourquoi

la filleule ne viendrait-elle pas au jour comme sa marraine, le 3 mai,

à une heure du matin? Mais presque aussitôt une triste réflexion

traverse l'esprit de Madame Élisabeth: «Cela seroit très-bien, pourvu

pourtant que cela lui promette un avenir plus heureux que le mien et

qu'elle n'entende jamais parler d'états généraux et de schisme.»

Presque aussitôt viennent quelques réflexions sur Mirabeau, qui vient

de mourir; quelques personnes honorables le regrettent, parce qu'elles

pensent que ses talents auraient pu sauver la monarchie. Ce n'est pas

l'opinion de Madame Élisabeth: son avis est conforme à celui que

Chateaubriand a plus tard formulé dans cette phrase: «La vie de

Mirabeau montra sa puissance dans le mal: l'opportunité de sa mort

empêcha qu'on ne vît son impuissance dans le bien.»

[Note 153: Le cinquième jour complémentaire de l'an III, son corps fut

retiré du Panthéon, comme indigne d'être placé parmi les grands

hommes. Le rapport fait à ce sujet prétendait qu'il n'avait pas servi

loyalement la cause du peuple, et le désignait comme l'agent principal

d'un parti tendant à conserver la monarchie en France.]

Dans une lettre adressée à peu de temps de là à la marquise des

Montiers (7 avril 1791), la princesse revient encore sur la mort de

Mirabeau: «On a rendu à ce grand homme tous les honneurs possibles,

dit-elle non sans quelque ironie, je souhaite qu'ils aient soulagé sa

pauvre âme, qui me fait grand'pitié.»

Le 12 avril, conformément à un jugement rendu par le tribunal du

district de Versailles, l'ordonnance de l'archevêque de Paris (M. de

Juigné), par laquelle il défend de reconnaître en aucune manière les

prêtres qui ont prêté le serment, est brûlée par l'exécuteur des

jugements criminels.

Le lundi 18 avril, Louis XVI avait formé le projet d'aller à

Saint-Cloud pour y faire ses pâques. À onze heures et demie, le Roi et

la famille royale descendirent dans la cour des Tuileries et montèrent

en voiture. Une masse de peuple entretenu dans une suspicion

continuelle sur les projets de la cour s'imaginait que le Roi voulait

fuir la capitale, ainsi que, peu de jours avant, avaient fait ses

premiers aumôniers, les évêques de Metz et de Senlis, prélats _non

sermentés_. La multitude s'oppose par ses clameurs au dessein du Roi

et se jette devant les chevaux de sa voiture pour lui barrer le

passage. La Fayette veut protéger la liberté du prince; la troupe

refuse d'obéir au général. Une grande heure se passe en vains débats,

en luttes stériles. Ennuyé d'un tel scandale et voulant épargner

l'effusion du sang, Louis descend de voiture et rentre dans son

palais, je veux dire dans sa prison. Madame Élisabeth traçait ces

lignes le lendemain:

«[154]19 avril 1791.

«Nous avons eu une petite scène hier, mon coeur: le Roi vouloit partir

pour Saint-Cloud, mais la garde nationale s'y est opposée, et si bien

opposée que nous n'avons pu passer la porte de la cour. On veut forcer

le Roi à renvoyer les prêtres de sa chapelle ou à leur faire faire le

serment, et à faire ses pâques à la paroisse. Voilà la raison de

l'insurrection d'hier: le voyage de Saint-Cloud en a été à peu près le

prétexte.»

[Note 154: C'est par erreur que cette lettre a été reproduite à la

date du 17 par M. Ferrand, et par M. Cordier, qui s'est approprié son

oeuvre.]

* * * * *

Indigné de n'avoir point été obéi, la Fayette donna sa démission de

commandant général de la garde parisienne. Les bataillons de cette

garde lui envoyèrent aussitôt des députations pour le prier, au nom de

la patrie, de demeurer à son poste. Il y consentit. Le 25, la

compagnie des grenadiers du bataillon de l'Oratoire, qui avait

particulièrement marqué dans la révolte, fut licenciée. Madame

Élisabeth, occupée d'un intérêt plus élevé, semblait ces jours-là

oublier les orages de la terre.

