afflictions et des désastres. La disette et la misère, qu'un froid
rigoureux rendait encore plus terribles, avaient éveillé dans tout le
royaume un sentiment public de généreuse commisération: le Roi, la
Reine, l'archevêque de Paris donnèrent un exemple qui fut suivi par
tous les châteaux, aujourd'hui ouverts à la charité, et quelques mois
plus tard voués à l'incendie. Madame Élisabeth économisa sur toutes
choses dans son intérieur, afin de porter au dehors non pas de son
superflu, mais de son nécessaire.
Quelquefois, pour suppléer à l'insuffisance de ses ressources, elle
faisait vendre quelque boîte précieuse, une montre, un bracelet ou
autres bijoux qui lui appartenaient, et auxquels ne s'attachait pour
elle aucun souvenir d'amitié. Un jour qu'on lui en rapportait le prix:
«Ce n'est pas seulement de l'argent, dit-elle, c'est aussi du temps
gagné; car _tels_ pauvres n'auront pas si longtemps à souffrir.» Pour
avancer à ceux qui ne pouvaient attendre, elle n'hésitait pas même à
faire des dettes que les privations personnelles devaient acquitter
plus tard.
C'est à cette époque que madame Marie de Causans se disposait à entrer
au couvent. L'idée de ce grand acte préoccupait vivement Madame
Élisabeth. Dans une admirable lettre où se déployaient la prudence et
la pénétration de son esprit et la droiture de son noble coeur, la
princesse, avec sa piété éclairée, conseillait à la fille de son amie
de ne pas s'engager dans la vie religieuse sans s'être bien étudiée
elle-même, et de ne pas prendre pour une vocation durable et
définitive un attrait passager qui pouvait n'être qu'une tentation
déguisée. Les mortifications physiques n'étaient rien, l'habitude
suffisait pour s'y faire; mais l'abdication de la volonté, les
renoncements, tout ce qui constituait la vie religieuse, voilà à quoi
il fallait être sérieusement préparé; et puis, avant de céder au
penchant qui l'entraînait vers la retraite, madame Marie de Causans ne
devait-elle pas considérer que sa mère mourante lui avait confié une
mission envers sa jeune soeur? L'abandonnerait-elle à dix-huit ans aux
dangers du monde, et la priverait-elle d'un appui, d'un guide qui lui
était peut-être nécessaire? Ne servirait-elle pas plus sûrement Dieu
en remplissant ce devoir, qu'en se laissant aller à la pente qui la
conduisait vers le cloître? Voilà les considérations que Madame
Élisabeth adjurait Marie de Causans de peser, et sur lesquelles elle
l'invitait à consulter des personnes consommées dans le discernement
des vocations et la conduite des âmes.
Madame Élisabeth avait bien d'autres soucis encore. Le Parlement,
devenu depuis quelque temps populaire par son opposition au
gouvernement, puisait dans sa disgrâce même un nouveau titre aux
sympathies publiques. Notre princesse n'ignorait pas que, par un
enchaînement successif de circonstances, cette grande magistrature
était devenue, dès 1592, une espèce de puissance d'antagonisme au
moyen de la formalité de l'enregistrement et du droit de remontrances.
Admirable, au temps de la Ligue, par sa fidélité au principe de la
tradition monarchique, remuant sous la régence de Marie de Médicis,
rebelle pendant la Fronde, le Parlement, traité avec douceur par Henri
IV, avec rudesse par Richelieu, avec hauteur par Louis XIV, avait
reconquis avec ses droits un sentiment de prépondérance sous la
régence du duc d'Orléans, obligé de recourir à cette autorité
judiciaire pour faire casser le testament du grand Roi[127]. Après
lui, Louis XV et Louis XVI avaient compris qu'ils n'avaient point à
compter sur la docilité d'un corps délibérant armé par le Régent de
prérogatives considérables. Les deux rois avaient eu le tort d'agir
avec le Parlement tour à tour avec une douceur qui fut prise pour une
condescendance, et avec une rigueur qui fut regardée comme une
injustice. Louis XVI, qui savait résister héroïquement à la force, ne
sut jamais l'employer ni avec discernement ni avec persévérance. Avec
quelle admirable sagacité Madame Élisabeth jugeait, dans une de ses
lettres, datée du 6 juin 1788, l'humeur irrésolue de son frère, le
caractère de la Reine, ainsi que les difficultés d'une situation dont
elle prévoyait les conséquences prochaines!
[Note 127: Philippe d'Orléans connaissait assez quelques-uns de ses
membres pour être certain qu'ils ne failliraient point à leur devoir.
