Le jour de leur ouverture approchait. D'heure en heure, de toutes les

provinces, les députés des trois ordres arrivaient à Versailles. Le

dimanche 3 mai, Louis XVI reçut les députations, ainsi que M. de

Flesselles, nommé prévôt des marchands, qui prêta serment entre ses

mains. Bien que l'élection des députés de Paris ne fût point terminée,

la procession générale du saint Sacrement, qui devait précéder

l'ouverture des états, fut annoncée pour le lendemain. «Dès le matin

de ce jour, les députés, en habit de cérémonie, se rendirent dans

l'église de Notre-Dame, d'où la procession devait partir pour se

rendre à la paroisse Saint-Louis. À dix heures, le Roi, revêtu du

manteau royal, sortit de ses appartements, entouré des princes de sa

famille, tous couverts du manteau des ordres. Il monta dans sa

voiture, dans laquelle se placèrent _Monsieur_ à sa gauche, le comte

d'Artois sur le devant, et aux portières le duc d'Angoulême, le duc de

Berry et le duc de Bourbon. La Reine, les princesses et les princes du

sang venoient ensuite, entourés de tout le cortége des rois de France

dans les grandes cérémonies. Après une courte prière à Notre-Dame, la

procession commença à se former. Les bannières des deux paroisses

ouvroient la marche, celle de Notre-Dame en avant; puis venoient les

Récollets, suivis du clergé des deux paroisses de Versailles. De

chaque côté du clergé marchoient les gardes de la prévôté de l'hôtel.

Après le clergé s'avançoient sur deux lignes parallèles les députés du

tiers état, vêtus de noir, avec un petit manteau de soie, cravate de

mousseline blanche, cheveux flottants et chapeau retroussé des trois

côtés, sans ganses ni boutons, portant un cierge à la main, ainsi que

tous ceux qui faisoient partie de la procession; ensuite marchoit la

noblesse, en noir, le manteau à parements d'or, le chapeau retroussé à

la Henri IV, avec plumes blanches; et enfin les députés du clergé,

séparés en deux par la musique du Roi, le bas clergé en avant et les

évêques près du saint Sacrement. Au milieu du clergé et en avant du

dais se trouvoient les gardes du corps, les Cent-Suisses et la musique

vocale du Roi.--Venoit ensuite le dais, porté par les grands officiers

et les gentilshommes d'honneur des princes frères du Roi; les cordons

étoient tenus, ceux de devant par les ducs d'Angoulême et de Berry, et

ceux de derrière par Monsieur et le comte d'Artois. Le saint Sacrement

étoit porté par l'archevêque de Paris. Le Roi marchoit immédiatement

derrière, ayant à sa droite les princes du sang, les ducs et pairs et

les autres seigneurs de sa cour, et à sa gauche la Reine, Madame

Élisabeth, la duchesse d'Orléans et la princesse de Lamballe.

»La procession suivit la rue Dauphine, la place d'Armes, la Rampe, la

rue Satory, la rue de l'Orangerie et la rue de la Paroisse Saint-Louis

(de la cathédrale). Les rues qu'elle devoit traverser étoient ornées

de riches tentures et des tapisseries de la couronne. Les gardes

françaises et suisses formoient la haie depuis Notre-Dame jusqu'à

Saint-Louis. Un peuple immense, accouru de tous côtés, remplissant les

places et les rues de la ville, toutes les croisées garnies de

spectateurs et une belle journée de printemps concoururent à la

magnificence de ce spectacle.

»Les jeunes princes, que leur âge empêchoit de faire partie de la

cérémonie, voulurent au moins jouir de son coup d'oeil. Le Dauphin

étoit à la Grande-Écurie, le duc de Normandie et Madame, fille du Roi,

aux fenêtres d'une maison de la rue de la Paroisse Saint-Louis, en

face du pavillon Beauregard. La princesse Louise de Condé étoit à la

Petite-Écurie.