Elle s'était vue obligée de renoncer à communier le jeudi saint et le

jour de Pâques, dans la crainte d'être cause d'un mouvement dans le

château. Les nouvelles les plus étranges circulaient: on prétendait

que le dimanche suivant le Roi assisterait à la messe de la paroisse,

dite par un prêtre assermenté. Madame Élisabeth repoussait bien loin

cette idée. Toutes les personnes attachées à sa maison partaient

successivement pour Bruxelles, et ces départs ne contribuaient pas à

lui faire voir les choses couleur de rose. Cependant, toujours

généreuse, elle continuait à se féliciter de l'absence de son amie:

«Non, mon coeur, lui disait-elle, ce ne seroit pas une consolation

pour moi que tu fusses ici: j'aime mieux te savoir en sûreté. Tu ne

vivrois pas vingt-quatre heures avec la vivacité dont le ciel t'a

douée.»

Madame Élisabeth (toutes ses lettres des mois d'avril et de mai le

témoignent) comptait peu sur la politique des cabinets européens:

l'ignorance où ils laissaient le Roi sur ce qu'ils voulaient faire

paraissait à la princesse un fâcheux symptôme. La situation de la

famille royale à Paris était vraiment intolérable. La fureur des

révolutionnaires contre les catholiques qui refusaient d'assister à la

messe des prêtres assermentés se portait aux dernières violences. La

populace avait fustigé publiquement les prêtres et les femmes qui se

rendaient dans une chapelle particulière pour entendre la messe de M.

de Pancemont, ancien curé de Saint-Sulpice. C'était ce qu'on appelait

la liberté. Madame Élisabeth revient sans cesse dans ses lettres sur

cette situation déplorable; mais elle trouve dans sa foi si profonde

et dans sa confiance en Dieu la force nécessaire pour se résigner à sa

position. Elle se félicite de l'assistance spirituelle qu'elle trouve

dans son excellent guide l'abbé de Firmont, et au milieu de ses

angoisses, elle remercie Dieu qui proportionne les courages aux

périls.

J'ai fait remarquer que Madame Élisabeth appréciait sévèrement dans sa

correspondance la politique des cabinets de l'Europe. Aussi était-elle

loin d'approuver les avis officieux, les insinuations cauteleuses qui

s'ouvraient un chemin jusqu'à la Reine: ayant une profonde aversion

pour tout ce qui ne lui paraissait pas droit, juste et net, elle était

convaincue que les menées secrètes de M. le comte de Mercy seraient

funestes; mais sans force pour combattre cette influence, elle ne

pouvait que plaindre Marie-Antoinette de la subir et de prêter

l'oreille à des conseils qui, sans servir le bien public,

compromettaient la stabilité du trône. Pour être juste, il faut

remarquer que Madame Élisabeth avait été élevée, comme toutes les

princesses de la maison de France, dans la défiance de l'Autriche; on

ne pouvait attendre les mêmes sentiments de la fille de Marie-Thérèse.

L'équitable histoire dira que jamais Marie-Antoinette ne songea à

sacrifier sa nouvelle patrie à son pays natal; seulement elle avait

espéré que l'alliance de la maison d'Autriche, dont son mariage était

le gage, pouvait servir les intérêts des deux peuples et devenir un

appui pour la monarchie française, ébranlée jusque dans ses

fondements.

Quand viennent les grandes crises politiques, il n'y a de salut que

dans les mesures promptes et exceptionnelles qui frappent tout à coup,

étonnent et changent quelquefois l'esprit public, en lui montrant que

l'initiative, la décision, la fermeté, sont du côté de l'autorité. Le

caractère du Roi rendait ce moyen impossible. Le salut de tous, et

Madame Élisabeth le sentait, ne pouvait venir non plus d'une assemblée

qui, ennemie de la royauté, lui imposait, par une lâche dérision, la

responsabilité de la puissance, après lui en avoir ôté l'exercice.

