lettre dans laquelle viennent se réfléchir comme dans un miroir la
situation de la princesse à cette époque, la vie qu'elle menait, toute
l'étendue de ses craintes mêlées de fugitives espérances auxquelles
elle n'osait pas se livrer. On voit par cette lettre que Madame
Élisabeth était avec toute la famille royale à Saint-Cloud. Heureuse
d'abord de ne plus être à Paris et de n'avoir plus l'oreille assaillie
par les vociférations, les injures des crieurs qui parcouraient le
jardin des Tuileries, elle exprime d'une manière détournée l'espoir
que le Roi se déterminera enfin à s'éloigner de cette turbulente
capitale.
Elle ne sait si, après avoir été tant de fois déçue, elle ne le sera
pas encore cette fois. Les tristes nouvelles qui arrivent de Nancy,
où une révolte militaire a éclaté et où les officiers, emprisonnés par
les soldats, sont en danger de mort, jettent un nuage sombre sur cette
lettre, dont le début est éclairé par un rayon de soleil. M. de
Bouillé arrivera-t-il à temps?
La captivité de la famille royale dans le château des Tuileries
devenait chaque jour plus étroite, son existence plus sombre et plus
menacée. Les rares témoignages d'affection qu'on y recevait du dehors,
en rappelant les beaux jours écoulés, lui faisaient comprendre
davantage l'horreur de sa situation. La Reine ayant eu des nouvelles
directes de madame de Polignac, lui répondait le 14 septembre 1790:
«Ce 14 septembre [1790].
«J'ai pleuré d'attendrissement, mon cher coeur, en lisant votre
lettre. Oh! ne croyez pas que je vous oublie, votre amitié est écrite
dans mon coeur en traits ineffaçables; elle est ma consolation avec
mes enfants que je ne quitte plus. J'ai plus que jamais bien besoin de
l'appui de ces souvenirs et de tout mon courage, mais je me
soutiendrai pour mon fils et je pousserai jusqu'au bout ma pénible
carrière; c'est dans le malheur surtout qu'on sent tout ce qu'on est:
le sang qui coule dans mes veines ne peut mentir. Je suis bien occupée
de vous et des vôtres, ma tendre amie; c'est le moyen d'oublier les
trahisons dont je suis entourée: nous périrons plutôt par la foiblesse
et les fautes de nos amis que par les combinaisons des méchants. Nos
amis ne s'entendent pas entre eux et prêtent le flanc aux mauvais
esprits; et d'un autre côté, les chefs de la révolution, quand ils
veulent parler d'ordre et de modération, ne sont pas écoutés.
Plaignez-moi, mon cher coeur, et surtout aimez-moi, vous et les
vôtres, je vous aimerai jusqu'à mon dernier soupir. Je vous embrasse
de toute mon âme.
»MARIE-ANTOINETTE.»
Nous sommes entrés dans ces années agitées et violentes de la
révolution qui précédèrent les dernières catastrophes. Naturellement
la correspondance de Madame Élisabeth, dans laquelle elle épanche son
âme, va prendre un intérêt de plus en plus vif. Il arrive encore, il
est vrai, qu'elle ne s'occupe dans sa lettre que de l'amie à qui elle
écrit. Ainsi, la lettre du 27 septembre 1790 à la marquise des
Montiers, dont elle venait de recevoir de bonnes nouvelles, est
remplie de ces tendres exhortations, de ces avis éclairés et touchants
qu'elle prodigue aux jeunes femmes qui ont le bonheur d'avoir part à
son affection. Se plier au caractère de son mari, éviter à tout prix
ce qui peut mettre du froid dans le ménage, ne se lier qu'avec des
femmes non-seulement d'une vertu sincère, mais d'une réputation
inattaquable, voilà le fond de cette lettre, dont la forme est si
affectueuse et si tendre que l'on comprend qu'elle dut aller au coeur
de son cher _Démon_; c'est ainsi que Madame Élisabeth appelait la
marquise des Montiers. «J'aime Démon de tout mon coeur; je désire la
voir heureuse, mais je veux par-dessus tout la savoir remplissant bien
tous ses devoirs.»
