Le grand-duc Paul Petrowitsch, duc de Holstein-Gottorp, et la

grande-duchesse Marie Fedorowna de Wittemberg, son épouse, héritiers

présomptifs du trône de Russie, arrivèrent à Paris le 18 mai 1782,

entre sept et huit heures du soir, voyageant incognito sous le nom de

comte et comtesse du Nord. Ils descendirent à l'hôtel de l'ambassade

de Russie, rue de Gramont, au coin du boulevard. Le lendemain,

dimanche de la Pentecôte, ils se rendirent à Versailles, non pour

offrir, comme il était d'usage, leurs félicitations au Roi et à la

Reine, mais pour assister à la procession des chevaliers de l'ordre du

Saint-Esprit. Leurs Altesses Impériales étant _incognito_, furent,

sans cérémonie aucune, placées dans la chapelle. Le 20, ils furent

présentés à Leurs Majestés et à la famille royale. L'appartement du

prince de Condé avait été préparé pour les recevoir. Le comte du Nord

alla immédiatement rendre visite au Roi, accompagné des officiers

chargés de la conduite des princes étrangers et ambassadeurs; tandis

qu'une chaise à porteurs de la Reine, entourée de la livrée de Sa

Majesté, allait prendre madame la comtesse du Nord pour la conduire

chez la Reine, où elle entra accompagnée de madame de Vergennes, femme

du ministre des affaires étrangères. Le comte et la comtesse du Nord

virent ensuite toute la famille royale, et dînèrent avec elle dans la

pièce qui précédait la chambre de la Reine, et où Leurs Majestés

avaient coutume de manger le dimanche. À six heures, ils retournèrent

chez la Reine pour entendre le concert: toute la cour était dans le

salon de la Paix; l'orchestre était placé sur des gradins élevés dans

la galerie; toutes les personnes de la cour qui n'avaient point reçu

d'invitation personnelle de la Reine s'assirent sur des pliants qui

leur étaient réservés. Le concert dura trois heures; la galerie fut

illuminée comme elle l'était d'ordinaire les jours de grand

appartement; c'est-à-dire, des girandoles étincelaient sur toutes les

consoles, et une rangée de lustres au plafond. Dès que le concert fut

fini, le théâtre dressé pour les musiciens fut enlevé; le comte et la

comtesse du Nord traversèrent la galerie pour retourner chez eux, au

milieu des applaudissements d'une assemblée aussi brillante que

nombreuse.

Le vendredi, 24 mai, mesdames les bouquetières du pont Neuf, fidèles à

l'usage immémorial où elles sont de fêter et complimenter les princes

et princesses, même les têtes couronnées, allèrent en corps présenter

au comte et à la comtesse du Nord d'élégants bouquets avec une

corbeille de fleurs artistement arrangée. Ces dames se retirèrent de

leur présence également heureuses des remercîments et compliments qui

satisfaisaient leur amour-propre, et des effets d'une générosité qui

comblait leurs souhaits.

Le même jour, les princes moscovites allèrent visiter les nouvelles

prisons civiles établies à l'ancien hôtel de la Force, rue des

Ballets. Cette maison, terminée depuis peu, et déjà presque remplie,

comprenait huit cours et six départements; le premier destiné au

logement des employés, le second aux prisonniers pour mois de

nourrice, le troisième aux autres débiteurs civils de toute espèce, le

quatrième aux prisonniers de police; le cinquième réunissait toutes

les femmes détenues, et le sixième servait de dépôt aux mendiants. Le

comte et la comtesse du Nord remarquèrent particulièrement les deux

chapelles placées dans cette prison, et disposées de manière que

chaque espèce de prisonniers pouvait assister régulièrement aux

offices, sans qu'ils pussent se voir ni avoir entre eux la moindre

communication. Les nobles visiteurs laissèrent dans cet établissement

un nouveau témoignage de leur bienfaisance; ils remirent de larges

aumônes aux mendiants, et on a prétendu qu'en sortant ils firent

délivrer dix mille francs aux prisonniers détenus pour dettes[106].