Cette assemblée demeurait indifférente à l'appel du prince qui,

désarmé par elle, dénonçait à sa barre la violation des lois, les

meurtres et les incendies qui désolaient l'empire; et pourtant cette

même assemblée, dans son orgueilleuse omnipotence, s'était proclamée

nationale! Force, impulsion, droits, prestige, tout était passé de son

côté. Madame Élisabeth constatait avec effroi un état de choses qui,

rompant tous les ressorts du gouvernement, rendait toute volonté du

Roi impuissante et toute répression impossible. Ce sentiment apparaît

dans les moindres détails de sa vie. Une de ses dames regardait un

jour attentivement, au mois de mai 1791, ce qui se passait dans le

jardin des Tuileries. «Qui vous tient ainsi à cette fenêtre, lui dit

la princesse, et fixe votre attention?» Et comme sa demande n'avait

pas été entendue, elle la renouvelle une seconde fois: «Madame, je

regarde notre bon maître qui se promène.--Notre maître! ah! pour notre

malheur, il ne l'est plus!»

La Reine éprouvait les inquiétudes que la faiblesse du Roi inspirait à

Madame Élisabeth; mais elle avait une espérance que Madame Élisabeth

ne partageait pas. Ces deux belles-soeurs vivaient dans une atmosphère

et sous des impressions bien différentes: la Reine était persuadée que

le salut de la maison royale et de la monarchie de France serait dû à

l'Autriche, et qu'un secours efficace, sans qu'elle y fît appel, lui

viendrait de ce côté. C'était attribuer au cabinet de Vienne une

générosité qu'il était loin d'avoir, et avouer une espérance qui

pouvait être imputée à crime par ses ennemis. De son côté, Madame

Élisabeth était frappée de l'idée que la Reine serait victime de la

révolution, et ce pressentiment lui inspirait pour sa belle-soeur la

plus tendre commisération et le plus affectueux dévouement. Il était

utile de marquer cette différence d'impressions qui existait entre la

Reine et sa belle-soeur. Hâtons-nous maintenant de revenir à la

correspondance de Madame Élisabeth. Elle venait de recevoir des

nouvelles de l'abbé de Lubersac, qui était parvenu, non sans danger, à

passer la frontière. Elle lui répondit une lettre dans laquelle l'on

ne sait ce qu'il faut le plus admirer, l'élévation et la sagesse des

conseils ou l'humilité avec laquelle ils sont donnés. M. l'abbé de

Lubersac ne surmontait qu'avec peine la tristesse profonde que lui

inspirait la situation où les événements de la révolution l'avaient

jeté. Madame Élisabeth, souvent exhortée par lui, l'exhorte à son

tour, et son esprit s'élevant avec le sujet qu'elle traite, elle

trouve au courant de la plume ces belles considérations: «Il falloit

pour votre perfection que Dieu vous détachât tout à fait des biens de

ce monde, même des plus simples. Vous savez plus que tout autre

combien Dieu donne de force pour supporter les maux de ce monde;

tâchez donc de ne vous y point laisser aller: ne vous persuadez pas

que l'air ne vous vaut rien; ménagez-vous, mais distrayez-vous par les

beautés dont la ville que vous habitez est remplie. Après avoir admiré

la main sublime qui forma ces immenses rochers et ces torrents qui ont

pensé vous entraîner dans leurs abîmes, admirez l'industrie que Dieu a

donnée à l'homme, et comment il peut, grâce à cette industrie, tirer

des chefs-d'oeuvre des choses les plus brutes.»

Après avoir écrit à l'abbé de Lubersac cette grave lettre, Madame

Élisabeth reprend avec son amie madame de Raigecourt ses tendres

épanchements. Les lettres qu'elle lui adresse pendant le mois de mai

sont pleines de détails d'intimité et d'allusions aux circonstances

politiques, allusions voilées et difficiles à pénétrer aujourd'hui. Le

flot de l'émigration devient un torrent qui emporte tout; presque

toutes les dames de Madame Élisabeth l'ont quittée, avec les

meilleures raisons du monde; elle est la première à le dire; elle ne

les aime pas moins, mais elle est presque seule. Elle résiste

néanmoins aux instances de son amie qui la supplie de quitter un pays

où il n'existe plus aucune sécurité et que tout le monde fuit comme

une terre pestiférée, et où un présent sombre et triste est le

précurseur d'un avenir plus menaçant encore. Madame Élisabeth a dit le

secret de son invincible résistance dans une lettre précédente: «Elle

doit persister à suivre la route par laquelle la Providence l'a menée

jusqu'alors»; c'est-à-dire qu'elle doit rester auprès du Roi son

frère. C'est là sa place. Aujourd'hui que Madame Élisabeth a reçu sa

récompense, on peut lui appliquer ces paroles, qu'au temps de sa vie

mortelle son humilité n'aurait pas acceptées: Quand Dieu permet qu'un

juste soit livré aux grandes épreuves, il envoie un de ses anges

auprès de lui.