Ces lettres, où il n'est question que d'affaires privées, deviennent
peu à peu l'exception, comme on va le voir par l'analyse rapide de la
correspondance de Madame Élisabeth avec madame de Raigecourt, qui
recommence au milieu du mois d'octobre 1790 et se continue pendant les
deux années suivantes. Il était impossible que les angoisses et les
agitations que presque chaque journée apportait ne se reflétassent pas
dans cette correspondance. Il n'avait pas moins fallu que la volonté
absolue de la princesse, formellement exprimée, pour déterminer cette
fidèle amie à quitter la France dans un pareil moment. Mais madame de
Raigecourt était enceinte, et Madame Élisabeth lui avait fait un
devoir de conscience de ne pas s'exposer à des émotions trop vives
qui auraient pu devenir fatales à l'enfant qu'elle portait dans son
sein. Les événements s'étant aggravés depuis cette séparation, madame
de Raigecourt se livrait à une sorte de désespoir et suppliait la
princesse de lui permettre de venir reprendre son poste auprès d'elle.
À ces tendres instances, Madame Élisabeth opposait d'immuables refus.
«Dieu t'ayant remis en dépôt le salut de ton enfant, écrivait-elle à
son amie, aucune considération humaine ne doit t'empêcher de prendre
tous les moyens possibles pour lui faire recevoir le baptême.» Dans
cette lettre même, Madame Élisabeth exprime à mots couverts son
opinion sur la situation du Roi son frère. Une expression
caractéristique lui échappe: «_Tout est à la désespérade._» On voit
clairement que son avis serait que le Roi quittât Paris, où la
tyrannie de la révolution pèse sur lui et lui ôte toute liberté; mais
on ne peut le décider. «Le malade, dit-elle, a de l'engourdissement
dans les jambes; elle craint que bientôt cela ne gagne les jointures
et qu'il n'y ait plus de remède.» C'est ainsi que la fuite est devenue
impossible.
Sa lettre du 3 novembre est écrite dans le même ordre de sentiments et
d'idées. Rien ne peut décider le Roi, quoique ses ennemis le
persécutent de toute manière; on lui présente des plans qu'il
repousse. Tout ceci est plus indiqué qu'exprimé: Madame Élisabeth se
sert d'un style métaphorique qui insinue ce qu'elle ne dit pas.
Cependant elle ajoute qu'on tient des propos indignes contre la Reine.
«Les ministres vont, dit-on, se retirer; M. de la Luzerne l'est déjà,
sans l'ombre d'un regret, et on assure que c'est Mirabeau qui
conseille le Roi.» Presque aussitôt après, Madame Élisabeth parle de
son testament, qu'elle a déposé dans les mains de madame de
Raigecourt. Elle ne se fait aucune illusion sur la situation: elle
comprend que la vie même des princes de la famille royale est en
péril, mais elle se soumet d'avance à la volonté de Dieu.
Le 27 novembre 1790, l'Assemblée obligea les membres du clergé à un
serment pour le maintien de la constitution civile du clergé. Cette
constitution, qui violait les droits de l'Église et qui était
formellement condamnée par le Saint-Siége, rencontrait naturellement
une vive opposition dans les consciences catholiques.
Madame Élisabeth, dont l'âme délicate s'inquiétait de ce qui portait
atteinte à l'orthodoxie religieuse et à l'honneur sacerdotal, s'émut à
la pensée qu'un prêtre qu'elle avait protégé pouvait se trouver engagé
dans la même voie. C'eût été à la fois pour elle une affliction et une
responsabilité. Elle écrivit donc à l'abbé de Lubersac de voir
immédiatement ce prêtre: «J'espère, disait-elle, que ses principes
sont à l'épreuve de tout; mais j'ai besoin d'en avoir la certitude,
ayant contribué à son avancement.»
Tout en éprouvant des craintes, Madame Élisabeth cherchait à prévenir
celles de son amie madame de Raigecourt, dont l'état réclamait
beaucoup de calme et de tranquillité, et elle prenait avec elle un ton
enjoué: «Et voilà Raigecourt aux champs, tout en disant: _Mon Dieu, je
vous l'offre!_ Ayez la bonté, mademoiselle, de ne pas tant vous
tourmenter. M. de Condorcet a décidé qu'il ne falloit pas persécuter
l'Église, pour ne pas rendre le clergé intéressant, parce que, dit-il,
cela nuiroit considérablement à la constitution. Ainsi, mon coeur,
point de martyre: Dieu merci; car je t'avoue que je n'ai pas de goût
pour ce genre de mort.»
