Élisabeth, contient aussi son appréciation de l'attitude de
l'assemblée des notables, et témoigne du peu de fond que faisait la
princesse sur les services que cette assemblée pouvait rendre; elle
nous initie en outre aux opinions des principaux membres de la famille
royale, et nous montre à nu le caractère et le coeur de notre
admirable princesse. Quelles qualités, quelles vertus n'avait-elle
pas? Elle aimait son Dieu de toute son âme; elle aimait le Roi son
frère avec un dévouement absolu, et dans cet amour elle faisait entrer
l'amour de sa patrie; elle aimait ses soeurs, elle aimait les princes
ses frères avec tendresse; elle aimait les malheureux d'une affection
miséricordieuse; elle aimait ses amies d'une ardeur sainte et
éclairée: sévère pour elle-même, elle était pour ses compagnes d'une
tolérance parfaite, les reprenant toujours avec une douceur et une
raison admirables. Un jour, la vicomtesse de Mérinville allait à
l'Opéra: la jeune marquise des Moutiers, sa belle-fille, lui exprima
le plus grand désir de l'accompagner. Madame de Mérinville ne le jugea
pas convenable, et partit sans l'emmener. La jeune femme éprouva une
vive humeur de ce refus, et s'en vengea en tenant les plus durs propos
contre sa belle-mère. Cette rancune durait depuis plusieurs jours.
«Mon cher démon, lui dit Madame Élisabeth, sais-tu que tu commets là
un très-gros péché? Je vais ce soir à l'Opéra, et je te propose, moi,
de t'emmener; car, après tout, si tu fais mal en allant au théâtre, tu
fais cent fois pis en déblatérant contre ta mère.»
Ajoutons que Madame Élisabeth chérissait les enfants de ses amies
comme elle eût chéri les siens, et il n'en est pas un, ne fût-il âgé
que de trois ou quatre ans, qui ne se soit souvenu plus tard de Madame
Élisabeth, de sa bonté et de ses caresses.
Mais quel que fût son abandon avec ses amies, jamais un mot de
médisance ne trouvait place dans leur causerie. Dans cette pure
atmosphère n'entrait jamais le récit des nouvelles galantes, des
anecdotes hasardées dont la malignité publique amusait à cette époque
la cour et la ville. Madame Élisabeth avait si bien montré tout
d'abord le profond éloignement qu'elle éprouvait pour toute
conversation relative à de tels sujets, que plusieurs de ses dames qui
n'étaient pas mêlées aux intrigues de la cour n'apprirent que plus
tard, et en pays étrangers, les mille et une aventures dont le bruit
avait couru à Paris et à Versailles.
Rendons aussi cet hommage à Madame Élisabeth, que la renommée de sa
perfection était telle à la cour, que, dès qu'elle y paraissait, toute
conversation de ce genre tombait aussitôt, et le respect qu'elle
inspirait venait se poser comme un sceau sur les bouches les moins
timides.
Ses relations avec la Reine, bien qu'exemptes de cette intimité, que
ne comportaient ni la différence des âges ni celle des positions, non
plus que la dissemblance des occupations journalières, n'en étaient
pas moins sur un pied de convenance parfaite et d'attachement
véritable. Soumise au Roi avec une respectueuse tendresse, elle ne se
permettait jamais de blâmer un acte de son gouvernement, alors même
qu'il blessait sa raison ou ses sentiments. Cette retenue était
peut-être encore plus mesurée et plus attentive pour tout ce qui se
rapportait à la Reine, craignant non-seulement d'apporter un avis dans
la région où se mouvait son autorité, mais encore de laisser échapper
un geste ou une parole qui pussent être présentés comme une
improbation dans la sphère de ses amusements ou de ses fantaisies.
Quelques personnes du cercle habituel de la Reine qui connaissaient le
mérite de Madame Élisabeth et qui redoutaient son influence sur
l'esprit du Roi, n'avaient pas manqué de chercher à faire naître un
sentiment jaloux dans le coeur de Marie-Antoinette; mais la réserve de
notre princesse fut plus habile avec sa droiture et sa sagesse que la
cour avec toutes ses intrigues; la Reine, que la politique étrangère
et l'adulation intéressée de son entourage sollicitaient également à
gouverner sous le nom de son mari, s'était rassurée aisément devant
l'attitude de sa belle-soeur, la réserve de son caractère et la
simplicité de ses goûts. Elle eut pour elle une estime confiante, qui
plus tard, dans le malheur, devint une tendre amitié.