Il savait que d'Aguesseau, sans juger le fond de la doctrine condamnée
par la bulle _Unigenitus_, ayant senti du doigt, dans quelques-unes de
ses dispositions, une atteinte au droit national, avait osé défendre
la monarchie contre le monarque lui-même. La noble compagne de ce
grand magistrat pensait comme lui. En le voyant partir pour
Versailles, elle lui dit: «Allez, oubliez devant le Roi femme et
enfants; perdez tout, hors l'honneur.» Par sa résistance à
l'enregistrement de cette bulle, d'Aguesseau s'exposa résolûment à une
disgrâce absolue. Le nonce Quirini étant venu le visiter dans sa
résidence de Fresne, et lui ayant dit: «C'est ici que l'on forge des
armes contre Rome?--Non, monsieur, reprit vivement d'Aguesseau, ce ne
sont point des armes, ce sont des boucliers.»]
Le Parlement venait de refuser d'enregistrer l'édit du timbre et de
l'impôt territorial, et avait été exilé. Avec son bon sens ordinaire,
Madame Élisabeth discernait bien que ce refus d'enregistrement n'avait
pas pour motif réel les intérêts du peuple, que cette double taxe ne
lésait en rien. Elle reconnaissait aussi qu'en exilant le Parlement
pour vaincre une résistance peu motivée, le Roi n'avait fait que
suivre la tradition monarchique; mais elle faisait observer qu'il
faut compter avec les situations qui comportent ou ne comportent pas
telle mesure, bonne dans un temps, mauvaise dans un autre. Or il y
avait péril à ébranler une des maîtresses pièces de l'ancienne
monarchie dans une époque où l'esprit démocratique se levait contre
toutes les autorités. Mieux eût valu ramener le Parlement que le
frapper. Ce parti de la douceur et de la modération eût été d'autant
plus politique qu'il n'était pas dans le caractère du Roi de soutenir
une mesure de fermeté et de rigueur. La Reine le poussait aux mesures
de ce genre, mais Louis XVI n'était pas capable d'y mettre la tenue
nécessaire. Son âme scrupuleuse s'alarmait; il craignait d'avoir eu
tort; il revenait sur ses pas, et perdait ainsi le fruit d'un coup
d'autorité mal soutenu, sans recueillir le fruit de sa bonté, qu'on
prenait pour de la faiblesse. «Il me semble, ajoutait avec un grand
sens Madame Élisabeth, qu'il en est du gouvernement comme de
l'éducation; il ne faut dire: _Je le veux_, que lorsqu'on est sûr
d'avoir raison; mais lorsqu'on l'a dit, on ne doit jamais se relâcher
de ce que l'on a prescrit.»
Madame Élisabeth, après avoir apprécié avec sagacité les dangers qui
résultaient de l'inquiétude des esprits, du contraste du caractère du
Roi avec celui de la Reine, du mécontentement de Paris qui se faisait
sentir par l'accueil peu sympathique que la population faisait à
Marie-Antoinette, concluait en prédisant que six mois ne se
passeraient pas sans que le Parlement fût rappelé, et que les états
généraux seraient convoqués dans des circonstances funestes pour la
monarchie.
En s'acheminant vers cette situation pleine de périls, on traversait
des fêtes: Madame Élisabeth assista à celles dont l'arrivée d'une
ambassade indienne fut l'occasion. Nous nous attardons à dessein dans
les détails d'une époque qui vit luire les derniers beaux jours de
Madame Élisabeth, comme si nous hésitions à entrer dans cette phase
de sa vie où elle va grandir, mais au prix de quelles épreuves et de
quelles douleurs!
Le nabab Tippoo-Saheb, sultan Bahadour de Mysore, depuis longtemps
inquiété par les Anglais, avait résolu d'expulser de l'Inde ces
étrangers avides de ses richesses. Il avait envoyé des ambassadeurs
pour s'assurer de la protection et des secours de la France. Embarqués
à Pondichéry le 22 juillet 1787, ces ambassadeurs avaient
successivement relâché à l'île de France, où ils avaient fait un
séjour de trois mois, pendant lequel ils avaient célébré leur fête du
Moéram; puis au cap de Bonne-Espérance, à l'île de Gorée et à Malaga.
Arrivés dans la rade de Toulon le 9 juillet 1788, ils débarquèrent
dans ce port le lendemain, et après un repos de dix jours, ils se
mirent en route pour Paris, en passant par Marseille, Aix, Lyon et
Fontainebleau, éveillant partout la plus vive curiosité, et alimentant
pendant des mois les conversations et les gazettes.
