Cette lettre, qui nous laisse entrevoir les idées politiques de Madame

Élisabeth, contient aussi son appréciation de l'attitude de

l'assemblée des notables, et témoigne du peu de fond que faisait la

princesse sur les services que cette assemblée pouvait rendre; elle

nous initie en outre aux opinions des principaux membres de la famille

royale, et nous montre à nu le caractère et le coeur de notre

admirable princesse. Quelles qualités, quelles vertus n'avait-elle

pas? Elle aimait son Dieu de toute son âme; elle aimait le Roi son

frère avec un dévouement absolu, et dans cet amour elle faisait entrer

l'amour de sa patrie; elle aimait ses soeurs, elle aimait les princes

ses frères avec tendresse; elle aimait les malheureux d'une affection

miséricordieuse; elle aimait ses amies d'une ardeur sainte et

éclairée: sévère pour elle-même, elle était pour ses compagnes d'une

tolérance parfaite, les reprenant toujours avec une douceur et une

raison admirables. Un jour, la vicomtesse de Mérinville allait à

l'Opéra: la jeune marquise des Moutiers, sa belle-fille, lui exprima

le plus grand désir de l'accompagner. Madame de Mérinville ne le jugea

pas convenable, et partit sans l'emmener. La jeune femme éprouva une

vive humeur de ce refus, et s'en vengea en tenant les plus durs propos

contre sa belle-mère. Cette rancune durait depuis plusieurs jours.

«Mon cher démon, lui dit Madame Élisabeth, sais-tu que tu commets là

un très-gros péché? Je vais ce soir à l'Opéra, et je te propose, moi,

de t'emmener; car, après tout, si tu fais mal en allant au théâtre, tu

fais cent fois pis en déblatérant contre ta mère.»

Ajoutons que Madame Élisabeth chérissait les enfants de ses amies

comme elle eût chéri les siens, et il n'en est pas un, ne fût-il âgé

que de trois ou quatre ans, qui ne se soit souvenu plus tard de Madame

Élisabeth, de sa bonté et de ses caresses.

Mais quel que fût son abandon avec ses amies, jamais un mot de

médisance ne trouvait place dans leur causerie. Dans cette pure

atmosphère n'entrait jamais le récit des nouvelles galantes, des

anecdotes hasardées dont la malignité publique amusait à cette époque

la cour et la ville. Madame Élisabeth avait si bien montré tout

d'abord le profond éloignement qu'elle éprouvait pour toute

conversation relative à de tels sujets, que plusieurs de ses dames qui

n'étaient pas mêlées aux intrigues de la cour n'apprirent que plus

tard, et en pays étrangers, les mille et une aventures dont le bruit

avait couru à Paris et à Versailles.

Rendons aussi cet hommage à Madame Élisabeth, que la renommée de sa

perfection était telle à la cour, que, dès qu'elle y paraissait, toute

conversation de ce genre tombait aussitôt, et le respect qu'elle

inspirait venait se poser comme un sceau sur les bouches les moins

timides.

Ses relations avec la Reine, bien qu'exemptes de cette intimité, que

ne comportaient ni la différence des âges ni celle des positions, non

plus que la dissemblance des occupations journalières, n'en étaient

pas moins sur un pied de convenance parfaite et d'attachement

véritable. Soumise au Roi avec une respectueuse tendresse, elle ne se

permettait jamais de blâmer un acte de son gouvernement, alors même

qu'il blessait sa raison ou ses sentiments. Cette retenue était

peut-être encore plus mesurée et plus attentive pour tout ce qui se

rapportait à la Reine, craignant non-seulement d'apporter un avis dans

la région où se mouvait son autorité, mais encore de laisser échapper

un geste ou une parole qui pussent être présentés comme une

improbation dans la sphère de ses amusements ou de ses fantaisies.

Quelques personnes du cercle habituel de la Reine qui connaissaient le

mérite de Madame Élisabeth et qui redoutaient son influence sur

l'esprit du Roi, n'avaient pas manqué de chercher à faire naître un

sentiment jaloux dans le coeur de Marie-Antoinette; mais la réserve de

notre princesse fut plus habile avec sa droiture et sa sagesse que la

cour avec toutes ses intrigues; la Reine, que la politique étrangère

et l'adulation intéressée de son entourage sollicitaient également à

gouverner sous le nom de son mari, s'était rassurée aisément devant

l'attitude de sa belle-soeur, la réserve de son caractère et la

simplicité de ses goûts. Elle eut pour elle une estime confiante, qui

plus tard, dans le malheur, devint une tendre amitié.

