MM. Miomandre et Bernard, tous deux anciens gardes du corps, blessés

le 6 octobre, le premier à la porte de la Reine, le second dans une

autre partie du château, après avoir été soignés ensemble et guéris à

l'infirmerie de Versailles, se trouvaient à Paris, où ils avaient été

reconnus et insultés. Leur séjour dans la capitale mettait leur vie en

péril, car la fidélité et le dévouement étaient devenus un titre de

proscription. «La Reine, raconte madame Campan, me dit d'écrire à M.

Miomandre de Sainte-Marie de se rendre chez moi à huit heures du soir,

et de lui communiquer le désir qu'elle avoit de le voir en sûreté, et

m'ordonna, quand il seroit décidé à partir, de lui ouvrir sa cassette,

et de lui dire en son nom que l'or ne payoit point un service tel que

celui qu'il avoit rendu; qu'elle espéroit bien être un jour assez

heureuse pour l'en récompenser comme elle le devoit; mais qu'une soeur

offroit de l'argent à un frère qui se trouvoit dans la situation où il

étoit dans ce moment, et qu'elle le prioit de prendre tout ce qui

étoit nécessaire pour acquitter ses dettes à Paris et payer les frais

de son voyage. Elle me dit aussi de lui mander d'amener avec lui son

ami Bernard, et de lui faire la même offre qu'à M. Miomandre. Les deux

gardes arrivèrent à l'heure prescrite et acceptèrent chacun cent ou

deux cents louis. Un moment après, la Reine ouvrit ma porte; elle

étoit accompagnée du Roi et de Madame Élisabeth; le Roi se tint

debout, le dos contre la cheminée; la Reine s'assit dans une bergère,

Madame Élisabeth assez près d'elle; je me plaçai derrière la Reine, et

les deux gardes restèrent en face du Roi. La Reine leur dit que le Roi

avoit voulu voir avant leur départ deux des braves qui lui avoient

donné les plus grandes preuves de courage et d'attachement. Miomandre

prit la parole et dit tout ce que ces mots touchants et honorables

pour les gardes devoient lui inspirer. Madame Élisabeth parla de la

sensibilité du Roi; la Reine reprit de nouveau la parole pour insister

sur la nécessité de leur prompt départ. Le Roi garda le silence: son

émotion pourtant étoit visible, et des larmes d'attendrissement

remplissoient ses yeux. La Reine se leva, le Roi sortit, Madame

Élisabeth le suivit; la Reine avoit ralenti sa marche, et, dans

l'embrasure d'une fenêtre, elle me dit: «Si le Roi eût dit à ces

braves gens le quart de ce qu'il pense de bien pour eux, ils auroient

été ravis; mais il ne peut vaincre sa timidité.»

Depuis plusieurs mois, des meurtres commis par la multitude avaient

effrayé Paris et la France; mais on n'avait point encore vu

d'assassinats juridiques: l'Assemblée nationale en créant les crimes

de lèse-nation, et en attribuant la connaissance de ces crimes au

Châtelet, donnait à craindre que cette loi nouvelle ne devînt

l'occasion de quelque arrêt scandaleux. Il y avait encore en France un

très-grand nombre d'honnêtes gens disposés à croire que cette

juridiction, si importante par l'immense étendue de son ressort et par

la grandeur de ses priviléges, ne se prêterait pas aux iniquités

qu'une assemblée politique osait lui demander. Ces honnêtes gens se

faisaient illusion: ce tribunal antique et naguère encore justement

respecté jugea dans le sens de l'Assemblée et de la rue. «Le nom de

_Tribunal révolutionnaire_, dit à ce sujet M. Ferrand, peut n'avoir

été imaginé que depuis, mais la première séance de ce tribunal a été

celle du jugement de Favras[137].» L'accusé demeura calme au milieu du

débordement de la rage populaire[138]. Il embarrassa ses juges par la

netteté, par la justesse de ses réponses; il détruisit successivement

toutes les charges accumulées contre lui, et prouva la fausseté des

arguments qu'on lui opposait. Ce fut en vain. «Votre vie, lui dit le

rapporteur (M. Quatremère) en lui notifiant son arrêt de mort, votre

vie est un sacrifice que vous devez à la tranquillité et à la liberté

publiques.» Un jugement ainsi motivé indique, dans la société où il a

été rendu, qu'il n'y a plus ni magistrature, ni justice, ni

gouvernement.