Ces ambassadeurs étaient au nombre de trois: Mouhammed-Derviche-Khan,
Akbar-Aly-Khan et Mouhammed-Osman-Khan. Après s'être reposés quelques
jours à Paris, ils allèrent, le 9 août, coucher au château du grand
Trianon, afin de se trouver le lendemain à l'audience publique du Roi.
Le dimanche 10 août, ils partirent de Trianon à onze heures du matin,
entrèrent dans Versailles par la rue de la Paroisse, traversèrent la
place et la rue Dauphine, la place d'Armes, et entrèrent, dit la
_Gazette de France_, «par la grande grille dans la cour des ministres,
où la garde montante et la garde descendante des régiments des gardes
françaises et des gardes suisses étaient sous les armes, les tambours
battant l'appel. Descendus de leurs voitures dans la cour des Princes,
garnie d'un détachement de gardes de la prévôté de l'hôtel, le sieur
Delaunay, commissaire général de la marine, les a conduits par
l'escalier des Princes et la salle des Cent-Suisses, qui étoient en
haie, la hallebarde à la main, dans un appartement particulier, pour y
attendre le moment où le Roi serait prêt à les recevoir.
»Sa Majesté, accompagnée de Monsieur, de Mgr comte d'Artois, de S. A.
R. Mgr le duc d'Angoulême, du prince de Condé, du duc de Bourbon, du
duc d'Enghien et du prince de Conti, s'est rendue dans le salon
d'Hercule, que l'on avoit décoré et disposé pour la cérémonie.
»Le trône étoit placé sur une estrade élevée de huit marches et
adossée à la cheminée. L'on avoit construit deux tribunes dans
l'embrasure des portes: le reste du salon étoit garni de gradins pour
les seigneurs et les dames de la cour. La Reine avoit précédé le Roi,
et s'étoit placée avec Mgr le duc de Normandie et Madame, fille du
Roi, dans la tribune à gauche; celle à droite étoit occupée par
Madame, madame la comtesse d'Artois et Madame Élisabeth de France. Aux
deux côtés du trône étoient Monsieur et Mgr comte d'Artois; en avant,
à droite et à gauche, les princes; derrière le trône les grands
officiers de Sa Majesté; et, sur le repos, entre les cinq premières
marches et les trois dernières de l'estrade, les ministres et
secrétaires d'État.
»Le Roi, étant monté sur son trône, a donné ordre aux officiers des
cérémonies d'aller chercher les ambassadeurs indiens, lesquels ont
traversé, dans l'ordre suivant, la grande salle des Gardes du corps du
Roi, qui étaient en haie et sous les armes, l'appartement de la Reine,
la galerie et les grands appartements remplis de spectateurs, et leur
cortége n'en a pas été embarrassé.
»Les ambassadeurs marchoient sur la même ligne, ayant à leur droite le
sieur de Nantouillet, maître des cérémonies; à leur gauche le sieur de
Watrouville, aide des cérémonies. Ils étoient précédés par le sieur
Delaunay, le sieur Ruffin, secrétaire-interprète du Roi; le sieur
Pivron de Morlate, chargé de les accompagner; le sieur Dubois,
commandant du guet de Paris, et suivis par leurs domestiques.
»Arrivés à la porte du salon d'Hercule, le sieur Delaunay, chargé de
leur lettre de créance, l'a remise au chef de l'ambassade, qui l'a
portée sur ses mains jusqu'au pied du trône. Avant d'y parvenir, il a
fait, ainsi que ses collègues, trois révérences, l'une à l'entrée du
salon, l'autre au milieu, et la troisième au bas de l'estrade. Le Roi
s'est découvert à cette dernière révérence. Les ambassadeurs se sont
avancés ensemble vers le trône, accompagnés du sieur de Nantouillet et
du sieur Ruffin. Alors Mouhammed-Derviche-Khan a remis au Roi leur
lettre de créance, et tous les trois ont présenté à Sa Majesté, sur
des mouchoirs, vingt et une pièces d'or, ce qui est, dans les usages
de leur pays, l'hommage du plus profond respect. Sa Majesté a accepté
une de ces pièces de chacun d'eux. Ensuite Mouhammed-Derviche-Khan a
prononcé une harangue qui a été traduite et répétée par le sieur
Ruffin. Cette harangue finie, le sieur de la Luzerne, ministre et
secrétaire d'État, ayant le département de la marine, s'est approché
du trône, et a reçu des mains du Roi la lettre de créance, qu'il a
déposée sur une petite table couverte de drap d'or, et placée à cet
effet sur l'estrade. Après quoi Sa Majesté a fait sa réponse aux
ambassadeurs, qui en ont reçu l'explication par le sieur Ruffin.