Éloignée des affaires par ses propres penchants aussi bien que par les
principes de son éducation, Madame Élisabeth n'intervenait jamais pour
le succès d'une démarche que lorsqu'elle y était portée par les
penchants de son coeur et par un sentiment de justice. Le Roi et la
Reine savaient que ses recommandations étaient rares, mais qu'elles
étaient sérieuses; que son estime ne s'accordait pas à la légère, et
que le suffrage de Madame Élisabeth était déjà une prévention
favorable qui témoignait pour le solliciteur.
Les dissipations de la cour n'avaient aucun attrait pour Madame
Élisabeth; obligée d'y paraître quand les priviléges de son rang, les
règles de l'étiquette ou une invitation personnelle du Roi ou de la
Reine l'exigeaient, elle ne le faisait qu'à regret et par obéissance,
et toujours avec une grande circonspection. Les regards de la cour,
les acclamations de la foule ne lui rendaient que plus chers le calme
de la solitude et le cercle étroit de l'intimité.
Elle voyait avec peine et avec inquiétude que la Reine se montrait
trop facilement, qu'elle allait à Paris sans aucun cérémonial, et que,
dans les belles soirées d'été, elle se laissait entourer par la foule
des promeneurs sur la terrasse du jardin de Versailles. Madame
Élisabeth était persuadée que les succès conquis par la femme
enlevaient quelque chose au prestige de la Reine, et que l'accès
laissé à la familiarité deviendrait un amoindrissement du respect.
Quand les rois demeuraient invisibles, l'imagination des peuples en
faisait des êtres surnaturels, et leur enthousiasme éclatait le jour
où ces représentants de Dieu, majestueux et inviolables, daignaient
leur apparaître un moment. Il était à craindre que, si les souverains
descendaient souvent vers le peuple, le peuple ne s'approchât lui-même
assez près d'eux pour voir que la Reine n'était qu'une jolie femme, et
ne tardât pas à conclure que le Roi n'était que le premier des
fonctionnaires. N'osant pas toutefois se faire auprès de
Marie-Antoinette l'organe d'une telle pensée, Madame Élisabeth en fit
part à Madame Adélaïde, qui essaya de faire comprendre à la Reine que
l'étiquette, en s'abdiquant elle-même, ouvrait la porte à la
révolution.
Les observations de cette nature ne pouvaient s'appliquer à Trianon:
dans cette résidence, la royauté n'était pas en présence des regards
publics; c'était au contraire pour être loin de la foule et de la cour
elle-même que Marie-Antoinette s'y rendait; c'est pour cela aussi que
Madame Élisabeth l'y rencontrait avec plus de plaisir que dans l'éclat
des grandeurs souveraines. Tout était simple à Trianon. La royale
châtelaine voulait qu'on y trouvât les usages de la vie de château:
elle entrait dans le salon sans que les dames quittassent leur
tapisserie ou leur clavecin, sans que les hommes suspendissent une
partie d'échecs ou de billard; la maîtresse de la maison l'avait réglé
ainsi. L'exiguïté du logement ne permettait à aucune dame du palais de
s'y établir. Madame Élisabeth seule y accompagnait d'ordinaire la
Reine: une robe de percale blanche, un chapeau de paille, un fichu de
gaze, telle était la parure habituelle des princesses. Sur
l'invitation de la Reine, on arrivait de Versailles à l'heure du
dîner. Louis XVI et ses frères y venaient souvent souper. Le plaisir
qu'éprouvait la Reine à parcourir avec sa soeur Élisabeth les petites
fabriques de son hameau, à pêcher dans son petit lac, à voir traire
ses vaches, lui faisait prendre en dégoût la pompeuse résidence de
Marly, avec sa multitude de visiteurs, ses jeux et ses fêtes magiques.
Lorsque, dans son charmant asile de Trianon, dégagé de toute
représentation, il lui vint à l'idée de jouer la comédie, usage adopté
dans presque tous les châteaux pendant la belle saison, elle associa
sa jeune belle-soeur à ce divertissement. Ainsi, dans _la Gageure
imprévue_, Madame Élisabeth jouait le rôle de la jeune personne, la
Reine celui de Gotte, la comtesse Diane de Polignac celui de madame de
Clairville.