Éloignée des affaires par ses propres penchants aussi bien que par les

principes de son éducation, Madame Élisabeth n'intervenait jamais pour

le succès d'une démarche que lorsqu'elle y était portée par les

penchants de son coeur et par un sentiment de justice. Le Roi et la

Reine savaient que ses recommandations étaient rares, mais qu'elles

étaient sérieuses; que son estime ne s'accordait pas à la légère, et

que le suffrage de Madame Élisabeth était déjà une prévention

favorable qui témoignait pour le solliciteur.

Les dissipations de la cour n'avaient aucun attrait pour Madame

Élisabeth; obligée d'y paraître quand les priviléges de son rang, les

règles de l'étiquette ou une invitation personnelle du Roi ou de la

Reine l'exigeaient, elle ne le faisait qu'à regret et par obéissance,

et toujours avec une grande circonspection. Les regards de la cour,

les acclamations de la foule ne lui rendaient que plus chers le calme

de la solitude et le cercle étroit de l'intimité.

Elle voyait avec peine et avec inquiétude que la Reine se montrait

trop facilement, qu'elle allait à Paris sans aucun cérémonial, et que,

dans les belles soirées d'été, elle se laissait entourer par la foule

des promeneurs sur la terrasse du jardin de Versailles. Madame

Élisabeth était persuadée que les succès conquis par la femme

enlevaient quelque chose au prestige de la Reine, et que l'accès

laissé à la familiarité deviendrait un amoindrissement du respect.

Quand les rois demeuraient invisibles, l'imagination des peuples en

faisait des êtres surnaturels, et leur enthousiasme éclatait le jour

où ces représentants de Dieu, majestueux et inviolables, daignaient

leur apparaître un moment. Il était à craindre que, si les souverains

descendaient souvent vers le peuple, le peuple ne s'approchât lui-même

assez près d'eux pour voir que la Reine n'était qu'une jolie femme, et

ne tardât pas à conclure que le Roi n'était que le premier des

fonctionnaires. N'osant pas toutefois se faire auprès de

Marie-Antoinette l'organe d'une telle pensée, Madame Élisabeth en fit

part à Madame Adélaïde, qui essaya de faire comprendre à la Reine que

l'étiquette, en s'abdiquant elle-même, ouvrait la porte à la

révolution.

Les observations de cette nature ne pouvaient s'appliquer à Trianon:

dans cette résidence, la royauté n'était pas en présence des regards

publics; c'était au contraire pour être loin de la foule et de la cour

elle-même que Marie-Antoinette s'y rendait; c'est pour cela aussi que

Madame Élisabeth l'y rencontrait avec plus de plaisir que dans l'éclat

des grandeurs souveraines. Tout était simple à Trianon. La royale

châtelaine voulait qu'on y trouvât les usages de la vie de château:

elle entrait dans le salon sans que les dames quittassent leur

tapisserie ou leur clavecin, sans que les hommes suspendissent une

partie d'échecs ou de billard; la maîtresse de la maison l'avait réglé

ainsi. L'exiguïté du logement ne permettait à aucune dame du palais de

s'y établir. Madame Élisabeth seule y accompagnait d'ordinaire la

Reine: une robe de percale blanche, un chapeau de paille, un fichu de

gaze, telle était la parure habituelle des princesses. Sur

l'invitation de la Reine, on arrivait de Versailles à l'heure du

dîner. Louis XVI et ses frères y venaient souvent souper. Le plaisir

qu'éprouvait la Reine à parcourir avec sa soeur Élisabeth les petites

fabriques de son hameau, à pêcher dans son petit lac, à voir traire

ses vaches, lui faisait prendre en dégoût la pompeuse résidence de

Marly, avec sa multitude de visiteurs, ses jeux et ses fêtes magiques.

Lorsque, dans son charmant asile de Trianon, dégagé de toute

représentation, il lui vint à l'idée de jouer la comédie, usage adopté

dans presque tous les châteaux pendant la belle saison, elle associa

sa jeune belle-soeur à ce divertissement. Ainsi, dans _la Gageure

imprévue_, Madame Élisabeth jouait le rôle de la jeune personne, la

Reine celui de Gotte, la comtesse Diane de Polignac celui de madame de

Clairville.

