relâcher les liens d'affection qui existaient entre les deux filles de
cette vertueuse dame et la princesse, les avait resserrés. Aussi la
correspondance ne languit-elle pas. Nous possédons neuf lettres
écrites par Madame Élisabeth dans les premiers mois de 1786, avec une
effusion de coeur et une supériorité d'esprit également remarquables.
Le ton en est presque maternel. Il semble que la princesse éprouve le
besoin de rendre aux deux soeurs la mère qu'elles ont perdue, en leur
donnant les conseils que celle-ci leur eût donnés, et en leur
prodiguant ces marques d'affection qui pansent les plaies du coeur, si
elles ne les ferment pas. Il est impossible de ne pas être frappé du
caractère de haute spiritualité qui règne dans cette correspondance.
On dirait que la princesse sent le besoin de s'armer d'avance pour des
épreuves qu'elle pressent vaguement, tant elle insiste sur la
nécessité de mettre son bonheur sur la terre dans une conformité
parfaite de la volonté humaine avec la volonté divine, dans une
défiance de soi-même qui se concilie avec une confiance absolue dans
la Providence. La dévotion que Madame Élisabeth recommande à ses amies
n'a rien d'étroit et de mesquin, c'est la dévotion des âmes généreuses
qui doutent d'elles-mêmes, sans jamais douter de la bonté infinie de
Dieu. «N'allez pas vous troubler le coeur, écrit-elle le 1er mars
1786, en cherchant à découvrir ce que Dieu exige de vous.....
Soumettez-vous, allez au jour le jour; dites-vous le matin tout ce que
vous devez faire dans la journée et pourquoi vous devez le faire.
N'anticipez pas sur le lendemain, et ne changez jamais une résolution
bien prise sans des raisons très-fortes. Quelque temps de fermeté sur
vous-même remettra le calme dans votre coeur; et, sur toute autre
chose, chassez le scrupule, car rien ne trouble et ne jette dans la
mauvaise voie comme le scrupule. Le scrupuleux ne peut ni parler, ni
se taire, ni agir, ni rester, sans croire avoir offensé Dieu.»
Madame Élisabeth, trop sincèrement vertueuse pour être scrupuleuse,
continue ainsi ce qu'elle appelle ses sermons. Ce sont les directions
données par une âme à la fois clair-voyante et tendre qui connaît ses
jeunes amies, qui voit les obstacles qu'elles ont à surmonter sur le
chemin de la perfection, et les leur signale avec une aimable
franchise.
À madame Marie de Causans, qui se destine à la vie religieuse, elle
rappelle sans cesse les dangers du monde, les séductions qu'il exerce
sur les esprits, qui, une fois qu'ils se sont laissé emporter dans ce
tourbillon, ont de la peine (elle en a elle-même fait l'épreuve) à se
plaire dans la solitude et le silence.
Au milieu de ces réflexions si solides et si vraies, le souvenir de
madame de Causans revient toujours avec un charme infini: «J'ai fait
mes pâques ce matin, écrit-elle le 10 avril; je me suis rappelé une
certaine semaine sainte que j'ai passée avec votre mère. Que nous
étions heureuses! Jamais je n'en passerai de pareilles. Elle m'assura
que je persévérerois; elle en sera la cause: ses exemples, cette
dernière parole, la lettre qu'elle m'a écrite, tout me donne de la
confiance. Vous lui avez dit de me mettre au nombre de ses enfants:
ah! j'y suis bien de coeur, car je l'aime bien tendrement.»
Je rencontre dans ces lettres des remarques qui témoignent de
l'excellent jugement de Madame Élisabeth, celle-ci par exemple:
«Quoique notre siècle se pique de beaucoup de sensibilité, elle est
plus dans les discours que dans le coeur.» Madame Élisabeth, cette
princesse de tant de bonté, blâme la sensibilité qui énerve l'âme;
elle reproche même à madame Marie de Causans de trop se repaître du
chagrin profond que lui a laissé la perte de sa mère: «Vous vous
enfoncez trop, lui écrit-elle, dans les regrets justes que vous
avez.» Cette tristesse, qui conduit au dégoût de toute chose, finit
par devenir une tentation.