[Note 137: _Éloge historique de Madame Élisabeth._]

[Note 138: Le sens public était tellement perverti, que pendant qu'on

discutait cette malheureuse affaire de Favras, on arrêta un

particulier, bien vêtu, qui tenait des propos séditieux. Conduit

devant le commissaire Grandin, il parut étonné de se voir arrêté, et

se plaignit vivement, et de la meilleure foi du monde, de cette

méprise. «Apprenez, messieurs, disait-il, que je suis un très-bon

citoyen. C'est moi qui ai coupé la tête à Foulon et à Launey, qui leur

ai arraché le coeur et les entrailles. Voilà, continua-t-il en tirant

un couteau de sa poche, l'instrument dont je me suis servi pour cela.»

Sur l'observation qu'on lui fit que ce couteau était un peu petit pour

une telle besogne: «J'ai été boucher et cuisinier, répondit-il, et je

me connais en amputation.»]

Ce fut le 19 février 1790 que Favras fut exécuté en place de Grève, à

la lueur des flambeaux; on le suspendit à un gibet très-élevé et avec

le plus grand appareil, afin de complaire à la populace, qui, excitée

d'une manière indigne contre le condamné, semblait craindre que sa

proie ne lui échappât, et voulut demeurer témoin d'un supplice dont

elle avait douté jusqu'au dernier moment.

La mort, je veux dire le meurtre de M. de Favras, causait le plus vif

chagrin à la famille royale. L'Assemblée ayant séparé la nation et le

Roi et élevé au-dessus de l'une et de l'autre une froide et impassible

souveraineté, celle de la loi, Louis XVI pouvait d'autant moins faire

intervenir son ancien droit de grâce que le crime reproché au condamné

était un complot formé pour sauver le Roi lui-même.

Et d'ailleurs, le despotisme de l'opinion publique à cette époque

était tel, que Louis XVI aurait infailliblement suscité la guerre

civile si, persistant à user de sa prérogative, il avait gracié

l'infortuné Favras. Cette prérogative lui était, dans ce moment même,

vivement contestée comme un abus tenant à l'ancien régime qu'on

voulait détruire[139].

[Note 139: Un décret du 5 juin de l'année suivante déclare que le Roi

n'aura pas le droit de faire grâce aux condamnés.]

L'arrêt de mort accepté avec douceur par M. de Favras, et subi par lui

avec une fermeté héroïque, avait attiré sur sa mémoire les plus

honorables regrets, et sur sa veuve, réduite à la misère, les plus

légitimes sympathies. La conscience du Roi accorda à madame de Favras

une pension annuelle de quatre mille livres[140]. Mais cette mesure,

par le mystère dont on l'enveloppait, avait toujours paru à Madame

Élisabeth une offense plutôt qu'une réparation. Son coeur loyal

s'inquiétait bien plus de ce sang versé injustement que des périls

qu'aurait pu entraîner un acte de la clémence royale. Le 20 février,

c'est-à-dire le lendemain de l'exécution de cette courageuse victime,

elle prend la plume pour écrire à son amie; mais elle ne lui écrit

qu'un mot: «J'ai le coeur et la tête trop pleins de ce qui s'est

passé hier..... Je souhaite que son sang ne retombe pas sur ses

juges.» Et le soir, pendant la prière dite en commun dans son triste

appartement du pavillon de Flore, son coeur, trop plein, comme elle le

dit, épanche ses pieuses doléances, implorant la clémence divine pour

la victime moins encore que pour les bourreaux.

[Note 140: Ce fait, nié par quelques historiens ou amplifié par

d'autres (le _Mémorial ou Journal historique, impartial et anecdotique

de la révolution de France_, par C. Lecomte, porte le chiffre de cette

pension à douze mille livres), ne sera plus contesté. Nous avons

retrouvé les documents suivants qui en font foi:--«Vous savez,

Monsieur, que le Roi a accordé à madame de Favras un secours ou

pension de quatre mille livres par an. Elle a touché il y a peu de

temps l'année échue le 2 septembre. Il y aura un quartier échu le 2 du

mois prochain; mais madame de Favras part sous peu de jours pour aller

se fixer à Cologne, et elle désirerait toucher avant son départ les

mille livres du quartier.

