rendit en long manteau de deuil à l'audience particulière du Roi,
pour lui remettre une lettre de notification de la mort de la reine de
Sardaigne, décédée le 19 du mois, à sept heures du soir, au palais de
Moncaglieri. Bien que Madame Élisabeth fût informée que depuis
plusieurs mois la vie de cette princesse était en péril, elle n'en
apprit pas la fin avec moins de peine, surtout en songeant au chagrin
que sa chère Clotilde devait en ressentir. Toutefois elle éprouva une
grande consolation en lisant dans les lettres et dans les gazettes de
Piémont que les restes de la Reine, transportés au château royal de
Turin et exposés dans une chapelle ardente, avaient été l'objet des
larmes et des prières de tout un peuple, avant d'être enfouis dans les
caveaux de Superga. Elle essayait d'en conclure que les nations
n'avaient point perdu tout respect filial pour leurs chefs, et qu'un
événement qui mettrait en péril la vie du Roi raviverait profondément
la fibre patriotique de cette France, si émue naguère à la nouvelle de
la ruine de quelques vaisseaux.
Le 10 octobre, la cour quitta Saint-Cloud pour aller habiter
Fontainebleau. La Reine, voulant se rendre par eau dans cette
résidence, s'embarqua à Paris, au pont Royal, dans un yacht
extrêmement élégant, riche et commode, qui avait coûté soixante mille
livres. Le matin du départ de Marie-Antoinette, le duc d'Orléans[111]
reçut à Sainte-Assise une caisse portant son adresse, mais dont
l'origine restait inconnue. Excité par la curiosité, il fit ouvrir
devant lui la caisse mystérieuse: elle contenait un filet tissu d'or
et d'argent avec un talent merveilleux, qui avait, d'après les récits
qu'on en fit alors, cent quatre-vingts aunes d'étendue. Outre ce
filet, on trouva dans la caisse le madrigal suivant:
À vous, savante enchanteresse,
Ô Montesson, l'envoi s'adresse.
Docile à mon avis follet,
Avec confiance osez tendre
Sur-le-champ ce galant filet,
Et quelque Grâce va s'y prendre.
[Note 111: Veuf, le 9 février 1759, de Louise-Henriette de
Bourbon-Conti, le duc d'Orléans, petit-fils du Régent, avait épousé en
secret madame de Montesson. On sait que par un édit de Louis XIII il
était défendu à tous les prélats de France de marier un prince du sang
sans l'autorisation écrite de la propre main du Roi. Celle de Louis XV
est remarquable par sa brièveté: «Monsieur l'archevêque, vous croirez
ce que vous dira mon cousin le duc d'Orléans, et vous passerez outre.»
Voir la _Corresp. de Grimm_, IIIe part., t. III, p. 459.]
Ni le duc d'Orléans, ni madame de Montesson, ni personne de leur cour
ne devina l'usage qu'il convenait de faire d'un tel cadeau. Le prince
ordonna de replacer filet et vers dans la caisse, et de l'adresser de
sa part à M. de Crosne, lieutenant de police, en le priant d'en
chercher l'auteur et de la lui rendre. Or, pour l'intelligence de
cette énigme, il suffisait, ce semble, de savoir que le duc d'Orléans
et madame de Montesson, instruits de l'intention de la Reine de se
rendre par eau à Fontainebleau, et par conséquent de passer sous les
fenêtres de leur château, avaient fait tout au monde pour obtenir de
Sa Majesté de s'y reposer; leurs efforts avaient été vains. Le comte
de Provence, qui avait du goût pour les plaisanteries ingénieuses et
galantes, comme on disait dans ce temps-là, avait inventé ce filet,
dont le spectacle, selon lui, devait frapper la Reine: il y voyait un
moyen adroit pour l'arrêter respectueusement et lui fournir un
prétexte de descendre à terre; mais, comme on le voit, personne à
Sainte-Assise ne comprit la pensée de Monsieur. Piqué de la mauvaise
chance de son présent, il s'écria dans son premier mouvement de dépit:
«Avec tout leur esprit, qu'ils sont bêtes à Sainte-Assise!»
Le 15 octobre, Mesdames Adélaïde et Victoire se rendirent à
Fontainebleau, où la cour se trouvait depuis dix jours.
