Le 12 février 1791, Madame Élisabeth annonce à madame de Raigecourt le

départ de Mesdames, ses tantes: «Malgré toutes les motions faites au

club des Jacobins et au Palais-Royal, elles se mettront en route dans

huit jours.» L'abbé Madier les suivra la semaine d'après: c'est une

véritable perte pour Madame Élisabeth, qui, depuis son enfance,

l'avait eu pour confesseur. Dans une autre lettre du 15 février, elle

donne à son amie des nouvelles du vénérable curé de Saint-Sulpice,

l'abbé de Pancemont, qui a reparu dans son église; la communauté de

Saint-Sulpice ne l'a pas quitté un moment tant qu'il a été dans le

sanctuaire ou la sacristie. Un moine a proposé au curé de faire le

prône pour empêcher les prêtres de courir des risques: «Quand on me

tueroit, ajoutait-il, il n'y auroit pas grand mal à cela.» Chose

admirable! c'est la princesse qui, placée au milieu du tumulte des

événements et pour ainsi dire dans la fournaise révolutionnaire,

calme, console son amie et lui prêche la soumission aux volontés de

Dieu, quoiqu'elle ne se fasse elle-même aucune illusion sur l'avenir:

«Calmez-vous, mon coeur; soumettez-vous, adorez en paix les décrets de

la Providence, sans vous permettre de porter vos regards sur un avenir

affreux pour quiconque ne voit qu'avec des yeux humains.» Puis

viennent quelques mots pour repousser les insinuations malveillantes

qu'avaient fait naître contre la Reine les visites fréquentes que deux

députés de la gauche, ramenés à de meilleurs principes par l'excès du

mal, avaient faites aux Tuileries. L'injustice contre la Reine était

partout, au delà comme en deçà des frontières.

Ici nous devons interrompre un instant la correspondance de Madame

Élisabeth, afin de raconter le départ de Mesdames, tantes du Roi, pour

l'Italie.

Dès le 1er février 1791 il en avait été question: les papiers publics

avaient annoncé même que leur passe-port était délivré. Le projet de

Mesdames était quelque peu contrarié par le club des Jacobins, excité

par les vives réclamations de la municipalité de Sèvres et de quelques

sections de Paris qui prétendaient que ces dames emportaient avec

elles douze millions en or. En outre, on avait essayé de persuader au

peuple qu'elles avaient des dettes considérables, ce qui était

également faux. On constate qu'elles avaient chargé leur trésorier

général non-seulement de tout payer, mais de continuer leurs oeuvres

habituelles de charité. L'abbé de Lubersac, qui leur était fort

attaché, ainsi qu'à Madame Élisabeth, leur avait promis de veiller à

l'observation de leur volonté, nettement exprimée à cet égard.

Le 11 février, Mesdames vinrent aux Tuileries _incognito_, averties de

la part du Roi qu'il y avait un projet formé pour aller le lendemain,

à la pointe du jour, les chercher à Bellevue et les conduire à Paris.

Elles étaient si déterminées à partir, surtout Madame Adélaïde,

qu'elles dirent que si elles étaient arrêtées et ramenées à Paris,

elles en repartiraient aussitôt, et que les obstacles multipliés

qu'elles rencontreraient ne serviraient qu'à faire connaître à

l'Europe le degré de liberté dont on jouissait en France. Trente-deux

sections de Paris en appelèrent à l'Assemblée nationale pour empêcher,

malgré l'agrément du Roi, Mesdames de quitter la France. Le voyage,

déjà entravé par tant d'obstacles, le fut encore par une adresse que

la municipalité de Paris envoya au Roi pour le supplier de s'y

opposer. Le Roi répondit en rappelant la déclaration des droits de

l'homme sanctionnée par lui, la liberté qu'elle laissait à chaque

particulier de vivre où il lui plaisait; il en concluait qu'il était

impossible de s'opposer au voyage de ses tantes en Italie. Pour des

gens de sens rassis, la réponse était péremptoire; dans l'état de

fermentation où étaient les opinions, elle causa une vive irritation.