»Après la messe, célébrée par l'archevêque de Paris, et le sermon,

prononcé par l'évêque de Nancy, le Roi retourna au château dans le

même ordre[128].»

[Note 128: J. A. LE ROI, _Histoire des rues de Versailles, et de ses

places et avenues_, 2e édit., 1861, p. 132.]

Le 5 se fit l'ouverture des états généraux dans la salle des

Menus-Plaisirs. Cette salle, déjà inaugurée par l'assemblée des

notables, avait été décorée sur les dessins de Pâris, dessinateur du

cabinet du Roi. Grimm, qui assistait à cette séance du 5 mai, nous en

a donné des détails intéressants. «C'est, dit-il, une grande et belle

salle de cent vingt pieds de longueur sur cinquante-sept de largeur,

en dedans des colonnes: ces colonnes sont cannelées, d'ordre ionique,

sans piédestaux, à la manière grecque; l'entablement est enrichi

d'oves, et au-dessus s'élève un plafond percé en ovale dans le milieu.

Le jour principal qui vient par cet ovale étoit adouci par une espèce

de tente en taffetas blanc. Dans les deux extrémités de la salle, on a

ménagé deux jours pareils, qui suivent la direction de l'entablement

et la courbe du plafond. Cette manière d'éclairer la salle y répandoit

partout une lumière douce et parfaitement égale qui faisoit distinguer

jusqu'aux moindres objets, en donnant aux yeux le moins de fatigue

possible. Dans les bas-côtés, on avoit disposé pour les spectateurs

des gradins, et à une certaine hauteur des travées ornées de

balustrades. L'extrémité de la salle destinée à former l'estrade pour

le Roi et pour la cour étoit surmontée d'un magnifique dais, dont les

retroussis étoient attachés aux colonnes. Cette enceinte, élevée de

quelques pieds en forme de demi-cercle, étoit tapissée tout entière de

velours violet semé de fleurs de lis d'or. Au fond, sous un superbe

baldaquin garni de longues franges d'or, étoit placé le trône. Au côté

gauche du trône, un grand fauteuil pour la Reine et des tabourets pour

les princesses; au côté droit, des pliants pour les princes; au pied

du trône, à gauche, une chaise à bras pour le garde des sceaux; à

droite, un pliant pour le grand chambellan. Au bas de l'estrade étoit

adossé un banc pour les secrétaires d'État, et devant eux une grande

table couverte d'un tapis de velours violet; à droite et à gauche de

cette table, il y avoit des banquettes recouvertes de velours violet

semé de fleurs de lis d'or. Celles de la droite étoient destinées aux

quinze conseillers d'État et aux vingt maîtres des requêtes invités à

la séance; celles de la gauche aux gouverneurs et lieutenants généraux

des provinces. Dans la longueur de la salle, à droite, étoient

d'autres banquettes pour les députés du clergé; à gauche, pour ceux de

la noblesse, et dans le fond, en face du trône, pour ceux des

communes. Tous les planchers de la salle étoient couverts des plus

beaux tapis de la Savonnerie.