Le 1er novembre, jour de la Toussaint, Madame Élisabeth venait
d'assister avec la Reine, dans la chapelle du château, à la
grand'messe célébrée par l'évêque de Rodez et chantée par la musique
du Roi, et rentrait à peine dans son appartement, lorsqu'elle apprit
que madame de Raigecourt, fatiguée d'une grossesse pénible, était
demeurée quelques minutes sans connaissance. Madame Élisabeth vole
chez son amie. Celle-ci, qui était tout à fait remise et n'avait gardé
nul souvenir de son évanouissement, s'étonne de voir la princesse à
l'heure où a lieu le dîner de la Reine, et auquel, pendant leur
éloignement de Versailles, elle prend toujours part les jours de fête.
«Je t'ai crue souffrante, lui dit Élisabeth, et je me suis
excusée.--Je ne souffre pas, lui dit son amie, et je ne me suis permis
de dire à personne d'avertir Madame.--Si tu ne l'as pas fait, mon
coeur, j'espère bien que tu auras toujours à ton service quelqu'un
qui, sans tes ordres, saura que je t'aime assez pour être avertie
quand tu souffres.»
Le 17 novembre, la cour retourna à Versailles, et Madame Élisabeth fut
obligée de partir avec elle. Toutefois elle avait au préalable obtenu
pour M. Loustonneau, chirurgien du Dauphin et des Enfants de France,
d'un vrai mérite et d'un grand dévouement[112], la permission de
rester à Fontainebleau; puis elle avait prié une de ses dames de
venir tenir compagnie à son amie et de l'entourer des soins les plus
tendres. Malgré ces précautions, Madame Élisabeth n'avait pu
s'éloigner d'elle sans un serrement de coeur.
[Note 112: Loustonneau était chéri à Versailles. Dévoué aux
malheureux, il versait tous les ans une trentaine de mille livres dans
la caisse des pauvres, qu'il soignait gratuitement. L'extrême réserve
dont il entourait ses libéralités ne parvint pas à les empêcher d'être
connues. Nommé à la survivance de M. Andouillé, premier chirurgien du
Roi, il alla remercier la Reine, qui n'était point étrangère à sa
nomination. «Vous êtes content, monsieur, lui dit Marie-Antoinette;
mais moi je le suis bien peu des habitants de Versailles. À la
nouvelle de la grâce que le Roi vient de vous accorder, la ville
aurait dû être illuminée.--Et pourquoi cela, Madame? répondit
Loustonneau avec un étonnement mêlé d'inquiétude.--Ah! reprit la Reine
avec émotion, si tous les indigents que vous secourez depuis vingt ans
eussent seulement allumé une chandelle sur leur fenêtre, on n'aurait
jamais vu de plus brillante illumination.»]
Ses regrets s'accrurent encore en apprenant, à son arrivée à
Versailles, que madame de Causans était dangereusement malade à Paris.
Dans cette position, les angoisses de la princesse étaient vives, mais
ses inquiétudes ne se traduisaient pour ses chères malades qu'en
témoignages d'intérêt et d'affection. Elle fit organiser un service de
courriers sur la route de Paris et sur celle de Fontainebleau. Elle
envoya son médecin près de _sa Raigecourt_ pour avoir des
renseignements plus positifs sur l'état de sa santé. Madame de
Raigecourt donna le jour à un garçon qui ne vécut que peu d'instants.
Aussitôt que cette fâcheuse nouvelle arriva à Madame Élisabeth, elle
écrivit à madame de Causans pour lui témoigner toute la part qu'elle
prenait à cet événement. Dans cette lettre, on voit qu'elle cherche à
rassurer son amie sur l'état de madame de Raigecourt: il n'y a plus
d'inquiétude à avoir. Quant à l'enfant, qui est mort après avoir reçu
le baptême, Madame Élisabeth, avec sa foi profonde, ne peut le
plaindre, c'est un ange de plus dans le ciel.
Le jour même où Madame Élisabeth traçait ces lignes, la cour prenait
le deuil à l'occasion de la mort du duc d'Orléans, mort à
Sainte-Assise le 18 novembre, à l'âge de soixante ans et demi.
