le 6 octobre, le premier à la porte de la Reine, le second dans une
autre partie du château, après avoir été soignés ensemble et guéris à
l'infirmerie de Versailles, se trouvaient à Paris, où ils avaient été
reconnus et insultés. Leur séjour dans la capitale mettait leur vie en
péril, car la fidélité et le dévouement étaient devenus un titre de
proscription. «La Reine, raconte madame Campan, me dit d'écrire à M.
Miomandre de Sainte-Marie de se rendre chez moi à huit heures du soir,
et de lui communiquer le désir qu'elle avoit de le voir en sûreté, et
m'ordonna, quand il seroit décidé à partir, de lui ouvrir sa cassette,
et de lui dire en son nom que l'or ne payoit point un service tel que
celui qu'il avoit rendu; qu'elle espéroit bien être un jour assez
heureuse pour l'en récompenser comme elle le devoit; mais qu'une soeur
offroit de l'argent à un frère qui se trouvoit dans la situation où il
étoit dans ce moment, et qu'elle le prioit de prendre tout ce qui
étoit nécessaire pour acquitter ses dettes à Paris et payer les frais
de son voyage. Elle me dit aussi de lui mander d'amener avec lui son
ami Bernard, et de lui faire la même offre qu'à M. Miomandre. Les deux
gardes arrivèrent à l'heure prescrite et acceptèrent chacun cent ou
deux cents louis. Un moment après, la Reine ouvrit ma porte; elle
étoit accompagnée du Roi et de Madame Élisabeth; le Roi se tint
debout, le dos contre la cheminée; la Reine s'assit dans une bergère,
Madame Élisabeth assez près d'elle; je me plaçai derrière la Reine, et
les deux gardes restèrent en face du Roi. La Reine leur dit que le Roi
avoit voulu voir avant leur départ deux des braves qui lui avoient
donné les plus grandes preuves de courage et d'attachement. Miomandre
prit la parole et dit tout ce que ces mots touchants et honorables
pour les gardes devoient lui inspirer. Madame Élisabeth parla de la
sensibilité du Roi; la Reine reprit de nouveau la parole pour insister
sur la nécessité de leur prompt départ. Le Roi garda le silence: son
émotion pourtant étoit visible, et des larmes d'attendrissement
remplissoient ses yeux. La Reine se leva, le Roi sortit, Madame
Élisabeth le suivit; la Reine avoit ralenti sa marche, et, dans
l'embrasure d'une fenêtre, elle me dit: «Si le Roi eût dit à ces
braves gens le quart de ce qu'il pense de bien pour eux, ils auroient
été ravis; mais il ne peut vaincre sa timidité.»
Depuis plusieurs mois, des meurtres commis par la multitude avaient
effrayé Paris et la France; mais on n'avait point encore vu
d'assassinats juridiques: l'Assemblée nationale en créant les crimes
de lèse-nation, et en attribuant la connaissance de ces crimes au
Châtelet, donnait à craindre que cette loi nouvelle ne devînt
l'occasion de quelque arrêt scandaleux. Il y avait encore en France un
très-grand nombre d'honnêtes gens disposés à croire que cette
juridiction, si importante par l'immense étendue de son ressort et par
la grandeur de ses priviléges, ne se prêterait pas aux iniquités
qu'une assemblée politique osait lui demander. Ces honnêtes gens se
faisaient illusion: ce tribunal antique et naguère encore justement
respecté jugea dans le sens de l'Assemblée et de la rue. «Le nom de
_Tribunal révolutionnaire_, dit à ce sujet M. Ferrand, peut n'avoir
été imaginé que depuis, mais la première séance de ce tribunal a été
celle du jugement de Favras[137].» L'accusé demeura calme au milieu du
débordement de la rage populaire[138]. Il embarrassa ses juges par la
netteté, par la justesse de ses réponses; il détruisit successivement
toutes les charges accumulées contre lui, et prouva la fausseté des
arguments qu'on lui opposait. Ce fut en vain. «Votre vie, lui dit le
rapporteur (M. Quatremère) en lui notifiant son arrêt de mort, votre
vie est un sacrifice que vous devez à la tranquillité et à la liberté
publiques.» Un jugement ainsi motivé indique, dans la société où il a
été rendu, qu'il n'y a plus ni magistrature, ni justice, ni
gouvernement.