Les esprits s'échauffaient, la diversité des clubs, leur antagonisme

ardent, la multitude des factions y entretenaient une sorte de fièvre

que la moindre inquiétude, la moindre alarme suffisait pour

surexciter. À côté de la prudence, qui cherchait les moyens de

s'éloigner du théâtre des périls, se rencontrait la peur, qui

déguisait ses sentiments pour se faire amnistier, et s'agitait

l'audace, décidée à arriver à ses fins par toutes les routes: c'était

évidemment aux audacieux que devait demeurer la victoire.

Il fut décidé que Mesdames partiraient dans la nuit du 20 au 21

février. Le peuple, dont elles redoutaient l'opposition, fut informé

de leur dessein, et avant le jour, des poissardes en grand nombre se

mirent en marche vers Bellevue. Un page fut expédié pour prévenir les

princesses de la visite populaire qui les menaçait: ce jeune homme

alla en poste, traversant la foule qui cheminait, courut quelques

risques, eut son cheval frappé d'un coup de sabre, et pourtant arriva

à temps pour hâter le départ. Averti de son côté des obstacles que

pouvait rencontrer le projet de Mesdames, le département de Versailles

avait pris un arrêté qui ordonnait à la municipalité de cette ville

d'envoyer un détachement de force armée suffisant pour protéger leur

liberté. Un commissaire du département se rendit à Bellevue: Alexandre

Berthier, commandant de la garde nationale de Versailles, était à la

tête de la troupe. Mesdames avaient délogé, et leurs voitures étaient

déjà loin quand la populace tumultueuse entra dans le château[147].

Cette multitude, déçue dans son attente, et dont les projets se

trouvaient déjoués, ne voulut pas être venue pour rien: on retint les

équipages et les femmes de chambre qui n'étaient pas encore partis; on

s'établit dans les appartements conquis; quelques-unes de mesdames de

la halle se couchèrent dans les lits des princesses; les autres

s'allongèrent sur les canapés ou s'étendirent dans les fauteuils. Les

caves envahies fournirent des consolations, dont l'abondance

transforma bientôt cette retraite royale en une taverne de la

Courtille.

[Note 147: Le départ de Mesdames fut apprécié ainsi par un journal

écrit sous l'influence du parti constitutionnel. Cet article donnera

une idée de la licence du temps, surtout si l'on se rappelle que le

journal qui s'exprimait ainsi n'était pas l'organe des idées

démagogiques:

«Deux princesses, sédentaires par état, par âge et par goût, se

trouvent tout à coup possédées de la manie de voyager et de courir le

monde... C'est singulier, mais c'est possible.

»Elles vont, dit-on, baiser la mule du Pape... C'est drôle, mais c'est

édifiant.

»Trente-deux sections et tous les bons citoyens se mettent entre elles

et Rome... C'est tout simple.

»Mesdames, et surtout Madame Adélaïde, veulent user des droits de

l'homme... C'est naturel.

»Elles ne partent pas, disent-elles, avec des intentions opposées à la

révolution... C'est possible, mais c'est difficile.

»Ces belles voyageuses traînent à leur suite quatre-vingts

personnes... C'est beau, mais elles emportent douze millions... c'est

fort laid.

»Elles ont besoin de changer d'air... C'est l'usage. Mais ce

déplacement inquiète leurs créanciers... C'est aussi l'usage.

»Elles brûlent de voyager (désir de fille est un feu qui dévore)...

C'est l'usage. On brûle de les retenir; c'est aussi l'usage.

»Mesdames soutiennent qu'elles sont libres d'aller où bon leur

semble... C'est juste.»--_Chronique de Paris._]

Le lendemain, le Roi, par un message, donna avis à l'Assemblée

nationale du voyage de Mesdames; et dans cette séance, Camus fit la

motion de les priver de ce que le Roi leur donnait sur sa liste

civile. Les philosophes de l'Assemblée s'inquiétaient qu'on pût croire

qu'elles quittaient la France par l'horreur du schisme décrété par

eux[148].