[Note 106: Le chevalier DU COUDRAY, _Le Comte et la Comtesse du Nord,

anecdote russe_. Paris, Belin, 1782.]

Le lendemain (samedi 25 mai), les illustres voyageurs visitèrent

l'église de Notre-Dame. Le chanoine qui leur en fit les honneurs les

conduisit ensuite à l'Hôtel-Dieu, dont ils parcoururent les

différentes salles, même celle des _agonisants_. Comme le chanoine et

les soeurs elles-mêmes de l'hospice s'extasiaient sur le courage dont

Leurs Altesses faisaient preuve, en restant si longtemps au milieu des

malades et des moribonds: «Faits pour commander un jour aux hommes,

dirent les héritiers du trône de Russie, nous ne saurions trop nous

approcher de l'humanité, ni examiner de trop près les maux qui

l'affligent, afin de trouver les moyens de les soulager

promptement[107].»

[Note 107: On trouvera à la fin du volume des Notes sur le voyage du

comte et de la comtesse du Nord, recueillies par M. le duc de

Penthièvre, nº XVII.]

Le 6 juin, la Reine donna au comte et à la comtesse du Nord la comédie

à Trianon. Le spectacle se composait du nouvel opéra de _Zémire et

Azor_, dont Grétry avait fait la musique, et du ballet de _la Jeune

Françoise_, dessiné par Gardel aîné, maître des ballets de la Reine.

Madame la baronne d'Oberkirch, qui y assistait, nous donne de cette

fête quelques détails qui ne sont point étrangers à notre sujet[108]:

«La cour, dit-elle, était radieuse. Madame la comtesse du Nord avait

sur la tête un petit oiseau de pierreries qu'on ne pouvait pas

regarder tant il était brillant. Il se balançait par un ressort, en

battant des ailes, au-dessus d'une rose, au moindre de ses mouvements.

La Reine le trouva si joli qu'elle en voulut un pareil.

[Note 108: _Mémoires de la baronne d'Oberkirch_, t. Ier, p. 273.

Paris, Charpentier, 1853.]

»Il y eut ensuite un souper de trois tables, à cent couverts par

table. J'eus l'honneur d'être placée près de Madame Élisabeth, et de

regarder bien à mon aise cette sainte princesse. Elle était dans tout

l'éclat de la jeunesse et de la beauté, et refusait tous les partis

pour rester dans sa famille.--Je ne puis épouser que le fils d'un roi,

disait-elle, et le fils d'un roi doit régner sur les États de son

père. Je ne serais plus Française; je ne veux pas cesser de l'être.

Mieux vaut rester ici, au pied du trône de mon frère, que de monter

sur un autre.»

LIVRE TROISIÈME

1783--1786.

Désastres en Italie, à Rome, à Messine. -- La marquise de

Spadara. -- Madame de Causans. -- Madame de Raigecourt. --

Baptême du duc d'Angoulême et du duc de Berry. --

Inoculation du Dauphin, des ducs d'Angoulême et de Berry. --

Mort de la reine de Sardaigne. -- La cour se rend à

Fontainebleau. -- Filet d'or envoyé par Monsieur à

Sainte-Assise. -- Madame de Raigecourt. -- Le chirurgien

Loustonneau. -- Lettre de Madame Élisabeth. -- Mort du duc

d'Orléans; caractère de ce prince; sa bienfaisance; madame

de Montesson ne drape pas. -- Maladie de madame de Causans.

-- Huit lettres de Madame Élisabeth. -- Le paysan Pêcher. --

Lettre de Madame Élisabeth. -- Mariage de mademoiselle

Necker avec le baron de Staël-Holstein. -- Présentation de

madame de Staël. -- Cinq lettres de Madame Élisabeth à Marie

de Causans. -- Arbres et légumes menacés par les insectes.

