À la même date, Madame Élisabeth écrivait à madame de Raigecourt une

lettre dans laquelle viennent se réfléchir comme dans un miroir la

situation de la princesse à cette époque, la vie qu'elle menait, toute

l'étendue de ses craintes mêlées de fugitives espérances auxquelles

elle n'osait pas se livrer. On voit par cette lettre que Madame

Élisabeth était avec toute la famille royale à Saint-Cloud. Heureuse

d'abord de ne plus être à Paris et de n'avoir plus l'oreille assaillie

par les vociférations, les injures des crieurs qui parcouraient le

jardin des Tuileries, elle exprime d'une manière détournée l'espoir

que le Roi se déterminera enfin à s'éloigner de cette turbulente

capitale.

Elle ne sait si, après avoir été tant de fois déçue, elle ne le sera

pas encore cette fois. Les tristes nouvelles qui arrivent de Nancy,

où une révolte militaire a éclaté et où les officiers, emprisonnés par

les soldats, sont en danger de mort, jettent un nuage sombre sur cette

lettre, dont le début est éclairé par un rayon de soleil. M. de

Bouillé arrivera-t-il à temps?

La captivité de la famille royale dans le château des Tuileries

devenait chaque jour plus étroite, son existence plus sombre et plus

menacée. Les rares témoignages d'affection qu'on y recevait du dehors,

en rappelant les beaux jours écoulés, lui faisaient comprendre

davantage l'horreur de sa situation. La Reine ayant eu des nouvelles

directes de madame de Polignac, lui répondait le 14 septembre 1790:

«Ce 14 septembre [1790].

«J'ai pleuré d'attendrissement, mon cher coeur, en lisant votre

lettre. Oh! ne croyez pas que je vous oublie, votre amitié est écrite

dans mon coeur en traits ineffaçables; elle est ma consolation avec

mes enfants que je ne quitte plus. J'ai plus que jamais bien besoin de

l'appui de ces souvenirs et de tout mon courage, mais je me

soutiendrai pour mon fils et je pousserai jusqu'au bout ma pénible

carrière; c'est dans le malheur surtout qu'on sent tout ce qu'on est:

le sang qui coule dans mes veines ne peut mentir. Je suis bien occupée

de vous et des vôtres, ma tendre amie; c'est le moyen d'oublier les

trahisons dont je suis entourée: nous périrons plutôt par la foiblesse

et les fautes de nos amis que par les combinaisons des méchants. Nos

amis ne s'entendent pas entre eux et prêtent le flanc aux mauvais

esprits; et d'un autre côté, les chefs de la révolution, quand ils

veulent parler d'ordre et de modération, ne sont pas écoutés.

Plaignez-moi, mon cher coeur, et surtout aimez-moi, vous et les

vôtres, je vous aimerai jusqu'à mon dernier soupir. Je vous embrasse

de toute mon âme.

»MARIE-ANTOINETTE.»

Nous sommes entrés dans ces années agitées et violentes de la

révolution qui précédèrent les dernières catastrophes. Naturellement

la correspondance de Madame Élisabeth, dans laquelle elle épanche son

âme, va prendre un intérêt de plus en plus vif. Il arrive encore, il

est vrai, qu'elle ne s'occupe dans sa lettre que de l'amie à qui elle

écrit. Ainsi, la lettre du 27 septembre 1790 à la marquise des

Montiers, dont elle venait de recevoir de bonnes nouvelles, est

remplie de ces tendres exhortations, de ces avis éclairés et touchants

qu'elle prodigue aux jeunes femmes qui ont le bonheur d'avoir part à

son affection. Se plier au caractère de son mari, éviter à tout prix

ce qui peut mettre du froid dans le ménage, ne se lier qu'avec des

femmes non-seulement d'une vertu sincère, mais d'une réputation

inattaquable, voilà le fond de cette lettre, dont la forme est si

affectueuse et si tendre que l'on comprend qu'elle dut aller au coeur

de son cher _Démon_; c'est ainsi que Madame Élisabeth appelait la

marquise des Montiers. «J'aime Démon de tout mon coeur; je désire la

voir heureuse, mais je veux par-dessus tout la savoir remplissant bien

tous ses devoirs.»

