en paix de son élévation à la royauté de l'étable de Montreuil. Le
sentiment d'exaltation avec lequel il s'exprimait sur Madame Élisabeth
le ramenait, on le voit, malgré lui-même, vers son cher pays. C'est
que toutes ses pensées étaient tournées vers ces coteaux de Bulle et
ces rives de la Sarine où il avait laissé la plus tendre partie de son
coeur. L'image de Marie, sa cousine, et que depuis plusieurs années il
lui avait été permis de regarder comme sa fiancée, remplissait son âme
d'un indicible regret. Toutefois le travail journalier n'en souffrait
pas, au contraire; car le soin de bien faire, le désir de complaire à
sa bienfaitrice étaient sa seule consolation. Sa mélancolie fut
remarquée. Madame Élisabeth fit prier madame de Diesbach de s'informer
si le jeune vacher qu'elle lui avait procuré était content de sa
position, et s'il ne regrettait pas la Suisse. Elle apprit bientôt la
cause réelle de la tristesse de ce bon serviteur: Jacques regrettait
Marie et Marie regrettait Jacques. Marie craignait que l'absence et
les nouvelles grandeurs de Jacques ne lui fissent perdre le souvenir
de ses promesses, tandis que Jacques, de son côté, s'épouvantait de la
double impossibilité de la revoir et de l'oublier. Le récit de cette
idylle émut Madame Élisabeth: «J'ai donc fait deux malheureux sans le
savoir? dit-elle. Je veux réparer ma faute. Il faut que Marie vienne
ici; elle épousera Jacques, et elle sera la laitière de Montreuil.»
La jeune Suissesse arriva bientôt à Paris, et, conduite immédiatement
à Versailles, elle fut présentée à celle qu'elle regardait déjà comme
sa bienfaitrice. Les bans des deux fiancés ne tardèrent pas à être
publiés en l'église de Saint-Symphorien de Montreuil et en celle de
Notre-Dame de Versailles, en même temps qu'ils l'étaient en l'église
de Saint-Pierre aux Liens, paroisse de Bulle, diocèse de Bâle. Jacques
avait retrouvé toute sa gaieté: il lui semblait que Marie avait avec
elle apporté à Montreuil la Suisse tout entière; le Ranz des vaches,
cette musique écoutée avidement par le voyageur, plus douce encore à
l'oreille de l'exilé, retentissait dans son coeur avec le murmure de
la Sarine, avec la brise du Molézon.
Le mardi 26 mai 1789, quelques jours après l'ouverture des états
généraux, la bénédiction nuptiale fut donnée à Jacques Bosson et à
Marie Magnin dans l'église de Montreuil par le curé de la paroisse.
Dans cet acte, si important pour nos héros, et dans lequel Jacques est
qualifié de _régisseur chez Madame Élisabeth de France_, figurent
comme témoins, du côté de l'époux, Charles Ducroizé, maître d'hôtel de
M. le marquis de Raigecourt, et Pierre Hubert, Suisse de Madame
Élisabeth de France; du côté de l'épouse, Joseph Bosson, Cent-Suisse
de la garde du Roi, rue Montbauron, et Antoine-Joseph Senevey, ancien
garde de la porte de Monsieur, à Paris[131]. Dès le lendemain, Jacques
et Marie avaient pris possession d'un logement que leur maîtresse leur
avait fait préparer dans le bâtiment attenant à la laiterie, et tous
les rêves de bonheur de ces deux enfants de la Suisse étaient enfin
réalisés.
[Note 131: Le lecteur trouvera à la fin du volume, Pièces
justificatives, nº XX, l'extrait de cet acte, ainsi que le contrat de
mariage de Jacques et de Marie.]
Cette fraîche et poétique idylle occupa pendant quelques jours la cour
et la ville. Chacun s'intéressait à cette jeune fille qui avait
retrouvé son fiancé qu'elle avait cru à toujours perdu pour elle; on
n'ignorait pas qu'elle se plaisait, comme le Tityre de Virgile, à
faire remonter sa gratitude à une divinité tutélaire; et le nom de
cette divinité qui cherchait l'ombre et fuyait le bruit était l'objet
de la louange publique. Une femme distinguée de ce temps, madame la
marquise de Travanet, née de Bombelles, qui avait été pendant quelque
temps dame de Madame Élisabeth, composa à cette occasion trois
couplets pleins d'une douce mélancolie qui furent bientôt dans toutes
les bouches. Voici les paroles, aujourd'hui oubliées, de cette romance
populaire, et dont nos grand'mères ont si souvent fredonné l'air près
du berceau de leurs petits-enfants:
Pauvre Jacques, quand j'étois près de toi,
Je ne sentois pas ma misère;
Mais à présent que tu vis loin de moi,
Je manque de tout sur la terre.