-- Voyage du Roi à Cherbourg; heureux effet de ce voyage. --

Esprit de dénigrement et de défiance. -- Ouverture du

tombeau du comte de Vermandois. -- Couches de la Reine;

naissance de Madame Sophie. -- Madame Élisabeth à Saint-Cyr;

anniversaire séculaire de la fondation de cette maison. --

Vie tranquille de Montreuil. -- Discours de l'évêque d'Alais

à Madame Élisabeth. -- L'abbé Binos lui dédie son _Voyage au

mont Liban et en Palestine_. -- Mot de Madame Élisabeth.

Pendant les premiers mois de l'année 1783, de terribles fléaux

désolèrent l'Italie. Une pluie torrentielle, telle que de mémoire

d'homme on n'en avait vu à Rome, inonda cette ville; le Tibre, sorti

de son lit, causa d'affreux ravages. Un tremblement de terre engloutit

une partie de Messine. Parmi tant de tristes détails qu'apportaient

les récits des désastres de cette ville, on lisait à Montreuil, dans

le petit cercle de Madame Élisabeth, la nouvelle de la mort de la

marquise de Spadara, fille de M. de Pierrefeu, gentilhomme de

Provence.

Au moment du tremblement de terre, madame de Spadara s'était évanouie.

Son mari l'avait prise dans ses bras, et était parvenu à l'emporter

jusqu'au port. Tandis qu'il dispose tout pour s'embarquer, sa femme,

revenue à elle-même, s'aperçoit que son fils n'est point près d'elle;

elle s'échappe, elle vole vers sa maison qui est en flammes, mais

encore debout; elle y entre résolument: à peine a-t-elle atteint le

haut de l'escalier que les marches s'écroulent derrière elle; elle

arrive au berceau, s'empare de l'enfant, fuit de chambre en chambre,

poursuivie par des éboulements successifs, se montre à un balcon et

s'y attache comme à son seul asile; elle implore des secours en

montrant son fils; mais quel secours attendre! la terreur publique

paralyse tout sentiment de pitié: la mort est présente pour tous, et

chacun ne cherche qu'à la fuir. Le feu s'empare de ce qui reste de la

maison, et bientôt la pauvre victime de l'amour maternel, tenant dans

ses bras l'objet de sa tendresse, tombe écrasée au milieu des débris

et des flammes.

«Quel triste événement! dit Madame Élisabeth en s'essuyant les yeux;

mais cette pauvre mère a eu du moins la consolation de mourir avec son

fils. Songez quelle existence empoisonnée eût été la sienne, si elle

eût survécu à son enfant sans avoir tout tenté pour le sauver!» Puis

après un moment de silence, elle ajouta: «Cette malheureuse Sicile a,

comme son tyran de Syracuse, un glaive de feu toujours suspendu sur sa

tête. Elle vit en permanence au milieu des menaces et des périls. Sans

doute les nouvelles d'aujourd'hui sont affreuses, et pourtant elles ne

sont pas comparables aux désastres qui ont affligé la Sicile il y aura

bientôt un siècle[109].»

[Note 109: Les recherches que nous avons faites nous autorisent à

croire que Madame Élisabeth faisait ici allusion au tremblement de

terre arrivé en Sicile en 1693, et dont une médaille a consacré le

souvenir. Cette médaille représente une femme levant les mains au ciel

et tenant un enfant la tête en bas.--On aperçoit au second plan l'Etna

fumant, la mer grossie par les cadavres humains et les décombres des

maisons. L'exergue porte: SICILIA AFFLICTA. Autour se trouve cette

légende: PUTATIS ILLOS SUP. QUOS CECID. TURR. IN SILOË PRÆTER OMN.

HOM. PECCAVISSE. _Luc. XIII._ Le revers porte l'inscription suivante:

MEMOR,

SICILIÆ,

D. 9 ET 11 JANU.

A. MDCXCIII,

HORR. TERRÆ MOTU

CONVULS. SYRAC. AUGUST.