Ces lettres, où il n'est question que d'affaires privées, deviennent

peu à peu l'exception, comme on va le voir par l'analyse rapide de la

correspondance de Madame Élisabeth avec madame de Raigecourt, qui

recommence au milieu du mois d'octobre 1790 et se continue pendant les

deux années suivantes. Il était impossible que les angoisses et les

agitations que presque chaque journée apportait ne se reflétassent pas

dans cette correspondance. Il n'avait pas moins fallu que la volonté

absolue de la princesse, formellement exprimée, pour déterminer cette

fidèle amie à quitter la France dans un pareil moment. Mais madame de

Raigecourt était enceinte, et Madame Élisabeth lui avait fait un

devoir de conscience de ne pas s'exposer à des émotions trop vives

qui auraient pu devenir fatales à l'enfant qu'elle portait dans son

sein. Les événements s'étant aggravés depuis cette séparation, madame

de Raigecourt se livrait à une sorte de désespoir et suppliait la

princesse de lui permettre de venir reprendre son poste auprès d'elle.

À ces tendres instances, Madame Élisabeth opposait d'immuables refus.

«Dieu t'ayant remis en dépôt le salut de ton enfant, écrivait-elle à

son amie, aucune considération humaine ne doit t'empêcher de prendre

tous les moyens possibles pour lui faire recevoir le baptême.» Dans

cette lettre même, Madame Élisabeth exprime à mots couverts son

opinion sur la situation du Roi son frère. Une expression

caractéristique lui échappe: «_Tout est à la désespérade._» On voit

clairement que son avis serait que le Roi quittât Paris, où la

tyrannie de la révolution pèse sur lui et lui ôte toute liberté; mais

on ne peut le décider. «Le malade, dit-elle, a de l'engourdissement

dans les jambes; elle craint que bientôt cela ne gagne les jointures

et qu'il n'y ait plus de remède.» C'est ainsi que la fuite est devenue

impossible.

Sa lettre du 3 novembre est écrite dans le même ordre de sentiments et

d'idées. Rien ne peut décider le Roi, quoique ses ennemis le

persécutent de toute manière; on lui présente des plans qu'il

repousse. Tout ceci est plus indiqué qu'exprimé: Madame Élisabeth se

sert d'un style métaphorique qui insinue ce qu'elle ne dit pas.

Cependant elle ajoute qu'on tient des propos indignes contre la Reine.

«Les ministres vont, dit-on, se retirer; M. de la Luzerne l'est déjà,

sans l'ombre d'un regret, et on assure que c'est Mirabeau qui

conseille le Roi.» Presque aussitôt après, Madame Élisabeth parle de

son testament, qu'elle a déposé dans les mains de madame de

Raigecourt. Elle ne se fait aucune illusion sur la situation: elle

comprend que la vie même des princes de la famille royale est en

péril, mais elle se soumet d'avance à la volonté de Dieu.

Le 27 novembre 1790, l'Assemblée obligea les membres du clergé à un

serment pour le maintien de la constitution civile du clergé. Cette

constitution, qui violait les droits de l'Église et qui était

formellement condamnée par le Saint-Siége, rencontrait naturellement

une vive opposition dans les consciences catholiques.

Madame Élisabeth, dont l'âme délicate s'inquiétait de ce qui portait

atteinte à l'orthodoxie religieuse et à l'honneur sacerdotal, s'émut à

la pensée qu'un prêtre qu'elle avait protégé pouvait se trouver engagé

dans la même voie. C'eût été à la fois pour elle une affliction et une

responsabilité. Elle écrivit donc à l'abbé de Lubersac de voir

immédiatement ce prêtre: «J'espère, disait-elle, que ses principes

sont à l'épreuve de tout; mais j'ai besoin d'en avoir la certitude,

ayant contribué à son avancement.»

Tout en éprouvant des craintes, Madame Élisabeth cherchait à prévenir

celles de son amie madame de Raigecourt, dont l'état réclamait

beaucoup de calme et de tranquillité, et elle prenait avec elle un ton

enjoué: «Et voilà Raigecourt aux champs, tout en disant: _Mon Dieu, je

vous l'offre!_ Ayez la bonté, mademoiselle, de ne pas tant vous

tourmenter. M. de Condorcet a décidé qu'il ne falloit pas persécuter

l'Église, pour ne pas rendre le clergé intéressant, parce que, dit-il,

cela nuiroit considérablement à la constitution. Ainsi, mon coeur,

point de martyre: Dieu merci; car je t'avoue que je n'ai pas de goût

pour ce genre de mort.»

