Dans la journée du jeudi 1er octobre, elle avait été informée que les

gardes du corps du Roi devaient offrir, dans la salle de spectacle du

château, un banquet aux officiers du régiment de Flandre qui, en vertu

d'une délégation de la municipalité de Versailles, provoquée par le

commandant de la garde nationale, inquiet des bruits de désordre, venait

fortifier la garnison à Versailles. Elle n'avait vu d'abord dans ce

projet (consacré par les habitudes militaires) qu'un acte de fraternité

fait pour réchauffer en faveur du Roi le dévouement héréditaire de

l'armée, et elle ne pouvait que s'en réjouir. Dans la matinée du

lendemain, elle apprend quelques détails. Pendant le festin, une dame du

palais, lui dit-on, est accourue chez la Reine, lui vantant la gaieté de

la fête et lui demandant d'y envoyer le Dauphin, que ce spectacle

divertirait. La Reine hésite; le Roi, qui venait de chasser dans le parc

de Meudon, rentre en ce moment au château. Marie-Antoinette lui propose

de l'accompagner, et tous deux sont entraînés avec l'héritier du trône

dans la salle du banquet. Leur arrivée inattendue excite des transports

d'allégresse. Marie-Antoinette prend son fils dans ses bras et fait le

tour de la table au milieu d'un tonnerre de vivat et d'applaudissements.

Après ce vif et court triomphe, la famille royale se retire; mais cette

mère auguste et charmante, ce Roi déjà discuté chaque jour, ce petit

prince paré de toutes les grâces de l'enfance, laissent derrière eux un

intérêt et un enthousiasme qui se traduisent par des chants et des

libations; l'orchestre exécute quelques morceaux de musique qui, comme la

_Marche des Houlans_ (d'_Iphigénie_) et l'air de _Ô Richard, ô mon roi,

l'univers t'abandonne!_ échauffent jusqu'au délire l'imagination des

convives. Le pressentiment des périls dont la famille royale est menacée

surexcite les âmes, et dans ces cris mille fois répétés de _Vive le Roi!_

dans ce serment de mourir pour lui, ceux qui ne veulent plus qu'on meure

pour le Roi, parce que déjà dans leur coeur la royauté est condamnée à

mourir, pourront voir une menace ou un défi. Il importe de ne pas

l'oublier: c'était la municipalité de Versailles qui avait provoqué la

venue du régiment de Flandre, et le motif qui l'avait décidée était la

conviction que la ville où résidait le Roi et où siégeait l'Assemblée

nationale était menacée d'un coup de main par les perturbateurs de Paris.

Madame Élisabeth se rend chez la Reine pour la féliciter, et pourtant

elle n'est point certaine de l'heureux effet de la scène qu'on vient

de lui raconter; et comme quelques courtisans exaltaient devant Sa

Majesté les vivat reçus par elle dans cette fête, vivat si bruyants,

disaient-ils, qu'ils avaient dû être entendus de Paris: «Pourvu, dit à

son retour Madame Élisabeth à madame de Cimery, que la populace de

Paris n'y réponde point par des injures.» Cette crainte était une

prédiction. Les folliculaires avaient déjà transformé cette réunion de

militaires restés fidèles en une orgie où l'on avait insulté

l'Assemblée nationale et foulé aux pieds la cocarde tricolore. Ce

double outrage, qui était imputé à la Reine, prépara l'attentat des 5

et 6 octobre.