Tel est l'esprit de cette correspondance, qui remplit une grande
partie de l'année 1786.
Au commencement de cette même année, deux symptômes d'un désastre
champêtre effrayèrent les jardiniers de Montreuil: d'une part,
lorsqu'ils remuaient profondément la terre, des milliers de maons ou
mans, ces hannetons de l'avenir, se rencontraient sous leur bêche; de
l'autre, ils avaient remarqué qu'une multitude de petits vers connus
sous le nom de turcs avaient été, par l'extrême sécheresse de l'année,
engendrés entre l'écorce et le corps des arbres, dont ils suçaient la
séve. De là, grande inquiétude pour le sort des fleurs, des légumes,
des fruits, et même pour le sort de cette douce verdure, le plus bel
ornement de Montreuil. Le coeur gros de tristesse, ils allèrent
annoncer à la propriétaire l'apparition pour le printemps de ces
voraces scarabées. «Eh bien, dit-elle, puisque vous nous signalez
l'approche de l'ennemi, préparons-nous à le bien recevoir. Prévenons
nos voisins; prévenons notre magistrat, afin que par le tambour il
exhorte les cultivateurs, les officiers de justice, les curés, à
veiller et à concourir à la destruction de l'ennemi commun.» La pensée
de Madame Élisabeth fut entendue: l'autorité se chargea de la
propager; un appel public fut fait au zèle de tous, afin de combattre
le coléoptère sous sa double forme de man et de hanneton. Un nombre
prodigieux de ces insectes demeurèrent sur le champ de bataille, et le
fléau redouté en fut d'autant amoindri.
Ce fut à cette époque que Louis XVI prit la résolution de visiter les
côtes de la Manche. Nous ne raconterons pas ici ce voyage de Cherbourg
qui fut peut-être dans la vie du monarque l'événement qui lui offrit
le plus de satisfaction et de bonheur; toutefois, nous ne pouvions le
passer sous silence, à cause des douces émotions dont il devint la
source pour Madame Élisabeth. Le pays aussi, le pays tout entier
s'intéressa aux détails d'une circonstance qui avait montré aux
populations de la Normandie le Roi dans l'abandon de l'affabilité et
de la bienveillance la plus aimable. Mais déjà un mauvais vouloir
marqué se manifestait contre le trône. Aussi les heureux effets de ce
voyage furent-ils presque aussitôt balancés par l'esprit de
dénigrement et de méfiance qui accueillait déjà tous les actes du
gouvernement. On révoquait en doute jusqu'aux faits enregistrés par
l'histoire, pour accepter les rumeurs les plus absurdes quand elles
étaient malveillantes. Les sceptiques, toujours friands de
controverses, et préférant souvent la chimère à la réalité,
prétendaient à cette époque que le comte de Vermandois, ce fils
légitimé de Louis XIV et de la duchesse de La Vallière, qu'on disait
être mort à Courtray d'une fièvre maligne le 18 novembre 1683, n'était
autre que le personnage mystérieux connu sous le nom de Masque de fer,
mort à la Bastille le 19 novembre 1703, sur les dix heures du soir, et
enterré le lendemain, à quatre heures de l'après-midi, dans le
cimetière de l'église Saint-Paul. On en concluait que la cérémonie
funèbre qui avait eu lieu dans la cathédrale d'Arras en novembre
1683[115] n'avait été qu'une vaine parade, et que le monument qui
portait l'épitaphe du comte de Vermandois n'était qu'un cercueil vide
et menteur. Ces bruits impressionnaient tellement les salons et la rue
que le pouvoir se crut obligé d'ordonner l'ouverture du tombeau du
jeune prince. Elle se fit le 16 décembre[116], et rendit évidente
l'absurdité des bruits qu'une malveillance systématique s'était plu à
propager.