Ce mot n'a-t-il pas quelque chose de navrant quand on vient à se

souvenir comment mourut Madame Élisabeth?

Depuis le mois d'octobre 1789, Madame Élisabeth n'avait pu visiter

Saint-Cyr. «Je n'ose y aller, mandait-elle à madame de Bombelles; le

village est si mauvais pour ces dames que le lendemain on feroit une

descente chez elles en disant que j'ai apporté une contre-révolution.»

Ce mot, qui peint l'esprit démagogique aussi bien que la crédulité

publique de ce temps, n'avait rien d'exagéré. Un jour vint cependant

où elle se laissa persuader qu'elle pouvait sans imprudence retourner

dans ce lieu qui lui était cher. «J'ai été ce matin à Saint-Cyr,

écrit-elle le 10 décembre 1790; j'ai passé par le haut du parc de

Versailles: il faut convenir que c'est un beau lieu, et que, malgré la

crotte indigne qu'il y a, il serait bien heureux de pouvoir y être

encore.»

Avec quel respect affectueux, avec quelle touchante sympathie elle fut

reçue à Saint-Cyr après une si longue absence, après tant d'angoisses,

à la veille de tant de périls! Jamais on ne lui montra plus de

dévouement. Maîtresses et élèves sentaient que c'était la soeur de

leur Roi malheureux qu'elles recevaient, et Madame Élisabeth, de son

côté, comprit la pensée de leur coeur. «Elles étoient toutes rangées,

raconte-t-elle; là il a fallu que la princesse parlât; elle avoit le

coeur serré. Ces demoiselles pleuroient, et cependant elles avoient

l'air content. Ces pauvres dames l'étoient aussi. Pour moi, je l'étois

dans le fond de l'âme; mais je ne crois pas que mon visage l'exprimât

bien: plusieurs sentiments m'occupoient.»

Un de ces sentiments n'était autre peut-être que celui de la vie

heureuse et paisible qu'elle eût pu goûter dans cet asile, et la

pensée des malheurs et des périls au-devant desquels elle se faisait

un devoir de retourner. Peut-être aussi la joie de cette suprême

visite se nuançait-elle de cette teinte de tristesse attachée aux

adieux. Elle ne devait plus revoir Saint-Cyr.