[Note 137: _Éloge historique de Madame Élisabeth._]
[Note 138: Le sens public était tellement perverti, que pendant qu'on
discutait cette malheureuse affaire de Favras, on arrêta un
particulier, bien vêtu, qui tenait des propos séditieux. Conduit
devant le commissaire Grandin, il parut étonné de se voir arrêté, et
se plaignit vivement, et de la meilleure foi du monde, de cette
méprise. «Apprenez, messieurs, disait-il, que je suis un très-bon
citoyen. C'est moi qui ai coupé la tête à Foulon et à Launey, qui leur
ai arraché le coeur et les entrailles. Voilà, continua-t-il en tirant
un couteau de sa poche, l'instrument dont je me suis servi pour cela.»
Sur l'observation qu'on lui fit que ce couteau était un peu petit pour
une telle besogne: «J'ai été boucher et cuisinier, répondit-il, et je
me connais en amputation.»]
Ce fut le 19 février 1790 que Favras fut exécuté en place de Grève, à
la lueur des flambeaux; on le suspendit à un gibet très-élevé et avec
le plus grand appareil, afin de complaire à la populace, qui, excitée
d'une manière indigne contre le condamné, semblait craindre que sa
proie ne lui échappât, et voulut demeurer témoin d'un supplice dont
elle avait douté jusqu'au dernier moment.
La mort, je veux dire le meurtre de M. de Favras, causait le plus vif
chagrin à la famille royale. L'Assemblée ayant séparé la nation et le
Roi et élevé au-dessus de l'une et de l'autre une froide et impassible
souveraineté, celle de la loi, Louis XVI pouvait d'autant moins faire
intervenir son ancien droit de grâce que le crime reproché au condamné
était un complot formé pour sauver le Roi lui-même.
Et d'ailleurs, le despotisme de l'opinion publique à cette époque
était tel, que Louis XVI aurait infailliblement suscité la guerre
civile si, persistant à user de sa prérogative, il avait gracié
l'infortuné Favras. Cette prérogative lui était, dans ce moment même,
vivement contestée comme un abus tenant à l'ancien régime qu'on
voulait détruire[139].
[Note 139: Un décret du 5 juin de l'année suivante déclare que le Roi
n'aura pas le droit de faire grâce aux condamnés.]
L'arrêt de mort accepté avec douceur par M. de Favras, et subi par lui
avec une fermeté héroïque, avait attiré sur sa mémoire les plus
honorables regrets, et sur sa veuve, réduite à la misère, les plus
légitimes sympathies. La conscience du Roi accorda à madame de Favras
une pension annuelle de quatre mille livres[140]. Mais cette mesure,
par le mystère dont on l'enveloppait, avait toujours paru à Madame
Élisabeth une offense plutôt qu'une réparation. Son coeur loyal
s'inquiétait bien plus de ce sang versé injustement que des périls
qu'aurait pu entraîner un acte de la clémence royale. Le 20 février,
c'est-à-dire le lendemain de l'exécution de cette courageuse victime,
elle prend la plume pour écrire à son amie; mais elle ne lui écrit
qu'un mot: «J'ai le coeur et la tête trop pleins de ce qui s'est
passé hier..... Je souhaite que son sang ne retombe pas sur ses
juges.» Et le soir, pendant la prière dite en commun dans son triste
appartement du pavillon de Flore, son coeur, trop plein, comme elle le
dit, épanche ses pieuses doléances, implorant la clémence divine pour
la victime moins encore que pour les bourreaux.
[Note 140: Ce fait, nié par quelques historiens ou amplifié par
d'autres (le _Mémorial ou Journal historique, impartial et anecdotique
de la révolution de France_, par C. Lecomte, porte le chiffre de cette
pension à douze mille livres), ne sera plus contesté. Nous avons
retrouvé les documents suivants qui en font foi:--«Vous savez,
Monsieur, que le Roi a accordé à madame de Favras un secours ou
pension de quatre mille livres par an. Elle a touché il y a peu de
temps l'année échue le 2 septembre. Il y aura un quartier échu le 2 du
mois prochain; mais madame de Favras part sous peu de jours pour aller
se fixer à Cologne, et elle désirerait toucher avant son départ les
mille livres du quartier.
