Dans cette heureuse année de 1781, le Roi fit l'acquisition de la

propriété que la princesse de Guéménée avait à Montreuil et que les

désastres de sa fortune ne lui avaient plus permis de conserver[100]. Il

pria la Reine, qu'il avait mise dans la confidence de ses projets,

d'emmener, dans une de ses promenades, Élisabeth à Montreuil, et de

descendre avec elle dans cette habitation qu'il savait lui être agréable.

Heureuse de la surprise qu'elle va causer à sa belle-soeur,

Marie-Antoinette l'engage à l'accompagner: «Si vous voulez, lui dit-elle,

nous nous arrêterons à cette maison de Montreuil où vous alliez

volontiers quand vous étiez enfant?--Cela me fera grand plaisir, répond

Élisabeth, car j'y ai passé des heures très-agréables.» On arrive à

Montreuil, où tout est disposé pour recevoir de telles visiteuses, et dès

qu'elles y sont entrées: «Ma soeur, dit la Reine, vous êtes chez vous. Ce

sera votre Trianon. Le Roi, qui se fait un plaisir de vous l'offrir, m'a

laissé celui de vous le dire.»

[Note 100: On s'occupa beaucoup en France de la faillite du prince de

Guéménée. «C'était la chose la plus douloureuse du monde; on se

demandait comment un Rohan avait pu se laisser amener à une position

semblable, et à finir ainsi. Il y avait clameur de haro dans le

peuple; les gens les plus atteints étaient des domestiques, de petits

marchands, des portiers, qui portaient leurs épargnes au prince. Il

avait tout reçu, tout demandé, même des sommes folles, et il a tout

dissipé, tout perdu. Parmi les gens du cardinal-archevêque, il s'en

trouvait plusieurs de complétement ruinés. Le prince Louis leur a

rendu sur-le-champ ce qu'un prince de sa maison leur enlevait. Il a

été en cela très-noble et très-généreux. Tout sera payé ou presque

tout, les usures exceptées. Les Rohan se sont réunis pour cela. Madame

de Guéménée a été sublime, elle a donné sur-le-champ sa fortune tout

entière et ses diamants. La princesse de Marsan (qui était une

Rohan-Soubise) voulait se mettre au couvent, et consacrer sa fortune à

sauver l'honneur des Rohan. Madame la princesse de Guéménée a rendu sa

charge de gouvernante des Enfants de France, dont sa volonté seule

pouvait la dépouiller, puisque c'était une des grandes charges de la

Couronne.» _Mémoires de la baronne d'Oberkirch_, t. II, p. 1, Paris,

Charpentier, 1853.]

Les inspirations fraternelles de Louis XVI ne l'avaient pas trompé. Ce

don devait être pour Madame Élisabeth une source de jouissances

intimes; car, de ce moment, elle put associer ses amies à son

existence de chaque jour et se dérober aux pompes de la cour quand son

devoir n'y marquait pas sa place. Le parc dont elle prenait possession

est situé à droite de la barrière lorsque l'on entre à Versailles: il

longe l'avenue de Paris et s'étend de la rue de Bon-Conseil à la rue

Saint-Jules; son entrée est au nº 2 de la rue de Bon-Conseil, le seul

de cette rue. Cette entrée est telle qu'elle était avant la

Révolution, telle qu'elle a toujours été. Ce parc, amoindri par la

Révolution, a recouvré, sous le propriétaire actuel, ses anciennes

limites. Les modifications qu'il a reçues ont dû en changer un peu

l'aspect; les arbres, en grandissant, lui ont sans doute donné aussi

un caractère plus tranquille et plus mélancolique. Ce parc n'a pas

moins de huit hectares, sur lesquels aurait pu se déployer tout un

quartier de villas et d'agréables chalets; mais, jaloux d'y conserver

les traditions du passé, l'honorable propriétaire de ce royal domaine

a su le défendre contre les calculs de la spéculation et de l'intérêt

personnel.

Au milieu d'une pelouse ornée de bouquets d'arbres et de massifs de

fleurs s'élève la maison, dont quatre colonnes de marbre soutiennent

le péristyle. La partie du bâtiment central, figurée par une teinte

plus noire sur le plan ci-joint, est telle qu'elle était du temps de

Madame Élisabeth; les deux ailes qui l'encadrent, abattues dans les

mauvais jours de la Révolution, ont été rebâties vers le commencement

de ce siècle sur leurs anciens fondements.

