L'hiver de 1788 à 1789 devait inaugurer pour la France l'ère des

afflictions et des désastres. La disette et la misère, qu'un froid

rigoureux rendait encore plus terribles, avaient éveillé dans tout le

royaume un sentiment public de généreuse commisération: le Roi, la

Reine, l'archevêque de Paris donnèrent un exemple qui fut suivi par

tous les châteaux, aujourd'hui ouverts à la charité, et quelques mois

plus tard voués à l'incendie. Madame Élisabeth économisa sur toutes

choses dans son intérieur, afin de porter au dehors non pas de son

superflu, mais de son nécessaire.

Quelquefois, pour suppléer à l'insuffisance de ses ressources, elle

faisait vendre quelque boîte précieuse, une montre, un bracelet ou

autres bijoux qui lui appartenaient, et auxquels ne s'attachait pour

elle aucun souvenir d'amitié. Un jour qu'on lui en rapportait le prix:

«Ce n'est pas seulement de l'argent, dit-elle, c'est aussi du temps

gagné; car _tels_ pauvres n'auront pas si longtemps à souffrir.» Pour

avancer à ceux qui ne pouvaient attendre, elle n'hésitait pas même à

faire des dettes que les privations personnelles devaient acquitter

plus tard.

C'est à cette époque que madame Marie de Causans se disposait à entrer

au couvent. L'idée de ce grand acte préoccupait vivement Madame

Élisabeth. Dans une admirable lettre où se déployaient la prudence et

la pénétration de son esprit et la droiture de son noble coeur, la

princesse, avec sa piété éclairée, conseillait à la fille de son amie

de ne pas s'engager dans la vie religieuse sans s'être bien étudiée

elle-même, et de ne pas prendre pour une vocation durable et

définitive un attrait passager qui pouvait n'être qu'une tentation

déguisée. Les mortifications physiques n'étaient rien, l'habitude

suffisait pour s'y faire; mais l'abdication de la volonté, les

renoncements, tout ce qui constituait la vie religieuse, voilà à quoi

il fallait être sérieusement préparé; et puis, avant de céder au

penchant qui l'entraînait vers la retraite, madame Marie de Causans ne

devait-elle pas considérer que sa mère mourante lui avait confié une

mission envers sa jeune soeur? L'abandonnerait-elle à dix-huit ans aux

dangers du monde, et la priverait-elle d'un appui, d'un guide qui lui

était peut-être nécessaire? Ne servirait-elle pas plus sûrement Dieu

en remplissant ce devoir, qu'en se laissant aller à la pente qui la

conduisait vers le cloître? Voilà les considérations que Madame

Élisabeth adjurait Marie de Causans de peser, et sur lesquelles elle

l'invitait à consulter des personnes consommées dans le discernement

des vocations et la conduite des âmes.

Madame Élisabeth avait bien d'autres soucis encore. Le Parlement,

devenu depuis quelque temps populaire par son opposition au

gouvernement, puisait dans sa disgrâce même un nouveau titre aux

sympathies publiques. Notre princesse n'ignorait pas que, par un

enchaînement successif de circonstances, cette grande magistrature

était devenue, dès 1592, une espèce de puissance d'antagonisme au

moyen de la formalité de l'enregistrement et du droit de remontrances.

Admirable, au temps de la Ligue, par sa fidélité au principe de la

tradition monarchique, remuant sous la régence de Marie de Médicis,

rebelle pendant la Fronde, le Parlement, traité avec douceur par Henri

IV, avec rudesse par Richelieu, avec hauteur par Louis XIV, avait

reconquis avec ses droits un sentiment de prépondérance sous la

régence du duc d'Orléans, obligé de recourir à cette autorité

judiciaire pour faire casser le testament du grand Roi[127]. Après

lui, Louis XV et Louis XVI avaient compris qu'ils n'avaient point à

compter sur la docilité d'un corps délibérant armé par le Régent de

prérogatives considérables. Les deux rois avaient eu le tort d'agir

avec le Parlement tour à tour avec une douceur qui fut prise pour une

condescendance, et avec une rigueur qui fut regardée comme une

injustice. Louis XVI, qui savait résister héroïquement à la force, ne

sut jamais l'employer ni avec discernement ni avec persévérance. Avec

quelle admirable sagacité Madame Élisabeth jugeait, dans une de ses

lettres, datée du 6 juin 1788, l'humeur irrésolue de son frère, le

caractère de la Reine, ainsi que les difficultés d'une situation dont

elle prévoyait les conséquences prochaines!

[Note 127: Philippe d'Orléans connaissait assez quelques-uns de ses

membres pour être certain qu'ils ne failliraient point à leur devoir.