Je vous serai obligé de lui en faire l'avance. Vous vous souvenez que

nous sommes convenus qu'il ne seroit plus pour cet objet expédié

dorénavant, et que vous vous ferez décharger par le Roi des payements

que vous ferez faire à madame de Favras. Vous pourrez porter les mille

livres que je vous prie de lui faire compter aujourd'hui dans votre

bordereau de dimanche prochain, et je vais en prévenir le Roi.

J'ai l'honneur de vous renouveler, Monsieur, les assurances de mon

service et attachement.

DE LA PORTE.

* * * * *

Mercredi 15 novembre [1791].

_À Monsieur de Septeuil._

J'ai reçu de Monsieur de Septeuil la somme de mille livres pour le

quartier qui échairas le deux du mois prochain de la pention que le

Roi veut bien me faire.

* * * * *

À Paris, ce 15 novembre 1791.

LISE DE FAVRAS, née princesse DANHALT.

Je charge, Monsieur, un de mes amis, le chevalier de Favryer, de

recevoir pour moi pendant mon absence; c'est un homme sûr et discret,

attaché au Roi, et qui pendant mon malheur m'a donné les marques du

plus vif intérêt et s'est chargé d'avoir l'honneur de vous voir et de

vous remettre ma quittance de mille livres pour un quartier de la

pension que le Roi veut bien me faire, et qui échaira le 2 mars

prochain. Permettez, Monsieur, que je vous renouvelle tous les

sentiments de la parfaite estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être

votre très-humble et très-obéissante servante.

_Signé_ LISE DE FAVRAS, née princesse DANHALT.

* * * * *

À ......, ce février 1792.

_À Monsieur de Septeuil, trésorier de la liste civile._

Cette lettre vous sera remise, Monsieur, par M. Desfavier, qui est

chargé de la quittance de madame de Favras. Je pense que vous ne ferez

pas de difficulté de lui faire payer les mille livres du quartier qui

lui est dû de la gratification annuelle ou pension que le Roi lui a

accordée.

J'ai l'honneur d'être, avec un sincère attachement, Monsieur, votre

très-humble et très-obéissant serviteur.

_Signé_ LAPORTE (avec paraphe).

* * * * *

Ce 12 mars.

Je reconnois d'avoir reçu de monsieur de Septeuil la somme de mille

livres pour un quartier de la pension que le Roi veut bien faire et

qui échaira le 2 mars. À ....., ce 26 février 1792.

_Signé_ LISE DE FAVRAS, née princesse DANHALT.

Au dos est écrit:

J'ai reçu de Monsieur de Septeuil pour madame de Favras le montant de

la quittance d'autre part.

Paris, ce 12 mars mil sept cent quatre-vingt-douze.

_Signé_ Le chevalier DE FAVRYER.

Bon pour quittance de la somme de mille livres pour le quartier de ma

pension échéante le 2 juin du présent mois. À ....., ce 1er juin 1792.

MARQUISE DE FAVRAS, née princesse DANHALT.

Reçu les mille livres montant de la quittance ci-dessus.

_Signé_ FAVRYER.]

«On a égorgé Favras, disait-elle, parce qu'il avoit voulu sauver son

Roi, et les journées des 5 et 6 octobre restent impunies. Ah! si le

Roi vouloit être roi, comme tout changeroit!»

Le dimanche qui suivit l'exécution, madame de Favras et son fils, tous

deux en habits de deuil, et conduits par M. de la Villeurnoy, maître

des requêtes[141], se présenta au dîner public du Roi et de la Reine.

On devine l'impression douloureuse que leur apparition dut produire

sur le coeur de Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth, et la

contrainte cruelle à laquelle cette démarche condamnait la Reine, en

présence de tout un public et sous le regard de Santerre[142], debout

derrière son fauteuil. Dès que le dîner fut fini, elle frappa, tout

émue, à la porte de l'appartement de madame Campan, situé près du

sien, et lui demanda si elle était seule. Rassurée sur ce point: «Je

viens, lui dit-elle en se jetant sur un fauteuil, pleurer tout à mon

aise avec vous sur l'ineptie des exagérés du parti du Roi. Il faut

périr quand on est attaqué par des gens qui réunissent tous les

talents à tous les crimes et défendu par des gens fort estimables,

mais qui n'ont aucune idée juste de notre position. Ils m'ont

compromise vis-à-vis des deux partis en me présentant la veuve et le

fils de Favras. Libre dans mes actions, je devois prendre l'enfant

d'un homme qui vient de se sacrifier pour nous et le placer à table

entre le Roi et moi; mais, environnée des bourreaux qui viennent de

faire périr son père, je n'ai pas même osé jeter les yeux sur lui. Les

royalistes me blâmeront de n'avoir pas paru occupée de ce pauvre

enfant; les révolutionnaires seront courroucés en songeant qu'on a cru

me plaire en me le présentant.»