[Illustration: Plan de la Propriété de Madame Élisabeth, à

Montreuil-Versailles (1787.)]

À gauche, on aperçoit la ferme où Madame Élisabeth établit bientôt sa

laiterie, qui devait être un des instruments les plus actifs de sa

bienfaisance. Une allée d'arbres arrondis en berceau forme une

ceinture de verdure et d'ombrage le long de l'avenue de Paris. Un des

premiers actes de la propriétaire fut de détacher de son domaine une

petite maison située rue Champ-la-Garde[101], et de la donner à

madame de Mackau. Il lui semblait qu'elle ne pouvait mieux inaugurer

sa première possession qu'en priant son ancienne institutrice de la

partager avec elle. «La petite maison de ma mère, a écrit madame de

Bombelles, avoit une porte qui communiquoit dans le jardin de Madame

Élisabeth. M. de Bombelles y eut une maladie qui lui causa des

douleurs horribles: la princesse, qui avoit pour lui des bontés

extrêmes, venoit le voir journellement, l'encourageoit, le consoloit

et partageoit les peines que me causoit cet état, comme auroit pu

faire la soeur la plus tendre.» Madame Élisabeth retrouvait aussi de

précieux souvenirs à Montreuil. C'était dans ce village, et à quelques

pas de sa demeure, que s'élevait le pavillon et que s'étendait le

parc[102] qui avaient appartenu à madame de Marsan, et qui lui

rappelaient les heures les plus heureuses de son enfance, celles

qu'elle avait passées avec sa chère Clotilde. C'était là que le

premier médecin du Roi lui avait donné des leçons de botanique, au

milieu des plus beaux arbres de l'Amérique, importés en France par M.

de la Galissonnière, ancien gouverneur du Canada. Après la mort de

madame de Marsan, ces arbres au feuillage varié, plantés de la main

même de M. Lemonnier, ce jardin dessiné sur ses plans, ce pavillon

distribué et orné d'après ses avis, étaient devenus sa propriété et

son séjour habituel. Madame Élisabeth était heureuse d'un voisinage

qui lui permettait de voir souvent ce digne homme, chez lequel elle se

plaisait à honorer tout ensemble l'âge, le talent, la science et la

vertu. Entre eux s'établit un échange continuel de services et une

touchante communauté de plaisirs: le savant professeur associait la

princesse à ses études de botanique dans son jardin, à ses expériences

de physique dans son cabinet; et Madame Élisabeth, en revanche,

l'associait à sa charité, en le faisant le distributeur de ses aumônes

dans le village.

[Note 101: Nommée ainsi en souvenir du dernier bailli de Versailles,

M. Froment de Champ-la-Garde. Cette maison porte aujourd'hui le nº 4.]

[Note 102: Aujourd'hui rue Champ-la-Garde, nº 11.]

Le Roi avait décidé que Madame Élisabeth ne coucherait à Montreuil que

lorsqu'elle aurait atteint sa vingt-cinquième année; mais dès qu'elle

fut en possession de son cher petit domaine, elle ne passait plus à

Versailles que la soirée et la nuit, et même, pendant l'été, elle n'y

passait guère que la nuit. Dès le matin elle entendait la messe dans

la chapelle du château, et immédiatement après elle montait en voiture

avec quelques-unes de ses dames pour aller à Montreuil. Quelquefois

même elle s'y rendait à pied. La vie qu'elle y menait était uniforme

et pareille à celle que la famille la plus unie passe dans un château

à cent lieues de Paris. Heures de travail, de promenade, de lecture;

vie isolée ou en commun, tout y était réglé avec méthode. L'heure du

dîner réunissait la princesse et ses dames autour de la même table.

Plus tard, avant de revenir à la cour, on s'agenouillait dans le

salon, et, conformément à l'usage conservé dans quelques familles, on

faisait en commun la prière du soir. Puis on se remettait en route

vers ce palais soucieux dont on était si près tout à la fois et si

loin, et l'on rentrait dans son domicile officiel avec le souvenir

d'une douce journée remplie par le travail, égayée par l'amitié et

sanctifiée par la prière.

Madame Élisabeth s'attachait de plus en plus à sa maison de campagne

par le bien qu'elle y faisait. Elle se tenait au courant de toutes les

humbles misères du village et des environs. Y avait-il un malade? un

médecin était envoyé chez lui, et quelques pièces d'argent y

arrivaient aussitôt, afin de faire face aux nécessités du traitement.