Je passe sous silence les actes de violence et de cruauté, si souvent

décrits, qui ensanglantèrent ces deux journées. Madame Élisabeth était

à sa maison de Montreuil lorsque le peuple de Paris vint envahir

Versailles. De la terrasse de son jardin, dès qu'elle aperçoit les

premières troupes s'avançant dans l'avenue de Paris, elle pense qu'une

répression vigoureuse et immédiate peut épargner bien des malheurs. Il

lui semble évident que quelques coups de canon, en repoussant

l'avant-garde de l'anarchie, iraient jeter la confusion dans les

bataillons qui suivent, et, en imposant à la partie hostile de

l'Assemblée d'utiles réflexions, relèveraient le moral de tous les

amis de l'ordre effrayés de la pusillanimité du gouvernement. Madame

Élisabeth accourt au palais; elle développe son idée avec cette

fermeté de raison et cette éloquence du coeur que Dieu lui avait

départie. Elle est convaincue, d'une part, qu'on peut par une leçon

sérieuse et motivée comprimer les démonstrations de la populace, et,

de l'autre, qu'on peut justifier le départ de la famille royale pour

une ville plus éloignée de Paris que Versailles, en alléguant la

tyrannie que les factions prétendent exercer sur le Roi, et l'attitude

équivoque de l'Assemblée nationale, maîtrisée elle-même par

l'anarchie.

Les paroles d'Élisabeth sont un instant écoutées, et c'est sans doute

à l'effet qu'elles produisent sur l'esprit du Roi qu'il faut attribuer

l'acquiescement momentané qu'il donna dans le conseil à l'avis de M.

de Saint-Priest, ministre de l'intérieur, avis complétement conforme à

celui de Madame Élisabeth; mais ces résolutions de fermeté ne tinrent

pas devant l'observation faite par M. Necker, que si l'on tirait

l'épée contre l'insurrection, on donnait le signal de la guerre

civile; et l'on s'arrêta au parti de traiter de puissance à puissance

avec l'émeute.

Vaincue dans sa tentative, Madame Élisabeth se retire chez la Reine et

ne la quitte qu'à deux heures du matin, sur l'affirmation que vient

apporter M. de la Fayette que tout est tranquille par la ville et

qu'il répond de la sûreté du château. Louis XVI, inquiet dès l'aurore

de ne point voir sa soeur, la fait chercher dans le palais, où le

danger a dû l'appeler. Elle se rend chez le Roi, apprend bientôt

combien étaient vaines les assurances données par le chef de la milice

nationale; elle demeure présente à la lutte et au péril; elle

encourage les gardes du corps par la fermeté de son attitude, et en

arrache quelques-uns, par sa présence d'esprit, à la rage des

factieux. Elle a des paroles qui apaisent les ardeurs de la haine et

qui modèrent les emportements du courage; mais l'affliction que lui

fait éprouver l'effusion du sang n'ôte rien à la clairvoyance de son

esprit et à la fermeté de son caractère.

Inspirée par des chefs qui ne perdaient pas de vue le but de leur

entreprise, la populace demandait à grands cris que Louis XVI vînt

fixer sa résidence à Paris, et M. de la Fayette envoyait avis sur avis

pour l'y déterminer. Madame Élisabeth émettait une opinion contraire:

«Ce n'est point à Paris, Sire, qu'il faut aller; des bataillons encore

dévoués, des gardes fidèles vont protéger votre retraite; mais, je

vous en supplie, mon frère, n'allez pas à Paris.»

Le Roi, tiraillé entre des avis contraires, hésita longtemps; le

moment de la résistance fut bientôt passé. La veille, on avait fait

partir huit cents gardes du corps pour Rambouillet. Le régiment de

Flandre, indigné de s'être vu enlever ses canons et d'avoir été

pendant la nuit enfermé dans les écuries, n'avait plus la même ardeur

ni la même résolution; une grande partie de cette troupe avait même

fait défection. Louis XVI déféra au voeu de la multitude, et malgré sa

répugnance à s'établir dans la ville des émeutes, il donna sa parole

de partir. «Cette promesse, raconte un des principaux témoins de ces

tristes scènes[134], cette promesse lui attira les acclamations

populaires, et bientôt les coups de canon et les feux roulants de la

mousqueterie y répondirent. Le Roi parut une seconde fois sur le

balcon pour confirmer sa promesse, et l'ivresse de cette multitude fut

à son comble. On s'empara des gardes du corps qu'on avait arrachés à

la mort, et on leur fit prendre des bonnets de grenadier. Ces braves

gens consentirent à se mêler à eux pour servir d'escorte à la

malheureuse famille royale, et j'en remarquai plusieurs suivant à pied

la voiture du Roi, plus touchés des malheurs de ce prince que de leur

triste situation.