[Note 148: La malignité publique s'amusait de leur départ, prétendant

que, mécontentes de la nouvelle constitution, elles ne quittaient la

France que pour y ramener l'ancien régime. «Elles allaient en Italie,

dit insolemment l'auteur des _Sabbats jacobites_[148-A], essayer le

pouvoir de leurs larmes ou de leurs charmes sur tous les princes de

cette contrée. Déjà le grand maître de Malte a fait dire à Madame

Adélaïde qu'il lui donnerait et son coeur et sa main dès qu'elle

serait hors de France, et qu'elle pouvait compter sur le secours de

trois galères et de quarante-huit de ses chevaliers, jeunes ou vieux.

Notre saint-père le Pape se charge d'épouser Madame Victoire, et lui

promet en dot son armée de trente cents hommes pour opérer une

contre-révolution.»]

[Note 148-A: Tome I, page 28.]

Mesdames ne rencontrèrent pas d'abord de grands obstacles sur leur

route. Aussi Madame Élisabeth s'empressa-t-elle d'écrire à l'abbé de

Lubersac pour le rassurer sur leur sort:

«Soyez tranquille, monsieur, mes tantes ont passé à Sens avec la plus

grande tranquillité. À Moret, on a voulu les arrêter; mais au bout

d'une demi-heure, on les a laissées aller sans autre inconvénient que

celui d'avoir attendu une demi-heure. Je suis bien persuadée que le

reste de leur voyage sera aussi heureux.»

Il n'en fut pas ainsi. Mesdames, il est vrai, arrivèrent à Sens sans

encombre. En descendant en cette ville, elles n'avaient d'autre but

que d'aller au tombeau de leur frère, le vertueux Dauphin, père du Roi

régnant. Elles s'y agenouillèrent quelque temps en pleurant, et en se

relevant elles s'aperçurent, avec un attendrissement mêlé de bonheur,

que les yeux de tous ceux qui les entouraient étaient comme les leurs

remplis de larmes. Elles distribuèrent, au sortir de l'église, de

larges aumônes, et reprirent leur route au milieu des bénédictions.

Mais elles furent de nouveau arrêtées à Arnay-le-Duc. M. de Narbonne

en apporta la nouvelle, et M. de Montmorin en fit part à l'Assemblée.

Celle-ci renvoya au pouvoir exécutif le soin d'examiner cette question

et de la résoudre, et le Roi déclara que ni lui ni l'Assemblée

n'avaient le droit de s'opposer au voyage des deux princesses. Le

peuple, qui venait d'entendre annoncer dans les rues l'arrestation de

Mesdames, parut fort mécontent de la déclaration du Roi.

Plusieurs jours s'étaient écoulés sans que Madame Élisabeth eût écrit

à sa chère Raigecourt. Elle s'en accuse elle-même; puis elle raconte à

son amie que ses tantes sont parties précipitamment parce que les

femmes du peuple qui étaient venues chercher la famille royale à

Versailles, dans les journées des 5 et 6 octobre, devaient se rendre

chez Mesdames, qui, en précipitant leur départ, ont évité cette visite

révolutionnaire. Elle croit d'abord, et elle s'en réjouit, qu'elles

passeront facilement la frontière; elle apprend bientôt qu'elles ont

été arrêtées à Arnay-le-Duc, et elle s'en afflige. Cet incident a

amené à Paris des troubles dont Madame Élisabeth entretient son amie.

On a su que le château était menacé: la populace commençait à affluer;

des gentilshommes d'un côté, des gardes nationaux de l'autre, se sont

portés à la défense du Roi. Malheureusement les gentilshommes ont

parlé avec trop de légèreté; ils n'ont pas assez ménagé la garde

nationale, qui, dans son mécontentement et sa défiance, a exigé qu'ils

fussent désarmés. La princesse déplore cette maladresse des serviteurs

du Roi, qui, d'une excellente occasion qui se présentait d'opérer un

rapprochement entre la garde nationale et les gentilshommes, fait

sortir une dissidence, un choc. Elle a un autre sujet d'inquiétude et

de tristesse qu'elle exprime à mots couverts, car il s'agit d'une

question délicate. M. le comte d'Artois s'était rapproché de M. de

Calonne, qui était allé le rejoindre à Turin. Or, M. de Calonne avait

été disgracié par le Roi et la Reine, qui ne pouvaient voir d'un bon

oeil ce rapprochement. Madame Élisabeth sentait que le peu de force

qui restait à la famille royale se perdait dans ces froissements

intimes. Si la famille royale elle-même n'était pas unie, à quoi

réussirait-on? Elle invite donc son amie à faire donner au comte

d'Artois un salutaire avis pour qu'il ôte cette pierre d'achoppement

d'une route où il y avait déjà tant d'obstacles. Elle termine sa

lettre par ces mots: «Mes tantes sont toujours arrêtées à

Arnay-le-Duc: je ne sais quand cette plaisanterie finira.»