C'est pour cela qu'elle écrit à madame de Raigecourt, dans sa lettre

du 29 mai 1791: «Plus votre amie avance, moins elle croit devoir

suivre vos désirs: les raisons qu'elle vous a mandées, mille

réflexions qui s'y mêlent, la persuasion d'une vraie tranquillité,

tout est contre vous.» Pour expliquer ces derniers mots, il faut

ajouter que madame de Raigecourt avait enfin donné le jour à cette

Hélène si longtemps attendue. Madame Élisabeth se disait tranquille

pour que son amie le fût: «Aimez-moi toujours, continuait Madame

Élisabeth, et donnez-m'en la preuve en ne vous tourmentant point et en

soignant votre petite avec le calme que donne la grande confiance en

Dieu et l'abandon que tout bon chrétien doit à la Providence.»

Le dimanche 29 mai, il se passa dans la chapelle des Tuileries un

petit événement qui devint bientôt l'entretien de la ville. La

chapelle était pleine de monde pour les vêpres et le salut, auxquels

le Roi et la Reine assistaient.

«Au moment où le père Feuillant étoit prêt à donner la bénédiction, on

chanta le verset ordinaire: _Domine salvum fac regem_; une voix

très-forte ajouta par trois fois: _et reginam_. Cette addition frappa

tout le monde, et la Reine s'évanouit, se croyant menacée de quelque

danger. C'était uniquement le zèle inconsidéré d'un grenadier, homme

remarquable par sa taille. On le fit sortir de l'église, et on lui

demanda à quel dessein il avoit causé ce trouble dans l'assemblée;

alors il se contenta de montrer son coeur et de dire: «C'est de là

qu'est partie cette exclamation.» Un des bons papiers qui racontent

cette anecdote dit qu'il est fâcheux de ne pouvoir pas approuver ce

qu'on admire; et apostrophant ensuite ce grenadier, il lui dit:

«Généreux grenadier, vous êtes vraiment Français, et le cri de votre

coeur a retenti jusqu'au fond des nôtres[155].»

[Note 155: _Mémoires et correspondance secrète du Père Lenfant_, t.

II, p. 103.]

Le 2 juin, Madame Élisabeth écrivait à la marquise des Montiers, qui

lui annonçait son retour, une de ces lettres mi-sérieuses, mi-badines,

dans laquelle elle lui donnait les plus sages conseils sur la conduite

qu'elle devait tenir dans son intérieur.

Puis viennent encore, au commencement de juin, deux lettres à madame

de Raigecourt, où la bonté du coeur de la princesse se révèle tout

entière. Elle avait écrit quelques jours avant à son amie, sous le

coup de la contrariété que lui faisait éprouver le départ successif de

toutes ses dames, et elle lui avait dit que si madame de Raigecourt

n'était pas nourrice dans ce moment, elle l'aurait priée de revenir

auprès d'elle. Là-dessus madame de Raigecourt, avec son coeur plein

d'imagination et son imagination pleine de coeur, a pris feu. Elle a

écrit à sa princesse qu'elle voulait partir, qu'elle nourrirait sa

fille à Paris aussi bien qu'ailleurs, et que, coûte que coûte, elle

voulait reprendre son poste. À ce sujet, comme Madame Élisabeth traite

son amie! comme elle repousse ses offres généreuses, mais imprudentes!

«Cette occasion vient à propos, mon coeur, pour que je vous gronde

bien à mon aise. Je m'étois déjà bien reproché ce que je t'ai mandé,

mais je m'en repens bien plus depuis que cela t'a fait venir l'idée la

plus folle qu'une personne sensée puisse avoir. Quoi! parce que je te

marquois que si tu ne nourrissois pas je te prierois de venir, tu en

conclus qu'il faut que tu hasardes ta fille et toi dans ce triste

pays! Mais, mon coeur, comment pouvois-tu imaginer que je puisse

souffrir une telle folie?» Puis elle la rassure: les deux dames qui

voulaient la quitter en même temps se sont arrangées; l'une attendra

le retour de l'autre. Des allusions détournées au comte d'Artois, pour

lequel Madame Élisabeth éprouvait la plus vive amitié, reparaissent de

temps en temps dans sa correspondance. Elle s'inquiète du rôle qu'il

pourra être appelé à jouer. On voit du reste qu'elle fait des progrès

dans la vie spirituelle sous la forte discipline de l'abbé de

Firmont, car il lui arrive plus d'une fois de bénir les épreuves qui

ont tiré son âme d'un engourdissement funeste. Apprendre à connaître

les dangers de la prospérité et l'utilité du malheur, n'est-ce point

là par excellence la science d'une religion qui adore un Dieu

crucifié?