Cette distraction n'était pas précisément un amusement pour Madame

Élisabeth; mais, comme le travail, elle la sauvait de l'ennui. Jamais

son front ouvert n'apparut chargé d'un nuage. Elle avait pour principe

de faire céder en toute occasion son goût personnel aux obligations et

aux égards indiqués par la convenance, et ce sacrifice ne semblait

rien lui coûter.

Les cabinets de l'Europe ne pouvaient plus guère ignorer les

difficultés qu'éprouvait le gouvernement de France; mais l'autorité du

Roi avait conservé au delà des mers tout son prestige, et les

souverains étrangers les plus éloignés de la France briguaient son

alliance, et, dans leurs revers, imploraient sa protection. Un enfant

de neuf à dix ans, héritier du roi de la Cochinchine, conduit par un

missionnaire évêque et accompagné par deux de ses parents, arriva

ainsi à Versailles vers ce temps-là, le trône et la vie de son père

étant menacés par un ennemi redoutable, ancien intendant des douanes

et impôts perçus dans le royaume. Au mois de mars 1787, le maréchal de

Castries présenta ce jeune étranger au Roi dans le salon d'Hercule.

L'enfant, selon l'étiquette de son pays, se prosterna devant le

souverain, qui s'empressa de le relever avec bonté. Ses parents et

quelques pages qui formaient sa suite se prosternèrent aussi le front

contre terre, tandis que le prélat, compagnon de leur long voyage,

restait debout à leur côté. Le jeune prince avait pour vêtement une

robe de mousseline qu'enveloppait une espèce de manteau broché de soie

et d'or. Il fut aussi présenté à Marie-Antoinette et à la famille

royale, pour qui son âge et sa situation aussi bien que sa gentillesse

le rendaient fort intéressant. Il fut admis plus d'une fois à jouer

avec le premier Dauphin, moins âgé que lui de trois à quatre ans.

Madame Élisabeth essaya un jour d'établir une petite conversation avec

lui, mais il ne savait que quelques mots de français, qu'il tenait de

son gouverneur ecclésiastique ou qu'il avait appris pendant la

traversée.

Louis XVI fut ému des larmes d'un enfant qui avait traversé les mers

pour venir chercher du secours pour son père,--réfugié sur le point le

plus éloigné de ses provinces maritimes, et luttant seul avec ses

derniers défenseurs contre la félonie et la rébellion. Des nouvelles

envoyées de Cochinchine depuis le départ de cette mission faisaient un

tableau affreux de ce malheureux pays: dans les églises, dans les

pagodes s'étaient installés les mandarins rebelles; les éléphants

habitaient les maisons des riches égorgés ou en fuite. Depuis treize

ans jusqu'à soixante-cinq, tout le monde était armé; toute habitation

prise était pillée. Il fallait se presser. Louis XVI accorda huit

cents hommes, sous la conduite de M. de Clermont, militaire d'un vrai

mérite; puis deux frégates, _la Méduse_ et _la Dryade_, sous le

commandement de M. de Kersaint, officier de marine expérimenté.

L'apparition de ces huit cents Français ranima le courage de la partie

saine de la nation annamite et donna l'élan à une armée de soixante

mille Indiens: l'armée révolutionnaire fut culbutée, tandis que les

frégates jetaient l'épouvante sur toute la côte habitée par les

rebelles. La France eut ainsi la consolation et la gloire d'avoir mis

fin aux calamités d'un peuple.

Le crédit de M. de Calonne, quoique soutenu par la Reine et madame de

Polignac, croula bientôt. Immoral, prodigue et frivole, il s'était

donné les dehors d'une honnêteté rigide. «La probité de Calonne,

disait Rivarol, est composée de deux substances: friponnerie et

dissipation.» Le 20 avril, il quitta le ministère, et alla dans sa

terre de Lorraine méditer sur la fragilité des choses humaines aussi

bien que sur l'inflexible éloquence des chiffres. Louis XVI, qui

accordait facilement sa confiance, mais qui entrait en fureur dès

qu'il croyait voir qu'elle n'était pas justifiée, lui ordonna de ne

plus porter les marques de l'ordre du Saint-Esprit.