Il savait que d'Aguesseau, sans juger le fond de la doctrine condamnée

par la bulle _Unigenitus_, ayant senti du doigt, dans quelques-unes de

ses dispositions, une atteinte au droit national, avait osé défendre

la monarchie contre le monarque lui-même. La noble compagne de ce

grand magistrat pensait comme lui. En le voyant partir pour

Versailles, elle lui dit: «Allez, oubliez devant le Roi femme et

enfants; perdez tout, hors l'honneur.» Par sa résistance à

l'enregistrement de cette bulle, d'Aguesseau s'exposa résolûment à une

disgrâce absolue. Le nonce Quirini étant venu le visiter dans sa

résidence de Fresne, et lui ayant dit: «C'est ici que l'on forge des

armes contre Rome?--Non, monsieur, reprit vivement d'Aguesseau, ce ne

sont point des armes, ce sont des boucliers.»]

Le Parlement venait de refuser d'enregistrer l'édit du timbre et de

l'impôt territorial, et avait été exilé. Avec son bon sens ordinaire,

Madame Élisabeth discernait bien que ce refus d'enregistrement n'avait

pas pour motif réel les intérêts du peuple, que cette double taxe ne

lésait en rien. Elle reconnaissait aussi qu'en exilant le Parlement

pour vaincre une résistance peu motivée, le Roi n'avait fait que

suivre la tradition monarchique; mais elle faisait observer qu'il

faut compter avec les situations qui comportent ou ne comportent pas

telle mesure, bonne dans un temps, mauvaise dans un autre. Or il y

avait péril à ébranler une des maîtresses pièces de l'ancienne

monarchie dans une époque où l'esprit démocratique se levait contre

toutes les autorités. Mieux eût valu ramener le Parlement que le

frapper. Ce parti de la douceur et de la modération eût été d'autant

plus politique qu'il n'était pas dans le caractère du Roi de soutenir

une mesure de fermeté et de rigueur. La Reine le poussait aux mesures

de ce genre, mais Louis XVI n'était pas capable d'y mettre la tenue

nécessaire. Son âme scrupuleuse s'alarmait; il craignait d'avoir eu

tort; il revenait sur ses pas, et perdait ainsi le fruit d'un coup

d'autorité mal soutenu, sans recueillir le fruit de sa bonté, qu'on

prenait pour de la faiblesse. «Il me semble, ajoutait avec un grand

sens Madame Élisabeth, qu'il en est du gouvernement comme de

l'éducation; il ne faut dire: _Je le veux_, que lorsqu'on est sûr

d'avoir raison; mais lorsqu'on l'a dit, on ne doit jamais se relâcher

de ce que l'on a prescrit.»

Madame Élisabeth, après avoir apprécié avec sagacité les dangers qui

résultaient de l'inquiétude des esprits, du contraste du caractère du

Roi avec celui de la Reine, du mécontentement de Paris qui se faisait

sentir par l'accueil peu sympathique que la population faisait à

Marie-Antoinette, concluait en prédisant que six mois ne se

passeraient pas sans que le Parlement fût rappelé, et que les états

généraux seraient convoqués dans des circonstances funestes pour la

monarchie.

En s'acheminant vers cette situation pleine de périls, on traversait

des fêtes: Madame Élisabeth assista à celles dont l'arrivée d'une

ambassade indienne fut l'occasion. Nous nous attardons à dessein dans

les détails d'une époque qui vit luire les derniers beaux jours de

Madame Élisabeth, comme si nous hésitions à entrer dans cette phase

de sa vie où elle va grandir, mais au prix de quelles épreuves et de

quelles douleurs!

Le nabab Tippoo-Saheb, sultan Bahadour de Mysore, depuis longtemps

inquiété par les Anglais, avait résolu d'expulser de l'Inde ces

étrangers avides de ses richesses. Il avait envoyé des ambassadeurs

pour s'assurer de la protection et des secours de la France. Embarqués

à Pondichéry le 22 juillet 1787, ces ambassadeurs avaient

successivement relâché à l'île de France, où ils avaient fait un

séjour de trois mois, pendant lequel ils avaient célébré leur fête du

Moéram; puis au cap de Bonne-Espérance, à l'île de Gorée et à Malaga.

Arrivés dans la rade de Toulon le 9 juillet 1788, ils débarquèrent

dans ce port le lendemain, et après un repos de dix jours, ils se

mirent en route pour Paris, en passant par Marseille, Aix, Lyon et

Fontainebleau, éveillant partout la plus vive curiosité, et alimentant

pendant des mois les conversations et les gazettes.