CATAN. MESSIN. XIV. URBIB.

MAJ. CORRUENTIBUS XVI. MIN.

PROSTRATIS IN OMNES,

MAR. INFLUENT.

RUPT. MONT.

STRAGE 100,000

HOM.]

L'émotion que causait cet événement avait distrait Madame Élisabeth de

la pensée pénible qui l'occupait depuis quelque temps. Son amie,

mademoiselle de Causans, étant chanoinesse de Metz, devait sous peu de

jours partir pour cette ville. Les règles de son ordre l'obligeaient à

passer huit mois de l'année à son chapitre. Comment se faire à l'idée

d'une si longue séparation! La princesse ne pouvait s'y résigner, et

elle travailla en silence à empêcher le départ de son amie. Celle-ci

reçut un jour une lettre portant sur l'enveloppe ces mots: _À

mademoiselle de Causans, dame de Madame Élisabeth._ Cette lettre est

de la princesse elle-même, qui, dans les termes les plus affectueux,

lui témoigne la joie de la garder, et la prie de venir dès le

lendemain recevoir l'explication de cette énigme. Le lendemain, madame

de Causans se présente avec sa fille chez Madame Élisabeth; celle-ci

vole à leur rencontre et se jette au cou de son amie: «Je suis touchée

comme je dois l'être, dit madame de Causans, de la bienveillance de

Madame et des témoignages d'affection qu'elle daigne donner à ma

fille; je regrette de me trouver dans la nécessité de les refuser;

mais une maxime établie depuis longtemps dans ma famille dit qu'aucune

de nos filles ne peut accepter une position à la cour avant d'être

mariée.»

Madame Élisabeth ne pouvait combattre chez une mère comme madame de

Causans ce qu'elle respectait le plus au monde, la sévérité des

principes s'appuyant sur les droits sacrés de l'autorité maternelle.

«Votre façon de penser, lui dit-elle, ne peut être contraire à mon

bonheur, puisqu'elle a pour but celui de votre fille: eh bien, je la

marierai, et nous ne serons pas désunies.»

En effet, plusieurs partis ne tardèrent pas à se présenter. M. de

Raigecourt fut agréé par mesdames de Causans.

Madame Élisabeth chercha plusieurs jours dans sa tête et dans son

coeur le moyen d'assurer le bien-être du futur ménage. Enfin elle

croit l'avoir trouvé. Il dépend du Roi. S'adressera-t-elle à lui pour

l'obtenir? C'est la route la plus courte et peut-être la plus facile.

Eh bien, non! il lui semble de bon goût de mettre la Reine dans sa

confidence; sa délicatesse se réjouit de la rendre complice du bien

qu'elle veut faire, et peut-être aussi espère-t-elle l'intéresser

davantage à un bonheur qui sera en partie son oeuvre. Un matin donc,

elle entre chez Marie-Antoinette, et lui dit: «J'ai à vous demander

une faveur, mais une faveur qui n'admet pas la possibilité d'un

refus.--Elle est donc accordée d'avance? lui dit la Reine.--Non; mais

promettez-moi qu'elle le sera.--Je n'en ferai vraiment rien...»

Après une lutte de plaisanteries, on en vient au sérieux, et Madame

Élisabeth expose le plan qu'elle a conçu: «Causans va se marier; je

veux lui donner cinquante mille écus pour sa dot. Le Roi me donne

annuellement trente mille francs d'étrennes; obtenez de lui qu'il me

les avance pour cinq ans.»