M. Hue de Miromesnil, garde des sceaux, partagea la disgrâce de M. de

Calonne. Tout en l'assurant de son estime et du désir de lui offrir

des témoignages de sa bienveillance, le Roi lui écrivit que son grand

âge ne lui permettant pas de tenir sa place dans des circonstances si

difficiles, il l'engageait à donner sa démission[123].

[Note 123: M. Hue de Miromesnil quitta dignement le fauteuil de

d'Aguesseau. Il ne voulut point accepter les quarante mille livres de

rente qu'on accordait d'ordinaire aux ministres disgraciés, quelle

qu'eût été leur gestion; puis il répondit au Roi:

«SIRE,

»Ce n'étoit point l'intérêt de ma fortune, mais celui de mon amour et

de mon attachement respectueux pour Votre Majesté, qui m'enchaînoit à

sa personne. J'ai tout perdu quand elle me retire ses bontés; l'état

de ses finances ne me permet pas de rien demander; j'ai toujours su

vivre de peu; j'étois pauvre quand je suis entré au ministère, et j'ai

le bonheur d'en sortir de même; je me bornerai à faire des voeux pour

la gloire et la prospérité du règne de Votre Majesté; je la prie

seulement de permettre que je mette à ses pieds l'intérêt de mes

enfants.»]

M. de Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, qui convoitait

depuis longtemps le ministère des finances, fut nommé chef du conseil

royal des finances le 1er mai 1787. M. Bouvart de Fourqueux,

conseiller d'État au conseil royal du commerce, donna sa démission; M.

de Villedeuil le remplaça le 12 mai. «J'ai trouvé l'anagramme de ce

nom, dit Madame Élisabeth à M. Lemonnier; c'est «_Dieu le veille!_» M.

de Brienne, pour masquer d'un titre pompeux la faiblesse de ses

moyens, se fit donner par le Roi la qualification imposante de

principal ministre d'État, et obtint de lui l'archevêché de Sens et

l'abbaye de Corbie.

L'homme qui acceptait ainsi avec empressement les abus qui lui

profitaient paraissait disposé à la suppression de ceux qui ne

profitaient qu'aux autres. Pour se faire bienvenir de certaines gens

qui n'apprécient guère les réformes que lorsqu'elles atteignent les

sommités de l'édifice social, il sollicita, peu de temps après, deux

édits sur lesquels il comptait pour populariser son administration:

l'un, registré en parlement le 14 mars, ordonnait la démolition ou la

vente des châteaux de la Muette, de Madrid, de Vincennes et de Blois,

ainsi que l'aliénation de celles des maisons dont Sa Majesté était

propriétaire à Paris, et qui n'étaient pas comprises dans les plans et

projets définitivement arrêtés pour l'isolement du palais du Louvre;

l'autre, registré en la chambre des comptes le 25 du même mois,

portait suppression de diverses charges de la maison de la Reine. Le

nombre des charges supprimées était de cent soixante-treize, et le

total de leurs finances formait un objet de 1,206,600 livres.

Ces mesures étaient facilement prises sur le papier; elles l'étaient

moins dans la pratique. Des milliers de familles se seraient trouvées

réduites à la misère par l'exécution immédiate de ces réformes.

À l'époque où M. de Brienne inaugura son administration, le Dauphin

ayant atteint l'âge de cinq ans et sept mois, le Roi se détermina à le

remettre entre les mains des hommes. Une note du temps rapporte cet

acte en ces termes: «Le duc de Harcourt, gouverneur du Dauphin, ses

deux sous-gouverneurs et les autres personnes choisies par Sa Majesté

pour être employées à une éducation aussi importante, se rendirent, le

1er mai 1787, vers les onze heures du matin, dans le grand cabinet du

Roi. La duchesse de Polignac, gouvernante des Enfants de France,

accompagnée de la comtesse de Soucy et de la marquise de Villefort,

sous-gouvernantes, ainsi que du service du berceau, y amena Mgr le

Dauphin; et, après qu'il eut été rendu compte au Roi de l'état de la

santé du prince, duquel il avoit été, le même jour, à huit heures du

matin, dressé procès-verbal par la Faculté, le Roi reçut Mgr le

Dauphin des mains de la duchesse de Polignac, à laquelle Sa Majesté

témoigna sa satisfaction des soins qu'elle avoit pris de ce prince, et

le remit au duc de Harcourt, qui, après avoir conduit Mgr le Dauphin

chez la Reine, l'accompagna à l'appartement qui lui avoit été

réservé.»