Quand tu venois partager mes travaux,
Je trouvois ma tâche légère;
T'en souvient-il? Tous les jours étoient beaux:
Qui me rendra ce temps prospère?
Quand le soleil brille sur nos guérets,
Je ne puis souffrir la lumière:
Et quand je suis à l'ombre des forêts,
J'accuse la nature entière[132].
[Note 132: Nous donnons à la fin du volume la musique de cette
romance, nº XXI.]
Les heureux que faisait Madame Élisabeth ne pouvaient la distraire du
chagrin de coeur qui menaçait sa famille et en particulier le Roi et
la Reine. Leur fils aîné était dangereusement malade au château de
Meudon. Ni l'air salubre de cette résidence, où le Dauphin était
établi depuis le 16 avril, ni les soins éclairés dont il était
l'objet, n'avaient pu conjurer la maladie. Le jeune prince mourut dans
la nuit du 4 au 5 juin. Le duc d'Harcourt, son gouverneur, vint à
Versailles et entra chez le Roi à son réveil pour lui annoncer ce
triste événement. Louis XVI, bien que préparé à cette fatale nouvelle,
en fut inconsolable. Ce malheureux père, dans le journal sommaire de
sa vie, a marqué cette date néfaste: «_Jeudi 4, mort de mon fils, à
une heure du matin. La messe en particulier à huit heures trois
quarts. Je n'ai vu que ma maison et les princes à l'ordre._»
Le 5, le corps du Dauphin fut exposé au château de Meudon, à visage
découvert, sur un lit de parade, assisté des Feuillants, des prêtres
de la paroisse de Meudon et des Capucins du même lieu.
Dans la journée du 6, il fut placé dans un cercueil sur un lit de
parade, couvert du poêle de la couronne.
Les journées du 6 et du 7 furent employées à préparer la chambre
ardente, destinée à rendre à Mgr le Dauphin les honneurs funèbres.
Le 8, les princes se rendirent au château de Meudon pour jeter de
l'eau bénite sur le cercueil. Monsieur y alla à dix heures, M. le
comte d'Artois à onze, le duc d'Angoulême et le duc de Berry ensemble
vers midi. Ces princes furent conduits successivement à la chapelle
ardente par le marquis de Brézé, grand maître, le comte de
Nantouillet, maître, et le sieur de Watrouville, aide des cérémonies
de France, précédés du roi d'armes et des hérauts, depuis la salle des
Cent-Suisses. Les princes du sang, réunis ensuite, furent reçus et
conduits à la chapelle ardente par les officiers des cérémonies,
précédés du roi d'armes et des hérauts depuis l'antichambre.
Les députations des trois ordres se présentèrent le même jour; celle
du clergé était composée de douze archevêques ou évêques, et d'un
nombre égal d'ecclésiastiques du second ordre; celle de la noblesse,
de douze gentilshommes, et celle du tiers état de vingt-huit députés
de cet ordre. Ces députations furent conduites séparément à la
chapelle ardente par le grand maître, le maître et l'aide des
cérémonies, précédés du roi d'armes de France et des hérauts.
En sortant du château de Meudon, les députés du tiers, Bailly à leur
tête, se présentèrent aux portes de l'appartement du Roi. Louis XVI
leur fit exprimer sa gratitude pour le témoignage d'intérêt qu'ils
venaient lui offrir, et ses regrets de ne pouvoir les recevoir dans
ces premiers moments de douleur. Comme ils insistaient pour obtenir
audience: «Il n'y a donc pas de pères dans l'assemblée du tiers?»
s'écria le Roi avec un serrement de coeur indicible.
Le parlement, la chambre des comptes, la cour des aides, le grand
conseil, la cour des monnaies, le Châtelet, le corps de ville de
Paris, allèrent aussi rendre les derniers devoirs au Dauphin dans les
journées du 9 et du 10.