[Note 134: Madame la marquise de Tourzel, gouvernante des Enfants de

France.]

»Les poissardes étoient toujours en grand nombre dans les cours du

château, chantant, dansant, et faisant éclater les transports de la

joie la plus bruyante et la plus indécente. La cour de marbre, sur

laquelle donnoient les fenêtres de l'appartement du Roi, étoit remplie

de ces femmes, qui, enivrées de leurs succès, demandèrent à voir la

Reine. Cette princesse parut sur le balcon, tenant par la main M. le

Dauphin et Madame. Toute cette multitude la regardant avec fureur

s'écria: «_Faites retirer les enfants!_» La Reine les fit rentrer et

se montra seule. Cet air de grandeur et de courage héroïque à la vue

d'un danger qui faisoit tressaillir tout le monde, imposa tellement à

cette multitude qu'elle abandonna à l'instant ses sinistres projets,

et que, pénétrée d'admiration, elle s'écria unanimement: _Vive la

Reine!_ On remarqua, comme chose singulière, que toutes ces poissardes

avoient le teint blanc, de belles dents, et portaient un linge plus

fin qu'elles n'ont coutume d'en porter, ce qui prouvoit évidemment

qu'il y avoit parmi elles beaucoup de personnes payées pour jouer un

rôle dans cette horrible journée.

»Le Roi (c'est toujours madame de Tourzel qui parle) monta en voiture

à une heure et demie..... Il étoit dans le fond de la voiture avec la

Reine et Madame, sa fille. J'étois sur le devant, tenant sur mes

genoux M. le Dauphin, et Madame étoit à côté de ce prince. Monsieur et

Madame Élisabeth étoient aux portières. M. de la Fayette, commandant

la garde nationale de Paris, et M. d'Estaing celle de Versailles.....,

étoient tous deux à cheval aux portières de la voiture.....

»Un grand nombre d'habitants de la ville de Versailles, travaillés par

les meneurs de la révolution, en avoient adopté les principes, et

quoiqu'ils eussent tout à perdre à l'établissement du Roi à Paris, ils

éprouvèrent la plus grande joie de son départ. La populace s'assembla

dans l'avenue; une partie suivit la voiture du Roi.....

»Mirabeau, qui s'étoit opposé à la motion d'envoyer des députés auprès

du Roi dans le moment du danger, fit décréter que cent députés

accompagneroient ce prince à Paris, et eut l'audace de sortir du

milieu d'eux pour le regarder fixement quand il passa devant

l'Assemblée nationale.

»Le cortége de ce malheureux prince étoit digne de cette effroyable

journée. On vit défiler d'abord le gros des troupes parisiennes, dont

chaque soldat portoit un pain au bout de sa baïonnette. Elles étoient

accompagnées d'une populace effrénée portant sur des piques les têtes

des malheureux gardes du corps qu'elle avoit massacrés, suivie de

charrettes remplies de sacs de farine et de poissardes décorées de

guirlandes de feuillage, tenant chacune un pain à la main. Toute cette

multitude ne cessait de répéter ce cri de _Vive la nation!_ prélude de

toutes les horreurs qui se sont commises pendant la révolution. Les

gardes nationales, parmi lesquelles s'étoient mêlés les fidèles gardes

du corps, entouroient la voiture du Roi, qui alloit au pas.