Je vous serai obligé de lui en faire l'avance. Vous vous souvenez que
nous sommes convenus qu'il ne seroit plus pour cet objet expédié
dorénavant, et que vous vous ferez décharger par le Roi des payements
que vous ferez faire à madame de Favras. Vous pourrez porter les mille
livres que je vous prie de lui faire compter aujourd'hui dans votre
bordereau de dimanche prochain, et je vais en prévenir le Roi.
J'ai l'honneur de vous renouveler, Monsieur, les assurances de mon
service et attachement.
DE LA PORTE.
* * * * *
Mercredi 15 novembre [1791].
_À Monsieur de Septeuil._
J'ai reçu de Monsieur de Septeuil la somme de mille livres pour le
quartier qui échairas le deux du mois prochain de la pention que le
Roi veut bien me faire.
* * * * *
À Paris, ce 15 novembre 1791.
LISE DE FAVRAS, née princesse DANHALT.
Je charge, Monsieur, un de mes amis, le chevalier de Favryer, de
recevoir pour moi pendant mon absence; c'est un homme sûr et discret,
attaché au Roi, et qui pendant mon malheur m'a donné les marques du
plus vif intérêt et s'est chargé d'avoir l'honneur de vous voir et de
vous remettre ma quittance de mille livres pour un quartier de la
pension que le Roi veut bien me faire, et qui échaira le 2 mars
prochain. Permettez, Monsieur, que je vous renouvelle tous les
sentiments de la parfaite estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être
votre très-humble et très-obéissante servante.
_Signé_ LISE DE FAVRAS, née princesse DANHALT.
* * * * *
À ......, ce février 1792.
_À Monsieur de Septeuil, trésorier de la liste civile._
Cette lettre vous sera remise, Monsieur, par M. Desfavier, qui est
chargé de la quittance de madame de Favras. Je pense que vous ne ferez
pas de difficulté de lui faire payer les mille livres du quartier qui
lui est dû de la gratification annuelle ou pension que le Roi lui a
accordée.
J'ai l'honneur d'être, avec un sincère attachement, Monsieur, votre
très-humble et très-obéissant serviteur.
_Signé_ LAPORTE (avec paraphe).
* * * * *
Ce 12 mars.
Je reconnois d'avoir reçu de monsieur de Septeuil la somme de mille
livres pour un quartier de la pension que le Roi veut bien faire et
qui échaira le 2 mars. À ....., ce 26 février 1792.
_Signé_ LISE DE FAVRAS, née princesse DANHALT.
Au dos est écrit:
J'ai reçu de Monsieur de Septeuil pour madame de Favras le montant de
la quittance d'autre part.
Paris, ce 12 mars mil sept cent quatre-vingt-douze.
_Signé_ Le chevalier DE FAVRYER.
Bon pour quittance de la somme de mille livres pour le quartier de ma
pension échéante le 2 juin du présent mois. À ....., ce 1er juin 1792.
MARQUISE DE FAVRAS, née princesse DANHALT.
Reçu les mille livres montant de la quittance ci-dessus.
_Signé_ FAVRYER.]
«On a égorgé Favras, disait-elle, parce qu'il avoit voulu sauver son
Roi, et les journées des 5 et 6 octobre restent impunies. Ah! si le
Roi vouloit être roi, comme tout changeroit!»
Le dimanche qui suivit l'exécution, madame de Favras et son fils, tous
deux en habits de deuil, et conduits par M. de la Villeurnoy, maître
des requêtes[141], se présenta au dîner public du Roi et de la Reine.
On devine l'impression douloureuse que leur apparition dut produire
sur le coeur de Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth, et la
contrainte cruelle à laquelle cette démarche condamnait la Reine, en
présence de tout un public et sous le regard de Santerre[142], debout
derrière son fauteuil. Dès que le dîner fut fini, elle frappa, tout
émue, à la porte de l'appartement de madame Campan, situé près du
sien, et lui demanda si elle était seule. Rassurée sur ce point: «Je
viens, lui dit-elle en se jetant sur un fauteuil, pleurer tout à mon
aise avec vous sur l'ineptie des exagérés du parti du Roi. Il faut
périr quand on est attaqué par des gens qui réunissent tous les
talents à tous les crimes et défendu par des gens fort estimables,
mais qui n'ont aucune idée juste de notre position. Ils m'ont
compromise vis-à-vis des deux partis en me présentant la veuve et le
fils de Favras. Libre dans mes actions, je devois prendre l'enfant
d'un homme qui vient de se sacrifier pour nous et le placer à table
entre le Roi et moi; mais, environnée des bourreaux qui viennent de
faire périr son père, je n'ai pas même osé jeter les yeux sur lui. Les
royalistes me blâmeront de n'avoir pas paru occupée de ce pauvre
enfant; les révolutionnaires seront courroucés en songeant qu'on a cru
me plaire en me le présentant.»