»Dès le matin, avant neuf heures, il n'y avoit plus de gradins, plus

de tribunes qui ne fussent occupés. On ne croit pas se tromper

beaucoup en estimant que ces places pouvoient contenir plus de deux

mille spectateurs. Excepté l'entre-colonne, réservé aux ministres

étrangers, tous les bancs de devant avoient été gardés pour les dames,

et cette attention ne contribuoit pas peu à augmenter la pompe du

spectacle par l'élégance et la richesse de leurs parures. C'est dans

cette salle qu'entre neuf et dix heures M. le marquis de Brézé et deux

maîtres des cérémonies commencèrent à placer les députations suivant

l'ordre de leurs bailliages: chacun des membres fut conduit à sa place

par un des officiers des cérémonies; cet arrangement employa plus de

deux heures. En attendant, les conseillers d'État, les gouverneurs,

les lieutenants généraux des provinces, les ministres et secrétaires

d'État vinrent prendre aussi leurs places au milieu de l'enceinte du

parquet. Lorsque M. Necker parut, il fut vivement applaudi; M. le duc

d'Orléans le fut deux fois, et lorsqu'on le vit arriver avec les

députés de Crépy en Valois, et lorsqu'il insista pour faire passer

devant lui le curé de sa députation. On applaudit aussi d'une manière

très-distinguée les députés du Dauphiné. Quelques mains se disposaient

à rendre le même hommage à la députation de Provence; mais elles

furent arrêtées par un murmure désapprobateur, dont l'application

personnelle ne put échapper à la sagacité de M. le comte de Mirabeau.

»Les nobles étoient en manteau noir relevé d'un parement d'étoffe

d'or, la veste analogue au parement, les bas blancs, la cravate de

dentelle, et le chapeau à plumes blanches retroussé à la Henri IV; les

cardinaux en chapeau rouge; les archevêques et évêques, placés sur la

première banquette du clergé, en rochet, camail, soutane violette et

bonnet carré; les députés du tiers état en habit noir, manteau court,

cravate de mousseline, chapeau retroussé de trois côtés, sans ganses

ni bouton. Les ministres d'épée avoient le même habit que les députés

de la noblesse; les ministres de robe leur costume ordinaire. M.

Necker étoit le seul acteur de ce grand spectacle qui fût en habit de

ville ordinaire, pluie d'or, sur un fond cannelle, avec une riche

broderie en paillettes.

»Le roi d'armes avec quatre hérauts revêtus de leurs cottes d'armes

se tinrent debout à l'entrée de la salle pendant toute la cérémonie.

Il y avoit un garde du corps, l'arme au bras, dans chaque tribune et

dans chaque entre-colonne.

»Après que tout le monde fut placé, on alla avertir le Roi et la

Reine, qui arrivèrent aussitôt, précédés et suivis des princes et

princesses de leur cortége. Le Roi se plaça sur son trône, la Reine à

sa gauche; les princes et princesses formèrent un demi-cercle autour

de Sa Majesté; les dames de la cour occupoient en grande parure les

gradins placés en amphithéâtre aux deux côtés de l'estrade. Au moment

où le Roi entra, toute l'assemblée se leva, la salle retentit

d'applaudissements, de battements de mains, de cris de _Vive le Roi!_

marqués par l'effusion de coeur la plus touchante et l'attendrissement

le plus respectueux. À cette bruyante explosion succéda le plus

profond silence, et ce silence auguste et majestueux dura tant que le

Roi se tint debout pour donner à la cour le temps de se placer. Le

Roi, revêtu du grand manteau royal, couvert d'un chapeau à plumes dont

la ganse étoit enrichie de diamants et dont le bouton étoit _le Pitt_,

ne tarda pas à remplir l'attente qui, dans ce moment, tenoit tous les

regards, tous les esprits en suspens et pour ainsi dire immobiles.

Après avoir levé son chapeau et s'être recouvert, il lut avec beaucoup

de dignité un discours également sage et paternel; ce discours fut

interrompu à deux ou trois reprises par des acclamations qui

sembloient involontaires, et dont une émotion tendre et respectueuse

faisoit oublier l'inconvenance; l'accent avec lequel Sa Majesté en

prononça les dernières phrases prouve qu'elle partageoit elle-même le

sentiment dont l'expression de ses bontés venoit de remplir tous les

coeurs. Il me semble que si les mânes de Louis XIV avoient été témoins

de ce touchant et magnifique spectacle, cette âme si grande et si

fière eût senti dans ce moment qu'il y avoit une manière d'être roi

dont tout le faste, toute la pompe d'une cour idolâtre ne peut égaler

la gloire et le bonheur.