Ce mot n'a-t-il pas quelque chose de navrant quand on vient à se
souvenir comment mourut Madame Élisabeth?
Depuis le mois d'octobre 1789, Madame Élisabeth n'avait pu visiter
Saint-Cyr. «Je n'ose y aller, mandait-elle à madame de Bombelles; le
village est si mauvais pour ces dames que le lendemain on feroit une
descente chez elles en disant que j'ai apporté une contre-révolution.»
Ce mot, qui peint l'esprit démagogique aussi bien que la crédulité
publique de ce temps, n'avait rien d'exagéré. Un jour vint cependant
où elle se laissa persuader qu'elle pouvait sans imprudence retourner
dans ce lieu qui lui était cher. «J'ai été ce matin à Saint-Cyr,
écrit-elle le 10 décembre 1790; j'ai passé par le haut du parc de
Versailles: il faut convenir que c'est un beau lieu, et que, malgré la
crotte indigne qu'il y a, il serait bien heureux de pouvoir y être
encore.»
Avec quel respect affectueux, avec quelle touchante sympathie elle fut
reçue à Saint-Cyr après une si longue absence, après tant d'angoisses,
à la veille de tant de périls! Jamais on ne lui montra plus de
dévouement. Maîtresses et élèves sentaient que c'était la soeur de
leur Roi malheureux qu'elles recevaient, et Madame Élisabeth, de son
côté, comprit la pensée de leur coeur. «Elles étoient toutes rangées,
raconte-t-elle; là il a fallu que la princesse parlât; elle avoit le
coeur serré. Ces demoiselles pleuroient, et cependant elles avoient
l'air content. Ces pauvres dames l'étoient aussi. Pour moi, je l'étois
dans le fond de l'âme; mais je ne crois pas que mon visage l'exprimât
bien: plusieurs sentiments m'occupoient.»
Un de ces sentiments n'était autre peut-être que celui de la vie
heureuse et paisible qu'elle eût pu goûter dans cet asile, et la
pensée des malheurs et des périls au-devant desquels elle se faisait
un devoir de retourner. Peut-être aussi la joie de cette suprême
visite se nuançait-elle de cette teinte de tristesse attachée aux
adieux. Elle ne devait plus revoir Saint-Cyr.
L'institut de Saint-Louis se trouvait menacé et par le décret du 9
novembre 1789, qui mettait à la disposition de la nation les biens
ecclésiastiques, et par le décret du 13 février de l'année suivante,
qui supprimait les ordres religieux et abolissait les voeux
monastiques. Le Roi, malgré ses cruelles préoccupations, avait songé à
préserver, s'il était possible, _cette relique de Louis XIV_ (ainsi
que la nomme un novateur de l'époque), en appropriant ses statuts aux
idées nouvelles. Il avait donné, à la date du 26 mars 1790, sous forme
d'arrêt du conseil, une ordonnance qui abolissait et révoquait les
règlements exigeant des preuves de noblesse pour l'entrée à Saint-Cyr,
entrée qui dorénavant serait ouverte à tous les enfants des officiers
de terre et de mer, sans distinction de naissance. De ce moment,
l'institut royal ne fut plus qu'un établissement national d'éducation,
et les _dames_ et les _demoiselles_ quittèrent ces dénominations
féodales pour prendre les noms d'_institutrices_ et d'_élèves_. Toutes
ces concessions ne pouvaient fléchir la révolution. La plupart des
curés des paroisses de l'arrondissement de Versailles, et parmi eux le
sieur Lameule, curé de la paroisse de Saint-Cyr, avaient, conformément
au décret du 26 décembre 1790, prêté serment à la constitution civile
du clergé. «Le jour de la Fête-Dieu, raconte M. Th. Lavallée dans son
intéressante histoire de la maison royale de Saint-Cyr[144], le curé
Lameule ayant voulu conduire, selon la coutume, la procession dans la
maison et l'église de Saint-Louis, trouva les portes fermées et les
missionnaires qui lui refusèrent l'entrée avec des paroles
injurieuses. Il revint furieux dans le village, et quelques heures
après un soulèvement éclata: les paysans envahirent la cour du dehors
avec des bâtons, des faux, des fusils, et entrèrent avec des cris de
mort dans le bâtiment des missionnaires. Ces prêtres se sauvèrent en
tremblant par les derrières dans la ferme voisine, et de là gagnèrent
la campagne et Versailles, abandonnant à la dévastation leur logis et
leurs meubles. Pendant ce tumulte, les dames s'étaient renfermées et
comme barricadées dans l'intérieur de la maison: les mains levées au
ciel et tout en larmes, entourées, pressées par leurs élèves qui
jetaient des cris de frayeur, elles se croyaient arrivées à leur
dernier jour. Le curé et les officiers municipaux forcèrent la porte
de clôture et sommèrent les dames de renvoyer les missionnaires _et de
consentir aux mesures prises par les autorités pour assurer le service
divin_[145]. Ces mesures consistaient principalement à n'avoir plus
d'autre chapelain que le curé lui-même. Les dames répondirent par un
refus formel. Les municipaux s'emparèrent de l'église et les sommèrent
d'y conduire les demoiselles. Les dames refusèrent; puis, à une
deuxième sommation, elles y vinrent avec leurs élèves; mais pendant
que le curé de Saint-Cyr célébrait la messe, elles gardèrent le plus
profond silence, et l'on n'entendit dans l'église que des pleurs et
des gémissements.»
