Non, mais la Suisse possédait un objet qui empêchait Jacques de jouir

en paix de son élévation à la royauté de l'étable de Montreuil. Le

sentiment d'exaltation avec lequel il s'exprimait sur Madame Élisabeth

le ramenait, on le voit, malgré lui-même, vers son cher pays. C'est

que toutes ses pensées étaient tournées vers ces coteaux de Bulle et

ces rives de la Sarine où il avait laissé la plus tendre partie de son

coeur. L'image de Marie, sa cousine, et que depuis plusieurs années il

lui avait été permis de regarder comme sa fiancée, remplissait son âme

d'un indicible regret. Toutefois le travail journalier n'en souffrait

pas, au contraire; car le soin de bien faire, le désir de complaire à

sa bienfaitrice étaient sa seule consolation. Sa mélancolie fut

remarquée. Madame Élisabeth fit prier madame de Diesbach de s'informer

si le jeune vacher qu'elle lui avait procuré était content de sa

position, et s'il ne regrettait pas la Suisse. Elle apprit bientôt la

cause réelle de la tristesse de ce bon serviteur: Jacques regrettait

Marie et Marie regrettait Jacques. Marie craignait que l'absence et

les nouvelles grandeurs de Jacques ne lui fissent perdre le souvenir

de ses promesses, tandis que Jacques, de son côté, s'épouvantait de la

double impossibilité de la revoir et de l'oublier. Le récit de cette

idylle émut Madame Élisabeth: «J'ai donc fait deux malheureux sans le

savoir? dit-elle. Je veux réparer ma faute. Il faut que Marie vienne

ici; elle épousera Jacques, et elle sera la laitière de Montreuil.»

La jeune Suissesse arriva bientôt à Paris, et, conduite immédiatement

à Versailles, elle fut présentée à celle qu'elle regardait déjà comme

sa bienfaitrice. Les bans des deux fiancés ne tardèrent pas à être

publiés en l'église de Saint-Symphorien de Montreuil et en celle de

Notre-Dame de Versailles, en même temps qu'ils l'étaient en l'église

de Saint-Pierre aux Liens, paroisse de Bulle, diocèse de Bâle. Jacques

avait retrouvé toute sa gaieté: il lui semblait que Marie avait avec

elle apporté à Montreuil la Suisse tout entière; le Ranz des vaches,

cette musique écoutée avidement par le voyageur, plus douce encore à

l'oreille de l'exilé, retentissait dans son coeur avec le murmure de

la Sarine, avec la brise du Molézon.

Le mardi 26 mai 1789, quelques jours après l'ouverture des états

généraux, la bénédiction nuptiale fut donnée à Jacques Bosson et à

Marie Magnin dans l'église de Montreuil par le curé de la paroisse.

Dans cet acte, si important pour nos héros, et dans lequel Jacques est

qualifié de _régisseur chez Madame Élisabeth de France_, figurent

comme témoins, du côté de l'époux, Charles Ducroizé, maître d'hôtel de

M. le marquis de Raigecourt, et Pierre Hubert, Suisse de Madame

Élisabeth de France; du côté de l'épouse, Joseph Bosson, Cent-Suisse

de la garde du Roi, rue Montbauron, et Antoine-Joseph Senevey, ancien

garde de la porte de Monsieur, à Paris[131]. Dès le lendemain, Jacques

et Marie avaient pris possession d'un logement que leur maîtresse leur

avait fait préparer dans le bâtiment attenant à la laiterie, et tous

les rêves de bonheur de ces deux enfants de la Suisse étaient enfin

réalisés.

[Note 131: Le lecteur trouvera à la fin du volume, Pièces

justificatives, nº XX, l'extrait de cet acte, ainsi que le contrat de

mariage de Jacques et de Marie.]