Cette distraction n'était pas précisément un amusement pour Madame
Élisabeth; mais, comme le travail, elle la sauvait de l'ennui. Jamais
son front ouvert n'apparut chargé d'un nuage. Elle avait pour principe
de faire céder en toute occasion son goût personnel aux obligations et
aux égards indiqués par la convenance, et ce sacrifice ne semblait
rien lui coûter.
Les cabinets de l'Europe ne pouvaient plus guère ignorer les
difficultés qu'éprouvait le gouvernement de France; mais l'autorité du
Roi avait conservé au delà des mers tout son prestige, et les
souverains étrangers les plus éloignés de la France briguaient son
alliance, et, dans leurs revers, imploraient sa protection. Un enfant
de neuf à dix ans, héritier du roi de la Cochinchine, conduit par un
missionnaire évêque et accompagné par deux de ses parents, arriva
ainsi à Versailles vers ce temps-là, le trône et la vie de son père
étant menacés par un ennemi redoutable, ancien intendant des douanes
et impôts perçus dans le royaume. Au mois de mars 1787, le maréchal de
Castries présenta ce jeune étranger au Roi dans le salon d'Hercule.
L'enfant, selon l'étiquette de son pays, se prosterna devant le
souverain, qui s'empressa de le relever avec bonté. Ses parents et
quelques pages qui formaient sa suite se prosternèrent aussi le front
contre terre, tandis que le prélat, compagnon de leur long voyage,
restait debout à leur côté. Le jeune prince avait pour vêtement une
robe de mousseline qu'enveloppait une espèce de manteau broché de soie
et d'or. Il fut aussi présenté à Marie-Antoinette et à la famille
royale, pour qui son âge et sa situation aussi bien que sa gentillesse
le rendaient fort intéressant. Il fut admis plus d'une fois à jouer
avec le premier Dauphin, moins âgé que lui de trois à quatre ans.
Madame Élisabeth essaya un jour d'établir une petite conversation avec
lui, mais il ne savait que quelques mots de français, qu'il tenait de
son gouverneur ecclésiastique ou qu'il avait appris pendant la
traversée.
Louis XVI fut ému des larmes d'un enfant qui avait traversé les mers
pour venir chercher du secours pour son père,--réfugié sur le point le
plus éloigné de ses provinces maritimes, et luttant seul avec ses
derniers défenseurs contre la félonie et la rébellion. Des nouvelles
envoyées de Cochinchine depuis le départ de cette mission faisaient un
tableau affreux de ce malheureux pays: dans les églises, dans les
pagodes s'étaient installés les mandarins rebelles; les éléphants
habitaient les maisons des riches égorgés ou en fuite. Depuis treize
ans jusqu'à soixante-cinq, tout le monde était armé; toute habitation
prise était pillée. Il fallait se presser. Louis XVI accorda huit
cents hommes, sous la conduite de M. de Clermont, militaire d'un vrai
mérite; puis deux frégates, _la Méduse_ et _la Dryade_, sous le
commandement de M. de Kersaint, officier de marine expérimenté.
L'apparition de ces huit cents Français ranima le courage de la partie
saine de la nation annamite et donna l'élan à une armée de soixante
mille Indiens: l'armée révolutionnaire fut culbutée, tandis que les
frégates jetaient l'épouvante sur toute la côte habitée par les
rebelles. La France eut ainsi la consolation et la gloire d'avoir mis
fin aux calamités d'un peuple.
Le crédit de M. de Calonne, quoique soutenu par la Reine et madame de
Polignac, croula bientôt. Immoral, prodigue et frivole, il s'était
donné les dehors d'une honnêteté rigide. «La probité de Calonne,
disait Rivarol, est composée de deux substances: friponnerie et
dissipation.» Le 20 avril, il quitta le ministère, et alla dans sa
terre de Lorraine méditer sur la fragilité des choses humaines aussi
bien que sur l'inflexible éloquence des chiffres. Louis XVI, qui
accordait facilement sa confiance, mais qui entrait en fureur dès
qu'il croyait voir qu'elle n'était pas justifiée, lui ordonna de ne
plus porter les marques de l'ordre du Saint-Esprit.