»Le Roi et la Reine parloient avec leur bonté ordinaire à ceux qui

entouroient leur voiture, et leur représentoient combien on les

égaroit sur leurs véritables sentiments. «Le Roi, leur disoit cette

princesse, n'a jamais voulu que le bonheur de son peuple. On vous a

dit bien du mal de nous; ce sont ceux qui veulent vous nuire.....»

»On jeta à Sèvres, dans la voiture du Roi, un petit paquet qui tomba

sur mes genoux. «Mettez-le dans votre poche, me dit le Roi, nous

l'ouvrirons en arrivant.» Il tomba dans la voiture: je n'ai jamais su

ce qu'il contenoit.....

»Le régiment de Flandre formoit une haie sur le chemin d'Auteuil à

Paris. Il partageoit alors les sentiments de la populace, et tous les

soldats crioient avec elle: _Vive la nation! À bas les calotins!_

refrain continuel de cette multitude qui remplissoit les chemins; tous

ces gens-là, à moitié ivres, tiroient continuellement des coups de

fusil, et ce fut un grand bonheur qu'il n'en soit résulté aucun

accident.

»M. le duc d'Orléans étoit sur le chemin de Passy, et ses enfants avec

madame de Genlis sur le balcon de la maison qu'il y avoit louée. Elle

les y avoit placés pour jouir à son aise du spectacle de l'abaissement

de la famille royale, qui ne put s'empêcher d'en faire la remarque. La

Reine en parla tristement à madame la duchesse d'Orléans, qui soupira

sans pouvoir rien répondre. Cette excellente princesse étoit bien loin

de partager les sentiments du duc son époux. Elle s'aveugloit encore

sur son compte, et fut complétement malheureuse quand, l'illusion

cessant, elle ne put s'empêcher d'apercevoir la part active qu'il

prenoit à la révolution.

»En arrivant à la grille de Chaillot, on aperçut M. Bailly, maire de

Paris, qui venoit présenter au Roi les clefs de cette ville et

haranguer Sa Majesté et sa famille.....

»Le Roi comptait arriver le soir aux Tuileries, lorsque M. Bailly le

supplia de vouloir bien descendre à l'hôtel de ville, où toute la

commune étoit rassemblée, et de l'honorer de sa présence. Le Roi s'y

refusa, disant que sa famille et lui avoient trop grand besoin de

repos pour prolonger les fatigues d'une telle journée; il insista, et

M. de la Fayette l'en pressa tellement à plusieurs reprises, que le

Roi, malgré sa répugnance, fut obligé de s'y laisser conduire.

»Pendant le chemin, M. de la Fayette s'approcha plusieurs fois de la

portière de la voiture, assurant Sa Majesté qu'elle seroit contente de

la manière dont elle seroit reçue dans sa capitale. Les rues étoient

illuminées, et les cris continuels de _Vive le Roi!_ accompagnèrent le

prince depuis son entrée dans la rue Saint-Honoré jusqu'à l'hôtel de

ville. Ces cris étoient plus bruyants que touchants, et avoient

quelque chose de violent et de pénible à entendre.

»Arrivé à la place de Grève, la foule étoit si considérable, que le

Roi, pour éviter quelque malheur, descendit de la voiture, ainsi que

la famille royale, et on eut beaucoup de peine à écarter la foule pour

lui faire un passage jusqu'à l'hôtel de ville. M. Bailly fit au Roi un

nouveau discours, auquel il répondit..... J'étois si occupée de M. le

Dauphin, excédé de fatigue et endormi entre mes bras, que je

n'entendis ni l'un ni l'autre. M. le duc de Liancourt, qui

accompagnoit le Roi, le pria de renouveler sa promesse de se déclarer

inséparable de l'Assemblée nationale; ce malheureux prince, qui étoit

dans la triste position de ne pouvoir rien refuser, acquiesça à cette

demande, et les cris répétés de _Vive le Roi!_ terminèrent enfin cette

séance.»