Cette fraîche et poétique idylle occupa pendant quelques jours la cour

et la ville. Chacun s'intéressait à cette jeune fille qui avait

retrouvé son fiancé qu'elle avait cru à toujours perdu pour elle; on

n'ignorait pas qu'elle se plaisait, comme le Tityre de Virgile, à

faire remonter sa gratitude à une divinité tutélaire; et le nom de

cette divinité qui cherchait l'ombre et fuyait le bruit était l'objet

de la louange publique. Une femme distinguée de ce temps, madame la

marquise de Travanet, née de Bombelles, qui avait été pendant quelque

temps dame de Madame Élisabeth, composa à cette occasion trois

couplets pleins d'une douce mélancolie qui furent bientôt dans toutes

les bouches. Voici les paroles, aujourd'hui oubliées, de cette romance

populaire, et dont nos grand'mères ont si souvent fredonné l'air près

du berceau de leurs petits-enfants:

Pauvre Jacques, quand j'étois près de toi,

Je ne sentois pas ma misère;

Mais à présent que tu vis loin de moi,

Je manque de tout sur la terre.

Quand tu venois partager mes travaux,

Je trouvois ma tâche légère;

T'en souvient-il? Tous les jours étoient beaux:

Qui me rendra ce temps prospère?

Quand le soleil brille sur nos guérets,

Je ne puis souffrir la lumière:

Et quand je suis à l'ombre des forêts,

J'accuse la nature entière[132].

[Note 132: Nous donnons à la fin du volume la musique de cette

romance, nº XXI.]

Les heureux que faisait Madame Élisabeth ne pouvaient la distraire du

chagrin de coeur qui menaçait sa famille et en particulier le Roi et

la Reine. Leur fils aîné était dangereusement malade au château de

Meudon. Ni l'air salubre de cette résidence, où le Dauphin était

établi depuis le 16 avril, ni les soins éclairés dont il était

l'objet, n'avaient pu conjurer la maladie. Le jeune prince mourut dans

la nuit du 4 au 5 juin. Le duc d'Harcourt, son gouverneur, vint à

Versailles et entra chez le Roi à son réveil pour lui annoncer ce

triste événement. Louis XVI, bien que préparé à cette fatale nouvelle,

en fut inconsolable. Ce malheureux père, dans le journal sommaire de

sa vie, a marqué cette date néfaste: «_Jeudi 4, mort de mon fils, à

une heure du matin. La messe en particulier à huit heures trois

quarts. Je n'ai vu que ma maison et les princes à l'ordre._»

Le 5, le corps du Dauphin fut exposé au château de Meudon, à visage

découvert, sur un lit de parade, assisté des Feuillants, des prêtres

de la paroisse de Meudon et des Capucins du même lieu.

Dans la journée du 6, il fut placé dans un cercueil sur un lit de

parade, couvert du poêle de la couronne.

Les journées du 6 et du 7 furent employées à préparer la chambre

ardente, destinée à rendre à Mgr le Dauphin les honneurs funèbres.

Le 8, les princes se rendirent au château de Meudon pour jeter de

l'eau bénite sur le cercueil. Monsieur y alla à dix heures, M. le

comte d'Artois à onze, le duc d'Angoulême et le duc de Berry ensemble

vers midi. Ces princes furent conduits successivement à la chapelle

ardente par le marquis de Brézé, grand maître, le comte de

Nantouillet, maître, et le sieur de Watrouville, aide des cérémonies

de France, précédés du roi d'armes et des hérauts, depuis la salle des

Cent-Suisses. Les princes du sang, réunis ensuite, furent reçus et

conduits à la chapelle ardente par les officiers des cérémonies,

précédés du roi d'armes et des hérauts depuis l'antichambre.

Les députations des trois ordres se présentèrent le même jour; celle

du clergé était composée de douze archevêques ou évêques, et d'un

nombre égal d'ecclésiastiques du second ordre; celle de la noblesse,

de douze gentilshommes, et celle du tiers état de vingt-huit députés

de cet ordre. Ces députations furent conduites séparément à la

chapelle ardente par le grand maître, le maître et l'aide des

cérémonies, précédés du roi d'armes de France et des hérauts.

En sortant du château de Meudon, les députés du tiers, Bailly à leur

tête, se présentèrent aux portes de l'appartement du Roi. Louis XVI

leur fit exprimer sa gratitude pour le témoignage d'intérêt qu'ils

venaient lui offrir, et ses regrets de ne pouvoir les recevoir dans

ces premiers moments de douleur. Comme ils insistaient pour obtenir

audience: «Il n'y a donc pas de pères dans l'assemblée du tiers?»

s'écria le Roi avec un serrement de coeur indicible.

Le parlement, la chambre des comptes, la cour des aides, le grand

conseil, la cour des monnaies, le Châtelet, le corps de ville de

Paris, allèrent aussi rendre les derniers devoirs au Dauphin dans les

journées du 9 et du 10.