M. Hue de Miromesnil, garde des sceaux, partagea la disgrâce de M. de
Calonne. Tout en l'assurant de son estime et du désir de lui offrir
des témoignages de sa bienveillance, le Roi lui écrivit que son grand
âge ne lui permettant pas de tenir sa place dans des circonstances si
difficiles, il l'engageait à donner sa démission[123].
[Note 123: M. Hue de Miromesnil quitta dignement le fauteuil de
d'Aguesseau. Il ne voulut point accepter les quarante mille livres de
rente qu'on accordait d'ordinaire aux ministres disgraciés, quelle
qu'eût été leur gestion; puis il répondit au Roi:
«SIRE,
»Ce n'étoit point l'intérêt de ma fortune, mais celui de mon amour et
de mon attachement respectueux pour Votre Majesté, qui m'enchaînoit à
sa personne. J'ai tout perdu quand elle me retire ses bontés; l'état
de ses finances ne me permet pas de rien demander; j'ai toujours su
vivre de peu; j'étois pauvre quand je suis entré au ministère, et j'ai
le bonheur d'en sortir de même; je me bornerai à faire des voeux pour
la gloire et la prospérité du règne de Votre Majesté; je la prie
seulement de permettre que je mette à ses pieds l'intérêt de mes
enfants.»]
M. de Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, qui convoitait
depuis longtemps le ministère des finances, fut nommé chef du conseil
royal des finances le 1er mai 1787. M. Bouvart de Fourqueux,
conseiller d'État au conseil royal du commerce, donna sa démission; M.
de Villedeuil le remplaça le 12 mai. «J'ai trouvé l'anagramme de ce
nom, dit Madame Élisabeth à M. Lemonnier; c'est «_Dieu le veille!_» M.
de Brienne, pour masquer d'un titre pompeux la faiblesse de ses
moyens, se fit donner par le Roi la qualification imposante de
principal ministre d'État, et obtint de lui l'archevêché de Sens et
l'abbaye de Corbie.
L'homme qui acceptait ainsi avec empressement les abus qui lui
profitaient paraissait disposé à la suppression de ceux qui ne
profitaient qu'aux autres. Pour se faire bienvenir de certaines gens
qui n'apprécient guère les réformes que lorsqu'elles atteignent les
sommités de l'édifice social, il sollicita, peu de temps après, deux
édits sur lesquels il comptait pour populariser son administration:
l'un, registré en parlement le 14 mars, ordonnait la démolition ou la
vente des châteaux de la Muette, de Madrid, de Vincennes et de Blois,
ainsi que l'aliénation de celles des maisons dont Sa Majesté était
propriétaire à Paris, et qui n'étaient pas comprises dans les plans et
projets définitivement arrêtés pour l'isolement du palais du Louvre;
l'autre, registré en la chambre des comptes le 25 du même mois,
portait suppression de diverses charges de la maison de la Reine. Le
nombre des charges supprimées était de cent soixante-treize, et le
total de leurs finances formait un objet de 1,206,600 livres.
Ces mesures étaient facilement prises sur le papier; elles l'étaient
moins dans la pratique. Des milliers de familles se seraient trouvées
réduites à la misère par l'exécution immédiate de ces réformes.
À l'époque où M. de Brienne inaugura son administration, le Dauphin
ayant atteint l'âge de cinq ans et sept mois, le Roi se détermina à le
remettre entre les mains des hommes. Une note du temps rapporte cet
acte en ces termes: «Le duc de Harcourt, gouverneur du Dauphin, ses
deux sous-gouverneurs et les autres personnes choisies par Sa Majesté
pour être employées à une éducation aussi importante, se rendirent, le
1er mai 1787, vers les onze heures du matin, dans le grand cabinet du
Roi. La duchesse de Polignac, gouvernante des Enfants de France,
accompagnée de la comtesse de Soucy et de la marquise de Villefort,
sous-gouvernantes, ainsi que du service du berceau, y amena Mgr le
Dauphin; et, après qu'il eut été rendu compte au Roi de l'état de la
santé du prince, duquel il avoit été, le même jour, à huit heures du
matin, dressé procès-verbal par la Faculté, le Roi reçut Mgr le
Dauphin des mains de la duchesse de Polignac, à laquelle Sa Majesté
témoigna sa satisfaction des soins qu'elle avoit pris de ce prince, et
le remit au duc de Harcourt, qui, après avoir conduit Mgr le Dauphin
chez la Reine, l'accompagna à l'appartement qui lui avoit été
réservé.»