»Sa Majesté termina son discours en annonçant que son garde des sceaux

alloit expliquer plus amplement ses intentions, et qu'elle avoit

ordonné au directeur général des finances d'en exposer l'état à

l'assemblée. M. le garde des sceaux s'étant approché du trône et ayant

pris les ordres du Roi, revint à sa place et dit à haute voix: «Le Roi

permet qu'on s'asseye et qu'on se couvre.» Les trois ordres s'assirent

et se couvrirent. Le nuage de plumes blanches qui parut s'élever dans

ce moment sur une grande partie de la salle offrit un coup d'oeil

assez extraordinaire pour ne pas être oublié.

»Le discours de M. le garde des sceaux, qui malheureusement ne put

être entendu que du petit nombre des auditeurs placés près de lui,

rappelle avec intérêt tous les sacrifices que Sa Majesté a faits et

qu'elle est encore disposée à faire pour établir la félicité générale

sur la base sacrée de la liberté publique.

»Le rapport de M. le directeur général des finances a tenu près de

trois heures. Il n'en a pu lire lui-même que la première partie;

sentant que sa voix ne pouvoit plus se faire entendre, il a demandé au

Roi la permission d'en faire achever la lecture, et c'est M.

Broussonnet, secrétaire de la Société royale d'agriculture, qui s'en

est acquitté avec un organe très-sonore. Je ne pense pas que jamais

discours aussi long, et, par la nature même des objets qui devoient y

être traités, aussi ennuyeux, du moins pour une grande partie des

auditeurs, ait été cependant écouté avec une attention plus vive et

plus soutenue.

»Après la lecture de ce discours, le Roi s'est levé et s'est tenu

debout pendant quelques minutes; ensuite Sa Majesté est sortie, suivie

et précédée de la cour, de son cortége, aux acclamations de toute

l'assemblée. Les cris de _Vive la Reine!_ se sont mêlés aux cris de

_Vive le Roi!_ et les applaudissements d'une foule immense ont

accompagné Leurs Majestés jusqu'au château.

»Il étoit impossible d'assister à ce grand spectacle, à cette scène

sublime, dont les suites vont peut-être décider à jamais du sort de la

France, sans éprouver les plus vives émotions de crainte, d'espérance

et de respect. Si les détails que nous nous sommes permis de rappeler

avec une attention si scrupuleuse n'ont pas tous le même intérêt, on

voudra bien nous le pardonner; tout frappe, tout paroît remarquable

dans une circonstance où l'âme est vivement émue.»

Il avait été décidé que chaque ordre aurait une chambre spéciale pour

ses séances; le tiers, au lieu de se retirer dans la sienne après les

discours du Roi, du garde des sceaux et du ministre des finances (M.

Necker), resta dans la salle commune. Ce fait, peu important en

apparence, avait cependant sa signification: en demeurant dans le

local des assemblées générales, le tiers prenait l'attitude de celui

qui reçoit et admet, et cet acte pouvait être considéré comme un signe

de possession et même de prééminence.

C'était là en effet le but du tiers état. La vérification des pouvoirs

donnés par les provinces à leurs députés amena une vive discussion. Le

clergé et la noblesse demandaient que chaque ordre vérifiât ceux de

ses membres, comme les connaissant mieux. Mirabeau, affilié au tiers

ordre de sa province, prétendit que la vérification devait se faire en

commun. Les négociations ouvertes pour concilier les prétentions

respectives n'ayant pu aboutir, malgré les sollicitations du Roi, qui,

chagrin de ces délais, exhortait le clergé et la noblesse à céder, le

tiers brusqua l'affaire, désigna, le 3 juin, pour son président

Sylvain Bailly, membre des trois académies française, des

belles-lettres et des sciences, et fit ensuite appeler par bailliages

indistinctement les députés des trois ordres devant les commissaires

nommés pour vérifier les pouvoirs.