Le vendredi 15 juin, la jeune fille du Roi (Sophie-Hélène-Béatrix),

qui n'avait que onze mois et six jours, fut atteinte d'un malaise qui

causa quelque inquiétude. Le Roi, qui devait chasser, ne sortit pas,

non plus que les jours suivants. Madame Élisabeth oublia son cher

Montreuil, retenue au château de Versailles par les soins qu'elle

pouvait donner à sa pauvre petite nièce; elle ne la quitta que dans de

courts intervalles. L'enfant mourut le mardi 19, à trois heures[124].

[Note 124: Journal de Louis XVI.]

La notification de son décès fut expédiée le jour même à l'abbaye de

Saint-Denis[125]. Cette perte, qui affectait vivement la famille

royale, resserra encore les liens de la Reine et de Madame Élisabeth.

On se promit de se voir ou de s'écrire plus souvent que jamais.--Le 22

juin, Madame Élisabeth reçut ce billet: «Madame de Polignac a été fort

indisposée tout de bon hier et ce matin, et m'a donné de

l'inquiétude; voilà pourquoi, mon cher coeur, vous n'avez pas vu de

mon écriture, que vous attendiez dans votre petit Trianon. Je veux

absolument faire avec vous, ma chère Élisabeth, une visite au mien.

Mettons, si vous le voulez, cela au 24 juin. Est-ce arrangé? Le Roi

promet d'y venir: nous pleurerons sur la mort de ma pauvre petite

ange.

[Note 125:

De par le Roi,

Chers et bien amés, nous avons ordonné que le corps de notre

très-chère et très-amée fille, Sophie-Hélène-Béatrix, dont Dieu a

disposé, soit porté à l'abbaye royale de Saint-Denis, pour y être

inhumé dans le caveau des princes de la branche de Bourbon, par notre

très-cher et bien amé cousin le sieur de Montmorency-Laval, évêque de

Metz, grand aumônier de France, commandeur de notre ordre du

Saint-Esprit, et nous vous mandons de le recevoir avec la décence

nécessaire le jour et ainsi que le grand maître ou le maître des

cérémonies vous le dira de notre part. Si n'y faites faute. Car tel

est notre plaisir. Donné à Versailles, le 19 juin 1787.

LOUIS.

_Et plus bas_: LE BARON DE BRETEUIL.

_À nos chers et bien amés les Prieur et Religieux de l'abbaye royale de

Saint-Denis._]

»Adieu, mon cher coeur, vous savez combien je vous aime, et j'ai

besoin de tout votre coeur pour consoler le mien.

»MARIE-ANTOINETTE.»

»Ce 22 juin 1787.»

* * * * *

La princesse se rendit à cette touchante invitation, et, le 25, elle

écrivait à madame de Bombelles une longue lettre où éclataient à la

fois son amitié pour la Reine, sa tendresse pour les enfants de sa

belle-soeur, sa prédilection pour la jeune Marie-Thérèse, appelée à

devenir son élève et la compagne des derniers temps de sa vie, et je

ne sais quel pressentiment confus de l'avenir qui lui faisait envier

le sort de la petite Sophie, «bien heureuse, disait-elle, d'avoir

échappé à tous les périls». Elle ajoutait: «Ma paresse se seroit

très-bien trouvée de partager plus jeune son sort..... Je l'ai bien

soignée, espérant qu'elle prieroit pour moi.» Puis venaient ces

paroles sur la fille aînée du Roi, Marie-Thérèse de France: «Ma nièce

a été charmante; elle a montré une sensibilité extraordinaire pour son

âge et qui étoit bien naturelle.»

Le lendemain (26 juin), Madame Élisabeth accompagna Louis XVI à

Rambouillet, d'où, après le déjeuner, ils allèrent courir le cerf à

Batouceaux. La Reine les rejoignit dans la soirée, et ils soupèrent

ensemble à Rambouillet.

Le 1er août, la Reine s'installa à Trianon et y demeura jusqu'au 25,

jour de la fête du Roi. Madame Élisabeth y avait suivi la Reine. Louis

XVI y venait dîner ou souper presque tous les jours. On éprouvait de

plus en plus de part et d'autre le besoin de se voir, comme si l'on

sentait qu'il faudrait bientôt se séparer.

Les améliorations financières imaginées par M. de Brienne pour

soulager le trésor public n'étaient point faciles à réaliser.