Dans celle du 12, le coeur de ce prince fut transporté sans cérémonie

à l'abbaye royale du Val-de-Grâce; le cardinal de Montmorency, grand

aumônier de France, le présenta à l'abbesse. Le duc de Chartres,

accompagné du duc de Fitz-James, assista avec le duc d'Harcourt,

gouverneur des Enfants de France, à cette cérémonie, à laquelle se

trouvaient le marquis de Brézé, le comte de Nantouillet et le sieur de

Watrouville.

Le 13, le cardinal de Montmorency fit la levée du corps de M. le

Dauphin, qui fut transporté sans cérémonie à l'abbaye royale de

Saint-Denis, accompagné du duc d'Harcourt et de toute la maison du

prince. Il fut inhumé le même jour, en présence du prince de Condé et

du duc de Laval, dans le caveau des princes de la maison royale.

L'orage qui grondait depuis quelques années sur la France éclata à

Paris dans la soirée du dimanche 12 juillet 1789. L'émeute envahit la

place de Grève; un conflit d'autorités municipales se forme à l'hôtel

de ville. Flesselles, le prévôt des marchands, ne croit qu'à une

révolte passagère, et c'est une révolution qui commence; il ne

s'attend qu'à une disgrâce de la part du pouvoir, et c'est sa tête

qu'on doit lui prendre de la part du peuple. Le mardi 14, le meurtre

de ce premier magistrat de la cité est le signal d'une insurrection

générale. La Bastille est assiégée et prise. Les haines aveugles de la

populace vont chercher, au château de Viry, Foulon, à qui la retraite

de Necker a remis le portefeuille de contrôleur général. On répand

dans les rues des propos attribués à ce financier par des ennemis qui

ont conspiré sa perte. On prétend qu'à Louis XVI, effrayé de la

situation du trésor public, il aurait dit que la banqueroute était le

véritable moyen de rétablir le crédit national; et qu'à des

philanthropes qui lui parlaient de la misère du peuple et des

violences auxquelles il se portait, il avait fait cette réponse: «Eh

bien, si la canaille n'a pas de pain, elle mangera du foin.»--Ces

propos ont, pour les chefs de l'agitation, le double mérite d'irriter

contre Foulon la classe nombreuse et craintive des créanciers de

l'État, aussi bien que la grande masse du peuple, éprouvé par une

longue et affreuse disette. N'ignorant pas les dispositions

malveillantes du public, Foulon s'est caché dans son château, où il se

fait passer pour mort. Ses gens ont pris le deuil; mais l'esprit

révolutionnaire de Paris a trouvé un écho dans les campagnes. Des

paysans découvrent Foulon, dont le déguisement et le rôle de

mort-vivant leur semblent dénoncer la culpabilité; ils se saisissent

de sa personne, lui attachent à la boutonnière de son habit une

poignée d'orties en forme de bouquet, et derrière le dos une botte de

foin avec cet écriteau en grosses lettres: «Si la canaille n'a pas de

pain, elle mangera du foin.»

C'est dans cet état qu'il est livré aux émissaires parisiens, et qu'à

travers les huées et les avanies il est conduit à l'hôtel de ville.

Là, d'acerbes accusations s'élèvent contre lui. La Fayette, espérant

prévenir un assassinat, ordonne qu'on le conduise en prison et qu'on

lui fasse son procès, ainsi qu'à ses complices. Les paroles du général

sont d'abord appuyées par des applaudissements, et l'accusé se croyant

sauvé applaudit lui-même. Cette imprudence lui devient fatale. Des

murmures s'élèvent aussitôt, auxquels répondent les cris impatients de

la populace qui remplit la place de Grève. Dès qu'il paraît sur

l'escalier de l'hôtel de ville, cette exclamation s'élève de toutes

parts: «Qu'on nous le livre! qu'on nous le livre! et que justice soit

faite!» Les gardes peu nombreux qui l'escortent ne peuvent résister

aux mille bras qui les pressent: la populace saisit sa proie, elle

l'étreint, elle l'entraîne, s'arrête sous une lanterne, dont la corde,

aussitôt descendue, enlace le cou du patient et l'enlève dans l'air au

milieu des cris de triomphe d'une multitude en délire.