Ces ambassadeurs étaient au nombre de trois: Mouhammed-Derviche-Khan,

Akbar-Aly-Khan et Mouhammed-Osman-Khan. Après s'être reposés quelques

jours à Paris, ils allèrent, le 9 août, coucher au château du grand

Trianon, afin de se trouver le lendemain à l'audience publique du Roi.

Le dimanche 10 août, ils partirent de Trianon à onze heures du matin,

entrèrent dans Versailles par la rue de la Paroisse, traversèrent la

place et la rue Dauphine, la place d'Armes, et entrèrent, dit la

_Gazette de France_, «par la grande grille dans la cour des ministres,

où la garde montante et la garde descendante des régiments des gardes

françaises et des gardes suisses étaient sous les armes, les tambours

battant l'appel. Descendus de leurs voitures dans la cour des Princes,

garnie d'un détachement de gardes de la prévôté de l'hôtel, le sieur

Delaunay, commissaire général de la marine, les a conduits par

l'escalier des Princes et la salle des Cent-Suisses, qui étoient en

haie, la hallebarde à la main, dans un appartement particulier, pour y

attendre le moment où le Roi serait prêt à les recevoir.

»Sa Majesté, accompagnée de Monsieur, de Mgr comte d'Artois, de S. A.

R. Mgr le duc d'Angoulême, du prince de Condé, du duc de Bourbon, du

duc d'Enghien et du prince de Conti, s'est rendue dans le salon

d'Hercule, que l'on avoit décoré et disposé pour la cérémonie.

»Le trône étoit placé sur une estrade élevée de huit marches et

adossée à la cheminée. L'on avoit construit deux tribunes dans

l'embrasure des portes: le reste du salon étoit garni de gradins pour

les seigneurs et les dames de la cour. La Reine avoit précédé le Roi,

et s'étoit placée avec Mgr le duc de Normandie et Madame, fille du

Roi, dans la tribune à gauche; celle à droite étoit occupée par

Madame, madame la comtesse d'Artois et Madame Élisabeth de France. Aux

deux côtés du trône étoient Monsieur et Mgr comte d'Artois; en avant,

à droite et à gauche, les princes; derrière le trône les grands

officiers de Sa Majesté; et, sur le repos, entre les cinq premières

marches et les trois dernières de l'estrade, les ministres et

secrétaires d'État.

»Le Roi, étant monté sur son trône, a donné ordre aux officiers des

cérémonies d'aller chercher les ambassadeurs indiens, lesquels ont

traversé, dans l'ordre suivant, la grande salle des Gardes du corps du

Roi, qui étaient en haie et sous les armes, l'appartement de la Reine,

la galerie et les grands appartements remplis de spectateurs, et leur

cortége n'en a pas été embarrassé.

»Les ambassadeurs marchoient sur la même ligne, ayant à leur droite le

sieur de Nantouillet, maître des cérémonies; à leur gauche le sieur de

Watrouville, aide des cérémonies. Ils étoient précédés par le sieur

Delaunay, le sieur Ruffin, secrétaire-interprète du Roi; le sieur

Pivron de Morlate, chargé de les accompagner; le sieur Dubois,

commandant du guet de Paris, et suivis par leurs domestiques.

»Arrivés à la porte du salon d'Hercule, le sieur Delaunay, chargé de

leur lettre de créance, l'a remise au chef de l'ambassade, qui l'a

portée sur ses mains jusqu'au pied du trône. Avant d'y parvenir, il a

fait, ainsi que ses collègues, trois révérences, l'une à l'entrée du

salon, l'autre au milieu, et la troisième au bas de l'estrade. Le Roi

s'est découvert à cette dernière révérence. Les ambassadeurs se sont

avancés ensemble vers le trône, accompagnés du sieur de Nantouillet et

du sieur Ruffin. Alors Mouhammed-Derviche-Khan a remis au Roi leur

lettre de créance, et tous les trois ont présenté à Sa Majesté, sur

des mouchoirs, vingt et une pièces d'or, ce qui est, dans les usages

de leur pays, l'hommage du plus profond respect. Sa Majesté a accepté

une de ces pièces de chacun d'eux. Ensuite Mouhammed-Derviche-Khan a

prononcé une harangue qui a été traduite et répétée par le sieur

Ruffin. Cette harangue finie, le sieur de la Luzerne, ministre et

secrétaire d'État, ayant le département de la marine, s'est approché

du trône, et a reçu des mains du Roi la lettre de créance, qu'il a

déposée sur une petite table couverte de drap d'or, et placée à cet

effet sur l'estrade. Après quoi Sa Majesté a fait sa réponse aux

ambassadeurs, qui en ont reçu l'explication par le sieur Ruffin.