Dans celle du 12, le coeur de ce prince fut transporté sans cérémonie
à l'abbaye royale du Val-de-Grâce; le cardinal de Montmorency, grand
aumônier de France, le présenta à l'abbesse. Le duc de Chartres,
accompagné du duc de Fitz-James, assista avec le duc d'Harcourt,
gouverneur des Enfants de France, à cette cérémonie, à laquelle se
trouvaient le marquis de Brézé, le comte de Nantouillet et le sieur de
Watrouville.
Le 13, le cardinal de Montmorency fit la levée du corps de M. le
Dauphin, qui fut transporté sans cérémonie à l'abbaye royale de
Saint-Denis, accompagné du duc d'Harcourt et de toute la maison du
prince. Il fut inhumé le même jour, en présence du prince de Condé et
du duc de Laval, dans le caveau des princes de la maison royale.
L'orage qui grondait depuis quelques années sur la France éclata à
Paris dans la soirée du dimanche 12 juillet 1789. L'émeute envahit la
place de Grève; un conflit d'autorités municipales se forme à l'hôtel
de ville. Flesselles, le prévôt des marchands, ne croit qu'à une
révolte passagère, et c'est une révolution qui commence; il ne
s'attend qu'à une disgrâce de la part du pouvoir, et c'est sa tête
qu'on doit lui prendre de la part du peuple. Le mardi 14, le meurtre
de ce premier magistrat de la cité est le signal d'une insurrection
générale. La Bastille est assiégée et prise. Les haines aveugles de la
populace vont chercher, au château de Viry, Foulon, à qui la retraite
de Necker a remis le portefeuille de contrôleur général. On répand
dans les rues des propos attribués à ce financier par des ennemis qui
ont conspiré sa perte. On prétend qu'à Louis XVI, effrayé de la
situation du trésor public, il aurait dit que la banqueroute était le
véritable moyen de rétablir le crédit national; et qu'à des
philanthropes qui lui parlaient de la misère du peuple et des
violences auxquelles il se portait, il avait fait cette réponse: «Eh
bien, si la canaille n'a pas de pain, elle mangera du foin.»--Ces
propos ont, pour les chefs de l'agitation, le double mérite d'irriter
contre Foulon la classe nombreuse et craintive des créanciers de
l'État, aussi bien que la grande masse du peuple, éprouvé par une
longue et affreuse disette. N'ignorant pas les dispositions
malveillantes du public, Foulon s'est caché dans son château, où il se
fait passer pour mort. Ses gens ont pris le deuil; mais l'esprit
révolutionnaire de Paris a trouvé un écho dans les campagnes. Des
paysans découvrent Foulon, dont le déguisement et le rôle de
mort-vivant leur semblent dénoncer la culpabilité; ils se saisissent
de sa personne, lui attachent à la boutonnière de son habit une
poignée d'orties en forme de bouquet, et derrière le dos une botte de
foin avec cet écriteau en grosses lettres: «Si la canaille n'a pas de
pain, elle mangera du foin.»
C'est dans cet état qu'il est livré aux émissaires parisiens, et qu'à
travers les huées et les avanies il est conduit à l'hôtel de ville.
Là, d'acerbes accusations s'élèvent contre lui. La Fayette, espérant
prévenir un assassinat, ordonne qu'on le conduise en prison et qu'on
lui fasse son procès, ainsi qu'à ses complices. Les paroles du général
sont d'abord appuyées par des applaudissements, et l'accusé se croyant
sauvé applaudit lui-même. Cette imprudence lui devient fatale. Des
murmures s'élèvent aussitôt, auxquels répondent les cris impatients de
la populace qui remplit la place de Grève. Dès qu'il paraît sur
l'escalier de l'hôtel de ville, cette exclamation s'élève de toutes
parts: «Qu'on nous le livre! qu'on nous le livre! et que justice soit
faite!» Les gardes peu nombreux qui l'escortent ne peuvent résister
aux mille bras qui les pressent: la populace saisit sa proie, elle
l'étreint, elle l'entraîne, s'arrête sous une lanterne, dont la corde,
aussitôt descendue, enlace le cou du patient et l'enlève dans l'air au
milieu des cris de triomphe d'une multitude en délire.