[Note 115: Voir à la fin du volume, Pièces justificatives, nº
XVIII.]
[Note 116: Voir à la fin du volume, Pièces justificatives, nº
XIX.]
La Reine, qui, dans la matinée du 9 juillet, avait ressenti quelques
douleurs, accoucha très-heureusement, à sept heures et demie du soir,
d'une princesse très-bien portante, que le Roi nomma _Madame Sophie_.
À huit heures et demie du soir, la princesse nouveau-née reçut de plus
les noms d'Hélène-Béatrix au baptême, qui lui fut administré par
l'évêque de Metz, grand aumônier de France, en présence du sieur
Jacob, curé de la paroisse Notre-Dame. Elle fut tenue sur les fonts
par Monsieur, au nom de l'archiduc Ferdinand, gouverneur de la
Lombardie autrichienne, et par Madame Élisabeth de France, en présence
du Roi et de la famille royale, ainsi que des ducs d'Orléans, de
Bourbon, du prince de Conti et du duc de Penthièvre.
À cette date se rattache une union formée sous les auspices de la
famille royale. Ce fut le 9 juillet que le Roi et les princes et
princesses de sa famille signèrent le contrat de mariage de M. le
comte de Chambors et de mademoiselle Gabrielle de Polignac.
La maison royale de Saint-Cyr, fondée en 1686, et dont les premières
élèves nommées par le Roi avaient pris possession le 1er août de cette
même année, se préparait à fêter, le 1er août 1786, la fête séculaire
de sa fondation. Cette fête dura huit jours: il y eut donc place pour
le devoir et pour le plaisir. Aussi rien n'y fut oublié. Cent prêtres
de Saint-Lazare célébrèrent les offices; les paroisses voisines y
vinrent en procession; on pria pour le Roi et pour le royaume, pour le
Pape et pour l'Église, pour tous les peuples chrétiens, afin qu'ils
demeurent dans la foi, et pour ceux qui ne le sont pas, afin qu'ils le
deviennent; on pria pour la perpétuité de cet établissement public et
national, dont un siècle d'existence avait prouvé l'importance et
l'utilité[117]; on pria pour ses fondateurs, et, pour la première fois
dans un lieu public, un hommage d'une respectueuse gratitude fut
rendu à la mémoire de madame de Maintenon[118]. Festin et jeux, feux
de joie, feux d'artifice, brillant et nombreux concours de monde
animèrent la fête: toutes les anciennes élèves y avaient été conviées,
tous les vieux amis de Saint-Cyr s'y étaient rendus. M. d'Ormesson,
conseiller d'État et chef du conseil institué par le Roi pour la
direction du temporel de cette maison, ainsi que tous les membres de
ce conseil, étaient présents à cette cérémonie. Madame Élisabeth ne
pouvait manquer de s'y trouver. Elle y arriva le premier jour et
entendit la grand'messe en musique, de la composition de l'abbé Dugué,
maître de musique du chapitre de Notre-Dame de Paris. L'archevêque de
Paris officia, et l'abbé Lenfant, prédicateur du Roi, prononça un
discours analogue à cette circonstance. Madame Élisabeth assista aussi
au _Te Deum_, dont la musique, composée par M. Asselin, de Versailles,
fut chantée avec un grand succès par les élèves de la maison. La fête
se termina par un feu d'artifice. La princesse fut invitée à se rendre
sur le balcon d'une fenêtre faisant face au parterre du jardin
intérieur. Le sieur de Monville, architecte de la maison, avait, pour
la circonstance, construit sur ce parterre un temple dédié à
l'Immortalité (emblème de la maison de Saint-Cyr), orné d'un péristyle
d'ordre dorique. À l'heure dite et au signal convenu, le temple
s'illumina de feux chinois, toutes les lignes d'architecture se
dessinèrent en jets de flamme, et le monument se couronna du chiffre
du Roi et de la Reine, que dominait la devise de Louis XIV, le soleil
éclairant le monde, avec ces mots: _Nec pluribus impar._
[Note 117: Environ trois mille demoiselles y avaient été élevées.]