De leur côté, les princesses écrivaient d'Arnay-le-Duc qu'elles

jouaient au trictrac, au piquet, avec le respectable curé de

l'endroit, et que la nuit, pendant qu'elles dormaient, on faisait

blanchir leur chemise, ayant à peine de quoi en changer.--On racontait

à Paris que M. de Narbonne était en prison dans cette petite ville et

qu'il avait failli y être pendu, soupçonné qu'il était, à son retour

de Paris, de rapporter à Mesdames une fausse permission de sortie du

royaume.

Mesdames écrivirent ou plutôt (dit l'abbé l'Enfant) signèrent, sans la

lire, une lettre au président de l'Assemblée, qui se terminait par

l'assurance de leur respect, formule qui parut extraordinaire, malgré

le décret du 19 juin.

Elles passèrent à Lyon, et n'eurent qu'à se louer de l'accueil

qu'elles y reçurent. De Lyon jusqu'aux frontières de la Sardaigne,

elles furent l'objet de démonstrations inconvenantes et grossières. Ce

n'est pas tout. Au moment où leur voiture atteignit le pont de

Beauvoisin, dont une partie est France et l'autre Savoie, des huées et

des imprécations partirent comme adieu de la rive qu'elles quittaient,

et sur l'autre rive, elles furent immédiatement saluées par des

acclamations, par des salves d'artillerie; puis, escortées d'une garde

brillante, elles se mirent en route vers Chambéry, où elles

rencontrèrent tous les égards dus à des filles de roi. Ce fut ainsi

que se termina cette laborieuse campagne, qui fut regardée comme une

victoire remportée sur le club des Jacobins. Les tantes du Roi de

France redevinrent princesses à l'étranger, après avoir été traitées

en étrangères suspectes dans le royaume de leurs aïeux. Ce contraste

fit une poignante impression sur leur âme: elles fondirent en larmes.

Le gracieux et touchant accueil de la famille royale, les témoignages

d'affection du comte d'Artois et du prince et de la princesse de

Piémont, leurs neveux, ne pouvaient leur faire oublier les périls et

les angoisses qu'elles avaient laissés derrière elles, et qui

enveloppaient comme d'un réseau funèbre leur famille et leur patrie:

elles passèrent deux semaines à Turin. Madame Victoire ne cessait de

verser des larmes; Madame Adélaïde ne pleurait pas, mais elle avait

presque perdu l'usage de la parole.

De Turin elles se rendirent à Parme.....

Enfin elles arrivèrent à Rome. Le Pape envoya sa nièce, la princesse

Eraschi, pour les accompagner au Vatican; le Saint-Père les reçut dans

son cabinet, où elles lui remirent une lettre du Roi[149]. Pendant

trois quarts d'heure il les entretint avec une bonté affectueuse. Le

lendemain il leur adressa des présents consistant en magnifiques

corbeilles d'argent, remplies de fruits et de confitures. Dans la même

journée, par une distinction réservée aux rois, il alla rendre à

Mesdames une visite qui se prolongea comme celle de la veille. Le roi

et la reine de Naples, se trouvant en ce moment dans la Ville

éternelle, crurent aussi devoir rendre visite à Mesdames. Quelques

jours auparavant, les deux princesses étaient allées à la basilique

de Saint-Pierre, où le Pape célébra lui-même la messe et les communia

à l'autel de Saint-Pierre, où personne avant elles n'avait reçu cette

pieuse faveur.

[Note 149: Voici la lettre de Louis XVI:

18 février 1791.