Dès la veille, on avait arrêté à Compiègne M. Berthier, intendant de
Paris et gendre de Foulon. On l'amenait à Paris, et il était arrivé à
la rue Saint-Denis: déjà reconnu dans sa voiture, dont les stores
étaient baissés, il était en butte aux outrages de la populace,
lorsqu'un cortége considérable semble venir à sa rencontre: ce sont
les auteurs et les témoins du meurtre du contrôleur général, qui,
ayant décroché son cadavre et lui ayant coupé le cou, viennent
présenter à Berthier la tête de son beau-père, dégouttante de sang et
la bouche remplie de foin. Cette abominable escorte l'accompagne
jusqu'à la place de Grève, où sa course doit s'arrêter. Là, arraché
des mains de ses gardes, il tombe percé de coups de baïonnette; son
corps est aussitôt mis en pièces, et sa tête et son coeur, placés au
bout des piques, vont montrer aux carrefours de la ville les jeux
horribles de la révolution qui commence.
Madame Élisabeth n'était point encore informée de tous ces massacres
lorsqu'elle écrivait à madame de Bombelles une touchante lettre où les
préoccupations de la chose publique se nuancent de la plus tendre
sollicitude pour son amie. Dans cette lettre, écrite le jour même de
la prise de la Bastille, on voit percer l'incertitude qui régnait à
Versailles, où l'on n'avait pas encore mesuré les conséquences de cet
événement. Le Roi sortira-t-il de cette ville? Madame Élisabeth n'en
sait rien. Mais elle engage vivement madame de Bombelles à ne pas
venir; la santé de la jeune mère et le lait de la nourrice pourraient
en souffrir. Ainsi, au milieu des débris de l'ancienne société qui
s'écroule, cette excellente princesse trouve le temps de songer à ses
amies. Les nouvelles de la veille, si menaçantes et si affreuses,
n'ont pu lui arracher une larme; mais un témoignage d'intérêt et
d'affection la fait pleurer. Son âme reste intrépide en face du péril,
mais son coeur s'émeut devant une marque d'amitié.
Les jours se faisaient sombres pour Madame Élisabeth. D'une part,
éclairée par son sens profond, elle partageait l'inquiétude générale
qui s'emparait des meilleurs esprits; de l'autre, elle voyait partir
ses amis les plus chers. Le marquis de Bombelles, qui était d'une
société extrêmement agréable, bon musicien, causeur aimable, jouant la
comédie dans la perfection, était retenu à Ratisbonne par ses
fonctions de ministre du Roi. Sa femme devait l'y rejoindre, et ce
double départ enlevait un grand charme au cercle habituel de
Montreuil. Le dévouement de madame de Bombelles se refusait à une
séparation aussi pénible pour elle-même; mais l'affection
désintéressée de la princesse mit sur le second plan ses propres
jouissances et fit passer avant tout la paix et le bonheur de celle
qu'elle chérissait si tendrement. Le dernier jour qu'elle la posséda
près d'elle, elle l'entoura de tous les témoignages de l'amitié,
s'occupant des détails de son départ, des intérêts de sa famille, de
la sûreté de son voyage: elle lui indiqua les étapes d'où elle devait
lui donner de ses nouvelles. L'entretien se prolongea pendant la nuit.
L'heure des adieux sonna enfin:
«Nous nous séparons pour un temps, dit Madame Élisabeth; il le faut.
Mais nous demeurerons toujours unies par une communauté d'intentions,
de pensées et de prières.» L'entretien se termina dans les larmes; et
cependant, quelque sombre que parût l'avenir, on était loin de se le
représenter tel qu'il pouvait être. «Cet adieu, disait quelques années
plus tard madame de Bombelles à M. Ferrand, qui nous a raconté cette
scène, cet adieu devait être éternel. Ce moment, si j'avais pu le
prévoir, eût été le dernier de ma vie: je serais morte à ses pieds.»
Quelques jours après, madame de Raigecourt dut s'éloigner de nouveau.
Cette séparation fut également pénible: elle devait aussi être
éternelle. Madame Élisabeth s'isolait, afin que le malheur qu'elle
voyait venir n'atteignît personne autour d'elle. Avant de dire adieu à
sa dernière amie, elle lui remit un paquet cacheté avec son sceau, en
lui disant: «Quand je ne serai plus, tu le remettras à sa
destination.»