Quand on pense que pour toute fortune Madame Élisabeth n'avait que la

pension dont elle jouissait comme soeur du Roi, on demeure étonné du

nombre prodigieux de bonnes oeuvres auxquelles ses ressources

pouvaient suffire! C'est qu'elle avait déjà appris à économiser sur sa

parure, afin de pouvoir suivre l'élan de son coeur. Sa première femme

de chambre lui rendait compte chaque mois de l'emploi de son petit

budget, et lorsque la dépense en avait dépassé le chiffre, Madame

Élisabeth, afin de rétablir l'équilibre, retranchait, sur les

prévisions du mois suivant, un objet de sa propre toilette. Ainsi,

c'était toujours un sacrifice personnel qui comblait le déficit causé

par la charité.

Les dépenses considérables pour les choses de luxe lui apparaissaient

comme un vol fait à la bienfaisance. Un jour, on lui propose un bijou

qu'on savait être de son goût: «C'est fort joli, dit-elle, mais avec

ce que cela me coûterait, nous soutiendrons quelques malheureux de

plus.» Un marchand de bric-à-brac vint un autre jour lui offrir pour

son salon de Montreuil un ornement de cheminée d'une sculpture

remarquable, et qui était de mode toute nouvelle: «Quel en est le

prix? demande la princesse.--Quatre cents livres.--Ce n'est

certainement pas trop cher, répond-elle; mais je ne puis.--Je ne

demande point d'argent comptant, dit le marchand; j'attendrai tant que

Madame voudra.--Je vous remercie, et ne m'en voulez pas de vous

refuser: avec quatre cents livres, je puis monter deux petits

ménages.» C'est ainsi que, sans autre luxe que celui commandé par son

état, sans aucun goût de dépense personnelle, Madame Élisabeth était

pour elle-même aussi économe qu'elle était prodigue pour les

indigents.

Elle devait à sa nouvelle manière de vivre un avantage précieux: elle

voyait ses frères plus souvent. Monsieur venait passer avec elle des

heures qu'il savait lui rendre courtes par le charme de sa

conversation. «Mon frère le comte de Provence, disait-elle un jour,

est tout ensemble le conseiller le plus éclairé et le conteur le plus

charmant. Son jugement sur les hommes et sur les choses le trompe

rarement, et sa prodigieuse mémoire lui fournit en toutes

circonstances une source intarissable d'anecdotes intéressantes.»

Monsieur menait une vie sédentaire, protégeant et cultivant les

lettres, et passant habituellement plusieurs heures de la matinée à

étudier ou à lire dans son cabinet. Il se plaisait à faire des vers;

on a même prétendu qu'il avait composé plus d'un ouvrage de longue

haleine sur l'histoire et la physique. On connaît le quatrain qu'il

fit un jour pour la Reine: ayant cassé un éventail appartenant à cette

princesse, il lui en envoya un autre auquel étaient attachés les vers

que voici:

Au milieu des chaleurs extrêmes,

Heureux d'amuser vos loisirs,

J'aurai soin près de vous d'attirer les Zéphirs;

Les Amours y viendront d'eux-mêmes.

Si la société du comte d'Artois n'offrait pas à Madame Élisabeth les

mêmes ressources que celle de Monsieur, elle lui présentait des

agréments d'un autre genre. Il était vif, léger, aimable, passionné,

plein de grâce et de loyauté. À peine sorti de l'adolescence, il

prétendait qu'il serait roi. On racontait de lui trente espiègleries

qui révélaient la vivacité de son esprit. Il paria un jour contre ses

frères qu'il paraîtrait couvert devant le Roi, son aïeul, sans que ce

prince le trouvât mauvais. La gageure fut acceptée. Le comte d'Artois

entra dans la chambre de Louis XV le chapeau sur la tête: «Grand-papa,

lui dit-il, n'est-il pas vrai que ce chapeau me va bien? Mes frères

prétendent le contraire et me plaisantent. Comment Votre Majesté me

trouve-t-elle?--Fort bien, mon fils.--Sire, ayez donc la bonté de le

leur dire, car ils ne me croiront pas.»

Madame Élisabeth, plus raisonnable que son frère, se permettait

souvent de le sermonner; au commencement, c'était toujours en riant

qu'il accueillait ses conseils. En avançant dans la vie, il se mit à

aimer sa soeur avec une tendresse mêlée de vénération, et se trouvait

fier d'appartenir de si près à une princesse douée de tant de vertus.