Ce prince, qui aimait à varier ses amusements, avait fait construire,
dans sa maison de campagne de Bagnolet, un théâtre sur lequel il joua
lui-même la comédie avec les personnes admises dans son intimité. Ce
fut pour cette petite scène que Collé avait fait, en 1766, _la Partie
de chasse de Henri IV_; le duc d'Orléans, qui jouait toujours de
préférence les rôles de financier ou de paysan, eut un certain succès
dans le rôle du meunier Michau. Mais un souvenir plus élevé
recommande la mémoire de ce prince: la passion du plaisir n'avait
point refroidi en lui le goût de la charité, dont il avait hérité de
son père.
Il se plaisait même à cacher avec tant de soin le bien qu'il faisait,
qu'on ne connut qu'après sa mort les droits qu'il avait à la
reconnaissance des malheureux. Un particulier investi de sa confiance
descendait de sa part, mais non en son nom, dans les plus profonds
cachots, montait dans les plus sales greniers, pénétrait enfin dans
les plus tristes réduits de la misère, payait les dettes des pères de
famille détenus dans les liens, pensionnait des veuves, sauvait des
jeunes filles de la tentation de chercher dans l'opprobre des
ressources pour leurs besoins, arrachait enfin à l'indigence de braves
défenseurs de l'État chargés d'ans et de blessures, et contraints de
cacher leur croix de Saint-Louis. La reconnaissance aime à pouvoir
nommer le bienfaiteur dans ses prières: «Dites-nous donc, s'écriaient
ces infortunés, à qui devons-nous tant de bienfaits?--Ce n'est pas à
moi, répondait l'envoyé discret, j'agis pour un autre. La personne
voisine, que je charge de veiller à vos besoins, attestera seulement
de sa main: Il a été donné la somme de tant au nom de Luc.» Or,
c'était sous ce nom inconnu de Luc que se voilait le premier prince du
sang.
Lorsqu'il était à la tête des armées, le bien-être du soldat
l'occupait sans cesse. Que de fois, dans ses campements, il acheta la
récolte de plusieurs jardins chargés de légumes et de fruits! «Allez,
mes enfants! disait-il à sa troupe, allez! ces fruits et ces végétaux,
ces jardins sont à vous. Ne touchez pas aux propriétés étrangères:
vous connaissez nos lois; un châtiment sévère punirait vos rapines;
mais ces plates-bandes cultivées avec soin et couvertes des meilleures
productions de la nature deviennent, par le don que je vous en fais,
vos propriétés personnelles; usez-en à discrétion, vous n'offenserez
personne et vous ferez plaisir à un général qui vous aime.»
L'incendie qui avait consumé en 1773 une partie du château du Raincy,
appartenant à ce prince, avait atteint le garde-meuble, où se trouvait
entassée une multitude d'effets précieux; on se mit en devoir d'y
porter secours et d'en sauver du moins une partie: le duc d'Orléans ne
permit pas qu'on y entrât. «On peut aisément réparer une perte,
dit-il, et je serais inconsolable si quelqu'un y périssait.» Le
fermier d'un village voisin avait envoyé au secours tous les gens de
sa ferme. Dès que le prince en fut informé, il alla lui-même remercier
ce digne homme, qui s'étonna de recevoir la visite du premier prince
du sang.
À l'occasion du premier incendie de la salle du Palais-Royal, il avait
montré le même amour de l'humanité et le même désintéressement. On
était venu lui annoncer à la campagne que cette salle avait été
réduite en cendres avec une partie du Palais-Royal. «Quelqu'un a-t-il
péri? demanda vivement ce prince.--Non, monseigneur, personne n'a été
victime de l'incendie.--Puisqu'il en est ainsi, reprit-il d'un air
serein, ce n'est que de l'argent perdu.»
Louis XVI aimait beaucoup ce prince; lors de sa dernière maladie, il
envoyait régulièrement trois fois par jour savoir de ses nouvelles. Le
duc de Bourbon, séparé de sa femme et brouillé avec son beau-père,
s'étant présenté devant le Roi dans cet intervalle, Sa Majesté, en lui
montrant le bulletin de la maladie du duc d'Orléans, lui dit: «Je ne
sais pas, monsieur, pourquoi je vous donne ces nouvelles, car c'est
par vous que j'aurais dû les apprendre.» Le duc de Bourbon se reprocha
son indifférence, et se rendit à Sainte-Assise pour offrir à son
beau-père une consolation à laquelle ce prince ne s'attendait plus.
