Le 1er janvier 1782, le prince de Condé, gouverneur et lieutenant

général en Bourgogne, accompagné de M. Amelot, secrétaire d'État ayant

ce département, présentèrent au Roi et à la Reine, au nom des états de

cette province, une délibération de ses élus généraux sur les fêtes

qu'ils avaient ordonnées à cette occasion, ainsi qu'une médaille d'or,

portant, d'un côté, les bustes du Roi et de la Reine et les noms de

Leurs Majestés; de l'autre, les armes de Bourgogne, avec ces mots

distribués en lignes circulaires et concentriques: _Mariages de douze

filles dotées par les états de Bourgogne, à la naissance de

Monseigneur le Dauphin, 1781._]

«À Versailles, ce 29 décembre 1781.

»Madame la comtesse d'Artois est, Dieu merci, hors de tout danger.....

Madame Élisabeth a tant de bontés pour moi, me traite avec tant

d'amitié, que la vie que je mène près d'elle est infiniment douce et

agréable; et il n'est personne qui n'éprouve par quelque endroit de

petits désagréments. Je t'avouerai encore que ce qui me fait de la

peine est qu'il me paroît que la Reine me traite moins bien depuis que

j'ai été à Chantilly: elle qui, pendant la maladie de _Bombon_, avoit

paru y prendre le plus grand intérêt, n'a pas imaginé de m'en dire un

mot..... Madame Élisabeth me dit que je radote; cela me rassure un

peu, mais cependant pas tout à fait, parce qu'il est fort possible

que la Reine ne lui dise pas ce qu'elle pense de moi, connoissant

l'intérêt qu'elle prend à ce qui me regarde. Je ne lui en parle plus,

dans la crainte de l'ennuyer, mais je n'en pense pas moins, et cela

m'attriste; enfin, nous verrons comment tout cela tournera. À la garde

de Dieu! Je ferai tout ce que je croirai devoir faire et puis je me

tiendrai tranquille; car, dans le fait, quand votre conduite est

parfaitement honnête, les propos ne peuvent jamais être bien

longs.....»

La convalescence de madame la comtesse d'Artois, dont la maladie avait

interrompu toutes les joies, rendit l'essor au plaisir, et la ville de

Paris donna à la Reine la fête annoncée depuis longtemps. La date est

faite pour éveiller dans l'âme tout un monde de pensées: cette fête

eut lieu le _lundi 21 janvier_. En voici la relation officielle, que

la _Gazette_ s'empressa de publier dans un supplément:

SUPPLÉMENT À LA _GAZETTE_ DU MARDI 29 JANVIER 1782.

_Relation de la fête que la ville de Paris a donnée à Leurs

Majestés le Roi et la Reine, les 21 et 23 de ce mois, à

l'occasion de la naissance de Monseigneur le Dauphin._

«Le 21 janvier 1782, la Reine, partie de la Muette à neuf heures et

demie, a pris ses voitures de cérémonie au rond du cours: Sa Majesté,

ayant cent gardes du corps du Roi, étoit accompagnée dans sa voiture

de Madame Élisabeth de France, de Madame Adélaïde de France, de la

princesse Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, de la princesse de

Lamballe et de la princesse de Chimay.

»La Reine, depuis l'endroit où elle a pris ses voitures de cérémonie,

a été au pas d'abord à Notre-Dame, et ensuite à Sainte-Geneviève, pour

y rendre grâces à Dieu de la naissance heureuse de Monseigneur le

Dauphin. À une heure un quart, Sa Majesté, que les acclamations

publiques avoient suivie partout, est arrivée à l'hôtel de ville, où

elle a été reçue au bas de l'escalier suivant l'usage. En entrant dans

la grande salle de l'hôtel de ville, la Reine y a trouvé les princes,

seigneurs et dames invités, qui l'avoient précédée pour la recevoir et

pour y attendre l'arrivée du Roi: tout ce noble cortége étoit vêtu

avec la magnificence digne d'une fête aussi éclatante.

»Le Roi, parti du château de la Muette à midi trois quarts, a pris ses

carrosses de cérémonie au même endroit où la Reine avoit pris les

siens; Sa Majesté étoit escortée de cent cinquante de ses gardes, des

chevau-légers, des gendarmes de sa garde ordinaire, et du vol du

cabinet; tous ces corps marchant à leur rang ordinaire et fixé pour

les cérémonies: le Roi étoit accompagné dans sa voiture de Monsieur,

de monseigneur comte d'Artois, du prince de Lambesc, grand écuyer de

France; du duc de Coigny, premier écuyer, et du duc d'Ayen, capitaine

des gardes. La foule étoit si grande sur toute la route du Roi qu'elle

offroit le plus brillant coup d'oeil. Sa Majesté trouva la même

affluence sur toute sa route jusqu'à l'hôtel de ville, où elle arriva

et où elle fut reçue, selon l'usage, au bas de l'escalier de cet

hôtel.