Ce simple récit, tout exact et touchant qu'il soit, ne suffit pas

cependant pour faire apprécier toute l'horreur de ces événements. «Ô

nuit d'octobre, s'écriait Rivarol, nuit affreuse, à laquelle il est

plus aisé de donner des larmes qu'un véritable nom! où M. de la

Fayette ignore ce qu'il sait, traite de ouï-dire ce qu'il entend et de

vision ce qu'il voit; où il trompe le Roi, une partie de l'Assemblée

et tout le château, laisse les postes dégarnis, et, pour se donner un

air d'innocence, va consacrer au sommeil cette nuit qui fut la

dernière pour la monarchie.»

Atterré des excès dont il est témoin, M. de Lally-Tolendal voulut dès

ce jour-là, comme Mounier et Bergasse, renoncer à siéger dans

l'Assemblée nationale. «Ni cette ville coupable, écrit-il sous

l'impression du 6 octobre, ni cette Assemblée encore plus coupable, ne

méritent que je les justifie..... Mes fonctions me sont devenues

impossibles; il est au-dessus de mes forces de supporter plus

longtemps l'horreur qu'elles me causent. Ce sang, ces têtes, cette

Reine presque égorgée, ce Roi emmené esclave en triomphe à Paris, au

milieu des assassins, et précédé des têtes de ses malheureux gardes du

corps; ces perfides janissaires, ces femmes cannibales, ces cris de

_Tous les évêques à la lanterne!_ dans le moment où le Roi est entré

dans la capitale avec deux archevêques de son conseil dans sa voiture

de suite; un coup de fusil que j'ai vu tirer dans une des voitures de

la Reine; M. Bailly appelant cela _un beau jour_; l'Assemblée ayant

déclaré froidement le matin qu'il n'étoit pas de sa dignité d'aller

tout entière environner le Roi; M. le comte de Mirabeau disant

impunément dans cette Assemblée nationale que le vaisseau de l'État,

loin d'être arrêté dans sa marche, s'élançoit avec plus de rapidité

que jamais vers la régénération; M. Barnave riant avec lui quand des

flots de sang couloient autour de nous; le vertueux Mounier échappant

par miracle à dix-neuf assassins qui vouloient faire de sa tête un

trophée de plus: voilà ce qui m'a fait jurer de ne plus mettre les

pieds dans cette caverne d'anthropophages, où je n'avois plus la force

d'élever ma voix, où, depuis six semaines, je l'avois élevée en

vain[135].» Ces fortes paroles, malgré l'emphase ordinaire de celui

qui les a écrites, n'exagèrent point la vérité; elles ne font que

l'exprimer. Le Roi aurait pu résister à Versailles: la révolution

était allée l'y chercher pour l'amener dans la capitale, ce champ de

bataille où elle savait qu'elle était irrésistible.

[Note 135: _Journal de l'anarchie, de la terreur et du despotisme_,

IIe partie, p. 812. Paris, Delaunay, 1821.]

En venant à Paris avec sa famille, Madame Élisabeth avait le

pressentiment qu'elle ne retournerait pas à Versailles. Comme le

carrosse royal touchait la grille de l'avenue de Paris, elle s'était

penchée pour voir la tête des arbres de son petit domaine. Témoin de

ce mouvement, Louis XVI lui avait dit: «Ma soeur, vous saluez

Montreuil?--Sire, avait-elle répondu doucement, je lui dis adieu.»

Pendant ce pénible trajet, qui avait duré sept heures, et dont nous

sommes heureux d'avoir pu donner à nos lecteurs une narration exacte

et inédite, la contenance assurée de Madame Élisabeth, au milieu de

cette escorte avinée et hurlante, ne s'était pas démentie un instant.

Occupée plus particulièrement de son neveu et de sa nièce, elle avait

caché sous un air calme et presque indifférent la profonde émotion que

lui causaient l'humiliation du trône et le trouble de ces deux

enfants, plus surpris encore qu'effrayés du spectacle qui se déroulait

sous leurs yeux.