[Note 118: Le deuxième jour de la fête séculaire, son éloge fut
prononcé en chaire par M. François, prêtre de la Mission. Hérissant,
1787, in-8º.]
Madame Élisabeth s'était ce soir-là entretenue quelques instants avec
une des religieuses de Saint-Cyr qui avait été élève de la maison du
temps de madame de Maintenon. En retournant à Versailles, elle se mit
à parler du passé et à deviser avec ses dames sur les hautes pensées
du grand Roi, qui, occupé avec un égal intérêt et de l'enfance qui
cherche sa route et du vieux soldat qui finit la sienne, signait avec
la même plume la fondation de la maison de Saint-Cyr et celle de
l'hôtel des Invalides. «Ce n'est pas sans raison, disait Madame
Élisabeth, que Louis XIV a placé cet institut à l'ombre de son palais
et sous sa propre tutelle: l'influence de la femme est grande en
France sur les moeurs; combien dès lors est importante l'éducation des
jeunes filles appelées à tenir un rang dans la société! Quel air
excellent on respire en ce lieu! C'est là que j'ai appris à aimer les
champs et la solitude: j'y vais toujours avec plaisir, parce qu'il me
semble que j'en reviens meilleure. Toutes ces jeunes têtes sont si
intéressantes! j'y deviendrais volontiers la soeur de l'indigente et
la mère de l'orpheline.»
On rappela aussi dans cet entretien ce mot de madame de Maintenon à
ses chères filles: «Votre maison ne peut manquer tant qu'il y aura un
roi en France.»
Madame de Raigecourt, de qui nous tenons ces détails, ajoutait
tristement: «Le passé que nous exaltions ce soir-là, c'était un adieu
que, quelques années encore, nous lui faisions.» Madame, en effet, en
parlant de Louis XIV avec une fierté filiale, ne se doutait pas que
bientôt la statue du grand Roi serait renversée; que le pontife qui,
ce jour-là, dans la chapelle de Saint-Cyr, célébrait les saints
mystères, serait proscrit; que l'orateur qui y prêchait le pardon des
injures, la paix et la charité, serait massacré par le peuple; que
cette maison centenaire dont on demandait à Dieu la perpétuité verrait
bientôt ses portes fermées, et qu'enfin la tête auguste devant
laquelle tout le monde s'inclinait à cette fête serait touchée par le
bourreau.
Élisabeth rentra le soir à Versailles, et le lendemain matin dans son
cher Montreuil, dont le calme lui paraissait toujours plus précieux
après quelques heures passées au milieu de la foule. À l'exception des
rares occasions qui la retenaient au château de Versailles (comme le
23 et le 25[119] août, jour de naissance et jour de fête du Roi son
frère), elle vit s'écouler presque toutes les journées de ce mois
paisibles et heureuses dans sa résidence favorite, et elle donna tout
son temps à ses oeuvres de charité, à ses études, à sa correspondance,
à son petit cercle d'amies.
[Note 119: Ce jour-là, Madame Élisabeth assista, dans la chapelle du
château, à la grand'messe, chantée par la musique du Roi et célébrée
par l'abbé de Ganderatz, chapelain. Dans cette tribune se trouvaient
la Reine, Monsieur, Madame et la comtesse d'Artois. Le Roi, après la
réception des grands-croix et commandeurs de l'ordre de Saint-Louis,
s'était rendu à la chapelle, portant les insignes de cet ordre,
précédé du comte d'Artois et des princes de son sang, chevaliers de
Saint-Louis, ainsi que des grands-croix et commandeurs, marchant
suivant leur grade et leur ancienneté dans le service, en conséquence
de l'édit du mois de janvier 1779.]