On arrivait à une époque où la révolution marchait le front levé et

jetait le masque. Les complots se tramaient en plein jour; les crimes

étaient publiquement cotés et marchandés. On désignait les chefs, on

nommait leurs agents, on indiquait les victimes. Les intentions

révolutionnaires étaient si peu voilées qu'elles laissaient à

découvert leurs filtres et leurs poisons. L'heure était venue où,

fatigué de sa captivité, en butte aux motions les plus acerbes des

clubs comme aux insultes les plus outrageantes de la rue, Louis XVI

s'émut enfin et résolut de quitter Paris. La pensée du danger qu'il

courait personnellement n'entrait pour rien dans sa détermination;

mais sa tendresse et sa conscience même de père et d'époux

s'indignaient de la situation impossible que les événements avaient

faite à sa femme et à ses enfants.

LIVRE SIXIÈME.

FUITE DE LA FAMILLE ROYALE.

20--26 JUIN 1791.

«Vous êtes venus après moi comme après un voleur,

avec des épées et des bâtons pour me prendre.»

S. MARC, chap. XIV, v. 48.

Le Roi dépouillé du droit de grâce. -- Fuite de la famille

royale. -- Déguisement. -- Détails divers sur le voyage. --

Long silence de Madame Élisabeth. -- Retour de Varennes. --

Halte à Châlons; à Épernay. -- Mademoiselle Vallée. --

Cazotte fils. -- Rencontre des commissaires de l'Assemblée

nationale; leur attitude; celle du Roi, de la Reine, de

Madame Élisabeth. -- Celle-ci prenant la parole, retrace à

Barnave pendant plus d'une heure et demie les différentes

phases de la révolution. -- Récit de Pétion. -- Arrivée à

Paris. -- Arrestation des gardes du corps. -- La Fayette

chargé de la garde du Roi. -- Madame de Tourzel, gardée à

vue, fait demander à Madame Élisabeth un livre intitulé:

_Pensées sur la mort._ -- Portrait, de Pétion. -- Le Roi et

la Reine ne pouvant sans escorte prendre l'air au jardin, ne

quittent pas leur appartement, et Madame Élisabeth ne veut

point pour elle d'une liberté qu'ils n'ont plus.

Le décret du 5 juin, qui avait enlevé à Louis XVI le droit de faire

grâce aux condamnés, l'avait profondément humilié et affligé. «On a

ôté depuis longtemps la liberté au Roi, disait à ce sujet Madame

Élisabeth, et voilà qu'on lui interdit la clémence.» Déjà le 10 juin,

indigné du réseau de servitude dans lequel on l'avait enveloppé, il

avait protesté, mais secrètement, contre les décrets qu'il avait

sanctionnés, et d'avance contre les décrets qui seraient présentés à

son acceptation. Mais, hélas! c'était hautement, c'était à la face de

la France et de l'Europe qu'il aurait fallu agir ainsi. Il est douteux

qu'on eût réussi, mais on aurait du moins mis la révolution en demeure

de se produire au grand jour, dans un temps où elle avait encore

intérêt à se cacher: on lui aurait ainsi arraché le masque qu'elle

jetait maintenant.

À l'heure où le Roi se décidait à partir, il ne lui restait qu'à se

dérober par la fuite à une situation intolérable qui, en lui enlevant

l'exercice du pouvoir, lui en laissait toute la responsabilité.

Mon intention n'est point de refaire ici le récit du voyage de

Varennes, dont j'ai étudié avec soin les détails dans les dernières

éditions que j'ai données de l'Histoire de Louis XVII. Je crois devoir

revenir seulement sur quelques points qui concernent plus

particulièrement Madame Élisabeth.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 30 / 47 段