[Note 141: Déporté à Sinnamary après le 18 fructidor, il y mourut.]

[Note 142: Santerre, à cette époque chef de bataillon de la garde

nationale parisienne, se trouvait ce jour-là commandant de la garde

des Tuileries, et, à ce titre, accompagnait le Roi et la Reine.]

Le mois de mars amena la révision des affaires ecclésiastiques,

destinées à subir de grands changements. Un décret du 17 déclara que

les biens du clergé seraient vendus au profit de la nation, qui se

chargerait du traitement de ses ministres. Ce décret enlevait au haut

clergé la fortune considérable dont il jouissait; mais du moment où le

clergé régulier, c'est-à-dire les ordres religieux avaient été

supprimés, il était évident que les membres du clergé séculier

seraient assimilés aux fonctionnaires publics et recevraient un

traitement relatif à leur état. Quoique l'Assemblée nationale

témoignât de son attachement à la religion catholique romaine et de

son désir de rester en parfaite union avec le chef suprême de

l'Église, il était à craindre que les modifications importantes qui

s'opéraient dans la constitution du clergé n'amenassent des divisions

déplorables entre ses membres.

C'était en effet une entreprise bien hardie à une assemblée politique

de changer, par sa propre initiative et sans consulter le Saint-Siége,

toute l'organisation ecclésiastique, et de toucher à des questions

étroitement liées au culte, telles que la nomination des curés et même

celle des évêques; enfin de réformer les canons disciplinaires sans

l'acquiescement du souverain Pontife. Deux esprits, l'esprit sceptique

et l'esprit janséniste, se rencontrèrent dans cette oeuvre, qui allait

trouver une invincible résistance non-seulement dans l'intérêt des

prêtres dignes de ce nom, mais dans leur conscience. Cette imprudente

mesure devait avoir deux inconvénients: ranger contre le régime

nouveau tout ce qu'il y avait d'ecclésiastiques honnêtes, le livrer à

toute la partie gangrenée du clergé, à celle qui mettait ses intérêts

avant ses devoirs, à des hommes dont plusieurs devaient terminer un

peu plus tard, par une apostasie complète, une défection commencée par

une sorte de schisme.

Dans l'ardente discussion de la constitution du clergé, quelques mots

éloquents honorèrent la tribune de l'Assemblée. Le jeune Montlosier,

descendu des montagnes de l'Auvergne, avait pris la défense des

évêques proscrits par le nouveau principe de l'élection populaire

appliqué au choix des évêques. «Vous les chassez de leur palais,

s'écria-t-il, ils se retireront sous le chaume du pauvre qu'ils ont

nourri; vous leur ôtez leur croix d'or, ils en porteront une de bois:

c'est une croix de bois qui a sauvé le monde.»

L'abbé Maury, en soutenant avec courage la doctrine de l'Église et le

droit ecclésiastique, s'était attiré les ressentiments de

l'opposition. Assailli un jour, au sortir de l'Assemblée, par une

foule innombrable, il est accueilli par des menaces et les cris _À la

lanterne!_ Il se retourne vers le peuple avec un sang-froid

imperturbable: «Eh bien, dit-il, quand vous me lanterneriez, en

verriez-vous plus clair?»

On vit se renouveler en France ce qui était arrivé à Genève du temps

de Calvin. Les philosophes ouvrirent la porte des couvents, et les

religieuses furent autorisées à rentrer dans le monde. Toutes, à

quelques exceptions bien rares, déclarèrent qu'elles voulaient rester

dans leur cloître. On les en chassa violemment, au nom de la liberté,

et on voulut les obliger à vivre contre leur inclination et leur

conscience. Les unes se retirèrent au sein de leurs familles; celles

qui n'en avaient plus, celles qui avaient perdu leurs parents sur

l'échafaud et leurs biens par la confiscation, vécurent du travail de

leurs mains; quelques-unes moururent de misère ou de chagrin;

d'autres, plus heureuses, périrent par la guillotine.