TRÈS-SAINT PÈRE,

Mesdames ont manifesté le désir de visiter les États de Votre

Sainteté, et de voir cette Rome antique où les vertus et le vrai

mérite sont assis sur la chaire de saint Pierre. Mes tantes, plus

heureuses que moi, sont allées chercher un instant de bonheur et de

repos, qu'elles sont dignes de trouver près de Votre Sainteté. Vous

daignerez, Très-saint Père, adoucir par vos bontés l'exil volontaire

auquel les condamnent les troubles politiques qui agitent la France.

Mesdames témoigneront à Votre Sainteté leur vive gratitude: pour moi,

je désire particulièrement, Très-saint Père, vous démontrer dans

toutes les circonstances la vénération profonde que je me fais gloire

d'avoir pour vous.]

Invitées aux fêtes qui eurent lieu à l'occasion du séjour à Rome du

roi et de la reine des Deux-Siciles, elles s'excusèrent de n'y pouvoir

assister, les tristes circonstances où se trouvaient leur patrie et

leur famille ne leur permettant point de prendre part à des

réjouissances publiques.

À Paris, on cria dans les rues la feuille des nouvelles qui venaient

d'arriver de Rome, contenant un tragique événement dont voici

l'analyse: «Une fête donnée à Mesdames par le cardinal de Bernis, le

23 avril, fête honorée de la présence du Saint-Père[150]; le duc et la

duchesse de Polignac s'y trouvent[151]; les plaisirs s'y prolongent

jusque dans la nuit[152]; le Pape y confère avec le chef de trois

cents Français sur les moyens d'enlever le Roi de France; ce chef des

conjurés y apparaît sous le nom de Jarry, fils d'un négociant de Lyon,

qui, après s'être fait passer pour noble, afin d'entrer plus

facilement dans la confiance de madame de Polignac, en obtient la

confidence d'un complot contre-révolutionnaire;--puis tout à coup

changeant de rôle, trahit la duchesse, se déclare le vengeur du peuple

français, fait feu sur tous les convives, tue les gardes du Pape, et

ne laisse échapper du massacre que le Saint-Père, qui prend la fuite à

pied, et par une porte détournée, loin des murs de Rome. Ce n'est pas

tout: on se saisit du cardinal, on le promène pendant trois jours sur

un âne; on met M. et madame de Polignac dans un sac qu'on fait coudre

et qu'on jette dans le Tibre.»

[Note 150: C'était le samedi saint!]

[Note 151: Ils étaient alors à Venise!]

[Note 152: C'était la nuit de Pâques!]

Ce rêve de quelque cerveau malade, et qui surpasse en absurdité les

contes bleus dont on berce les enfants, est un échantillon sérieux des

nouvelles étrangères dont Paris était alors inondé, et l'esprit de la

populace, ouvert à toutes les fables et qui croit surtout à

l'impossible, accueillait volontiers ces folies.

Cependant Madame Élisabeth n'interrompait pas sa correspondance avec

ses amies. Elle tenait, autant qu'elle le pouvait, madame de

Raigecourt au courant de ce qui se passait en France, et celle-ci la

tenait au courant de ce qui se passait en Allemagne, où était le grand

centre de l'émigration, de sorte qu'on voit se refléter dans ces

lettres les deux mouvements qui, se disputant la direction des

intérêts royalistes, se gênaient réciproquement. Madame Élisabeth se

montre souvent affligée de la ligne suivie par son frère, M. le comte

d'Artois, pour lequel elle avait une vive tendresse. Ce n'étaient pas

les conseils les plus sages que suivait ce prince, et le peu

d'ensemble qu'elle voyait entre des personnes qui auraient dû être

unies par un lien indissoluble la faisait frémir. Le seul recours de

la princesse, c'était la religion.

Privée des conseils de son directeur, l'abbé Madier, parti avec

Mesdames Adélaïde et Victoire, elle s'était adressée au supérieur des

Missions étrangères pour le prier de lui indiquer un ecclésiastique.