Une nouvelle fête suspendit un jour cette opération: le 11 juin était

le jour de la Fête-Dieu: fête religieuse et populaire dans laquelle,

depuis 1681[129], se déployaient chaque année les magnificences de la

cour, et qui empruntait cette fois un intérêt nouveau par la présence

des députations qui devaient y représenter les états généraux. Selon

l'usage établi, le Roi se rendit à la paroisse Notre-Dame dans un

grand carrosse fait exprès pour cette fête, et attelé de deux énormes

chevaux blancs qui ne servaient que dans cette occasion. Toute la

famille royale prit place dans ce carrosse avec le Roi. Les pages du

Roi avaient le privilége de monter derrière, sur les marches de chaque

côté des portières, sur le siége, partout enfin où ils pouvaient

tenir. Au départ du château, la maison militaire marchait devant et

derrière la voiture. Les gardes du corps, les Cent-Suisses et les

officiers de la chambre étaient placés, comme à la chapelle du palais,

dans l'église, resplendissante de lumières et de fleurs. Douze membres

du clergé, douze de la noblesse et vingt-quatre du tiers état, le

président Bailly en tête, observèrent le même ordre qu'à la procession

des états généraux qui avait eu lieu le 4 mai: le tiers en avant, la

noblesse ensuite, et le clergé le plus près du saint Sacrement. Le

Roi, entouré de sa famille et de toute la cour, suivit à pied la

procession, qui prit la rue Dauphine (aujourd'hui rue Hoche) jusqu'au

reposoir, traversa la place d'Armes, la cour du château, et s'arrêta à

la chapelle du château; puis revint à l'église Notre-Dame par le même

chemin, décoré des magnifiques tapisseries des Gobelins. À la

grand'messe de la paroisse, après la procession, le clergé était placé

au bas de la stalle du Roi, la noblesse en face du clergé, du côté de

l'évangile, et le tiers état sur des banquettes derrière les chantres,

entre le lutrin et la grille du choeur.

[Note 129: Le jeudi 5 juin 1681, dans la nouvelle église Saint-Julien,

alors patron de la ville, eut lieu, pour la première fois à

Versailles, la procession de la Fête-Dieu. Louis XIV y assista,

entouré d'une cour nombreuse et magnifique.]

Ce fut la dernière cérémonie de la Fête-Dieu à laquelle assista la

cour.

Le même jour, 11 juin, trois curés du Poitou donnèrent au clergé le

signal d'une défection qui fut bientôt imitée par beaucoup d'autres;

et le 17, les députés, ainsi vérifiés, se déclarèrent de leur autorité

Assemblée nationale.

À cette époque, pendant une visite à Marly, un pair d'Angleterre se

trouvait à table chez la duchesse de Polignac, qui lui fit cette

question: «Avez-vous vu, milord, les états généraux? Êtes-vous entré

dans les trois chambres?--Oui, madame.--Dites-moi donc ce que vous en

pensez.» L'Anglais hésitait à se prononcer. «Expliquez-vous

franchement, lui dit la duchesse.--Eh bien, madame, répondit-il, je

pense que toute la noblesse de France réside dans la chambre du tiers

état.»

Le flair britannique n'était pas en défaut. Pour tous les esprits

sérieux, il devenait évident qu'avec sa double représentation et la

sympathie unanime du peuple, le tiers devait exercer une influence

sans égale sur les destinées du pays. Le 20 juin, Bailly, son

président, se présente aux portes de l'Assemblée: une sentinelle lui

en refuse l'entrée. Il insiste, et obtient la permission d'entrer seul

pour y prendre quelques papiers. Il y dresse un procès-verbal du refus

qui lui a été fait, et se retire. Bientôt plusieurs députés se

présentent: même refus. Réunis en groupe, ils vont aux Récollets et

demandent leur église pour y tenir séance; ces religieux, qui doivent

leur existence aux bontés du Roi, répondent qu'ils ne peuvent disposer

de leur église sans sa permission. On se transporte à l'église

Saint-Louis; le curé fait une réponse semblable. Les députés du tiers,

arrivant de minute en minute de tous les quartiers de la ville, se

réunirent sur la place d'Armes.

«Faisons, dit l'un d'eux, apporter ici une table et des chaises:

partout où nous serons en nombre, là sera l'Assemblée nationale.»