[Note 144: Page 261.]
[Note 145: Archives de la préfecture de Versailles.]
Ces gémissements et ces pleurs étaient la protestation des âmes contre
la violence faite à la conscience religieuse par la présence de ce
prêtre assermenté que l'autorité civile imposait à des chrétiennes
fidèles aux lois de l'Église. Madame Élisabeth fut informée de ces
faits; comme les dames de Saint-Cyr, elle ne pouvait que gémir
elle-même. Sa consolation après la prière était de s'occuper de ses
amies. Pendant le mois de décembre, elle entretient madame de
Raigecourt des faits qui se passent. C'est le maire de Paris qui a
fait venir les curés et leur a déclaré qu'il n'avait rien à leur
donner pour les pauvres; or, toutes les dotations charitables
instituées pour venir au secours des indigents avaient été
confisquées, et c'étaient les municipalités qui étaient chargées d'y
suppléer. C'est M. de Mirabeau qui demande un congé d'un mois. C'est
le comte d'Artois auquel l'Assemblée a refusé de quoi payer ses
dettes, tandis qu'elle a assuré un million pendant vingt ans au duc
d'Orléans pour satisfaire ses créanciers.
Cette affaire de la constitution civile du clergé divisait les
esprits. Non-seulement la plupart des prêtres refusaient de le prêter,
mais ils se servaient de leur empire toujours puissant sur les
consciences pour discréditer l'Assemblée nationale. On parla de
schisme; on cria anathème aux législateurs! Des pasteurs furent
contraints d'abandonner leur troupeau. Des âmes pieuses les
recueillirent, les cachèrent, leur firent une chapelle dans leur
grenier. L'autorité s'inquiéta de ces résistances, qu'elle aurait dû
prévoir, car on ne touche pas impunément aux droits de la conscience;
elle y vit une atteinte portée à la tranquillité publique. Une grande
scission s'opéra entre les membres du clergé: les uns se soumirent à
la loi nouvelle, les autres subirent la persécution. Ceux-ci sont
désignés sous le nom de _réfractaires_, les autres sont appelés
_jureurs_, _sermentés_ ou _intrus_. On a dit qu'un schisme s'établit.
Une grande désunion du moins sépara les deux clergés. Le Roi ne
sanctionna ce décret que le 26 décembre. «Si j'ai autant tardé,
dit-il, à y donner mon acceptation, c'est qu'il étoit dans mon coeur
de désirer que les moyens de sévérité pussent être prévenus par la
douceur; c'est qu'en donnant aux esprits le temps de se calmer, j'ai
dû croire que l'exécution de ce décret s'effectueroit avec un accord
qui ne seroit pas moins agréable à l'Assemblée nationale qu'à moi.»
Ajoutons que Louis XVI, pour donner son adhésion à ce décret,
attendait une réponse du Saint-Père. L'abbé Grégoire avoue dans une de
ses brochures que «lui-même avoit engagé M. le garde des sceaux à ne
pas presser la sanction du Roi, afin de tranquilliser ceux qui
croyoient que la constitution civile du clergé heurtoit la religion,
et pour éviter un choc funeste entre le sacerdoce et l'empire.»