Il était environ dix heures et demie du soir quand Louis XVI et sa

famille arrivèrent aux Tuileries: ce palais, inhabité presque sans

interruption depuis 1655, leur parut plus sombre par le contraste que

faisait sa façade noire avec les illuminations des rues qu'ils

venaient de traverser. Ils y retrouvèrent leurs fidèles serviteurs,

qu'une si longue attente avait jetés dans une vive anxiété, et qui

n'avaient pu se procurer ce qui était nécessaire pour disposer

convenablement les appartements. Madame de Tourzel (c'est elle qui

nous a raconté ces détails) fut installée avec le Dauphin dans un

appartement ouvert de tous côtés et dont les portes pouvaient à peine

se fermer. Elle s'y barricada avec le peu de meubles qu'elle y trouva,

s'assit auprès du lit du royal enfant, et passa la nuit dans les plus

sombres réflexions.

Madame Élisabeth, on le comprend, n'était pas mieux logée que

l'héritier du trône: l'aspect de son appartement, situé au

rez-de-chaussée et donnant sur la cour, empruntait à cette double

circonstance un caractère de tristesse aggravé par son aspect

intérieur: ses voussures sculptées avec art, mais endommagées par les

doigts humides du temps; ses tapisseries riches, mais flétries et

délabrées; la vétusté de l'ameublement, qui datait de Louis XIV et qui

n'en révélait l'époque que par les lignes et nullement par les

couleurs; cet ensemble de choses brillantes et moisies imposait tout à

la fois le souvenir de la grandeur de la royauté et le sentiment

profond de sa décadence.

La situation de cet appartement rapprochait ceux qui l'habitaient du

regard des curieux: aussi ce fut sous ses fenêtres que, dans la

matinée du 7 octobre, les cris de la foule vinrent solliciter par des

vivat la présence des augustes hôtes conquis la veille. Les cris de

_la Reine! la Reine!_ dominèrent un moment tous les autres.

Marie-Antoinette parut bientôt à la fenêtre; mais comme son chapeau

lui couvrait une partie du visage, on la pria de le lever, parce qu'on

ne la voyait pas, ce qu'elle fit. Toutes les personnes de la famille

royale, portant la cocarde nationale, espèce de sceau dont la

révolution marquait ses captifs, s'y montrèrent au peuple à plusieurs

reprises.

Les cours supérieures, qui étaient dans l'usage de complimenter le

Roi dans les différentes occasions, se trouvaient presque toutes en

vacance à cette époque; elles ne purent donc remplir ce devoir qu'à

des jours différents. Le Parlement fut admis à l'audience royale le

vendredi 9 octobre. Le Roi, suivant l'immuable étiquette, le reçut

assis dans son fauteuil, placé dans la chambre du lit. Cependant une

infraction fut faite aux usages établis: les gardes nationales prirent

les armes dans leur salle. Le Parlement n'avait pas droit à cet

honneur; mais l'officier supérieur de service sachant que la commune

de Paris, qui devait ensuite avoir audience, exigerait certainement

qu'on le lui rendît, en parla aux officiers des cérémonies, qui, sans

rien décider, répondirent qu'ils ne pensaient pas qu'il y eût

d'inconvénient à faire pour le Parlement ce qu'on devait faire pour la

ville. La garde nationale rendit donc les honneurs militaires quand le

Parlement passa devant elle. Les Cent-Suisses suivirent l'ancienne

coutume et ne prirent pas les armes.

Le Roi et la Reine reçurent ensuite les représentants de la commune de

Paris, et dans les jours qui suivirent, ils donnèrent successivement

audience aux représentants des districts, à la cour des aides, à

l'université, au grand conseil, à la chambre des comptes, à la cour

des monnaies, au conseil d'État, à la juridiction consulaire et aux

six corps des marchands, et enfin, pour couronner ces cérémonies, à

l'Assemblée nationale elle-même.