Madame Élisabeth était consternée des attaques dont l'Église était

l'objet: elle comprenait l'intérêt puissant que mettait la révolution

à s'en prendre d'abord au catholicisme. Le catholicisme est la grande

école du respect et de la discipline. Sa doctrine immuable est un abri

pour les âmes fatiguées du doute et de la déception de toute chose.

L'unité majestueuse de cette doctrine, la certitude de ses dogmes,

appuyés sur une révélation surnaturelle, maintenus par un enseignement

infaillible et permanent, contrastent avec le vague des systèmes,

l'instabilité des idées que les philosophes proposent à l'intelligence

humaine sans pouvoir les lui imposer, et qui disparaissent

successivement dans le creuset d'une analyse incessante et téméraire.

Madame Élisabeth regardait non-seulement sans étonnement et sans

haine, mais encore avec une profonde commisération les actes insensés

de ces hommes qui, à l'autorité de la religion chrétienne, opposaient

leur seule opinion, et qui dans la liberté de penser prétendaient

trouver pour eux la liberté de tout faire. Les malheureux, se

disait-elle, ils veulent que la loi soit athée et qu'il n'y ait plus

de sacrilége, comme si le sacrilége le plus grand n'était pas la loi

même qui le méconnaît! Elle avait remarqué que si, au milieu des

désordres où les nations sont jetées, un grand agitateur se lève,

exagérant les idées du jour, portant toutes les passions à l'extrême,

on se groupe autour de lui. S'il ne commande point l'estime, il étonne

et subjugue, parce qu'il sort du niveau commun. Quand on charge

d'opprobre les grandeurs de la naissance et celles de la vertu, quand

le talent lui-même devient suspect, il ne reste plus que la

supériorité du crime. Alors les sociétés sont punies par leurs vices

mêmes; mais, avec son sens profond, Madame Élisabeth n'en demeurait

pas moins convaincue que cette fermentation morale, cette inquiétude

et cette anxiété qui soulèvent les nations, cette faiblesse

inexplicable des chefs de l'État qui les compromet, ces révoltes

érigées en devoir, ces constitutions sorties des rêves des utopistes

et des improvisations des tribuns, cette soif immodérée des

changements, sont les symptômes du malaise profond d'une société qui

cherche ses voies vers l'avenir sans réussir à les trouver.

L'Assemblée nationale, placée sous l'influence de cette situation

complexe, et à la fois pressée par des nécessités réelles et enfiévrée

de l'esprit de chimère, mêlait à ses discussions sérieuses des scènes

grotesques et ridicules: on en peut juger par le singulier spectacle

que la séance du 19 avril offrit à la badauderie des Parisiens. Le

président annonça gravement qu'une députation composée d'Anglais, de

Russes, de Polonais, d'Allemands, de Suédois, de Suisses, d'Italiens,

de Brabançons, d'Espagnols, de Chaldéens, d'Arabes, de Turcs,

d'Africains, d'Indiens, demandait à présenter ses hommages à

l'Assemblée. Cette députation, qui avait à sa tête Jean-Baptiste du

Val-de-Grâce Cloots, qui avait quitté sa qualité de baron allemand

pour prendre le prénom du Grec Anacharsis et s'arroger le titre

d'orateur du genre humain, fut aussitôt introduite à la barre. M. de

Menou, qui présidait l'Assemblée, répondit à la harangue démagogique

de l'ambassade de l'univers, «qu'on lui permettoit d'assister à la

fédération de la France armée, mais à une condition, c'est que,

lorsque vous retournerez dans votre patrie, vous raconterez à vos

concitoyens ce que vous avez vu.» Jamais parade plus étrange n'avait

été jouée sur les tréteaux de la politique. L'ambassade du genre

humain était un ramas de vagabonds et de domestiques étrangers payés à

douze livres par tête. Le secret de cette mystification fut révélé par

une faute d'orthographe. Un des comparses de la députation universelle

se présenta le lendemain chez M. le marquis de Biencourt, membre de

l'Assemblée nationale, réclamant le payement de ses douze livres.