Dès la veille, on avait arrêté à Compiègne M. Berthier, intendant de

Paris et gendre de Foulon. On l'amenait à Paris, et il était arrivé à

la rue Saint-Denis: déjà reconnu dans sa voiture, dont les stores

étaient baissés, il était en butte aux outrages de la populace,

lorsqu'un cortége considérable semble venir à sa rencontre: ce sont

les auteurs et les témoins du meurtre du contrôleur général, qui,

ayant décroché son cadavre et lui ayant coupé le cou, viennent

présenter à Berthier la tête de son beau-père, dégouttante de sang et

la bouche remplie de foin. Cette abominable escorte l'accompagne

jusqu'à la place de Grève, où sa course doit s'arrêter. Là, arraché

des mains de ses gardes, il tombe percé de coups de baïonnette; son

corps est aussitôt mis en pièces, et sa tête et son coeur, placés au

bout des piques, vont montrer aux carrefours de la ville les jeux

horribles de la révolution qui commence.

Madame Élisabeth n'était point encore informée de tous ces massacres

lorsqu'elle écrivait à madame de Bombelles une touchante lettre où les

préoccupations de la chose publique se nuancent de la plus tendre

sollicitude pour son amie. Dans cette lettre, écrite le jour même de

la prise de la Bastille, on voit percer l'incertitude qui régnait à

Versailles, où l'on n'avait pas encore mesuré les conséquences de cet

événement. Le Roi sortira-t-il de cette ville? Madame Élisabeth n'en

sait rien. Mais elle engage vivement madame de Bombelles à ne pas

venir; la santé de la jeune mère et le lait de la nourrice pourraient

en souffrir. Ainsi, au milieu des débris de l'ancienne société qui

s'écroule, cette excellente princesse trouve le temps de songer à ses

amies. Les nouvelles de la veille, si menaçantes et si affreuses,

n'ont pu lui arracher une larme; mais un témoignage d'intérêt et

d'affection la fait pleurer. Son âme reste intrépide en face du péril,

mais son coeur s'émeut devant une marque d'amitié.

Les jours se faisaient sombres pour Madame Élisabeth. D'une part,

éclairée par son sens profond, elle partageait l'inquiétude générale

qui s'emparait des meilleurs esprits; de l'autre, elle voyait partir

ses amis les plus chers. Le marquis de Bombelles, qui était d'une

société extrêmement agréable, bon musicien, causeur aimable, jouant la

comédie dans la perfection, était retenu à Ratisbonne par ses

fonctions de ministre du Roi. Sa femme devait l'y rejoindre, et ce

double départ enlevait un grand charme au cercle habituel de

Montreuil. Le dévouement de madame de Bombelles se refusait à une

séparation aussi pénible pour elle-même; mais l'affection

désintéressée de la princesse mit sur le second plan ses propres

jouissances et fit passer avant tout la paix et le bonheur de celle

qu'elle chérissait si tendrement. Le dernier jour qu'elle la posséda

près d'elle, elle l'entoura de tous les témoignages de l'amitié,

s'occupant des détails de son départ, des intérêts de sa famille, de

la sûreté de son voyage: elle lui indiqua les étapes d'où elle devait

lui donner de ses nouvelles. L'entretien se prolongea pendant la nuit.

L'heure des adieux sonna enfin:

«Nous nous séparons pour un temps, dit Madame Élisabeth; il le faut.

Mais nous demeurerons toujours unies par une communauté d'intentions,

de pensées et de prières.» L'entretien se termina dans les larmes; et

cependant, quelque sombre que parût l'avenir, on était loin de se le

représenter tel qu'il pouvait être. «Cet adieu, disait quelques années

plus tard madame de Bombelles à M. Ferrand, qui nous a raconté cette

scène, cet adieu devait être éternel. Ce moment, si j'avais pu le

prévoir, eût été le dernier de ma vie: je serais morte à ses pieds.»

Quelques jours après, madame de Raigecourt dut s'éloigner de nouveau.

Cette séparation fut également pénible: elle devait aussi être

éternelle. Madame Élisabeth s'isolait, afin que le malheur qu'elle

voyait venir n'atteignît personne autour d'elle. Avant de dire adieu à

sa dernière amie, elle lui remit un paquet cacheté avec son sceau, en

lui disant: «Quand je ne serai plus, tu le remettras à sa

destination.»