»Les ambassadeurs, soutenus par les sieurs Delaunay, Pivron et Dubois,
sont descendus en arrière jusqu'au dernier degré de l'estrade, où ils
ont fait une révérence; après avoir fait quelques pas de la même
manière, ils en ont fait une seconde. Arrivés à la porte du salon, ils
se sont arrêtés, et ont fait demander au Roi la permission de jouir un
instant du spectacle brillant et majestueux qu'offroit le salon
d'Hercule. Après avoir satisfait leur curiosité, ils ont fait un
dernier salut et ont de nouveau traversé les appartements, en
observant le même ordre qu'ils avoient suivi en se rendant à
l'audience du Roi.»
Ils passèrent de nouveau devant la foule qui remplissait la place
d'Armes, et se rendirent à Paris, où des fêtes de toutes sortes leur
étaient préparées. En rendant compte de la séance de l'Académie
française qui eut lieu quelques jours après, Grimm raconte que «les
ambassadeurs de Tippoo-Saheb ont assisté à cette séance, mais ils
n'ont pas eu la patience de rester jusqu'à la fin; est-ce parce qu'ils
n'entendoient pas ou parce qu'ils entendoient trop bien? C'est au
sortir de cette séance qu'on leur apprit la chute du grand vizir
(l'archevêque de Sens, Loménie de Brienne, que Necker venait de
remplacer au ministère des finances). Ils demandèrent avec beaucoup
d'empressement s'ils ne pourroient pas voir sa tête: _Oh! non_,
répondit quelqu'un, _car il n'en avoit pas_. Quel est l'événement de
notre histoire qui ne soit marqué par quelque calembour plus ou moins
ridicule, plus ou moins plaisant?»
Au mois d'août, l'archevêque de Sens quitta le ministère, où M. Necker
fut appelé pour le remplacer. Le Roi déclara qu'il fixait la tenue des
états généraux au mois de mai 1789. M. de Brienne partit pour Rome,
afin de recevoir des mains du Pape le chapeau de cardinal demandé au
Saint-Père par Louis XVI. Dans une gravure qui parut à cette époque,
la France était représentée sous la figure d'une femme dans le sein de
laquelle la main d'un prêtre enfonçait un poignard, et le sang qui en
jaillissait formait à ce prêtre un chapeau de cardinal. Une émeute
populaire brûla, sur la place Dauphine, un mannequin décoré des
insignes de l'épiscopat.
Le 14 septembre, M. de Lamoignon quitte le ministère de la justice, se
retire dans sa terre, meurt subitement, et la rumeur publique prétend
qu'il s'est brûlé la cervelle.
Le Roi rappelle les membres du Parlement. Il donne à M. Necker le
titre de surintendant des finances. Le 23 septembre, par une
déclaration royale, le Parlement de Paris et les autres cours du
royaume sont rétablis dans leurs droits, usages et prérogatives.
Le 5 décembre, le Parlement de Paris s'assemble avec les pairs; il
arrête qu'il sera fait au Roi des supplications respectueuses pour que
la forme des états généraux soit semblable à celle de 1614. On sait
que cette forme était le vote par ordre et non par tête, ce qui
donnait la prépondérance aux deux ordres privilégiés.
Le Roi répond, le 9, qu'il n'a rien à dire à son Parlement; que la
nation une fois assemblée, il se concertera avec elle pour améliorer
le sort de l'État et faire le bonheur de son peuple.....
Le comte d'Artois, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le duc
d'Enghien et le prince de Conti, alarmés des dangers que courait
l'État, se réunirent pour adresser en commun un mémoire au Roi. Nous
croyons devoir en donner un extrait, comme un élément de la lutte
engagée désormais entre le principe de la vieille monarchie et la
logique libérale de la philosophie moderne.