[Note 141: Déporté à Sinnamary après le 18 fructidor, il y mourut.]
[Note 142: Santerre, à cette époque chef de bataillon de la garde
nationale parisienne, se trouvait ce jour-là commandant de la garde
des Tuileries, et, à ce titre, accompagnait le Roi et la Reine.]
Le mois de mars amena la révision des affaires ecclésiastiques,
destinées à subir de grands changements. Un décret du 17 déclara que
les biens du clergé seraient vendus au profit de la nation, qui se
chargerait du traitement de ses ministres. Ce décret enlevait au haut
clergé la fortune considérable dont il jouissait; mais du moment où le
clergé régulier, c'est-à-dire les ordres religieux avaient été
supprimés, il était évident que les membres du clergé séculier
seraient assimilés aux fonctionnaires publics et recevraient un
traitement relatif à leur état. Quoique l'Assemblée nationale
témoignât de son attachement à la religion catholique romaine et de
son désir de rester en parfaite union avec le chef suprême de
l'Église, il était à craindre que les modifications importantes qui
s'opéraient dans la constitution du clergé n'amenassent des divisions
déplorables entre ses membres.
C'était en effet une entreprise bien hardie à une assemblée politique
de changer, par sa propre initiative et sans consulter le Saint-Siége,
toute l'organisation ecclésiastique, et de toucher à des questions
étroitement liées au culte, telles que la nomination des curés et même
celle des évêques; enfin de réformer les canons disciplinaires sans
l'acquiescement du souverain Pontife. Deux esprits, l'esprit sceptique
et l'esprit janséniste, se rencontrèrent dans cette oeuvre, qui allait
trouver une invincible résistance non-seulement dans l'intérêt des
prêtres dignes de ce nom, mais dans leur conscience. Cette imprudente
mesure devait avoir deux inconvénients: ranger contre le régime
nouveau tout ce qu'il y avait d'ecclésiastiques honnêtes, le livrer à
toute la partie gangrenée du clergé, à celle qui mettait ses intérêts
avant ses devoirs, à des hommes dont plusieurs devaient terminer un
peu plus tard, par une apostasie complète, une défection commencée par
une sorte de schisme.
Dans l'ardente discussion de la constitution du clergé, quelques mots
éloquents honorèrent la tribune de l'Assemblée. Le jeune Montlosier,
descendu des montagnes de l'Auvergne, avait pris la défense des
évêques proscrits par le nouveau principe de l'élection populaire
appliqué au choix des évêques. «Vous les chassez de leur palais,
s'écria-t-il, ils se retireront sous le chaume du pauvre qu'ils ont
nourri; vous leur ôtez leur croix d'or, ils en porteront une de bois:
c'est une croix de bois qui a sauvé le monde.»
L'abbé Maury, en soutenant avec courage la doctrine de l'Église et le
droit ecclésiastique, s'était attiré les ressentiments de
l'opposition. Assailli un jour, au sortir de l'Assemblée, par une
foule innombrable, il est accueilli par des menaces et les cris _À la
lanterne!_ Il se retourne vers le peuple avec un sang-froid
imperturbable: «Eh bien, dit-il, quand vous me lanterneriez, en
verriez-vous plus clair?»
On vit se renouveler en France ce qui était arrivé à Genève du temps
de Calvin. Les philosophes ouvrirent la porte des couvents, et les
religieuses furent autorisées à rentrer dans le monde. Toutes, à
quelques exceptions bien rares, déclarèrent qu'elles voulaient rester
dans leur cloître. On les en chassa violemment, au nom de la liberté,
et on voulut les obliger à vivre contre leur inclination et leur
conscience. Les unes se retirèrent au sein de leurs familles; celles
qui n'en avaient plus, celles qui avaient perdu leurs parents sur
l'échafaud et leurs biens par la confiscation, vécurent du travail de
leurs mains; quelques-unes moururent de misère ou de chagrin;
d'autres, plus heureuses, périrent par la guillotine.