C'est aussi dans cette suprême entrevue qu'elle donna à madame de
Raigecourt une prière composée par elle dans un de ces moments
d'affliction qui, de jour en jour, devaient revenir plus souvent:
PRIÈRE AU SACRÉ COEUR DE JÉSUS.
Coeur adorable de Jésus, sanctuaire de cet amour qui a porté
un Dieu à se faire homme, à sacrifier sa vie pour notre
salut et à faire de son corps la nourriture de nos âmes, en
reconnoissance de cette charité infinie, je vous donne mon
coeur et avec lui tout ce que je possède au monde, tout ce
que je suis, tout ce que je ferai, tout ce que je
souffrirai. Mais enfin, mon Dieu, que ce coeur, je vous en
supplie, ne soit plus indigne de vous; rendez-le semblable à
vous-même, entourez-le de vos épines pour en fermer l'entrée
à toutes les affections déréglées; établissez-y votre croix;
qu'il en sente le prix, qu'il en prenne le goût; embrasez-le
de vos divines flammes. Qu'il se consume pour votre gloire,
qu'il soit à vous après que vous avez voulu être tout à lui.
Vous êtes sa consolation dans ses peines, le remède à ses
maux, sa force et son refuge dans les tentations, son
espérance pendant la vie, son asile à la mort. Je vous
demande, ô coeur tout aimable, cette grâce pour mes
associés. Ainsi soit-il.
ASPIRATION.
Ô divin coeur de Jésus, je vous aime, je vous adore et je
vous invoque avec tous mes associés, pour tous les jours de
ma vie, et particulièrement à l'heure de ma mort. Ainsi
soit-il.
_O vere adorator et unice amator Dei, miserere nobis.
Amen[133]._
[Note 133: Le manuscrit autographe de Madame Élisabeth est à la
Bibliothèque impériale.]
La vie de Madame Élisabeth s'écoulait ainsi, toujours pure, mais déjà
moins paisible et moins heureuse, au sein de l'intimité, du travail,
de la prière et des oeuvres de la charité. Sa répugnance innée pour
toute ostentation lui avait fait fuir ces actions d'éclat qui font les
réputations brillantes, mais qui ne vivifient pas l'âme et demeurent
stériles aux yeux de Dieu, et tout ce que le ciel avait déposé de
richesse dans son humble coeur devait être employé pour la gloire du
ciel. Dévouée par nature et par devoir, elle avait accepté, avec un
courage qui ne se démentit pas un seul jour, le soin de secourir ce
qui souffrait autour d'elle, et de partager les soucis, les tourments,
les périls et les défaillances d'une royauté dont elle ne cherchait
pour elle ni le prestige, ni la puissance, ni la gloire. Je ne dirai
pas qu'elle se priva des jouissances de la vie, mais je dois dire en
vérité qu'elle les ignora. Occupée sans relâche de l'examen de son
âme, elle mettait un soin constant à la rendre digne d'être offerte à
son Créateur. C'était là toute son ambition; c'était là la seule
grandeur qu'elle eût en haute estime. C'est ainsi que cette jeune
femme simple et douce, qui aimait à se dérober aux regards, devint la
femme forte que l'Esprit divin nous montre dans l'Écriture sainte.
LIVRE CINQUIÈME.
Les suites du 14 juillet. -- Banquet des gardes du corps. --
Journées des 5 et 6 octobre. -- Conseils de fermeté donnés
inutilement par Madame Élisabeth. -- Récit de madame de
Tourzel sur le départ du Roi, son voyage à Paris, son
arrivée à l'hôtel de ville. -- Ces événements appréciés par
Rivarol. -- MM. de Lally-Tolendal, Mounier et Bergasse
donnent leur démission de députés. -- Adieu de Madame
Élisabeth à Montreuil. -- Installation de la famille royale
aux Tuileries. -- Demeure délabrée. -- Appartement de Madame
Élisabeth. -- Le peuple se rassemble sous les fenêtres de la
cour des Princes. -- Le Roi et la Reine, comme s'ils étaient
dans la plénitude de leur autorité, conservent les usages de
l'étiquette. -- Nouvelle disposition des appartements. --
_La sainte Geneviève des Tuileries._ -- L'Assemblée tient
ses séances au Manège. -- La Reine et Madame Élisabeth
entreprennent ensemble un grand travail de tapisserie. --
MM. Miomandre et Bernard. -- Bonne grâce de la Reine et de
Madame Élisabeth. -- Timidité du Roi. -- Affaire de Favras.