Ce n'est point par des suppressions de pensions accordées à d'anciens

serviteurs ou d'aumônes faites à des familles nécessiteuses que Madame

Élisabeth cherchait à opérer des réformes.

Ces réformes se trouvaient faites naturellement par la simplicité de

ses goûts, par le train modeste de sa maison, qui plus d'une fois

eurent l'honneur d'être critiqués par les _magnifiques_ et les

_prodigues_ de la cour.

«J'ai appris, disait-elle un jour, qu'on se moque un peu au château de

la simplicité de mon entourage: eh bien, je suis fâchée de le dire, le

Roi n'a peut-être pas beaucoup de gens qui aimassent mieux se faire

casser la tête à son service que de briser sa porcelaine! C'est

pourtant ce qui est arrivé à mon pauvre Buisson, qui portoit le

dessert de mon dîner. Le pied lui a glissé sur l'escalier, et toute la

porcelaine que contenoit sa barquette[126] eût été infailliblement

cassée si ce brave garçon ne l'eût soutenue horizontalement en portant

sa tête contre le mur. La commotion qu'il en a reçue a été si violente

qu'il s'est évanoui dès que sa barquette intacte a été posée à terre.»

[Note 126: Nom donné à une espèce d'étuve en forme de chaise à

porteurs, qui contenait les plats des princes et princesses, et dont

on se servait aussi pour porter le dessert.]

Madame Élisabeth avait raison: le Roi avait peu de ministres qui

protégeassent ainsi la porcelaine de l'État. Mais ce qu'elle ne

raconte point, c'est qu'elle avait fait porter immédiatement à

l'infirmerie ce dévoué serviteur, qu'elle recommanda aux meilleurs

soins et qu'elle chercha à dédommager par une récompense. Il n'en

jouit pas longtemps. Au bout de six semaines, alors même qu'il

paraissait remis des suites de cet accident, il mourut subitement,

laissant une femme et six enfants dans la misère. Madame Élisabeth

supplia le grand maître de donner à cette malheureuse femme la pension

des veuves, bien que le nom de son mari ne fût point porté sur le

contrôle des gens de la maison royale. Le prince de Condé invoqua les

règlements pour légitimer son refus. Mais Madame Élisabeth peignit

avec tant d'émotion la position affreuse de cette nombreuse famille

mourant de froid et de faim, que le grand maître fit céder

l'inflexibilité de la règle aux exigences de la charité. La femme de

Buisson reçut la pension des veuves, de vingt sols par jour. Madame

Élisabeth en ajouta autant sur sa cassette, et cette double petite

rente suffit à l'entretien de cette pauvre famille.

Madame Élisabeth sentait chaque jour ses devoirs grandir avec les

périls, car déjà elle apercevait à l'horizon plus d'un point noir qui

annonçait des orages prochains. Elle cherchait un remède à tous les

maux qu'elle entrevoyait. Le dérangement des finances avait forcé

l'État et la cour elle-même à songer à des projets de réforme. Madame

Élisabeth entre tout d'abord dans ce complot: avec sa modestie

habituelle, elle fait appeler le premier écuyer du Roi: «Monsieur, lui

dit-elle, des réformes, je le sais, sont indispensables. Le Roi veut,

avant tous, donner l'exemple dans sa maison: je vous demande que les

premiers chevaux supprimés dans son écurie soient les miens. J'ai

encore un autre service à attendre de vous: le Roi est si bon, qu'il

pourrait croire que la privation de mon exercice favori peut être

nuisible à ma santé. Promettez-moi que vous me garderez le secret de

cette affaire.»

L'écuyer prit cet engagement, et je n'ai pas besoin de dire qu'il y

fut fidèle; mais Madame Élisabeth, après avoir offert avec sa

générosité naturelle sa part de sacrifices pour alléger le poids des

charges publiques, convenait plus tard avec une naïveté charmante,

dans une lettre écrite le 25 juin 1787 à madame de Bombelles, qu'elle

avait été bien aise que ce sacrifice n'eût point paru nécessaire: «On

n'a point accepté le sacrifice que j'avois proposé de faire de mes

chevaux, lui dit-elle; je ne puis te dissimuler que cela m'a fait un

vrai plaisir, et j'en jouis d'autant plus que je vais demain à la

chasse à Rambouillet avec la duchesse de Duras.»

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 22 / 47 段