Le vendredi 15 juin, la jeune fille du Roi (Sophie-Hélène-Béatrix),
qui n'avait que onze mois et six jours, fut atteinte d'un malaise qui
causa quelque inquiétude. Le Roi, qui devait chasser, ne sortit pas,
non plus que les jours suivants. Madame Élisabeth oublia son cher
Montreuil, retenue au château de Versailles par les soins qu'elle
pouvait donner à sa pauvre petite nièce; elle ne la quitta que dans de
courts intervalles. L'enfant mourut le mardi 19, à trois heures[124].
[Note 124: Journal de Louis XVI.]
La notification de son décès fut expédiée le jour même à l'abbaye de
Saint-Denis[125]. Cette perte, qui affectait vivement la famille
royale, resserra encore les liens de la Reine et de Madame Élisabeth.
On se promit de se voir ou de s'écrire plus souvent que jamais.--Le 22
juin, Madame Élisabeth reçut ce billet: «Madame de Polignac a été fort
indisposée tout de bon hier et ce matin, et m'a donné de
l'inquiétude; voilà pourquoi, mon cher coeur, vous n'avez pas vu de
mon écriture, que vous attendiez dans votre petit Trianon. Je veux
absolument faire avec vous, ma chère Élisabeth, une visite au mien.
Mettons, si vous le voulez, cela au 24 juin. Est-ce arrangé? Le Roi
promet d'y venir: nous pleurerons sur la mort de ma pauvre petite
ange.
[Note 125:
De par le Roi,
Chers et bien amés, nous avons ordonné que le corps de notre
très-chère et très-amée fille, Sophie-Hélène-Béatrix, dont Dieu a
disposé, soit porté à l'abbaye royale de Saint-Denis, pour y être
inhumé dans le caveau des princes de la branche de Bourbon, par notre
très-cher et bien amé cousin le sieur de Montmorency-Laval, évêque de
Metz, grand aumônier de France, commandeur de notre ordre du
Saint-Esprit, et nous vous mandons de le recevoir avec la décence
nécessaire le jour et ainsi que le grand maître ou le maître des
cérémonies vous le dira de notre part. Si n'y faites faute. Car tel
est notre plaisir. Donné à Versailles, le 19 juin 1787.
LOUIS.
_Et plus bas_: LE BARON DE BRETEUIL.
_À nos chers et bien amés les Prieur et Religieux de l'abbaye royale de
Saint-Denis._]
»Adieu, mon cher coeur, vous savez combien je vous aime, et j'ai
besoin de tout votre coeur pour consoler le mien.
»MARIE-ANTOINETTE.»
»Ce 22 juin 1787.»
* * * * *
La princesse se rendit à cette touchante invitation, et, le 25, elle
écrivait à madame de Bombelles une longue lettre où éclataient à la
fois son amitié pour la Reine, sa tendresse pour les enfants de sa
belle-soeur, sa prédilection pour la jeune Marie-Thérèse, appelée à
devenir son élève et la compagne des derniers temps de sa vie, et je
ne sais quel pressentiment confus de l'avenir qui lui faisait envier
le sort de la petite Sophie, «bien heureuse, disait-elle, d'avoir
échappé à tous les périls». Elle ajoutait: «Ma paresse se seroit
très-bien trouvée de partager plus jeune son sort..... Je l'ai bien
soignée, espérant qu'elle prieroit pour moi.» Puis venaient ces
paroles sur la fille aînée du Roi, Marie-Thérèse de France: «Ma nièce
a été charmante; elle a montré une sensibilité extraordinaire pour son
âge et qui étoit bien naturelle.»
Le lendemain (26 juin), Madame Élisabeth accompagna Louis XVI à
Rambouillet, d'où, après le déjeuner, ils allèrent courir le cerf à
Batouceaux. La Reine les rejoignit dans la soirée, et ils soupèrent
ensemble à Rambouillet.
Le 1er août, la Reine s'installa à Trianon et y demeura jusqu'au 25,
jour de la fête du Roi. Madame Élisabeth y avait suivi la Reine. Louis
XVI y venait dîner ou souper presque tous les jours. On éprouvait de
plus en plus de part et d'autre le besoin de se voir, comme si l'on
sentait qu'il faudrait bientôt se séparer.
Les améliorations financières imaginées par M. de Brienne pour
soulager le trésor public n'étaient point faciles à réaliser.