Ce sentiment s'accrut et se fortifia dans le malheur. Lorsque, sorti

de France, il recevait une de ses lettres, on le devinait à l'émotion

de bonheur qui s'imprimait sur ses traits; il ouvrait la lettre avec

trouble, et suivait, à travers ses larmes, cette main chérie dans

chaque ligne qu'elle avait tracée. Jamais tendresse réciproque de

frère et de soeur ne fut plus vive, plus vraie et plus expansive.

Madame Élisabeth se plaisait aussi infiniment dans la société de ses

tantes, surtout de Madame Adélaïde, qui avait toujours eu une

affection particulière pour Louis XVI et s'était occupée de lui dès

ses premières années, alors que la cour semblait négliger le petit duc

de Berry, encore éloigné du trône. Élisabeth partageait les sentiments

de gratitude que son royal frère avait voués à celle de ses tantes qui

lui avait montré le plus d'attachement. Mesdames, du reste, étaient

d'un commerce extrêmement agréable, et prouvaient que les exercices de

la piété ne sont pas incompatibles avec les charmes de l'esprit.

Élisabeth ne négligeait pas non plus celle de ses tantes qui avait

échangé la soie et les dentelles contre la bure et le cilice. Ses

goûts et ses sentiments se trouvaient à l'aise dans le cloître des

Carmélites, où elle rencontrait tout ensemble des leçons d'abnégation

et des témoignages d'attachement. Le Roi s'inquiéta un moment de la

fréquence de ses visites à Saint-Denis: «Je ne demande pas mieux, lui

dit-il un jour, que vous alliez voir votre tante, à la condition que

vous ne l'imiterez pas: Élisabeth, j'ai besoin de vous.» Le coeur

d'Élisabeth le lui avait dit avant le Roi, et c'était souvent la

pensée même de son frère qui la ramenait près de Madame Louise, se

plaisant à unir ses prières à celles de la pieuse carmélite, pour

demander à Dieu de répandre ses grâces sur le membre de leur famille

qui en avait le plus besoin, puisqu'il portait le poids de la fortune

publique. Les voeux de ces deux saintes femmes demandant à genoux le

bonheur de Louis XVI ne devaient pas se réaliser dans ce monde.

Ce n'était point assez de se faire la bienfaitrice de ceux qui

l'entouraient, elle se tenait au courant de toutes les bonnes oeuvres

qui étaient à sa portée, afin de s'y associer; elle épiait les

malheurs qui se passaient dans des régions où son bras ne pouvait

atteindre, afin d'y intéresser le Roi lui-même.

Dans l'automne de 1785, elle apprend par M. Perrenay de Grosbois,

premier président de la cour des comptes, à Besançon, qu'il existait à

Montfleur, bailliage d'Orgelet, dans le Jura, un vieillard du nom de

Jacob (Jean), né à Sarsie le 10 novembre 1669, et par conséquent âgé

de cent seize ans, n'ayant pour subsister que le faible produit du

travail de sa fille, déjà fort âgée elle-même. Madame Élisabeth en

informe M. de Calonne, le contrôleur général des finances, qui,

éclairé sur la vérité de ces faits par l'intendant de Franche-Comté,

les porte à la connaissance du Roi. Le centenaire reçut peu de temps

après une gratification extraordinaire de douze cents livres et une

pension viagère de deux cents livres; mais il ne sut jamais à quelle

initiative ce don royal était dû. Ce vénérable vieillard eut l'honneur

d'être présenté au Roi et à la famille royale le 11 octobre 1789, et

le 23 à l'Assemblée nationale. Il avait alors, comme on le voit, cent

vingt ans. Son portrait, par F. Garnerey, fut accepté par l'Assemblée

et déposé dans ses archives le 3 décembre suivant.

Plus tard (c'était en 1788), notre princesse apprit par l'évêque de

Noyon que dans cette ville, le dernier jour du mois de mai, quatre

hommes étaient tombés dans une fosse, où, déjà asphyxiés par une odeur

pestilentielle, ils n'ont dû la vie qu'à une jeune fille nommée

Catherine Vassent, qui s'est offerte elle-même à la mort pour les

sauver. Quand la relation de ce drame[103], imprimée à Noyon, parvint

à Madame Élisabeth, elle venait d'user les dernières ressources du

mois, et ne pouvait rien offrir à cette jeune héroïne, qui était aussi

pauvre que courageuse. Elle va trouver Louis XVI, et lui fait

elle-même, d'une voix émue, la lecture de ce récit. Quand elle eut

fini: «Ma soeur, lui dit le Roi, je vous remercie de m'avoir donné

communication d'un acte aussi honorable et aussi touchant; priez M. de

Grimaldi[104] d'annoncer à Catherine Vassent que je lui ferai remettre

deux mille quatre cents livres lors de son mariage.»