On le voit, la royauté, qui venait de perdre son pouvoir, cherchait à

conserver encore quelques lambeaux de son prestige et à sauver dans

son naufrage les épaves de son ancienne étiquette pour en voiler la

défaillance de son autorité. Les serviteurs mêmes de la couronne

demeuraient dans le passé, parlaient de l'_OEil-de-boeuf_ comme sous

Louis XIV, et ne paraissaient pas comprendre que la révolution avait

fait marcher l'aiguille sur l'horloge du temps. Le Roi ne régnait

plus: l'étiquette, dans ses idées, régnait encore[136].

[Note 136: Voir, à la fin du volume, le nº XXII.]

La multitude, pendant plusieurs jours, ne cessa d'encombrer la _cour

des Princes_, et son indiscrétion fut poussée à un tel point, que

plusieurs femmes de la halle se permirent de sauter dans l'appartement

de Madame Élisabeth. La princesse prit ce logement en grande aversion,

et supplia le Roi de lui en donner un autre. Un nouvel arrangement eut

lieu pour les appartements: la Reine occupa le rez-de-chaussée ayant

vue sur la terrasse des Tuileries, et donna à sa fille les petits

entre-sols au-dessus de la chambre du Roi; Louis XVI céda une partie

de son appartement au Dauphin, et donna à Madame Élisabeth celui que

le jeune prince avait occupé à son arrivée, au premier étage du

pavillon de Flore. Les serrures en avaient été refaites, et, bien

qu'il ne fût ni élégant ni commode, Élisabeth s'y sentit à l'aise, à

l'abri des regards importuns et de l'invasion des poissardes.

Toutefois, il faut le dire, les dames de la halle, malgré leur

familiarité indiscrète, leur grossièreté proverbiale et la fâcheuse

influence que les passions politiques du temps avaient exercée sur

elles, conservaient pour Madame Élisabeth un culte particulier qui

survivait à leurs anciens sentiments pour la famille royale: elles

l'appelaient _la sainte Geneviève des Tuileries_.

La cour essaya de reprendre un peu de vie. La princesse de Lamballe

songea à réunir quelques personnes chez elle; mais la Reine ne parut

pas longtemps à ces assemblées, d'où la confiance et la franchise

étaient bannies.

Le lendemain de l'audience, l'Assemblée nationale continua ses travaux

et vota, le jour même, la loi martiale contre les attroupements.

J'ai oublié de dire que lors de sa première séance dans une des

salles de l'archevêché, un amphithéâtre construit provisoirement pour

les spectateurs s'était écroulé; que plusieurs personnes avaient été

blessées, et qu'une voix s'était écriée: _Le début est fatal._

L'Assemblée, le 9 novembre, alla tenir ses séances dans la salle du

Manége, et continua, sous le bruit incessant des passions grondant à

ses portes, à préparer une constitution.

Lorsque la famille royale eut été convenablement établie aux

Tuileries, la Reine reprit ses habitudes ordinaires: elle employa ses

matinées à veiller à l'éducation de sa fille, et elle entreprit, de

concert avec Madame Élisabeth, un grand ouvrage de tapisserie. Leur

esprit était trop préoccupé des événements qui se succédaient, des

périls du présent et des menaces de l'avenir, pour qu'elles pussent se

livrer à la lecture: le travail de l'aiguille devenait leur seule

distraction. Mademoiselle Dubuquois, qui tenait un magasin de

tapisseries, a longtemps conservé et montré chez elle un tapis de pied

fait par ces deux princesses pour la grande pièce de l'appartement de

la Reine, au rez-de-chaussée des Tuileries. On rapporte que

l'impératrice Joséphine ayant vu et admiré ce tapis, avait donné

l'ordre de le conserver, dans l'espoir de le faire un jour parvenir à

Madame, fille et nièce de ces deux royales ouvrières.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 26 / 47 段