Madame Élisabeth était consternée des attaques dont l'Église était
l'objet: elle comprenait l'intérêt puissant que mettait la révolution
à s'en prendre d'abord au catholicisme. Le catholicisme est la grande
école du respect et de la discipline. Sa doctrine immuable est un abri
pour les âmes fatiguées du doute et de la déception de toute chose.
L'unité majestueuse de cette doctrine, la certitude de ses dogmes,
appuyés sur une révélation surnaturelle, maintenus par un enseignement
infaillible et permanent, contrastent avec le vague des systèmes,
l'instabilité des idées que les philosophes proposent à l'intelligence
humaine sans pouvoir les lui imposer, et qui disparaissent
successivement dans le creuset d'une analyse incessante et téméraire.
Madame Élisabeth regardait non-seulement sans étonnement et sans
haine, mais encore avec une profonde commisération les actes insensés
de ces hommes qui, à l'autorité de la religion chrétienne, opposaient
leur seule opinion, et qui dans la liberté de penser prétendaient
trouver pour eux la liberté de tout faire. Les malheureux, se
disait-elle, ils veulent que la loi soit athée et qu'il n'y ait plus
de sacrilége, comme si le sacrilége le plus grand n'était pas la loi
même qui le méconnaît! Elle avait remarqué que si, au milieu des
désordres où les nations sont jetées, un grand agitateur se lève,
exagérant les idées du jour, portant toutes les passions à l'extrême,
on se groupe autour de lui. S'il ne commande point l'estime, il étonne
et subjugue, parce qu'il sort du niveau commun. Quand on charge
d'opprobre les grandeurs de la naissance et celles de la vertu, quand
le talent lui-même devient suspect, il ne reste plus que la
supériorité du crime. Alors les sociétés sont punies par leurs vices
mêmes; mais, avec son sens profond, Madame Élisabeth n'en demeurait
pas moins convaincue que cette fermentation morale, cette inquiétude
et cette anxiété qui soulèvent les nations, cette faiblesse
inexplicable des chefs de l'État qui les compromet, ces révoltes
érigées en devoir, ces constitutions sorties des rêves des utopistes
et des improvisations des tribuns, cette soif immodérée des
changements, sont les symptômes du malaise profond d'une société qui
cherche ses voies vers l'avenir sans réussir à les trouver.
L'Assemblée nationale, placée sous l'influence de cette situation
complexe, et à la fois pressée par des nécessités réelles et enfiévrée
de l'esprit de chimère, mêlait à ses discussions sérieuses des scènes
grotesques et ridicules: on en peut juger par le singulier spectacle
que la séance du 19 avril offrit à la badauderie des Parisiens. Le
président annonça gravement qu'une députation composée d'Anglais, de
Russes, de Polonais, d'Allemands, de Suédois, de Suisses, d'Italiens,
de Brabançons, d'Espagnols, de Chaldéens, d'Arabes, de Turcs,
d'Africains, d'Indiens, demandait à présenter ses hommages à
l'Assemblée. Cette députation, qui avait à sa tête Jean-Baptiste du
Val-de-Grâce Cloots, qui avait quitté sa qualité de baron allemand
pour prendre le prénom du Grec Anacharsis et s'arroger le titre
d'orateur du genre humain, fut aussitôt introduite à la barre. M. de
Menou, qui présidait l'Assemblée, répondit à la harangue démagogique
de l'ambassade de l'univers, «qu'on lui permettoit d'assister à la
fédération de la France armée, mais à une condition, c'est que,
lorsque vous retournerez dans votre patrie, vous raconterez à vos
concitoyens ce que vous avez vu.» Jamais parade plus étrange n'avait
été jouée sur les tréteaux de la politique. L'ambassade du genre
humain était un ramas de vagabonds et de domestiques étrangers payés à
douze livres par tête. Le secret de cette mystification fut révélé par
une faute d'orthographe. Un des comparses de la députation universelle
se présenta le lendemain chez M. le marquis de Biencourt, membre de
l'Assemblée nationale, réclamant le payement de ses douze livres.