«Monsieur, lui dit le mourant, je suis reconnaissant de votre visite;
mais je le serais bien davantage si vous me la faisiez avec votre
femme.» Pendant sa maladie, le duc d'Orléans fut entouré des soins des
abbés de Saint-Albin et de Saint-Phar[113], et de madame de Lambert,
leur soeur. Il montra à ses derniers moments les sentiments de la plus
douce piété. Après sa mort, la duchesse de Chartres et la duchesse de
Bourbon, se conformant au désir exprimé par leur père, ramenèrent
madame de Montesson à Paris, tandis que, de son côté, le duc de
Chartres, suivant l'étiquette, alla lui-même informer le Roi de ce
triste événement; et Sa Majesté, suivant le même protocole, lui ayant
répondu: «Monsieur le duc d'Orléans, je suis très-fâché de la mort du
prince votre père», ce prince en prit aussitôt le nom, et le duc de
Valois, son fils aîné, prit celui de duc de Chartres.
[Note 113: L'abbé de Saint-Albin, l'abbé de Saint-Phar et madame
Lambert étaient enfants naturels du duc d'Orléans et de mademoiselle
Marquise, comédienne, depuis madame de Villemonble. Le prince leur
avait assuré une large existence.]
Le prince qui venait de mourir fut regretté comme homme; comme prince,
il occupa peu l'attention: étranger aux intrigues politiques, il
n'avait recherché que les jouissances de la vie privée. Cependant on
est porté à croire que sa perte fut un malheur public: dévoué de coeur
au monarque chef de sa famille, peut-être eût-il, quelques années plus
tard, contenu les entraînements de son fils vers une révolution qui
devait le dévorer à son tour.
Le 20 février de l'année suivante, l'oraison funèbre du duc
d'Orléans[114] fut prononcée dans l'église de Saint-Eustache par
l'abbé Fauchet, prédicateur du Roi, esprit plus ardent que sage, chez
lequel l'imagination gâtait souvent le savoir, et qui, quelques années
plus tard, tout en prêchant l'Évangile, rédigeait le journal _la
Bouche de fer_.
[Note 114: Son éloge fut prononcé aussi par l'abbé Maury en l'église
de Notre-Dame de Paris, et par l'abbé Rozier à Orléans, le 10 mars
1786.]
La mort du duc d'Orléans remit encore sur le tapis une grave question
d'étiquette: il s'agissait de savoir si madame de Montesson, qui
passait pour avoir épousé secrètement le feu prince, était apte à
draper. Cette affaire fort embarrassante fut remise à la décision du
Roi. Sa Majesté déclara que madame de Montesson pourrait dans son
intérieur porter le deuil comme bon lui semblerait, mais nullement en
public. Madame de Montesson se retira au couvent de l'Assomption et y
passa l'année de son veuvage. La décision de Louis XVI peut paraître
sévère aujourd'hui; mais si elle eût été autre, elle aurait scandalisé
et indigné tous les amis des vieilles coutumes de la monarchie.
Madame de Maintenon n'avait point drapé; elle avait habillé les gens
de sa maison couleur de feuilles mortes, et s'était retirée à
Saint-Cyr. Il n'était point possible d'accorder à la veuve
morganatique d'un prince du sang ce que n'avait pas cru devoir se
permettre la veuve morganatique du grand Roi.
J'ai hâte de revenir à Madame Élisabeth, à qui un deuil de famille ne
peut faire oublier la position presque désespérée de madame de
Causans; elle ne se la dissimulait pas à elle-même, et, tout en
éloignant l'imminence du danger de la pensée de ses amies, elle
essayait cependant de les y préparer. Vers la fin de novembre, madame
de Causans reçut les derniers sacrements; madame de Raigecourt était
elle-même extrêmement malade des suites de ses couches. Les lettres de
Madame Élisabeth à madame Marie de Causans qui se rapportent à ces
tristes circonstances sont remplies de tout ce que peut dicter
l'amitié la plus tendre, jointe à la raison la plus sûre et à la foi
la plus éclairée et la plus vive. Elle ne veut pas lui ôter toute
espérance, et cependant elle ne veut pas non plus lui donner une
fausse sécurité. Prier, espérer, mais avec un coeur soumis d'avance à
la volonté de Dieu, voilà le résumé de cette douce et sainte lettre.