L'institut de Saint-Louis se trouvait menacé et par le décret du 9

novembre 1789, qui mettait à la disposition de la nation les biens

ecclésiastiques, et par le décret du 13 février de l'année suivante,

qui supprimait les ordres religieux et abolissait les voeux

monastiques. Le Roi, malgré ses cruelles préoccupations, avait songé à

préserver, s'il était possible, _cette relique de Louis XIV_ (ainsi

que la nomme un novateur de l'époque), en appropriant ses statuts aux

idées nouvelles. Il avait donné, à la date du 26 mars 1790, sous forme

d'arrêt du conseil, une ordonnance qui abolissait et révoquait les

règlements exigeant des preuves de noblesse pour l'entrée à Saint-Cyr,

entrée qui dorénavant serait ouverte à tous les enfants des officiers

de terre et de mer, sans distinction de naissance. De ce moment,

l'institut royal ne fut plus qu'un établissement national d'éducation,

et les _dames_ et les _demoiselles_ quittèrent ces dénominations

féodales pour prendre les noms d'_institutrices_ et d'_élèves_. Toutes

ces concessions ne pouvaient fléchir la révolution. La plupart des

curés des paroisses de l'arrondissement de Versailles, et parmi eux le

sieur Lameule, curé de la paroisse de Saint-Cyr, avaient, conformément

au décret du 26 décembre 1790, prêté serment à la constitution civile

du clergé. «Le jour de la Fête-Dieu, raconte M. Th. Lavallée dans son

intéressante histoire de la maison royale de Saint-Cyr[144], le curé

Lameule ayant voulu conduire, selon la coutume, la procession dans la

maison et l'église de Saint-Louis, trouva les portes fermées et les

missionnaires qui lui refusèrent l'entrée avec des paroles

injurieuses. Il revint furieux dans le village, et quelques heures

après un soulèvement éclata: les paysans envahirent la cour du dehors

avec des bâtons, des faux, des fusils, et entrèrent avec des cris de

mort dans le bâtiment des missionnaires. Ces prêtres se sauvèrent en

tremblant par les derrières dans la ferme voisine, et de là gagnèrent

la campagne et Versailles, abandonnant à la dévastation leur logis et

leurs meubles. Pendant ce tumulte, les dames s'étaient renfermées et

comme barricadées dans l'intérieur de la maison: les mains levées au

ciel et tout en larmes, entourées, pressées par leurs élèves qui

jetaient des cris de frayeur, elles se croyaient arrivées à leur

dernier jour. Le curé et les officiers municipaux forcèrent la porte

de clôture et sommèrent les dames de renvoyer les missionnaires _et de

consentir aux mesures prises par les autorités pour assurer le service

divin_[145]. Ces mesures consistaient principalement à n'avoir plus

d'autre chapelain que le curé lui-même. Les dames répondirent par un

refus formel. Les municipaux s'emparèrent de l'église et les sommèrent

d'y conduire les demoiselles. Les dames refusèrent; puis, à une

deuxième sommation, elles y vinrent avec leurs élèves; mais pendant

que le curé de Saint-Cyr célébrait la messe, elles gardèrent le plus

profond silence, et l'on n'entendit dans l'église que des pleurs et

des gémissements.»

[Note 144: Page 261.]

[Note 145: Archives de la préfecture de Versailles.]

Ces gémissements et ces pleurs étaient la protestation des âmes contre

la violence faite à la conscience religieuse par la présence de ce

prêtre assermenté que l'autorité civile imposait à des chrétiennes

fidèles aux lois de l'Église. Madame Élisabeth fut informée de ces

faits; comme les dames de Saint-Cyr, elle ne pouvait que gémir

elle-même. Sa consolation après la prière était de s'occuper de ses

amies. Pendant le mois de décembre, elle entretient madame de

Raigecourt des faits qui se passent. C'est le maire de Paris qui a

fait venir les curés et leur a déclaré qu'il n'avait rien à leur

donner pour les pauvres; or, toutes les dotations charitables

instituées pour venir au secours des indigents avaient été

confisquées, et c'étaient les municipalités qui étaient chargées d'y

suppléer. C'est M. de Mirabeau qui demande un congé d'un mois. C'est

le comte d'Artois auquel l'Assemblée a refusé de quoi payer ses

dettes, tandis qu'elle a assuré un million pendant vingt ans au duc

d'Orléans pour satisfaire ses créanciers.

Cette affaire de la constitution civile du clergé divisait les

esprits. Non-seulement la plupart des prêtres refusaient de le prêter,

mais ils se servaient de leur empire toujours puissant sur les

consciences pour discréditer l'Assemblée nationale. On parla de

schisme; on cria anathème aux législateurs! Des pasteurs furent

contraints d'abandonner leur troupeau. Des âmes pieuses les

recueillirent, les cachèrent, leur firent une chapelle dans leur

grenier. L'autorité s'inquiéta de ces résistances, qu'elle aurait dû

prévoir, car on ne touche pas impunément aux droits de la conscience;

elle y vit une atteinte portée à la tranquillité publique. Une grande

scission s'opéra entre les membres du clergé: les uns se soumirent à

la loi nouvelle, les autres subirent la persécution. Ceux-ci sont

désignés sous le nom de _réfractaires_, les autres sont appelés

_jureurs_, _sermentés_ ou _intrus_. On a dit qu'un schisme s'établit.

Une grande désunion du moins sépara les deux clergés. Le Roi ne

sanctionna ce décret que le 26 décembre. «Si j'ai autant tardé,

dit-il, à y donner mon acceptation, c'est qu'il étoit dans mon coeur

de désirer que les moyens de sévérité pussent être prévenus par la

douceur; c'est qu'en donnant aux esprits le temps de se calmer, j'ai

dû croire que l'exécution de ce décret s'effectueroit avec un accord

qui ne seroit pas moins agréable à l'Assemblée nationale qu'à moi.»

Ajoutons que Louis XVI, pour donner son adhésion à ce décret,

attendait une réponse du Saint-Père. L'abbé Grégoire avoue dans une de

ses brochures que «lui-même avoit engagé M. le garde des sceaux à ne

pas presser la sanction du Roi, afin de tranquilliser ceux qui

croyoient que la constitution civile du clergé heurtoit la religion,

et pour éviter un choc funeste entre le sacerdoce et l'empire.»