Celui-ci désigna l'abbé Edgeworth de Firmont, aussi distingué par ses

lumières que par ses vertus. Ce choix ayant reçu l'approbation de

l'archevêque de Paris, fut agréé avec empressement par Madame

Élisabeth. Une lettre de l'abbé Edgeworth parle ainsi de ses premières

relations avec la soeur de Louis XVI:

«Quoique étranger et que je fusse bien peu digne d'approcher de cette

princesse, je devins bientôt son ami, et elle m'accorda une confiance

sans bornes; mais je n'étois connu ni du Roi ni de la Reine.--Cependant

ils m'entendoient souvent nommer, et, dans les derniers temps de leur

règne, ils avoient exprimé plusieurs fois leur surprise sur la facilité

avec laquelle on me laissoit aller et venir dans leur palais, lorsque

autour d'eux on ne voyoit que surveillance et terreur. Il est de fait que

je n'ai jamais vu le danger tel qu'il étoit; et tandis qu'aucun

ecclésiastique n'osoit paroître à la cour sans être complétement déguisé,

j'y allois en plein jour, deux ou trois fois par semaine, sans avoir une

seule fois changé d'habits. En vérité, lorsque je me reporte à ces temps

d'horreur, je suis surpris de mon courage; mais je suppose que la

Providence m'aveugloit à dessein.--Et quoique ma présence excitât

quelques murmures parmi les gardes, je n'en ai jamais reçu la moindre

insulte. Je continuai ainsi jusqu'au jour fatal de l'arrestation de la

famille royale. C'étoit le 9 août 1792; je m'en souviens très-bien.

Madame Élisabeth désira me voir, et je passai dans son cabinet une grande

partie de la matinée, sans me douter de la scène d'horreur qui se

préparoit pour le lendemain.»

Madame Élisabeth trouvait dans ce saint prêtre, réservé par Dieu à une

grande mission encore cachée dans les ténèbres de l'avenir, ce guide

sûr qu'elle avait demandé à Dieu et qui lui était si nécessaire dans

des temps si difficiles. Elle attendait avec anxiété la décision du

Pape sur les affaires de l'Église: «Quand nous saurons ce que nous

aurons à faire, ajoutait-elle, il n'y aura de ménagements à garder

avec personne.» Puis songeant au Roi, qui avait besoin de tout son

courage pour résister sur ce point à la révolution, elle disait à son

amie: «Demande à Dieu d'éclairer les gens qui me sont chers.» Cette

lettre du 21 mars 1791, toute remplie de tristes appréhensions,

finissait par quelques paroles plus encourageantes. Madame Élisabeth

ménageait son amie, alors dans une grossesse avancée: «Je voudrois,

mon coeur, que vous pussiez mettre un peu d'opium dans votre sang pour

qu'il pût ne pas se bouleverser avec autant de facilité sur tous les

événements que l'on peut prévoir à présent, puisqu'il y a si longtemps

que nous sommes accoutumés aux mouvements populaires.»

Parmi les préoccupations de Madame Élisabeth, les préoccupations

religieuses tenaient toujours la première place. Elle voit venir le

schisme: l'évêque intrus de Paris est installé. Peut-être avant quinze

jours la religion sera-t-elle bannie de France! Cette pensée lui met

la mort dans le coeur. Dieu pourrait sauver la France en faisant un

miracle; mais ce miracle, le mérite-t-on?

Tel est l'ordre d'idées et de sentiments que l'on trouve développé

dans toute la correspondance de Madame Élisabeth pendant le mois de

mars 1791. Elle se montre toujours alarmée de l'exaltation qui règne

parmi les émigrés; elle supplie son amie madame de Raigecourt de se

prémunir contre cette exaltation: on juge mal en jugeant ainsi à

distance. Il est impossible d'écrire les choses comme elles sont;

c'est donc sur le rapport de quelque nouvel arrivant qui a mal vu ou

mal apprécié qu'on s'échauffe ainsi la tête.

La fin de mars et le commencement d'avril furent marqués par des

émeutes. Le peuple se porta en masse au club _monarchique_, pénétra

dans l'intérieur et en chassa les membres.

Le 1er avril, une poignée d'agitateurs envahit le couvent des _Soeurs

grises_, les insulta, et poussa l'impudence jusqu'à les fustiger.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 29 / 47 段