[Note 103: Voir cette relation aux documents placés à la fin du

volume, nº XV.]

[Note 104: Évêque de Noyon.]

* * * * *

Reprenons le cours chronologique de notre récit. Au mois de février

1782, l'état de Madame, fille du Roi, causa d'assez vives inquiétudes:

cette petite princesse eut des convulsions, la fièvre avec des

redoublements et un gros rhume. Sa guérison heureusement fut presque

aussi prompte que l'attaque de la maladie avait été vive. Mais un

autre souci occupa la famille royale: Madame Sophie, déjà souffrante

depuis quelque temps, tomba gravement malade. Le 21, elle exprima le

désir de recevoir ses sacrements; le Roi, la Reine et presque tous les

membres de leur famille furent témoins de cet acte religieux.

Madame _Sophie_-Philippine-Élisabeth-Justine de France, tante du Roi,

mourut le 3 mars, dans sa quarante-huitième année. Une lettre écrite

le lendemain par madame de Bombelles à son mari, donne les détails

suivants: «Madame Sophie est morte à une heure et demie du matin; elle

a tourné à la mort le 2. Au matin, on croyoit que ses souffrances

venoient de l'effet des remèdes, et on étoit si persuadé qu'elle ne

mourroit pas encore, que, le soir même, il y a eu spectacle au

château. En en sortant, on est allé prévenir le Roi et la Reine que

Madame Sophie étoit très-mal. Ils y ont été, ainsi que Monsieur, M. le

comte d'Artois et Madame Élisabeth, et ils y sont restés jusqu'à son

dernier moment. Cette pauvre princesse a eu toute sa connaissance

jusqu'à une demi-heure avant sa mort. C'est son hydropisie, qui a

remonté dans la poitrine, et s'est jetée sur le coeur, qui l'a tuée.

Elle est morte étouffée de la même mort à peu près que l'Impératrice.

Elle est partie ce soir à six heures pour Saint-Denis; elle a demandé

en mourant de n'être pas ouverte, et d'être enterrée sans aucune

cérémonie. Madame Élisabeth est extrêmement affligée et frappée de

l'horrible spectacle de la mort de Madame, sa tante. Je ne l'ai

presque pas quittée depuis ce moment-là, et je t'écris de chez elle;

elle a beaucoup pleuré hier; aujourd'hui elle est plus calme..... Sa

santé est bonne, quoiqu'elle soit très-triste: elle veut absolument

faire son testament, elle n'est occupée que de la mort. Il n'est pas

étonnant qu'avec la tête aussi vive elle soit aussi frappée; mais

j'espère que d'ici à quelques jours son esprit se tranquillisera, et

qu'elle n'aura l'idée de la mort qu'autant qu'elle nous est nécessaire

pour bien vivre. Mesdames sont dans un état affreux; elles sont

véritablement bien à plaindre. Madame de Montmorin est au désespoir,

ainsi que toutes les femmes qui appartenoient à cette pauvre

princesse, et dont elle étoit adorée.»

Le jour même de son décès, cette lettre patente fut expédiée:

«_De par le Roi_:

»_Chers et bien amés, Dieu ayant disposé de notre très-chère tante

Sophie-Philippine-Élisabeth-Justine, notre intention est que son

corps soit inhumé dans l'église royale de Saint-Denis, en France, par

le sieur évêque de Chartres, son premier aumônier, et nous vous

mandons et ordonnons de le recevoir avec toute la décence et l'honneur

qui lui est dû, le jour et ainsi que le maître des cérémonies vous

dira de notre part, et d'ouvrir le tombeau où reposent les princes de

notre sang et de la branche de Bourbon. Si n'y faites faute, car telle

est notre volonté. Donné à Versailles, le 3 mars 1782._»