La Reine se fit avec plaisir l'interprète d'une cause dont le succès

était certain, et le Roi saisit avec empressement l'occasion de donner

à sa soeur une nouvelle preuve d'affection. Le contrat de mariage du

marquis de Raigecourt et de mademoiselle de Causans fut signé par le

Roi, la Reine et la famille royale le 27 juin 1784. La joie que

ressentait Madame Élisabeth, quand elle eut la certitude de conserver

son amie, fut aussi durable que vive. Le jour de l'an arriva sans lui

apporter de cadeaux, et quatre autres fois il revint distribuant dans

le château de Versailles ses largesses à tout le monde, et n'ayant

rien à offrir à Madame Élisabeth. À ce sujet, elle disait avec un

enjouement exempt de tout regret: «Moi, je n'ai pas encore d'étrennes,

mais j'ai ma Raigecourt.»

C'est surtout dans les lettres de Madame Élisabeth qu'on rencontre ces

doux épanchements d'une âme qui se livre tout entière à ses amies.

Ainsi elle écrivait le 3 septembre 1784 à madame de Causans pour lui

raconter la prise d'habit de madame de Brébeuf, et on retrouve dans sa

lettre la vive impression que lui laissaient toujours les événements

de ce genre. «Le moment que j'aime le mieux, dit-elle, c'est celui où

l'on donne le baiser de paix. Il me fait toujours un effet que je ne

puis rendre.» Puis ce sont des paroles où éclatent l'estime profonde

qu'elle avait pour le caractère et l'esprit de madame de Causans, le

prix qu'elle attachait à l'affection de cette vertueuse femme, et le

vif intérêt qu'elle prenait à sa famille.

Si Madame Élisabeth aimait ainsi ses amies, elle obtenait d'elles le

plus tendre retour, comme on peut le voir dans les lettres suivantes,

écrites par madame de Bombelles à son mari:

«À Paris, ce 1er septembre 1784.

....................................................................

»J'ai été hier à Trianon, où est Madame Élisabeth, qui m'avoit fait

chercher en chaise pour monter à cheval avec elle; j'ai vu la Reine,

qui m'a traitée avec toutes sortes de bontés; après la course de

cheval, Madame Élisabeth est revenue dîner avec la Reine, et la

comtesse Diane m'a emmenée à Montreuil, où elle m'a donné à dîner.

Elle m'a parlé de toi avec le plus grand intérêt.....

»Sais-tu qu'il y a un cône de Cherbourg renversé par un coup de vent?

C'est cent mille écus jetés dans l'eau. M. de Castries est parti tout

de suite, et je crois que cet incident ralentira un peu l'enthousiasme

que causait la création de ce port.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 17 septembre 1784.

....................................................................

»Je suis si souffrante depuis trois jours que je n'ai pas eu le

courage de t'écrire. Imagine-toi que Madame Élisabeth, mercredi

dernier, galopant à la chasse, est tombée de cheval; son corps a roulé

sous les pieds du cheval de M. de Menou, et j'ai vu le moment où cette

bête, en faisant le moindre mouvement, lui fracassoit la tête ou

quelque membre. Heureusement j'en ai été quitte pour la peur, et elle

ne s'est pas fait le moindre mal; tu penses bien que j'ai eu

subitement sauté à bas de mon cheval et volé à son secours.

Lorsqu'elle a vu ma pâleur et mon effroi, elle m'a embrassée en

m'assurant qu'elle n'éprouvoit pas la plus petite douleur; nous

l'avons remise sur son cheval, j'ai remonté le mien, et nous avons

couru le reste de la chasse comme si de rien n'étoit. L'effort que

j'ai fait pour surmonter mon tremblement, pour renfoncer mes larmes,

m'a tellement bouleversée que depuis ce moment-là j'ai souffert des

entrailles, de l'estomac, de la tête, tout ce qu'il est possible de

souffrir. Cette petite maladie s'est terminée ce matin par une attaque

de nerfs très-forte, après laquelle j'ai été à la chasse, et il ne me

reste ce soir qu'une si grande lassitude, qu'après t'avoir écrit, je

me coucherai. J'ai cependant cru ne pouvoir me dispenser, malgré

toutes mes douleurs, d'aller avant-hier à Trianon, et j'ai d'autant

mieux fait que j'y ai été traitée à merveille par le Roi, par la

Reine, et conséquemment par le reste des personnes qui y étoient; j'y

ai perdu mon argent, selon ma louable coutume. J'y étois très-bien

mise, et je me serois consolée des frais de ma parure s'ils avoient pu

exciter ton admiration; car, étant uniquement occupée du désir que tu

m'aimes bien, je voudrois ne perdre aucune occasion d'augmenter, ne

fût-ce que d'une ligne, ton intérêt pour moi. J'y ai vu M. d'Adhémar,

qui m'a beaucoup parlé de toi et de tout le plaisir qu'il avoit eu à

te recevoir à Londres.....»