Cette proposition parut d'abord acceptable, mais l'affluence des

spectateurs la rendit impossible. Les députés se présentèrent alors au

jeu de paume, dont la porte s'ouvrit devant eux. La salle était peu

aérée, mais vaste; ils s'y installèrent. Ce fut là que, échauffés par

la résistance, ils jurèrent de ne se séparer qu'après avoir donné une

nouvelle constitution à la France. Dès que la séance fut close, le

comte d'Artois fit ordonner au propriétaire de la salle[130] de ne

point l'ouvrir le lendemain, ayant l'intention d'y faire lui-même une

partie de paume. Le propriétaire répondit qu'il n'était plus le maître

de son local, et le lendemain 21, les députés s'y assemblèrent de

nouveau.

[Note 130: Il s'appelait Lataille.]

Le 22, la réunion eut lieu dans l'église Saint-Louis. Cent cinquante

membres du clergé se joignirent au tiers état.

Le 23 se tint cette fameuse séance royale dans laquelle Louis XVI, par

l'organe de son garde des sceaux, M. de Barentin, déclara entre autres

choses que le décret du 17 juin, portant constitution de l'ordre du

tiers état en assemblée nationale, était supprimé; que tous les actes

émanés de cette assemblée étaient abolis comme inconstitutionnels,

puisque les deux premiers ordres n'avaient pas concouru à la

délibération; que les séances des états ne seraient pas publiques; que

le Roi, voulant conserver la distinction des ordres, commandait aux

états généraux assemblés de se séparer à l'instant, et à chaque ordre

de se rendre dans la salle qui lui était destinée.

Le Roi sortit au milieu d'un morne silence. La noblesse et le clergé

obéirent à ses ordres; le tiers état resta en séance, tandis que des

ouvriers s'occupèrent à démonter et à emporter le meuble qui avait

servi à l'appareil de la royauté.

Quelques troupes et quelques canons gardaient les abords de la salle

des états, autour de laquelle se pressait une foule innombrable,

attendant avidement le résultat de la séance. Le Roi étant rentré au

château, le grand maître des cérémonies revint à l'assemblée et s'y

présenta la tête couverte. Le cri de _chapeau bas!_ se fit entendre.

M. de Brézé, se découvrant, dit qu'il venait de la part de Sa Majesté

ordonner aux députés de se retirer dans le local destiné à chaque

ordre. «Allez dire au Roi, répondit le président Bailly, que, quand la

nation est assemblée, elle n'a point d'ordres à recevoir.....» En ce

moment se présente le marquis d'Agoult, officier des gardes du corps,

qui appuie l'ordre apporté par M. de Brézé. On connaît la réponse

hardie de Mirabeau, un peu arrangée pour l'histoire: «Nous sommes ici

par la volonté du peuple, nous ne quitterons nos places que par la

puissance des baïonnettes.»

Les deux organes de l'autorité royale se retirent. M. d'Agoult va

rendre compte au Roi de l'insuccès de sa mission. Peu de temps après,

la troupe qui cernait la salle des états généraux reçoit l'ordre de se

retirer. L'Assemblée nationale protesta alors contre le règlement

présenté par ordre du Roi, et considérant la séance royale comme un

lit de justice, déclara par un arrêté la personne de chaque député

inviolable, et traître à la patrie tout auteur ou exécuteur d'ordres

qui attenteraient à la liberté de chacun d'eux. C'est ainsi que les

futurs constituants commencèrent par s'attribuer la première condition

de la souveraineté, l'inviolabilité. On ne leur opposait que des

paroles, ils répondaient par des actes. Le 25, ils écrivent à M.