Cette vie simple et tranquille qu'elle avait menée dès son adolescence
et qui jetait comme un reflet des moeurs cénobitiques au sein de la
cour même, ce centre de l'agitation, de l'éclat et du bruit, cette vie
qui cherchait la régularité et qui aspirait à l'ombre et au silence,
offrait trop de contraste avec l'esprit léger, le ton bruyant et les
habitudes évaporées de la cour, pour ne pas être remarquée. Nous
ignorons si quelque railleur obscur osa jamais en médire, mais nous
savons que les vertus de la soeur de Louis XVI, bien qu'elles
craignissent la lumière et le bruit, n'avaient pu se cacher aux
regards de la France catholique. Le mardi 29 août 1786, en sortant de
l'audience du Roi, Louis-François de Bausset, évêque d'Alais, à la
tête d'une députation des états de Languedoc, demanda à offrir ses
hommages à Madame Élisabeth, et lui adressa le discours suivant:
«Madame, si la vertu descendoit du ciel sur la terre, si elle se
montroit jalouse d'assurer son empire sur tous les coeurs, elle
emprunteroit sans doute tous les traits qui pourroient lui concilier
le respect et l'amour des mortels. Son nom annonceroit l'éclat de son
origine et ses augustes destinées; elle se placeroit sur les degrés du
trône; elle porteroit sur son front l'innocence et la candeur de son
âme; la douce et tendre sensibilité seroit peinte dans ses regards;
les grâces touchantes de son jeune âge prêteroient un nouveau charme à
ses actions et à ses discours; ses jours purs et sereins comme son
coeur s'écouleroient au sein du calme et de la paix que la vertu seule
peut promettre et donner: indifférente aux honneurs et aux plaisirs
qui environnent les enfants des rois, elle en connoîtroit toute la
vanité, elle n'y placeroit pas son bonheur; elle en trouveroit un plus
réel dans les douceurs et les consolations de l'amitié; elle épureroit
au feu sacré de la religion ce que tant de qualités précieuses
auroient pu conserver de profane: sa seule ambition seroit de rendre
son crédit utile à l'indigence et au malheur; sa seule inquiétude, de
ne pouvoir dérober le secret de sa vie à l'admiration publique; et
dans le moment même où sa modestie ne lui permet pas de fixer ses
regards sur sa propre image, elle ajoute sans le savoir un nouveau
trait de ressemblance entre le tableau et le modèle.»
Confuse d'un tel éloge, Madame Élisabeth dit en rougissant à l'évêque
qu'il la jugeait beaucoup trop favorablement. «Madame, répondit le
prélat, je ne suis pas même au niveau de mon sujet.--Vous avez raison,
lui dit-elle, car vous êtes bien au-dessus.»
Dans le courant de cette même année, l'abbé Binos[120] demandait à
Madame Élisabeth la permission de lui dédier un ouvrage de sa
composition ayant pour titre: _Voyage par l'Italie en Égypte, au mont
Liban et en Palestine._ Le titre seul de ce livre indique l'intérêt
que sa lecture devait offrir à la princesse. «Vous m'avez fait
entrevoir la terre promise, dit-elle avec mélancolie à l'auteur
quelque temps après[121]; mais serai-je de ces Israélites à qui Dieu
doit donner la grâce d'y arriver?»