-- Son jugement inique. -- Son calme devant ses juges; son
héroïsme devant la mort. -- Pension accordée à sa veuve. --
Pensée de Madame Élisabeth à ce sujet. -- Madame de Favras
et son fils, vêtus de noir, se présentent au dîner public de
la famille royale. -- Pénibles réflexions de la Reine. --
Vente des biens ecclésiastiques. -- Mot de Montlosier. --
Mot de l'abbé Maury. -- La porte des couvents ouverte. --
Anxiété; vertige. -- Ambassade du genre humain; Anacharsis
Cloots. -- Le marquis de Biencourt. -- M. de
Boulainvilliers. -- Voeu de Madame Élisabeth. -- La marquise
des Montiers; amitié que Madame Élisabeth lui témoigne;
conseils qu'elle lui donne. -- Lettre de la princesse à
madame de Raigecourt. -- Lettre de la Reine à madame de
Polignac. -- Correspondance de Madame Élisabeth avec ses
amies. -- Elle revoit Saint-Cyr pour la dernière fois. -- La
révolution dans l'institut de Saint-Louis. -- La Fête-Dieu
-- Division causée par la constitution civile du clergé. --
Sentiments de Grégoire; du curé de Sainte-Marguerite; de
l'évêque d'Agen; des curés de Puy-Miclau et de la Cambe. --
L'évêque de Poitiers. -- Agitation générale en France. --
Départ de Mesdames. -- La populace installée dans leur
demeure. -- Leur arrestation à Moret, puis à Arnay-le-Duc.
-- Huées qui les accompagnent jusqu'à la frontière. --
Sympathies qui les accueillent au delà, à Chambéry, à Turin,
à Parme, à Rome. -- Bonté affectueuse du Pape: lettre que
lui écrivait Louis XVI. -- Ce qu'on mandait de Rome à Paris.
-- L'abbé Edgeworth remplace près de Madame Élisabeth l'abbé
Madier, parti avec Mesdames. -- Récit de ce saint prêtre sur
ses premières relations avec Madame Élisabeth. --
Installation de l'évêque constitutionnel de Paris. --
Émeutes. -- Mort de Mirabeau; honneurs rendus au grand
orateur. -- Projet de voyage de la famille royale à
Saint-Cloud. -- La populace et la garde nationale y mettent
obstacle. -- La Fayette, dont l'autorité est méconnue, donne
sa démission. -- Supplié par la garde nationale, il reprend
son poste. -- La Reine et Madame Élisabeth jugent
différemment la politique de l'Autriche. -- La solitude se
fait autour de Madame Élisabeth. -- _Domine salvam fac
reginam._ -- Situation devenue intolérable.
Dans les jours de détresse et de misère, Élisabeth avait donné
l'exemple de l'économie et de la charité; elle donna celui de la
patience et du courage aux heures de l'insulte et du péril. L'orage
qui grondait depuis quelques années sur tout le royaume se concentra
sur le château de Versailles. L'explosion du 14 juillet 1789 fut un
réveil pour Louis XVI; elle fut une révélation pour Madame Élisabeth.
Les catastrophes publiques troublent les esprits faibles; elles
éclairent les fortes intelligences. De ce jour la lumière se fit pour
Madame Élisabeth: elle comprit jusqu'où les agitateurs étaient
capables de mener le Roi et d'entraîner la nation. Forcée de quitter
la retraite où se plaisaient la simplicité de ses goûts, sa piété et
ses tranquilles affections, elle entra résolûment dans la sphère des
tempêtes, jugeant d'un oeil sûr les événements qui se déroulaient
devant elle et les conséquences qu'il fallait en tirer. Rivée par sa
tendresse et son dévouement à la destinée du Roi son frère, elle se
leva près de lui comme une vedette placée en observation, regardant de
haut venir l'émeute, non pas pour jeter le cri d'alarme, mais pour
donner des avertissements marqués au coin de la sagesse et de la
fermeté, et pour réclamer sa place au péril.