Cinquante-huit ecclésiastiques députés prêtèrent serment au sein de
l'Assemblée dans la séance du 27 décembre. L'abbé Grégoire s'exprima
ainsi: «Nous ne voyons dans cette constitution, dont nous serons les
missionnaires, et dont nous serions, s'il le falloit, les martyrs,
rien qui blesse les vérités saintes que nous sommes appelés à
enseigner. Ce seroit calomnier la sagesse de l'Assemblée nationale que
de prétendre qu'elle ait voulu attaquer les dogmes de notre sainte
religion, tandis qu'elle la consolide à jamais en l'unissant aux
destins de l'État, etc.»
Madame Élisabeth ne partageait pas l'opinion du curé d'Embermesnil.
Son dévouement profond pour l'Église, son affection si sincère et si
vive pour le Roi son frère devaient la rendre extrêmement sensible à
la sanction donnée à la constitution civile du clergé. Cette
affliction vient s'exprimer de la manière la plus énergique dans sa
lettre du 30 décembre à madame de Raigecourt: «Dieu afflige tant les
gens qu'il aime, lui écrit-elle, que je commence à croire à la fin du
monde: il n'y auroit pas grand mal. Je vois d'ici la persécution,
étant dans une douleur mortelle de l'acceptation que le Roi vient de
donner.» Elle voit la persécution, elle appréhende le schisme; tout
contribue à la contrister. On assure qu'il y a sept curés de Paris qui
ont prêté serment. On attend la réponse du Pape qui n'est pas encore
arrivée. Avec quel sentiment de consolation elle cite la belle réponse
du curé de Sainte-Marguerite, à qui un membre de la commune demandait
le serment, en lui disant que son caractère était si estimé que son
exemple entraînerait tout le monde: «C'est par les raisons que vous
venez de me donner, répliqua le curé, que je ne prêterai pas le
serment et que je n'agirai pas contre ma conscience.»
Dès le commencement de l'année 1791, des symptômes de dissolution
sociale apparurent de tous côtés. Des sociétés, sous le nom d'_Amis de
la Constitution_, se formaient dans les provinces, établissant entre
elles une correspondance suivie, tout en conservant à Paris leur point
central et dirigeant qu'on nommait la _société mère_. Leur seul but
était d'abord de surveiller la marche du gouvernement, les actes des
autorités qui leur semblaient opposés à la souveraineté du peuple;
mais peu à peu elles s'attribuèrent à elles-mêmes l'autorité et
prétendirent faire la loi à toutes les administrations et au
gouvernement lui-même. Ces sociétés se multiplièrent sous le nom de
sociétés populaires, de clubs de Jacobins, etc.; le parti monarchique
essaya de les combattre en formant le club des Feuillants. Mais que
peut l'action qui cherche à tempérer, à ralentir, quand elle s'exerce
sur une pente où tout roule et se précipite sous l'impulsion d'une
action contraire que tout favorise?
Cependant, le mardi 4 janvier 1791, le clergé reprit à l'Assemblée
nationale une attitude digne de lui. Répondant à l'appel qui lui est
fait, Jean-Louis d'Usson de Bonnac, évêque d'Agen, répète l'article 4
et l'article 5 du décret, et termine ainsi sa courte déclaration: «Je
ne donne aucun regret à ma place, aucun regret à ma fortune; j'en
donnerois à la perte de votre estime que je veux mériter. Je vous prie
donc d'agréer le témoignage de la peine que je ressens de ne pouvoir
prêter le serment.»
M. Fornetz, curé de Puy-Miclan et collègue de l'évêque d'Agen, ayant
été appelé ensuite, a dit qu'il se faisait gloire d'adhérer aux
sentiments de son évêque, qu'il suivrait partout, comme Laurent suivit
le pape Sixte au supplice. M. Le Clerc, curé de la Cambe, député
d'Alençon, déclara qu'enfant de l'Église catholique et romaine, il ne
prêterait pas le serment demandé.
Des clameurs et des huées se mêlaient à ces refus. Le président ne
permit plus que ces deux formules: _Je jure_ ou _je refuse_. «C'est
une tyrannie! s'est écrié M. Foucault. Les empereurs qui persécutoient
les martyrs leur permettoient de prononcer le nom de Dieu et de
proférer des témoignages de leur fidélité à la religion.»