«Une révolution se prépare dans les principes du gouvernement; elle
est amenée par la fermentation des esprits. Des institutions réputées
sacrées, et par lesquelles cette monarchie a prospéré pendant tant de
siècles, sont converties en questions problématiques..... Le style des
différentes demandes des provinces, villes et corps, annonce et prouve
un système d'insubordination raisonnée et le mépris des lois de
l'État..... Tout auteur s'érige en législateur..... L'éloquence ou
l'art d'écrire, même dépourvus d'études, de connaissances et
d'expérience, semblent des titres suffisants pour régler la
constitution des empires..... Quiconque avance une proposition hardie,
quiconque propose de changer les lois de l'État est sûr d'avoir des
lecteurs et des sectateurs..... Les opinions dont s'indignent les gens
de bien passeront dans quelque temps pour être régulières et
légitimes..... Les droits du trône ont été mis en question;
l'inégalité des fortunes sera bientôt présentée comme un objet de
réforme..... Il a été observé à Votre Majesté combien il est important
de conserver dans la formation des états généraux la distinction des
ordres, le droit de délibérer séparément..... Sans cela, qui peut
douter qu'on ne vît un grand nombre de gentilshommes attaquer la
légalité des états généraux, faire des protestations, les faire
enregistrer dans les parlements, les signifier même à l'assemblée des
états!..... Dès lors, aux yeux d'une partie de la nation, ce qui
seroit arrêté dans cette assemblée n'auroit plus la force d'un voeu
national; et quelle confiance n'obtiendroient pas dans l'esprit des
peuples des protestations qui tendroient à les dispenser du payement
des impôts consentis dans les états!.....»
On s'étonna de ne point trouver le nom de Monsieur parmi les
signataires de ce mémoire; on se demanda même pourquoi le duc
d'Orléans ne s'était point réuni aux princes de son sang. Ceux qui
faisaient ces questions n'étaient pas au courant des tendances
politiques auxquelles cédaient les princes dont il s'agissait. Les
premiers auraient dû savoir que Monsieur, sans combattre les principes
anciens, souriait aux idées nouvelles; les seconds ne devaient point
ignorer que le duc d'Orléans pactisait déjà avec la révolution.
Partout s'agitait la question de savoir comment serait organisée
l'assemblée nationale. Louis XVI invita tous les hommes éclairés à
indiquer leurs idées à ce sujet. C'était mettre le gouvernement au
concours. Le Roi, par cet appel imprudent, se plaçait dans la position
d'un pilote qui consulterait l'équipage sur la direction à donner au
navire. Guillotin, né avec une âme ardente que surexcitait encore
l'exaltation de l'époque, se rendit l'interprète des habitants de
Paris en publiant un écrit ayant pour titre: _Pétition des citoyens
domiciliés à Paris_, etc., et réclamant la double représentation pour
le tiers état. Le Parlement, effrayé d'une opinion aussi avancée,
manda Guillotin à sa barre; mais l'issue de cette affaire fut
favorable à l'accusé, et le peuple le ramena chez lui en triomphe.
Dès ce moment les pairs du royaume, comprenant le crédit que prenait
le troisième ordre, adressèrent au Roi la lettre suivante:
«SIRE,
»Les pairs de votre royaume s'empressent de donner à Votre Majesté et
à la nation des preuves de leur zèle pour la prospérité de l'État, et
de leur désir de cimenter l'union entre tous les ordres, en suppliant
Votre Majesté de recevoir le voeu solennel qu'ils portent aux pieds du
trône, de supporter tous les impôts et charges publiques dans la juste
proportion de leur fortune, sans exemption pécuniaire quelconque; ils
ne doutent pas que ces sentiments ne fussent unanimement adoptés par
tous les autres gentilshommes de votre royaume, s'ils se trouvoient
réunis pour en déposer l'hommage aux pieds de Votre Majesté.»
* * * * *
Dans un conseil tenu par le Roi le 27 décembre, il fut décidé que le
nombre des députés aux états généraux sera de douze cents, savoir: six
cents pour représenter l'ordre du clergé et celui de la noblesse, et
six cents pour représenter le tiers état. Cette décision fut
particulièrement attribuée à l'influence d'un rapport éloquent de M.
Necker. On a dit, on a écrit que Louis XVI, en rentrant du conseil
dans son appartement, trouva dans son cabinet le portrait de Charles
Stuart à la place de celui de Louis XV; que ce changement lui causa
un moment une certaine émotion; mais que l'ayant maîtrisée presque
aussitôt, il dit d'un ton résolu: «Ils ont beau faire, le tiers état
aura double représentation; c'est irrévocablement décidé.»
Cette concession du Roi ne pouvait que surexciter l'émancipation des
esprits; la populace des provinces se laissa entraîner à des désordres
audacieux; les incendies des châteaux se multiplièrent; à Paris, une
révolte d'ouvriers contre leur patron, M. Réveillon, marchand de
papiers peints, inaugura, le 28 avril, les débuts de la révolution au
faubourg Saint-Antoine. La manufacture de ce fabricant fut pillée par
la populace. La garde de Paris, requise pour s'opposer au désordre,
fut assaillie de pierres.
Les troubles qui se multipliaient sur différents points de l'empire
faisaient plus vivement encore désirer la réunion des états généraux.