Ce n'est point par des suppressions de pensions accordées à d'anciens
serviteurs ou d'aumônes faites à des familles nécessiteuses que Madame
Élisabeth cherchait à opérer des réformes.
Ces réformes se trouvaient faites naturellement par la simplicité de
ses goûts, par le train modeste de sa maison, qui plus d'une fois
eurent l'honneur d'être critiqués par les _magnifiques_ et les
_prodigues_ de la cour.
«J'ai appris, disait-elle un jour, qu'on se moque un peu au château de
la simplicité de mon entourage: eh bien, je suis fâchée de le dire, le
Roi n'a peut-être pas beaucoup de gens qui aimassent mieux se faire
casser la tête à son service que de briser sa porcelaine! C'est
pourtant ce qui est arrivé à mon pauvre Buisson, qui portoit le
dessert de mon dîner. Le pied lui a glissé sur l'escalier, et toute la
porcelaine que contenoit sa barquette[126] eût été infailliblement
cassée si ce brave garçon ne l'eût soutenue horizontalement en portant
sa tête contre le mur. La commotion qu'il en a reçue a été si violente
qu'il s'est évanoui dès que sa barquette intacte a été posée à terre.»
[Note 126: Nom donné à une espèce d'étuve en forme de chaise à
porteurs, qui contenait les plats des princes et princesses, et dont
on se servait aussi pour porter le dessert.]
Madame Élisabeth avait raison: le Roi avait peu de ministres qui
protégeassent ainsi la porcelaine de l'État. Mais ce qu'elle ne
raconte point, c'est qu'elle avait fait porter immédiatement à
l'infirmerie ce dévoué serviteur, qu'elle recommanda aux meilleurs
soins et qu'elle chercha à dédommager par une récompense. Il n'en
jouit pas longtemps. Au bout de six semaines, alors même qu'il
paraissait remis des suites de cet accident, il mourut subitement,
laissant une femme et six enfants dans la misère. Madame Élisabeth
supplia le grand maître de donner à cette malheureuse femme la pension
des veuves, bien que le nom de son mari ne fût point porté sur le
contrôle des gens de la maison royale. Le prince de Condé invoqua les
règlements pour légitimer son refus. Mais Madame Élisabeth peignit
avec tant d'émotion la position affreuse de cette nombreuse famille
mourant de froid et de faim, que le grand maître fit céder
l'inflexibilité de la règle aux exigences de la charité. La femme de
Buisson reçut la pension des veuves, de vingt sols par jour. Madame
Élisabeth en ajouta autant sur sa cassette, et cette double petite
rente suffit à l'entretien de cette pauvre famille.
Madame Élisabeth sentait chaque jour ses devoirs grandir avec les
périls, car déjà elle apercevait à l'horizon plus d'un point noir qui
annonçait des orages prochains. Elle cherchait un remède à tous les
maux qu'elle entrevoyait. Le dérangement des finances avait forcé
l'État et la cour elle-même à songer à des projets de réforme. Madame
Élisabeth entre tout d'abord dans ce complot: avec sa modestie
habituelle, elle fait appeler le premier écuyer du Roi: «Monsieur, lui
dit-elle, des réformes, je le sais, sont indispensables. Le Roi veut,
avant tous, donner l'exemple dans sa maison: je vous demande que les
premiers chevaux supprimés dans son écurie soient les miens. J'ai
encore un autre service à attendre de vous: le Roi est si bon, qu'il
pourrait croire que la privation de mon exercice favori peut être
nuisible à ma santé. Promettez-moi que vous me garderez le secret de
cette affaire.»
L'écuyer prit cet engagement, et je n'ai pas besoin de dire qu'il y
fut fidèle; mais Madame Élisabeth, après avoir offert avec sa
générosité naturelle sa part de sacrifices pour alléger le poids des
charges publiques, convenait plus tard avec une naïveté charmante,
dans une lettre écrite le 25 juin 1787 à madame de Bombelles, qu'elle
avait été bien aise que ce sacrifice n'eût point paru nécessaire: «On
n'a point accepté le sacrifice que j'avois proposé de faire de mes
chevaux, lui dit-elle; je ne puis te dissimuler que cela m'a fait un
vrai plaisir, et j'en jouis d'autant plus que je vais demain à la
chasse à Rambouillet avec la duchesse de Duras.»