C'est aussi dans cette suprême entrevue qu'elle donna à madame de

Raigecourt une prière composée par elle dans un de ces moments

d'affliction qui, de jour en jour, devaient revenir plus souvent:

PRIÈRE AU SACRÉ COEUR DE JÉSUS.

Coeur adorable de Jésus, sanctuaire de cet amour qui a porté

un Dieu à se faire homme, à sacrifier sa vie pour notre

salut et à faire de son corps la nourriture de nos âmes, en

reconnoissance de cette charité infinie, je vous donne mon

coeur et avec lui tout ce que je possède au monde, tout ce

que je suis, tout ce que je ferai, tout ce que je

souffrirai. Mais enfin, mon Dieu, que ce coeur, je vous en

supplie, ne soit plus indigne de vous; rendez-le semblable à

vous-même, entourez-le de vos épines pour en fermer l'entrée

à toutes les affections déréglées; établissez-y votre croix;

qu'il en sente le prix, qu'il en prenne le goût; embrasez-le

de vos divines flammes. Qu'il se consume pour votre gloire,

qu'il soit à vous après que vous avez voulu être tout à lui.

Vous êtes sa consolation dans ses peines, le remède à ses

maux, sa force et son refuge dans les tentations, son

espérance pendant la vie, son asile à la mort. Je vous

demande, ô coeur tout aimable, cette grâce pour mes

associés. Ainsi soit-il.

ASPIRATION.

Ô divin coeur de Jésus, je vous aime, je vous adore et je

vous invoque avec tous mes associés, pour tous les jours de

ma vie, et particulièrement à l'heure de ma mort. Ainsi

soit-il.

_O vere adorator et unice amator Dei, miserere nobis.

Amen[133]._

[Note 133: Le manuscrit autographe de Madame Élisabeth est à la

Bibliothèque impériale.]

La vie de Madame Élisabeth s'écoulait ainsi, toujours pure, mais déjà

moins paisible et moins heureuse, au sein de l'intimité, du travail,

de la prière et des oeuvres de la charité. Sa répugnance innée pour

toute ostentation lui avait fait fuir ces actions d'éclat qui font les

réputations brillantes, mais qui ne vivifient pas l'âme et demeurent

stériles aux yeux de Dieu, et tout ce que le ciel avait déposé de

richesse dans son humble coeur devait être employé pour la gloire du

ciel. Dévouée par nature et par devoir, elle avait accepté, avec un

courage qui ne se démentit pas un seul jour, le soin de secourir ce

qui souffrait autour d'elle, et de partager les soucis, les tourments,

les périls et les défaillances d'une royauté dont elle ne cherchait

pour elle ni le prestige, ni la puissance, ni la gloire. Je ne dirai

pas qu'elle se priva des jouissances de la vie, mais je dois dire en

vérité qu'elle les ignora. Occupée sans relâche de l'examen de son

âme, elle mettait un soin constant à la rendre digne d'être offerte à

son Créateur. C'était là toute son ambition; c'était là la seule

grandeur qu'elle eût en haute estime. C'est ainsi que cette jeune

femme simple et douce, qui aimait à se dérober aux regards, devint la

femme forte que l'Esprit divin nous montre dans l'Écriture sainte.

LIVRE CINQUIÈME.

Les suites du 14 juillet. -- Banquet des gardes du corps. --

Journées des 5 et 6 octobre. -- Conseils de fermeté donnés

inutilement par Madame Élisabeth. -- Récit de madame de

Tourzel sur le départ du Roi, son voyage à Paris, son

arrivée à l'hôtel de ville. -- Ces événements appréciés par

Rivarol. -- MM. de Lally-Tolendal, Mounier et Bergasse

donnent leur démission de députés. -- Adieu de Madame

Élisabeth à Montreuil. -- Installation de la famille royale

aux Tuileries. -- Demeure délabrée. -- Appartement de Madame

Élisabeth. -- Le peuple se rassemble sous les fenêtres de la

cour des Princes. -- Le Roi et la Reine, comme s'ils étaient

dans la plénitude de leur autorité, conservent les usages de

l'étiquette. -- Nouvelle disposition des appartements. --

_La sainte Geneviève des Tuileries._ -- L'Assemblée tient

ses séances au Manège. -- La Reine et Madame Élisabeth

entreprennent ensemble un grand travail de tapisserie. --

MM. Miomandre et Bernard. -- Bonne grâce de la Reine et de

Madame Élisabeth. -- Timidité du Roi. -- Affaire de Favras.