* * * * *

Je citerai encore quelques lettres de madame de Bombelles à son mari;

on y trouve un écho fidèle de tout ce qui intéressait la cour, et

surtout un témoignage irrécusable du discernement avec lequel Madame

Élisabeth choisissait ses amies.

«À Versailles, ce 21 septembre 1784.

....................................................................

»J'ai encore été à Trianon samedi dernier. Si je ne connoissois ton

goût pour les agréments que tu pourrois procurer en un certain genre,

je te dirois que le Roi a joué au loto à côté de moi, et m'a traitée

avec la plus grande distinction; mais craignant de t'affliger, je ne

me suis pas conduite de manière à alimenter son sentiment, de sorte

qu'il y a toute apparence qu'un aussi beau début n'aura pas de suites:

c'est vraiment dommage; mais tu ne le veux pas, il faut bien obéir.

L'opéra de _Dardanus_, qu'on y a joué, est superbe, et j'espère que

nous chanterons ensemble tout l'opéra; cela ne sera pas sans nous

quereller, mais malgré cela tu t'amuseras.....»

* * * * *

À Versailles, ce 30 septembre 1784.

....................................................................

«Pour te donner de la bonne humeur, je te dirai que, dimanche

dernier, la Reine est venue à moi, m'a dit qu'elle étoit charmée que

nos affaires avançassent, et qu'elle désireroit bien qu'elles fussent

déjà terminées, et que je devois savoir qu'elle y prenoit le plus

grand intérêt. J'ai répondu à cela qu'elle m'avoit donné trop de

preuves de bonté pour que je pusse en douter, et que ce seroit à elle

seule à qui je devrois le bonheur de ma vie.....

»La duchesse de Polignac a été bien malade d'une fièvre dyssentérique;

elle va mieux aujourd'hui. On a fait le conte dans le monde que

c'étoit la diminution de sa faveur qui l'avoit mise dans cet

état-là.....»

* * * * *

«À Saint-Cloud, ce 8 octobre 1784.

....................................................................

»La duchesse de Polignac se porte très-bien; sa faveur, Dieu merci,

est plus brillante que jamais. Le Roi y a soupé deux fois depuis huit

jours; le baron de Breteuil s'est trouvé aux deux soupers, et il l'y a

traité avec toutes sortes de bontés: cela n'empêche pas qu'il n'ait

bien des ennemis.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 16 octobre 1784.

....................................................................

»La Reine ou du moins le Roi vient d'acheter Saint-Cloud; la Reine en

est dans la plus grande joie. C'est le baron de Breteuil qui a négocié

le marché, et il paroît qu'on lui en sait grand gré, excepté M. de

Calonne, qui sera obligé de donner six millions, et à qui cela ne fait

pas le moindre plaisir; aisément cela se conçoit. Les enfants iront y

passer l'été; cela m'arrange fort, parce que nos visites au Mail nous

rapprocheront fort de maman lorsqu'elle y sera. On dit depuis hier que

nous n'aurons pas la guerre avec l'Empereur pour les Hollandois,

qu'eux-mêmes ne la feront pas; il s'étoit d'abord établi qu'elle étoit

indispensable, mais tout est changé, et j'en suis charmée, car j'aime

la paix et la tranquillité.....