Dans cette séance, l'évêque de Poitiers (Martial-Louis Beaupoil de
Saint-Aulaire) s'exprima ainsi: «J'ai soixante-dix ans, et j'en ai
passé trente-cinq dans l'épiscopat, où j'ai fait tout le bien que je
pouvois faire. Accablé d'années et d'infirmités, je ne veux pas
déshonorer ma vieillesse; je ne veux pas prêter le serment; je
prendrai mon sort en patience.»
Le vénérable vieillard, descendu de la tribune, reçut des témoignages
de respect des membres du côté droit, et fut accueilli par les huées
des démagogues qui encombraient les galeries. Les autres
ecclésiastiques ayant persisté dans leur refus, l'Assemblée nationale
chargea son président de se retirer devers le Roi, de lui remettre les
extraits des procès-verbaux des séances depuis le 26 décembre, et de
le prier de donner des ordres pour la prompte et entière exécution du
décret du 27 novembre[146].
[Note 146: Voir à la fin du volume, Pièces justificatives, nº
XXIII.]
Si la défaillance d'un certain nombre de membres du clergé avait si
profondément attristé Madame Élisabeth, il est facile de comprendre
quelle joie lui inspira la noble conduite de presque tous les évêques
et de l'immense majorité des curés membres de l'Assemblée nationale.
Cette joie éclate dans sa lettre du 7 janvier 1791 à madame de
Raigecourt: «La religion s'est rendue maîtresse de la peur,
s'écrie-t-elle; Dieu a parlé au coeur des évêques et des curés.» Puis
elle ajoute: «Je n'ai pas de goût pour le martyre; mais je sens que je
serois très-aise d'avoir la certitude de le souffrir, plutôt que
d'abandonner le moindre article de ma foi.»
Les lettres qui suivent sont pleines de détails sur les désordres
provoqués dans Paris par la mise à exécution de la constitution civile
du clergé. Il y a eu de véritables bacchanales à Saint-Sulpice, dont
le vénérable curé, M. de Pancemont, est en fuite; à Saint-Roch,
partout. «Les provinces se montrent plus revêches que Paris.»
On était entré dans l'année 1791. Chaque jour le déchaînement des
passions devenait plus violent et la position de la famille royale
plus difficile et plus fâcheuse. Madame Élisabeth ne comptait plus sur
les moyens humains, et plus que jamais elle se jetait et jetait ses
amies dans les bras de la Providence. «La pauvre Bombelles va être
réduite à bien peu de chose, dit-elle dans une lettre du 24 janvier,
adressée à madame de Raigecourt; je ne comprends pas comment elle fera
avec ses quatre enfants: la Providence en aura soin.» Puis, dans une
lettre écrite quatre jours après, elle ajoutait: «Tu as raison de
mettre toute ta confiance en Dieu, lui seul peut nous sauver. On
commence une neuvaine au sacré coeur de Jésus-Christ.» C'est, on le
sait, la dévotion à laquelle l'Église a donné récemment une suprême et
solennelle sanction, en béatifiant la religieuse de la Visitation
Marguerite-Marie, qui en prit l'initiative.
Les nouvelles qui touchent à la politique sont sommaires et données
avec prudence. Elle écrit le 28 janvier: «Nous avons eu hier du bruit
dans plusieurs quartiers de la capitale;» le 5 février: «Nous n'avons
pas eu de tapage depuis huit jours.»
Au milieu des émotions que lui causait le cours impétueux des
événements, Madame Élisabeth ne perdait de vue aucune de ses amies et
trouvait le temps de répondre à leurs lettres. La marquise des
Montiers lui ayant annoncé qu'elle était pour la seconde fois mère, la
princesse lui écrivit aussitôt pour la questionner sur sa santé, sur
celle de son enfant. L'aime-t-elle déjà? Son frère Stani n'en est-il
pas un peu jaloux? Elle entre dans tous les détails avec sa jeune
amie, lui donne les meilleurs conseils pour calmer la tendresse un peu
ombrageuse de son mari, jaloux de l'amitié que la jeune femme porte à
ses parents; lui dicte les plus sages avis sur la manière de gagner
le coeur de M. des Montiers en méritant son estime. Elle veut avant
tout que son amie soit une bonne chrétienne: «Les malheurs publics et
un peu les épreuves particulières doivent vous déterminer à prendre ce
parti, qui est le meilleur et le plus sûr de tous.»