-- Son jugement inique. -- Son calme devant ses juges; son

héroïsme devant la mort. -- Pension accordée à sa veuve. --

Pensée de Madame Élisabeth à ce sujet. -- Madame de Favras

et son fils, vêtus de noir, se présentent au dîner public de

la famille royale. -- Pénibles réflexions de la Reine. --

Vente des biens ecclésiastiques. -- Mot de Montlosier. --

Mot de l'abbé Maury. -- La porte des couvents ouverte. --

Anxiété; vertige. -- Ambassade du genre humain; Anacharsis

Cloots. -- Le marquis de Biencourt. -- M. de

Boulainvilliers. -- Voeu de Madame Élisabeth. -- La marquise

des Montiers; amitié que Madame Élisabeth lui témoigne;

conseils qu'elle lui donne. -- Lettre de la princesse à

madame de Raigecourt. -- Lettre de la Reine à madame de

Polignac. -- Correspondance de Madame Élisabeth avec ses

amies. -- Elle revoit Saint-Cyr pour la dernière fois. -- La

révolution dans l'institut de Saint-Louis. -- La Fête-Dieu

-- Division causée par la constitution civile du clergé. --

Sentiments de Grégoire; du curé de Sainte-Marguerite; de

l'évêque d'Agen; des curés de Puy-Miclau et de la Cambe. --

L'évêque de Poitiers. -- Agitation générale en France. --

Départ de Mesdames. -- La populace installée dans leur

demeure. -- Leur arrestation à Moret, puis à Arnay-le-Duc.

-- Huées qui les accompagnent jusqu'à la frontière. --

Sympathies qui les accueillent au delà, à Chambéry, à Turin,

à Parme, à Rome. -- Bonté affectueuse du Pape: lettre que

lui écrivait Louis XVI. -- Ce qu'on mandait de Rome à Paris.

-- L'abbé Edgeworth remplace près de Madame Élisabeth l'abbé

Madier, parti avec Mesdames. -- Récit de ce saint prêtre sur

ses premières relations avec Madame Élisabeth. --

Installation de l'évêque constitutionnel de Paris. --

Émeutes. -- Mort de Mirabeau; honneurs rendus au grand

orateur. -- Projet de voyage de la famille royale à

Saint-Cloud. -- La populace et la garde nationale y mettent

obstacle. -- La Fayette, dont l'autorité est méconnue, donne

sa démission. -- Supplié par la garde nationale, il reprend

son poste. -- La Reine et Madame Élisabeth jugent

différemment la politique de l'Autriche. -- La solitude se

fait autour de Madame Élisabeth. -- _Domine salvam fac

reginam._ -- Situation devenue intolérable.

Dans les jours de détresse et de misère, Élisabeth avait donné

l'exemple de l'économie et de la charité; elle donna celui de la

patience et du courage aux heures de l'insulte et du péril. L'orage

qui grondait depuis quelques années sur tout le royaume se concentra

sur le château de Versailles. L'explosion du 14 juillet 1789 fut un

réveil pour Louis XVI; elle fut une révélation pour Madame Élisabeth.

Les catastrophes publiques troublent les esprits faibles; elles

éclairent les fortes intelligences. De ce jour la lumière se fit pour

Madame Élisabeth: elle comprit jusqu'où les agitateurs étaient

capables de mener le Roi et d'entraîner la nation. Forcée de quitter

la retraite où se plaisaient la simplicité de ses goûts, sa piété et

ses tranquilles affections, elle entra résolûment dans la sphère des

tempêtes, jugeant d'un oeil sûr les événements qui se déroulaient

devant elle et les conséquences qu'il fallait en tirer. Rivée par sa

tendresse et son dévouement à la destinée du Roi son frère, elle se

leva près de lui comme une vedette placée en observation, regardant de

haut venir l'émeute, non pas pour jeter le cri d'alarme, mais pour

donner des avertissements marqués au coin de la sagesse et de la

fermeté, et pour réclamer sa place au péril.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 25 / 47 段