»Avant de se mettre à table pour dîner, Leurs Majestés eurent la bonté

de se montrer plusieurs fois sur le balcon, d'où elles devoient voir

le feu d'artifice; et cette faveur du Roi et de la Reine fut sentie et

exprimée de la manière la plus vive par les cris de joie du peuple

immense qui étoit rassemblé dans la place.

»À deux heures trois quarts, Leurs Majestés se mirent à table, et le

repas somptueux qui leur fut servi dura deux heures moins un quart. Le

Roi et la Reine étoient placés au haut de la table; Monsieur étoit à

la droite de Sa Majesté, et monseigneur comte d'Artois à la gauche de

la Reine; Madame Élisabeth se trouvoit immédiatement après Monsieur,

Madame Adélaïde de France après monseigneur comte d'Artois, la jeune

princesse de Bourbon-Condé après Madame Élisabeth, la princesse de

Lamballe après Madame Adélaïde, et toutes les autres dames, au nombre

de soixante-dix, comme elles se sont trouvées, la table étant composée

de soixante-dix-huit couverts.

»Le Roi a été servi par le sieur de Caumartin, prévôt des marchands,

qui lui a présenté la serviette avant de se mettre à table, et la

Reine par la dame de la Porte, nièce du sieur de Caumartin, qui lui a

présenté la serviette; les princes et princesses de France par les

échevins, le procureur du Roi et le receveur de la ville: le dîner

avoit été préparé par les officiers du Roi et donné par la ville;

pendant le dîner, il y eut de la musique. Après le service de la table

de Leurs Majestés, on servit d'autres tables dans des salles préparées

pour les seigneurs et pour les personnes de la suite du Roi et de la

Reine.

»Après le dîner, Leurs Majestés ont passé dans la grande salle, où

elles ont tenu appartement et jeu pendant une heure et demie,

c'est-à-dire depuis cinq heures jusqu'à six heures et demie.

»Alors Leurs Majestés se sont rendues avec les princes, princesses et

tous les seigneurs et dames de la cour, dans la salle où elles avoient

dîné et d'où elles ont vu le feu d'artifice, après lequel la cour est

revenue dans la pièce où s'étoit tenu le jeu.

»À sept heures et un quart, le Roi, reconduit au bas de l'escalier de

l'hôtel de ville comme il y avoit été reçu, est reparti de la même

manière qu'il étoit venu; et la Reine, également reconduite au bas de

l'escalier de l'hôtel de ville, est partie à huit heures moins un

quart de la manière dont elle étoit arrivée: Leurs Majestés retrouvant

partout la même affluence de peuple et les mêmes transports.

»Leurs Majestés, en s'en retournant, ont vu plusieurs des

illuminations qui se trouvoient sur leur route, et notamment celle de

la place Vendôme, dont Leurs Majestés ont fait le tour. Elles virent

aussi en passant la brillante illumination de la place Louis XV, ayant

pour regard le palais de Bourbon, dont l'illumination avoit le plus

grand éclat.

»Les officiers des gardes du corps qui entouroient les carrosses du

Roi et de la Reine ont jeté de l'argent en plusieurs endroits.

»Leurs Majestés, pendant toute cette journée, si précieuse aux

Parisiens, ont témoigné partout la satisfaction la plus grande, et ont

fait les compliments les plus honorables et les plus flatteurs au

prévôt des marchands et à toutes les personnes qui ont eu la direction

de cette fête.

»On ne peut se dispenser de donner ici une esquisse légère des

constructions élégantes et pittoresques, des embellissements et

ornements exécutés sous la direction du sieur Moreau, architecte du

Roi, maître général, contrôleur-inspecteur des bâtiments de la ville.

»Le feu d'artifice étoit disposé sur le nouveau quai, au moyen duquel

la place se trouvoit agrandie. Il représentoit le temple de l'Hymen

formé par un portique de colonnes, surmonté d'un fronton et couronné

d'un attique..... Sur un autel élevé au centre brûloient, pour la

prospérité de la famille royale et celle de monseigneur le Dauphin,

les offrandes de la nation. Devant le portique du temple, on voyait la

France recevant des mains de l'Hymen l'enfant auguste et précieux qui

vient de naître. L'édifice étoit surmonté par des enfants et des

aigles qui ornoient le temple de guirlandes, etc., etc.

»L'hôtel de ville étant d'une étendue médiocre pour une si grande

occasion, et le feu d'artifice étant placé sur le quai, les croisées

de l'hôtel ne se trouvoient plus en face ni disposées pour jouir du

spectacle de cet ensemble.