[Note 120: Né à Saint-Bertrand de Comminges, vers 1730, d'une ancienne
famille du comté de Foix, l'abbé Binos avait été de bonne heure pourvu
d'un canonicat de la cathédrale de Comminges. Il partit de sa petite
ville natale, le 26 octobre 1776, pour visiter l'Italie et la
Palestine. L'esprit rempli des souvenirs de Rome, de Florence, de
Venise, de Damiette, de Sidon, du mont Liban, et enfin des lieux où
s'étaient accomplis les mystères de notre foi, il était revenu à son
point de départ en pèlerin qui a bien observé et qui sent le besoin
d'associer ses concitoyens à ses souvenirs, à ses émotions. De là
l'ouvrage qu'il dédia à Madame Élisabeth: _Voyage par l'Italie en
Égypte, au mont Liban et en Palestine_, Paris, 1786, 2 vol. in-12,
fig.; traduit en allemand l'année suivante, Breslau, 1787, in-8º. Élu
en 1791 curé constitutionnel de Saint-Bertrand, l'abbé Binos eut le
tort de prêter un serment condamné par l'Église. S'il ne nous
appartient pas d'absoudre ce qu'elle a condamné, il nous sera permis
au moins de dire qu'il fut un des rares ecclésiastiques qui, dans
cette fâcheuse et fausse position, montrèrent une charité évangélique,
une bonté constante et un zèle infatigable. B.]
[Note 121: Le 7 janvier 1787, en sortant de l'audience dans laquelle
il avait eu l'honneur de présenter son ouvrage au Roi et à la Reine.]
LIVRE QUATRIÈME
JANVIER 1787.--SEPTEMBRE 1789.
Montreuil annexé à Versailles. -- Convocation des notables.
-- Mort de Vergennes. -- Necker remplacé par Calonne. --
Concours stérile de l'assemblée des notables. --
Mécontentement; besoin d'innovations. -- Lettre de Madame
Élisabeth. -- Idées politiques de cette princesse; son
caractère; justice qui lui est rendue, même à la cour. --
Ses rapports avec le Roi et la Reine. -- Le fils du roi de
la Cochinchine à Versailles. -- Protection que le Roi lui
accorde. -- Calonne et Hue de Miromesnil quittent le
ministère. -- M. de Loménie de Brienne. -- Le Dauphin est
remis au duc d'Harcourt. -- Mort de Madame Sophie, fille du
Roi, âgée de onze mois et six jours. -- Lettre de Madame
Élisabeth. -- Buisson, garçon servant. -- Réformes. --
Difficultés de la situation; lettre de Madame Élisabeth. --
Le sultan de Mysore à Versailles. -- Retraite de Brienne et
de Lamoignon. -- Necker, surintendant des finances. -- Le
Parlement rappelé s'unit aux pairs pour faire au Roi de
respectueuses supplications. -- Les princesses lui adressent
un mémoire. -- Indécision du Roi. -- Demande d'une double
représentation pour le Tiers. -- Lettre des pairs du
royaume. -- Disette et misère. -- Charité de Madame
Élisabeth. -- Lettre adressée par elle à madame Marie de
Causans. -- Maison Réveillon incendiée. -- Ouverture des
États généraux. -- Montreuil; la basse-cour et l'étable;
Jacques Bosson et Marie Magnin. -- Leur mariage. -- La
romance du _Pauvre Jacques_. -- Mort du premier Dauphin;
cérémonies funèbres; récit officiel. -- Meurtre de
Flesselles, de Foulon, de Berthier. -- Lettre de Madame
Élisabeth à madame de Bombelles; lettre à madame de
Raigecourt. -- Prière.
Par un édit du Roi du mois d'août 1786, il avait été décidé que la
commune de Montreuil serait réunie à la ville de Versailles le 1er
janvier 1787. En effet, à dater de ce jour, les limites de Versailles
furent reculées jusqu'aux extrémités de Montreuil, dont le territoire
se trouva ainsi tout entier annexé à la cité de Louis XIV.
Le désordre des finances, les ferments de trouble et de discorde qui
se manifestaient de toutes parts engagèrent le Roi à réunir
l'assemblée des notables. La convocation en fut faite à Versailles
pour le 29 janvier 1787. La maladie de M. de Vergennes[122] la fit
remettre au 22 février. Le Roi, entouré de sa famille, fit ce jour-là
l'ouverture de l'Assemblée. Il annonça, le 9 mars 1787, qu'il était
dans l'intention de faire des retranchements de dépenses tant dans sa
maison que dans celles de sa famille; que ceux faits dans sa propre
maison seraient ceux qui coûteraient le moins à son coeur; qu'enfin il
espérait faire monter les économies à une somme de quarante millions.