Dans un seul passage on voit percer une pointe de cet esprit
primesautier et plein d'enjouement qui était un des attraits de Madame
Élisabeth. «M. le prince de Lambesc, qui loge au-dessus de moi,
m'impatiente (écrit-elle); je crois qu'il marche avec des bottes
fortes, et je le prends toujours pour des nouvelles.»
L'état de madame de Raigecourt, qui, dangereusement malade à
Fontainebleau, avait demandé les sacrements, commence à s'améliorer;
mais celui de sa mère s'aggrave. Le médecin qui la soigne, M. Séguy, a
presque prononcé son arrêt. Madame Élisabeth, dans sa lettre du 8
décembre 1785, prépare madame Marie de Causans au coup qui la menace,
et c'est toujours en lui parlant de Dieu. En même temps, son amitié
pour la chère malade qu'elle craint de perdre lui inspire ces
touchantes expressions: «Si vous ne craignez pas d'attendrir votre
mère, dites-lui combien je partage ses douleurs, que je voudrois les
prendre toutes, que je suis bien affligée de ne pouvoir lui rendre les
soins que ma tendre amitié pour elle me dicteroit. Il m'en coûte bien
depuis trois semaines d'être princesse: c'est souvent une terrible
charge; mais jamais elle ne m'est plus désagréable que lorsqu'elle
empêche le coeur d'agir.»
Les lettres de la princesse se succèdent avec quelques alternatives
d'espérance, qui font bientôt place à des craintes plus graves. Madame
Élisabeth, avec son affectueuse sollicitude, s'occupe de tout: son
coeur a toutes les prévoyances. Madame de Raigecourt est mieux; mais
est-elle assez bien pour voir sans danger sa mère souffrante? Si le
mieux est assez prononcé, il y aurait de la cruauté à la priver de
cette chère vue; mais il ne faut pas commettre d'imprudence. Combien
la princesse elle-même souhaiterait de voir encore une fois sa
vénérable amie et d'aller s'édifier au spectacle de la souffrance si
saintement supportée! Si celle-ci en exprimait le désir, il faudrait
le faire tout à l'instant même. Madame Élisabeth n'ose venir sans
être demandée, dans la crainte de retrancher quelques instants d'une
vie si précieuse, en faisant éprouver à la chère malade une trop vive
émotion. Puis viennent ces touchantes lignes qui ferment la lettre du
14 décembre 1785, et présentent au coeur de madame Marie de Causans la
seule consolation que puisse goûter sa tendresse filiale: «Vous êtes
moins à plaindre que vos soeurs; vous jouissez au moins des derniers
moments où vous pouvez voir, entendre votre mère, et lui rendre tous
les soins que votre coeur vous dicte, au lieu qu'elles joindront au
malheur de ne la plus voir celui de ne l'avoir pas vue jusqu'au
dernier moment.»
Tant que madame de Causans vécut, Madame Élisabeth ne cessa
d'entretenir avec madame Marie de Causans une correspondance presque
quotidienne. Elle se reprenait de temps à autre à espérer, et puis la
funeste réalité lui apparaissait, et alors, suivant l'âme de sa
vénérable amie vers le ciel, elle était à la fois édifiée et attendrie
de la ferveur avec laquelle cette belle âme aspirait à se réunir à son
Dieu. C'est à peine si elle osait prier pour une personne qu'elle
regardait presque comme une sainte. Elle communia cependant à son
intention, sur la demande de sa fille.
Il n'y eut sorte de précautions que Madame Élisabeth ne prît pour que
madame de Raigecourt ignorât ou n'apprît que peu à peu le dangereux
état de sa mère. Enfin, les longues souffrances de madame de Causans
eurent un terme. Marie-Françoise-Madeleine de Louvel-Glizy (veuve de
J. T. de Vincens-Mauléon, seigneur marquis de Causans, comte
d'Ampuries, maréchal des camps et armées du Roi), dame pour
accompagner Madame Élisabeth de France, mourut à Paris le 4 janvier
1786, dans la cinquante-cinquième année de son âge.