»À propos, Madame Élisabeth m'a dit qu'elle ne pouvoit pas spécifier

le nombre de chaque chose qu'elle te prioit de lui apporter. Elle

désire simplement qu'il ne soit pas considérable, et te prie de

ménager ses finances. Elle veut de plus que je te dise bien des choses

de sa part; juge si tu es heureux!.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 4 novembre 1784.

....................................................................

»Le baron de Breteuil a écrit, au nom du Roi, une lettre à tous les

évêques, par laquelle il leur enjoint, de la part de Sa Majesté, de

rester dans leur diocèse, et de n'en pas sortir sans une permission

particulière. Tu n'imagines pas à quel point un ordre aussi sage fait

crier à Paris; il n'y a sorte de mauvaises plaisanteries qu'on ne

fasse sur la manière dont la lettre est écrite; on prétend que c'est

un abus d'autorité; enfin que sais-je, on jette la pierre au baron, et

on dit qu'il n'a eu d'autres motifs que celui de faire parler de

lui..... Tu sais sûrement que les Hollandois vont avoir la guerre avec

l'Empereur, que nous serons neutres; cependant on va envoyer chaque

ministre à son poste: M. de Maulevrier va partir, et j'imagine que M.

de Vérac partira aussi.....»

* * * * *

Le dimanche 28 août 1785, Madame Élisabeth assista au baptême du duc

d'Angoulême, âgé de dix ans, et du duc de Berry, qui en avait sept et

demi[110]. «Le Roi (dit une note manuscrite où se reflète l'étiquette

de l'époque) a entendu vespres et le salut dans sa tribune, et a

rejoint la Reine, après le salut, dans le salon d'Hercule, où les

princes et princesses se sont rendus pour se mettre à la suite de

Leurs Majestés. Aucun prince n'avoit le cordon bleu sur l'habit, hors

M. de Penthièvre, qui avoit cru qu'on devoit l'avoir. La parure étoit

simple.

[Note 110: Le registre des baptêmes de l'église royale et paroissiale

de Notre-Dame de Versailles nous apprend que ces deux jeunes princes,

dont l'un était né le 6 août 1775 et l'autre le 24 janvier 1778,

avaient été ondoyés (le jour de leur naissance) par Mgr

Joseph-Dominique de Cheylus, évêque de Cahors.]

»Le Roi et la Reine sont descendus à l'autel sans s'arrêter à leur

prie-Dieu. Le Roi et la Reine ont été parrain et marraine de M. le duc

d'Angoulême, et Monsieur et Madame, au nom du roi d'Espagne et de la

reine de Sardaigne, de M. le duc de Berry. Ces petits princes étoient

en blanc, dans l'ancien habillement françois. La plume a été présentée

par un aumônier à M. le duc d'Angoulême, à M. le duc de Berry et aux

princes et princesses; M. l'évêque de Senlis ne l'a présentée qu'à

Leurs Majestés et au rang d'Enfants de France. Tous les princes et

princesses ont signé les actes de baptême; ils avoient été invités à

la cérémonie par le maître des cérémonies (le grand maître ne faisant

pas encore de fonctions à cause de sa jeunesse), de la part du Roi.

Les Cent-Suisses étoient en habit de cérémonie. Les princes ont

reconduit le Roi à son appartement, et sans doute les princesses ont

reconduit la Reine dans le sien. Les princes n'ont été, ni avant ni

après la cérémonie, chez M. le comte et madame la comtesse d'Artois,

ni chez les enfants baptisés.»

Le 29, la Reine se rend, avec l'aîné de ses fils, sa fille et Madame

Élisabeth, au château de Saint-Cloud, où le Dauphin devait être

inoculé le 1er du mois suivant.

Le 30, le Roi les y rejoint.

Le 31, la comtesse d'Artois se transporte aussi dans cette résidence

avec ses deux fils, les ducs d'Angoulême et de Berry, qui doivent être

inoculés dans la maison de M. Chalus, fermier général, située à

Saint-Cloud.

* * * * *

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 19 / 47 段