Necker pour le féliciter d'avoir pris auprès du Roi la défense des

états généraux contre la séance du 23 juin, à laquelle il n'avait pas

assisté, considérant son but comme contraire au bien public. Ce

jour-là, quarante-sept membres de la noblesse se réunirent à

l'Assemblée nationale; on remarquait parmi eux le duc d'Orléans. La

minorité donnait pour raison à sa démarche son dévouement pour le Roi,

dont les jours étaient menacés par la résistance qu'on imputait à sa

personne. Cette minorité se trompait: quand Louis XVI cédait, il

cédait tout à fait, et dans cette circonstance il cédait de plein

coeur. Il manda le président de la noblesse, et le pria instamment de

se réunir aux deux autres ordres. «Sire, répondit le duc de

Luxembourg, ce ne sont pas les intérêts de la noblesse, ce sont ceux

de la monarchie, ce sont ceux de votre trône que nous défendons: notre

abstention frappera de nullité les actes de l'Assemblée nationale, et

cette assemblée même demeurera incomplète lorsqu'un tiers de ses

membres aura été livré à la fureur de la populace et au fer des

assassins.--Je ne veux pas, reprit le Roi, qu'il périsse un seul homme

pour ma querelle. Si ce n'est pas assez d'inviter la noblesse à se

réunir aux deux ordres, je le lui ordonne; comme Roi, je le veux. Si

un de ses membres se croit lié par son mandat, son serment, son

honneur, à rester dans la chambre, qu'on vienne me le dire, j'irai

m'asseoir à ses côtés, et je mourrai avec lui, s'il le faut.»

La noblesse se rend aux états. Les membres du clergé non encore

ralliés s'y rendent également, et les trois ordres se trouvent réunis

et confondus dans cette même salle où, peu de jours auparavant, ils

avaient été sommés de se séparer.

À partir de ce jour, le principe de la révolution était posé, et les

conséquences ne pouvaient que suivre. Le tiers, démentant le mot de

Sieyès, était tout; le clergé et la noblesse n'étaient rien, et la

royauté était peu de chose.

L'Assemblée était entrée dans la carrière de l'audace, la royauté dans

celle des concessions. À mesure que l'une montait, l'autre devait

descendre.

Revenons à Montreuil, où ces événements publics avaient un douloureux

retentissement. Après s'être faite bourgeoise, la princesse se fit

fermière. Les soins ruraux, qui n'étaient d'abord qu'une distraction,

devinrent un calcul de la bienfaisance. Si la basse-cour se peupla

d'oiseaux domestiques, si l'étable se remplit de vaches aux fortes

mamelles, c'était pour que les enfants de Montreuil qui avaient perdu

leur mère fussent assurés de ne manquer ni de lait ni d'oeufs frais.

Madame Élisabeth s'étonna du nombre prodigieux d'orphelins que son

industrie lui amenait. Aussi se hâta-t-elle de donner à son

exploitation des bases plus étendues. Elle fit venir de Suisse de

nouvelles vaches, et témoigna le désir d'avoir, pour les garder et en

prendre soin, un vacher de leur pays, sur la fidélité duquel elle

pourrait se reposer, car elle était avare d'un lait qui appartenait

aux enfants pauvres. Madame de Diesbach, femme d'un officier suisse,

indiqua comme pouvant remplir parfaitement les vues de la princesse

Jacques Bosson, de la petite ville de Bulle, à cinq lieues au sud de

Fribourg. Ce jeune homme avait un père et une mère dont il était

tendrement aimé. Madame Élisabeth, ne voulant pas les séparer, leur

fit dire de venir tous les trois. Jacques fut investi du gouvernement

des bêtes à cornes. Les vaches eurent un bon gîte très-proprement

tenu, une nourriture convenable et choisie, et leur lait devint

abondant. «Vous vous rappellerez, lui dit Madame Élisabeth dès son

début, que ce lait appartient à mes petits enfants: moi-même je ne me

permettrai d'y goûter que lorsque la distribution en aura été faite à

tous.»

Jacques et ses parents, témoins chaque jour de la bienfaisance de leur

royale maîtresse, conçurent pour elle une tendre et pieuse

vénération. «Quelle bonne princesse! disait souvent Jacques à madame

de Bombelles; la Suisse entière ne connaît rien d'aussi parfait!»

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 24 / 47 段