Cinquante-huit ecclésiastiques députés prêtèrent serment au sein de

l'Assemblée dans la séance du 27 décembre. L'abbé Grégoire s'exprima

ainsi: «Nous ne voyons dans cette constitution, dont nous serons les

missionnaires, et dont nous serions, s'il le falloit, les martyrs,

rien qui blesse les vérités saintes que nous sommes appelés à

enseigner. Ce seroit calomnier la sagesse de l'Assemblée nationale que

de prétendre qu'elle ait voulu attaquer les dogmes de notre sainte

religion, tandis qu'elle la consolide à jamais en l'unissant aux

destins de l'État, etc.»

Madame Élisabeth ne partageait pas l'opinion du curé d'Embermesnil.

Son dévouement profond pour l'Église, son affection si sincère et si

vive pour le Roi son frère devaient la rendre extrêmement sensible à

la sanction donnée à la constitution civile du clergé. Cette

affliction vient s'exprimer de la manière la plus énergique dans sa

lettre du 30 décembre à madame de Raigecourt: «Dieu afflige tant les

gens qu'il aime, lui écrit-elle, que je commence à croire à la fin du

monde: il n'y auroit pas grand mal. Je vois d'ici la persécution,

étant dans une douleur mortelle de l'acceptation que le Roi vient de

donner.» Elle voit la persécution, elle appréhende le schisme; tout

contribue à la contrister. On assure qu'il y a sept curés de Paris qui

ont prêté serment. On attend la réponse du Pape qui n'est pas encore

arrivée. Avec quel sentiment de consolation elle cite la belle réponse

du curé de Sainte-Marguerite, à qui un membre de la commune demandait

le serment, en lui disant que son caractère était si estimé que son

exemple entraînerait tout le monde: «C'est par les raisons que vous

venez de me donner, répliqua le curé, que je ne prêterai pas le

serment et que je n'agirai pas contre ma conscience.»

Dès le commencement de l'année 1791, des symptômes de dissolution

sociale apparurent de tous côtés. Des sociétés, sous le nom d'_Amis de

la Constitution_, se formaient dans les provinces, établissant entre

elles une correspondance suivie, tout en conservant à Paris leur point

central et dirigeant qu'on nommait la _société mère_. Leur seul but

était d'abord de surveiller la marche du gouvernement, les actes des

autorités qui leur semblaient opposés à la souveraineté du peuple;

mais peu à peu elles s'attribuèrent à elles-mêmes l'autorité et

prétendirent faire la loi à toutes les administrations et au

gouvernement lui-même. Ces sociétés se multiplièrent sous le nom de

sociétés populaires, de clubs de Jacobins, etc.; le parti monarchique

essaya de les combattre en formant le club des Feuillants. Mais que

peut l'action qui cherche à tempérer, à ralentir, quand elle s'exerce

sur une pente où tout roule et se précipite sous l'impulsion d'une

action contraire que tout favorise?

Cependant, le mardi 4 janvier 1791, le clergé reprit à l'Assemblée

nationale une attitude digne de lui. Répondant à l'appel qui lui est

fait, Jean-Louis d'Usson de Bonnac, évêque d'Agen, répète l'article 4

et l'article 5 du décret, et termine ainsi sa courte déclaration: «Je

ne donne aucun regret à ma place, aucun regret à ma fortune; j'en

donnerois à la perte de votre estime que je veux mériter. Je vous prie

donc d'agréer le témoignage de la peine que je ressens de ne pouvoir

prêter le serment.»

M. Fornetz, curé de Puy-Miclan et collègue de l'évêque d'Agen, ayant

été appelé ensuite, a dit qu'il se faisait gloire d'adhérer aux

sentiments de son évêque, qu'il suivrait partout, comme Laurent suivit

le pape Sixte au supplice. M. Le Clerc, curé de la Cambe, député

d'Alençon, déclara qu'enfant de l'Église catholique et romaine, il ne

prêterait pas le serment demandé.

Des clameurs et des huées se mêlaient à ces refus. Le président ne

permit plus que ces deux formules: _Je jure_ ou _je refuse_. «C'est

une tyrannie! s'est écrié M. Foucault. Les empereurs qui persécutoient

les martyrs leur permettoient de prononcer le nom de Dieu et de

proférer des témoignages de leur fidélité à la religion.»