«Qu'est-ce que c'est donc que vos douze livres? lui dit M. de

Biencourt; je ne vous connois pas: comment pourrois-je vous devoir

quelque chose?--Monsieur, c'est que c'est moi qui faisois le Chaldéen

hier à l'Assemblée; on nous a engagés pour douze livres, et on m'a

adressé à vous pour être payé.--Eh bien, monsieur le Chaldéen, on vous

a très-mal adressé. Je n'ai aucune connoissance de l'engagement dont

vous me parlez, et je ne me mêle en rien de cette affaire.» L'anecdote

s'ébruita. On prétendit qu'une L mal faite ou prise pour un B avait

causé l'erreur du pauvre Chaldéen, et le duc de Liancourt fut

légèrement soupçonné d'être le trésorier de l'ambassade; mais il s'en

est défendu avec persistance.

M. de Saint-Pardoux raconta le lendemain à Madame Élisabeth un autre

petit fait qui jetait d'assez vives lumières sur la manière dont on

avait recruté l'ambassade du genre humain. M. de Boulainvilliers,

présent à l'Assemblée lors de la présentation, reconnut dans la

députation le nègre d'un de ses amis. «Ah! te voilà, Azor, lui dit-il,

que diable viens-tu donc faire ici?--Monsieur, je fais l'Africain,»

répondit le nègre.

Au mois de juillet 1790, Madame Élisabeth écrivit la formule d'un voeu

au coeur immaculé de Marie pour obtenir la conservation de la religion

dans le royaume. À ce voeu s'associèrent avec empressement mesdames de

Raigecourt, de Bombelles, d'Albert de Luynes, de Lastic; madame de

Saisseval, sa belle-soeur, et un grand nombre d'autres. La première

disposition de ce voeu avait pour objet de consacrer chaque année une

somme d'argent proportionnée à l'état de fortune de chaque associée

pour être employée à la bonne oeuvre qui paraîtrait devoir être la

plus agréable à Dieu. La désignation de cette oeuvre ne devait être

faite qu'à la fin de décembre 1791. La seconde promesse du voeu était

d'élever gratuitement un garçon et une fille pauvres. Ce n'était pas

tout. Dans une petite prière récitée par les membres de l'association,

on s'engageait à ériger un autel au coeur immaculé de Marie, et à

offrir un salut mensuel en reconnaissance de la grâce obtenue[143].

Les sommes partielles réunies à la fin de 1791 s'élevèrent à soixante

mille francs. L'emploi en fut facilement trouvé: les prêtres demeurés

fidèles aux vieux statuts de l'Église étaient livrés à la persécution;

grâce aux secours qui leur furent distribués, un grand nombre d'entre

eux, dont la tête un peu plus tard eût été mise à prix, purent

s'éloigner et gagner une terre plus clémente que leur patrie.

[Note 143: À cette même intention, un coeur de Jésus joint au coeur de

Marie, fait de l'or le plus pur, fut offert à cette époque à la

cathédrale de Chartres, où on le voit encore aujourd'hui à la statue

de Notre-Dame.]

Dans l'été de 1790, madame la marquise des Montiers s'éloigna de

Paris; mais la sollicitude et l'affection de la princesse la

suivirent dans son voyage. Aussi se fit-elle un devoir de lui envoyer

le compte rendu de ses actions, de ses pensées, de ses sentiments.

Madame Élisabeth, on le sait, ne laissait jamais sans réponse les

lettres des personnes qu'elle aimait. Elle écrivit donc (le 29 août

1790) à madame des Montiers pour donner une pleine et entière

approbation au projet de son mari, qui voulait lui faire passer

l'hiver en pays étranger. L'époque des couches de cette jeune femme

approchait, et la princesse, qui connaissait la vivacité de son

imagination, appréhendait pour elle l'influence de son séjour dans un

pays où tout était précaire et où une journée tranquille pouvait avoir

un lendemain troublé. Mais, non moins attachée à l'honneur de ses

amies qu'à leur bien-être, elle profita de cette circonstance pour lui

donner les plus sages conseils sur la conduite qu'elle dut tenir

envers son mari, envers sa belle-mère, envers le monde, sur la force

qu'elle trouverait dans la religion pour remplir tous ses devoirs.

Elle prévoit tout, devine ce qu'elle ne sait pas, et semble guider par

la main cette jeune femme dans la vie nouvelle où elle va entrer.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 27 / 47 段