»Les ambassadeurs, soutenus par les sieurs Delaunay, Pivron et Dubois,

sont descendus en arrière jusqu'au dernier degré de l'estrade, où ils

ont fait une révérence; après avoir fait quelques pas de la même

manière, ils en ont fait une seconde. Arrivés à la porte du salon, ils

se sont arrêtés, et ont fait demander au Roi la permission de jouir un

instant du spectacle brillant et majestueux qu'offroit le salon

d'Hercule. Après avoir satisfait leur curiosité, ils ont fait un

dernier salut et ont de nouveau traversé les appartements, en

observant le même ordre qu'ils avoient suivi en se rendant à

l'audience du Roi.»

Ils passèrent de nouveau devant la foule qui remplissait la place

d'Armes, et se rendirent à Paris, où des fêtes de toutes sortes leur

étaient préparées. En rendant compte de la séance de l'Académie

française qui eut lieu quelques jours après, Grimm raconte que «les

ambassadeurs de Tippoo-Saheb ont assisté à cette séance, mais ils

n'ont pas eu la patience de rester jusqu'à la fin; est-ce parce qu'ils

n'entendoient pas ou parce qu'ils entendoient trop bien? C'est au

sortir de cette séance qu'on leur apprit la chute du grand vizir

(l'archevêque de Sens, Loménie de Brienne, que Necker venait de

remplacer au ministère des finances). Ils demandèrent avec beaucoup

d'empressement s'ils ne pourroient pas voir sa tête: _Oh! non_,

répondit quelqu'un, _car il n'en avoit pas_. Quel est l'événement de

notre histoire qui ne soit marqué par quelque calembour plus ou moins

ridicule, plus ou moins plaisant?»

Au mois d'août, l'archevêque de Sens quitta le ministère, où M. Necker

fut appelé pour le remplacer. Le Roi déclara qu'il fixait la tenue des

états généraux au mois de mai 1789. M. de Brienne partit pour Rome,

afin de recevoir des mains du Pape le chapeau de cardinal demandé au

Saint-Père par Louis XVI. Dans une gravure qui parut à cette époque,

la France était représentée sous la figure d'une femme dans le sein de

laquelle la main d'un prêtre enfonçait un poignard, et le sang qui en

jaillissait formait à ce prêtre un chapeau de cardinal. Une émeute

populaire brûla, sur la place Dauphine, un mannequin décoré des

insignes de l'épiscopat.

Le 14 septembre, M. de Lamoignon quitte le ministère de la justice, se

retire dans sa terre, meurt subitement, et la rumeur publique prétend

qu'il s'est brûlé la cervelle.

Le Roi rappelle les membres du Parlement. Il donne à M. Necker le

titre de surintendant des finances. Le 23 septembre, par une

déclaration royale, le Parlement de Paris et les autres cours du

royaume sont rétablis dans leurs droits, usages et prérogatives.

Le 5 décembre, le Parlement de Paris s'assemble avec les pairs; il

arrête qu'il sera fait au Roi des supplications respectueuses pour que

la forme des états généraux soit semblable à celle de 1614. On sait

que cette forme était le vote par ordre et non par tête, ce qui

donnait la prépondérance aux deux ordres privilégiés.

Le Roi répond, le 9, qu'il n'a rien à dire à son Parlement; que la

nation une fois assemblée, il se concertera avec elle pour améliorer

le sort de l'État et faire le bonheur de son peuple.....

Le comte d'Artois, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le duc

d'Enghien et le prince de Conti, alarmés des dangers que courait

l'État, se réunirent pour adresser en commun un mémoire au Roi. Nous

croyons devoir en donner un extrait, comme un élément de la lutte

engagée désormais entre le principe de la vieille monarchie et la

logique libérale de la philosophie moderne.

«Une révolution se prépare dans les principes du gouvernement; elle

est amenée par la fermentation des esprits. Des institutions réputées

sacrées, et par lesquelles cette monarchie a prospéré pendant tant de

siècles, sont converties en questions problématiques..... Le style des

différentes demandes des provinces, villes et corps, annonce et prouve

un système d'insubordination raisonnée et le mépris des lois de

l'État..... Tout auteur s'érige en législateur..... L'éloquence ou

l'art d'écrire, même dépourvus d'études, de connaissances et

d'expérience, semblent des titres suffisants pour régler la

constitution des empires..... Quiconque avance une proposition hardie,

quiconque propose de changer les lois de l'État est sûr d'avoir des

lecteurs et des sectateurs..... Les opinions dont s'indignent les gens

de bien passeront dans quelque temps pour être régulières et

légitimes..... Les droits du trône ont été mis en question;