Dans cette séance, l'évêque de Poitiers (Martial-Louis Beaupoil de

Saint-Aulaire) s'exprima ainsi: «J'ai soixante-dix ans, et j'en ai

passé trente-cinq dans l'épiscopat, où j'ai fait tout le bien que je

pouvois faire. Accablé d'années et d'infirmités, je ne veux pas

déshonorer ma vieillesse; je ne veux pas prêter le serment; je

prendrai mon sort en patience.»

Le vénérable vieillard, descendu de la tribune, reçut des témoignages

de respect des membres du côté droit, et fut accueilli par les huées

des démagogues qui encombraient les galeries. Les autres

ecclésiastiques ayant persisté dans leur refus, l'Assemblée nationale

chargea son président de se retirer devers le Roi, de lui remettre les

extraits des procès-verbaux des séances depuis le 26 décembre, et de

le prier de donner des ordres pour la prompte et entière exécution du

décret du 27 novembre[146].

[Note 146: Voir à la fin du volume, Pièces justificatives, nº

XXIII.]

Si la défaillance d'un certain nombre de membres du clergé avait si

profondément attristé Madame Élisabeth, il est facile de comprendre

quelle joie lui inspira la noble conduite de presque tous les évêques

et de l'immense majorité des curés membres de l'Assemblée nationale.

Cette joie éclate dans sa lettre du 7 janvier 1791 à madame de

Raigecourt: «La religion s'est rendue maîtresse de la peur,

s'écrie-t-elle; Dieu a parlé au coeur des évêques et des curés.» Puis

elle ajoute: «Je n'ai pas de goût pour le martyre; mais je sens que je

serois très-aise d'avoir la certitude de le souffrir, plutôt que

d'abandonner le moindre article de ma foi.»

Les lettres qui suivent sont pleines de détails sur les désordres

provoqués dans Paris par la mise à exécution de la constitution civile

du clergé. Il y a eu de véritables bacchanales à Saint-Sulpice, dont

le vénérable curé, M. de Pancemont, est en fuite; à Saint-Roch,

partout. «Les provinces se montrent plus revêches que Paris.»

On était entré dans l'année 1791. Chaque jour le déchaînement des

passions devenait plus violent et la position de la famille royale

plus difficile et plus fâcheuse. Madame Élisabeth ne comptait plus sur

les moyens humains, et plus que jamais elle se jetait et jetait ses

amies dans les bras de la Providence. «La pauvre Bombelles va être

réduite à bien peu de chose, dit-elle dans une lettre du 24 janvier,

adressée à madame de Raigecourt; je ne comprends pas comment elle fera

avec ses quatre enfants: la Providence en aura soin.» Puis, dans une

lettre écrite quatre jours après, elle ajoutait: «Tu as raison de

mettre toute ta confiance en Dieu, lui seul peut nous sauver. On

commence une neuvaine au sacré coeur de Jésus-Christ.» C'est, on le

sait, la dévotion à laquelle l'Église a donné récemment une suprême et

solennelle sanction, en béatifiant la religieuse de la Visitation

Marguerite-Marie, qui en prit l'initiative.

Les nouvelles qui touchent à la politique sont sommaires et données

avec prudence. Elle écrit le 28 janvier: «Nous avons eu hier du bruit

dans plusieurs quartiers de la capitale;» le 5 février: «Nous n'avons

pas eu de tapage depuis huit jours.»

Au milieu des émotions que lui causait le cours impétueux des

événements, Madame Élisabeth ne perdait de vue aucune de ses amies et

trouvait le temps de répondre à leurs lettres. La marquise des

Montiers lui ayant annoncé qu'elle était pour la seconde fois mère, la

princesse lui écrivit aussitôt pour la questionner sur sa santé, sur

celle de son enfant. L'aime-t-elle déjà? Son frère Stani n'en est-il

pas un peu jaloux? Elle entre dans tous les détails avec sa jeune

amie, lui donne les meilleurs conseils pour calmer la tendresse un peu

ombrageuse de son mari, jaloux de l'amitié que la jeune femme porte à

ses parents; lui dicte les plus sages avis sur la manière de gagner

le coeur de M. des Montiers en méritant son estime. Elle veut avant

tout que son amie soit une bonne chrétienne: «Les malheurs publics et

un peu les épreuves particulières doivent vous déterminer à prendre ce

parti, qui est le meilleur et le plus sûr de tous.»

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 28 / 47 段