«Qu'est-ce que c'est donc que vos douze livres? lui dit M. de
Biencourt; je ne vous connois pas: comment pourrois-je vous devoir
quelque chose?--Monsieur, c'est que c'est moi qui faisois le Chaldéen
hier à l'Assemblée; on nous a engagés pour douze livres, et on m'a
adressé à vous pour être payé.--Eh bien, monsieur le Chaldéen, on vous
a très-mal adressé. Je n'ai aucune connoissance de l'engagement dont
vous me parlez, et je ne me mêle en rien de cette affaire.» L'anecdote
s'ébruita. On prétendit qu'une L mal faite ou prise pour un B avait
causé l'erreur du pauvre Chaldéen, et le duc de Liancourt fut
légèrement soupçonné d'être le trésorier de l'ambassade; mais il s'en
est défendu avec persistance.
M. de Saint-Pardoux raconta le lendemain à Madame Élisabeth un autre
petit fait qui jetait d'assez vives lumières sur la manière dont on
avait recruté l'ambassade du genre humain. M. de Boulainvilliers,
présent à l'Assemblée lors de la présentation, reconnut dans la
députation le nègre d'un de ses amis. «Ah! te voilà, Azor, lui dit-il,
que diable viens-tu donc faire ici?--Monsieur, je fais l'Africain,»
répondit le nègre.
Au mois de juillet 1790, Madame Élisabeth écrivit la formule d'un voeu
au coeur immaculé de Marie pour obtenir la conservation de la religion
dans le royaume. À ce voeu s'associèrent avec empressement mesdames de
Raigecourt, de Bombelles, d'Albert de Luynes, de Lastic; madame de
Saisseval, sa belle-soeur, et un grand nombre d'autres. La première
disposition de ce voeu avait pour objet de consacrer chaque année une
somme d'argent proportionnée à l'état de fortune de chaque associée
pour être employée à la bonne oeuvre qui paraîtrait devoir être la
plus agréable à Dieu. La désignation de cette oeuvre ne devait être
faite qu'à la fin de décembre 1791. La seconde promesse du voeu était
d'élever gratuitement un garçon et une fille pauvres. Ce n'était pas
tout. Dans une petite prière récitée par les membres de l'association,
on s'engageait à ériger un autel au coeur immaculé de Marie, et à
offrir un salut mensuel en reconnaissance de la grâce obtenue[143].
Les sommes partielles réunies à la fin de 1791 s'élevèrent à soixante
mille francs. L'emploi en fut facilement trouvé: les prêtres demeurés
fidèles aux vieux statuts de l'Église étaient livrés à la persécution;
grâce aux secours qui leur furent distribués, un grand nombre d'entre
eux, dont la tête un peu plus tard eût été mise à prix, purent
s'éloigner et gagner une terre plus clémente que leur patrie.
[Note 143: À cette même intention, un coeur de Jésus joint au coeur de
Marie, fait de l'or le plus pur, fut offert à cette époque à la
cathédrale de Chartres, où on le voit encore aujourd'hui à la statue
de Notre-Dame.]
Dans l'été de 1790, madame la marquise des Montiers s'éloigna de
Paris; mais la sollicitude et l'affection de la princesse la
suivirent dans son voyage. Aussi se fit-elle un devoir de lui envoyer
le compte rendu de ses actions, de ses pensées, de ses sentiments.
Madame Élisabeth, on le sait, ne laissait jamais sans réponse les
lettres des personnes qu'elle aimait. Elle écrivit donc (le 29 août
1790) à madame des Montiers pour donner une pleine et entière
approbation au projet de son mari, qui voulait lui faire passer
l'hiver en pays étranger. L'époque des couches de cette jeune femme
approchait, et la princesse, qui connaissait la vivacité de son
imagination, appréhendait pour elle l'influence de son séjour dans un
pays où tout était précaire et où une journée tranquille pouvait avoir
un lendemain troublé. Mais, non moins attachée à l'honneur de ses
amies qu'à leur bien-être, elle profita de cette circonstance pour lui
donner les plus sages conseils sur la conduite qu'elle dut tenir
envers son mari, envers sa belle-mère, envers le monde, sur la force
qu'elle trouverait dans la religion pour remplir tous ses devoirs.
Elle prévoit tout, devine ce qu'elle ne sait pas, et semble guider par
la main cette jeune femme dans la vie nouvelle où elle va entrer.