l'inégalité des fortunes sera bientôt présentée comme un objet de

réforme..... Il a été observé à Votre Majesté combien il est important

de conserver dans la formation des états généraux la distinction des

ordres, le droit de délibérer séparément..... Sans cela, qui peut

douter qu'on ne vît un grand nombre de gentilshommes attaquer la

légalité des états généraux, faire des protestations, les faire

enregistrer dans les parlements, les signifier même à l'assemblée des

états!..... Dès lors, aux yeux d'une partie de la nation, ce qui

seroit arrêté dans cette assemblée n'auroit plus la force d'un voeu

national; et quelle confiance n'obtiendroient pas dans l'esprit des

peuples des protestations qui tendroient à les dispenser du payement

des impôts consentis dans les états!.....»

On s'étonna de ne point trouver le nom de Monsieur parmi les

signataires de ce mémoire; on se demanda même pourquoi le duc

d'Orléans ne s'était point réuni aux princes de son sang. Ceux qui

faisaient ces questions n'étaient pas au courant des tendances

politiques auxquelles cédaient les princes dont il s'agissait. Les

premiers auraient dû savoir que Monsieur, sans combattre les principes

anciens, souriait aux idées nouvelles; les seconds ne devaient point

ignorer que le duc d'Orléans pactisait déjà avec la révolution.

Partout s'agitait la question de savoir comment serait organisée

l'assemblée nationale. Louis XVI invita tous les hommes éclairés à

indiquer leurs idées à ce sujet. C'était mettre le gouvernement au

concours. Le Roi, par cet appel imprudent, se plaçait dans la position

d'un pilote qui consulterait l'équipage sur la direction à donner au

navire. Guillotin, né avec une âme ardente que surexcitait encore

l'exaltation de l'époque, se rendit l'interprète des habitants de

Paris en publiant un écrit ayant pour titre: _Pétition des citoyens

domiciliés à Paris_, etc., et réclamant la double représentation pour

le tiers état. Le Parlement, effrayé d'une opinion aussi avancée,

manda Guillotin à sa barre; mais l'issue de cette affaire fut

favorable à l'accusé, et le peuple le ramena chez lui en triomphe.

Dès ce moment les pairs du royaume, comprenant le crédit que prenait

le troisième ordre, adressèrent au Roi la lettre suivante:

«SIRE,

»Les pairs de votre royaume s'empressent de donner à Votre Majesté et

à la nation des preuves de leur zèle pour la prospérité de l'État, et

de leur désir de cimenter l'union entre tous les ordres, en suppliant

Votre Majesté de recevoir le voeu solennel qu'ils portent aux pieds du

trône, de supporter tous les impôts et charges publiques dans la juste

proportion de leur fortune, sans exemption pécuniaire quelconque; ils

ne doutent pas que ces sentiments ne fussent unanimement adoptés par

tous les autres gentilshommes de votre royaume, s'ils se trouvoient

réunis pour en déposer l'hommage aux pieds de Votre Majesté.»

* * * * *

Dans un conseil tenu par le Roi le 27 décembre, il fut décidé que le

nombre des députés aux états généraux sera de douze cents, savoir: six

cents pour représenter l'ordre du clergé et celui de la noblesse, et

six cents pour représenter le tiers état. Cette décision fut

particulièrement attribuée à l'influence d'un rapport éloquent de M.

Necker. On a dit, on a écrit que Louis XVI, en rentrant du conseil

dans son appartement, trouva dans son cabinet le portrait de Charles

Stuart à la place de celui de Louis XV; que ce changement lui causa

un moment une certaine émotion; mais que l'ayant maîtrisée presque

aussitôt, il dit d'un ton résolu: «Ils ont beau faire, le tiers état

aura double représentation; c'est irrévocablement décidé.»

Cette concession du Roi ne pouvait que surexciter l'émancipation des

esprits; la populace des provinces se laissa entraîner à des désordres

audacieux; les incendies des châteaux se multiplièrent; à Paris, une

révolte d'ouvriers contre leur patron, M. Réveillon, marchand de

papiers peints, inaugura, le 28 avril, les débuts de la révolution au

faubourg Saint-Antoine. La manufacture de ce fabricant fut pillée par

la populace. La garde de Paris, requise pour s'opposer au désordre,

fut assaillie de pierres.

Les troubles qui se multipliaient sur différents points de l'empire

faisaient plus vivement encore désirer la réunion des états généraux.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 23 / 47 段