Le 4, la cour prit le deuil pour trois semaines. Cette mort et la

cérémonie funèbre à laquelle elle devait donner lieu réveillèrent de

vieux souvenirs d'infractions faites, en semblable circonstance, aux

règles de l'étiquette: le duc de Penthièvre et la princesse de

Lamballe, qui craignaient de voir se renouveler de telles omissions,

adressèrent au Roi la supplique suivante:

«M. de Penthièvre et madame de Lamballe sont obligés de recourir aux

bontés de Votre Majesté dans la triste circonstance présente, pour la

supplier de vouloir bien ne pas permettre que madame de Lamballe soit

éloignée, comme elle l'a été lors du funeste événement de la mort de

Madame la Dauphine, d'une cérémonie où elle est appelée par le rang

que l'autorité royale lui a réglé. M. le comte d'Eu et M. de

Penthièvre réclamèrent contre ce qui eut lieu à la mort de Madame la

Dauphine, et le Roi voulut bien leur dire qu'il maintiendroit le rang

qu'il leur avoit accordé; les papiers joints à ces très-humbles

représentations instruiront Votre Majesté de ce qui se passa dans ce

temps. Il doit y avoir trois princesses à la conduite du corps de

Madame Sophie, et une à celle du coeur qui ne soit point du nombre des

princesses averties pour la conduite du corps; du moins l'usage et ce

qui s'est pratiqué à la mort de Madame Henriette, en 1752, le

requièrent ainsi. M. de Penthièvre et madame de Lamballe supplient

Votre Majesté de vouloir bien ordonner que madame de Lamballe soit

avertie pour l'une ou l'autre de ces cérémonies, s'il ne se trouve

point quatre princesses passant avant elle qui puissent en remplir les

fonctions: ils ne demandent en cela que le maintien de ce qui est

porté dans les brevets d'honneur dont Votre Majesté les fait jouir, et

par conséquent l'exécution de sa volonté.

»Madame de Lamballe étoit dans son grand deuil de veuve, et ne

paroissoit point à la cour dans le temps de la mort de la Reine; ces

circonstances n'étoient pas le moment de supplier le Roi de vouloir

bien porter remède à ce qui s'étoit passé lors de la mort de Madame la

Dauphine.»

Les papiers joints à ces _très-humbles représentations_ ne furent pas

remis au Roi. Le testament de Madame Sophie venait, par sa touchante

simplicité, de rendre inutile toute réclamation de ce genre. La

princesse demandait «que son corps ne fût point ouvert après sa mort;

qu'il fût gardé pendant vingt-quatre heures par les filles de la

Charité et par des prêtres, et qu'ensuite il fût porté à Saint-Denis

sans aucunes pompes ni cérémonies quelconques, pour y être réuni à

ceux de ses père et mère, comme une marque de son respectueux

attachement à leurs personnes[105].»

[Note 105: Testament de Madame Sophie. Voir Pièces justificatives, nº

XVI.]

Pendant la journée du 3, le corps de Madame Sophie, à visage

découvert, fut exposé dans son appartement; dans la matinée du 4, des

messes furent dites auprès de sa bière, et dans la soirée du même

jour, cette bière fut portée à Saint-Denis sans aucun appareil. Mais

nous tenions à constater que, même dans ces tristes circonstances,

_l'inexorable étiquette_ avait encore essayé de faire prévaloir ses

prétentions. L'idée que l'on se fait du caractère de Madame Élisabeth

dispose à croire qu'elle ne comprenait guère ces petites questions de

prérogatives élevées en présence d'un cercueil.

Du reste, la mort de cette fille de France, qui fuyait les pompes du

monde, trouva dans plus d'une église les solennités du deuil et de la

prière: le 6 mars, madame de Narbonne, abbesse de l'abbaye royale de

Vernon, fit célébrer pour le repos de son âme un service solennel. Les

mêmes honneurs lui étaient simultanément rendus le 12 et à l'abbaye

royale de Fontevrault, qui ne pouvait oublier que l'enfance de Madame

Sophie s'était écoulée dans sa maison, et à l'abbaye royale de

Royal-Lieu, dont l'abbesse (madame de Soulange) avait été une des

quatre religieuses chargées de l'éducation de Mesdames à Fontevrault.

Un service solennel était célébré à la même intention, le 13 mars,

dans l'abbaye royale d'Origny-Sainte-Benoîte, et, le 20 du même mois,

dans l'église des Capucins de Meudon, qui y avaient convié les

officiers des châteaux de Bellevue et de Meudon.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 18 / 47 段