Il ajouta qu'il prendrait les mesures les plus efficaces pour que le
déficit ne se renouvelât pas dans l'avenir.
[Note 122: Charles Gravier, comte de Vergennes, commandeur de l'ordre
du Saint-Esprit, conseiller d'État ordinaire, chef du conseil général
des finances et secrétaire d'État ayant le département des affaires
étrangères, mourut à Versailles, le mardi 13 février, à trois heures
du matin, dans la soixante-huitième année de son âge.]
Il restait encore cent millions de déficit. M. de Calonne, qui venait
de remplacer Necker aux finances, présentait plusieurs propositions
par l'adoption desquelles il eût été facilement couvert; mais le
clergé et la magistrature se montrèrent résolus à repousser ces
propositions.
Louis XVI ne put trouver dans cette réunion des hommes de France les
plus recommandables par leur position et leurs lumières l'énergique
appui que devait attendre un prince jaloux d'obvier aux abus et de
réparer les désastres. L'esprit d'égalité, né dans les classes
intermédiaires de la haine envieuse des supériorités sociales, et qui
avait emprunté, pour se faire bien venir de Louis XVI, quelque chose
du sentiment religieux, gagna encore dans son esprit par cette
résistance des notables aux projets de réformes. Se regardant comme le
père de tous les Français, le Roi trouvait naturel qu'ils fussent
égaux devant les lois comme ils l'étaient dans ses affections.
Marie-Antoinette, qui n'avait pas eu à se louer de la noblesse, et
dont les goûts de simplicité s'arrangeaient peu de l'étiquette, espéra
peut-être un instant trouver dans cet esprit d'égalité un auxiliaire
utile pour les projets de la royauté contrariés par les ordres
privilégiés. Ces deux illusions ne durèrent pas longtemps. La France,
possédée d'un besoin indéfinissable d'innovations, s'était prise de
dégoût pour tout ce qu'elle connaissait, et se flattait de trouver
dans l'inconnu une félicité parfaite. Arrêté dans ses projets, M. de
Calonne fit circuler dans Paris et dans les principales villes du
royaume un _Avis au peuple_, dans lequel il se prononçait violemment
contre le clergé et la noblesse. Le gouvernement se fit ainsi complice
de la destruction, espérant conserver par la popularité un pouvoir que
les idées nouvelles brisaient dans ses mains. Le sens élevé et
pénétrant de Madame Élisabeth jugeait tout autrement la position
difficile de l'État.
«Cette fameuse assemblée (écrivait-elle le 15 mars 1787) est réunie;
que fera-t-elle? Rien, que faire connoître au peuple la situation
critique où nous sommes. Le Roi est de bonne foi dans les conseils
qu'il leur demande: le seront-ils autant dans ceux qu'ils lui
donneront?.... La Reine est très-pensive; quelquefois nous sommes des
heures seules sans qu'elle profère un mot: elle semble me craindre.
Eh! qui peut cependant prendre un intérêt plus vif que moi au bonheur
de mon frère? Nos opinions diffèrent; elle est Autrichienne, et moi je
suis Bourbon... Le comte d'Artois ne comprend rien à la nécessité de
ces grandes réformes; il croit qu'on augmente le déficit pour avoir le
droit de se plaindre et de demander les états généraux... Monsieur
s'occupe beaucoup de son bureau; il est plus grave de moitié, et vous
savez qu'il l'étoit déjà assez. J'ai un pressentiment que tout cela
tournera à mal. Pour moi, les intrigues me fatiguent.... J'aime la
paix et le repos. Mais ce n'est pas quand le Roi est malheureux que je
me séparerai de lui...»