Ayant reçu la nouvelle de cette mort digne d'une telle vie, Madame
Élisabeth voulut épancher encore une fois son coeur dans celui de
madame Marie de Causans. Je détacherai seulement de cette lettre
quelques lignes où l'on trouve le secret du courage et de la
résignation que Madame Élisabeth devait déployer dans ses épreuves:
«Il faut mettre, à l'exemple de votre mère, nos craintes et nos désirs
au pied du crucifix; lui seul peut nous apprendre à supporter les
épreuves que le ciel nous destine. C'est le livre des livres; lui seul
élève et console l'âme affligée.»
Dès que la santé de madame de Raigecourt lui permit de revenir à
Versailles, Madame Élisabeth s'empressa de faire disposer des relais
et des stations de repos pour adoucir les fatigues du voyage. Elle
recommanda de ne point lui apprendre la perte qu'elle avait faite
avant son arrivée à Versailles, voulant se trouver auprès d'elle dans
les premiers moments de sa douleur. Elle n'eut pas le courage de lui
dire elle-même que sa mère n'était plus; mais dès que le premier coup
eut été porté, elle accourut, la serra dans ses bras et l'entoura de
toutes les consolations.
Dans les premiers jours du mois de février, un bon paysan de
Montreuil, que Madame Élisabeth occupait presque chaque jour, fut pris
d'un mal subit dans le jardin où il travaillait. Elle le fait
immédiatement porter chez lui, et elle s'y rend elle-même. Médecin et
curé sont appelés et arrivent en même temps. La présence de ce dernier
est d'autant plus nécessaire que les secours du premier demeurent
impuissants. Le mal était foudroyant, la lutte fut courte, l'agonie
prompte; mais jusqu'au dernier soupir, le malade, demeuré calme et
plein de foi, souriait à la mort entre le prêtre qui lui montrait le
ciel et cette princesse de sang royal dont l'ardente prière devançait
l'âme du moribond, prête à paraître devant Dieu. Quand tout fut fini,
et au moment où Madame Élisabeth quittait la chétive demeure du
trépassé, le curé lui dit: «Madame donne ici un grand exemple.--Ah!
monsieur, répond-elle, j'en reçois un bien plus grand et que je
n'oublierai jamais.»
Les traces de l'émotion profonde laissée par cette scène au coeur de
Madame Élisabeth se retrouvent dans une lettre qu'elle écrivit
quelques jours après à madame Marie de Causans, lettre où l'esprit
naturellement enjoué de la princesse se reflète au milieu des
souvenirs pénibles et des préoccupations inquiètes.
Le 6 janvier, Madame Élisabeth signa, ainsi que le Roi et tous les
membres de la famille royale, le contrat de mariage de mademoiselle
Necker avec le baron de Staël-Holstein, ambassadeur extraordinaire du
roi de Suède à la cour de France; le 31 du même mois, la baronne de
Staël fut présentée au Roi et à la Reine, et le même jour,
l'ambassadrice de Suède dîna au palais de Versailles, à une table de
quatre-vingts couverts tenue par le marquis de Talaru, premier maître
de l'hôtel de la Reine, et dont la princesse de Chimay, dame d'honneur
de Sa Majesté, faisait les honneurs.
Quoique prisant peu M. Necker, Madame Élisabeth ne put voir sans
intérêt cette jeune femme, déjà citée pour son esprit, s'unir à
l'ambassadeur d'un roi ami dévoué de la maison royale de France.
Mais notre princesse recherchait de préférence toutes les émotions qui
fortifient l'âme. Elle ne cessait de trouver dans un exemple de piété,
de quelque part qu'il vînt, un sujet d'édification pour elle-même.
L'humeur facile et gaie s'alliait toujours chez elle à un sentiment
élevé du devoir envers le monde, envers ses amies, envers elle-même et
envers Dieu. Sa haute raison et son coeur aimant lui dictent toujours
les paroles qui, selon les circonstances, doivent être des
consolations, des conseils, des encouragements. Quoi de plus amical,
de plus noble, de plus touchant, de plus tendrement religieux que les
épanchements de cette âme qui cherchait les âmes souffrantes pour les
relever, pour leur sourire et les entraîner vers Dieu!