»Le besoin d'augmenter le local pour recevoir et placer plus

convenablement Leurs Majestés et la cour avoit déterminé le sieur

Moreau, dont les talents et le goût sont connus, à construire une

galerie en retour du bâtiment de l'hôtel de ville et en face du feu

d'artifice.

»En couvrant la cour de l'hôtel de ville, on en avoit formé une

très-grande salle pour le festin et pour le bal. Les deux étages

d'arcades dont elle est décorée formoient des tribunes ornées de tout

ce que l'art peut offrir de plus riche, de plus varié et de plus

commode.

»Dans la pièce appelée la grande salle, Leurs Majestés ont tenu

appartement et jeu. Une des extrémités étoit ornée d'un dais

magnifique sous lequel étoit placé le portrait du Roi en pied, ainsi

que les bustes du Roi et de la Reine sur des piédestaux. Deux

fauteuils étoient placés sur une estrade élevée au milieu par deux

gradins. À l'autre bout étoit une cheminée ornée d'emblèmes et

enrichie d'or et de marbre précieux. Tous les meubles répondoient à

cette magnificence, ainsi que ceux d'un appartement préparé pour la

Reine à un des coins de cette salle; au côté opposé se trouvoit

l'entrée pratiquée pour la grande galerie qui avoit été construite, et

dont on a parlé.

»Cette pièce avoit quarante-huit pieds de large sur cent trente-deux

de long et vingt-huit de hauteur. Elle a servi pour le dîner de Leurs

Majestés, leurs loges et celles de la cour pour voir le feu; même

richesse, même goût d'ornements et de meubles: dans les deux

extrémités on avoit placé des musiciens qui, pendant le dîner, ont

exécuté, d'un côté, des symphonies du meilleur choix, et, de l'autre,

les morceaux de chant les plus agréables.

»Le dehors de cette galerie, qui a eu le plus grand succès, étoit

décoré par un frontispice de douze colonnes corinthiennes peintes en

marbre, cannelées, surmontées de leur entablement et balustrade,

portées sur un soubassement. L'édifice étoit couronné par un attique

divisé en pilastres et bas-reliefs, au milieu duquel s'élevoit un

fronton chargé de cartels et d'écussons aux armes de France.

»La loge de Leurs Majestés, pour voir le feu d'artifice, occupoit les

trois entre-colonnements du milieu, qui formoient un avant-corps et

rotonde avec coupole portés par huit supports..... À l'aplomb de

chaque support étoit placé un vase d'or, d'où partoit un lis. Le

dessus de la loge étoit en calotte, couvert d'une étoffe cramoisie

avec nervures et compartiments, surmonté d'un dauphin.

»Le 23, la place de l'hôtel de ville, l'édifice du feu d'artifice et

la galerie ont été illuminés le soir pour le bal qui devoit terminer

cette fête. Le Roi et la Reine ont honoré ce bal de leur présence;

mais l'affluence étonnante des masques, cet empressement irrésistible

qui porte les sujets à s'approcher toujours le plus qu'ils peuvent de

leurs maîtres, n'a pas permis à Leurs Majestés d'y rester plus d'une

heure[98].

[Note 98: L'affluence était extrême. Les cris de _Vive le Roi!_ se

répétaient de toutes parts avec enthousiasme. Ce fut dans un de ces

moments où la foule, en criant _Vive le Roi!_ l'entourait au point

qu'il était pressé de partout et ne pouvait plus avancer, que Louis

XVI dit avec une gaieté vive et franche: «_Mais si vous voulez qu'il

vive, ne l'étouffez donc pas._»]

»Dans l'une et l'autre des fêtes, l'ordre essentiel pour la sûreté

publique, la liberté des débouchés et la circulation, a été

parfaitement établi, et l'on ne peut que féliciter infiniment toutes

les personnes qui ont concouru si heureusement à ce qu'aucun désordre,

aucun accident n'aient troublé dans ces deux occasions la joie et

l'allégresse publiques.

»Sa Majesté, ayant gratifié du cordon de l'ordre de Saint-Michel les

sieurs Richer et de Bordenave, premier et deuxième échevins; le sieur

Buffault, receveur général de la ville, et le sieur Moreau, maître

général des bâtiments de la même ville, a permis qu'à commencer du

premier jour de la fête ils se décorassent des marques de cet ordre,

quoiqu'ils ne fussent pas encore reçus chevaliers.»

* * * * *

Madame de Bombelles ne put prendre part à cette fête, dont son

imagination s'était fait un grand plaisir. Elle écrit à son mari:

«À Versailles, ce 21 janvier 1782.

»Eh bien, mes craintes n'ont été que trop fondées; tout le monde est à

Paris, et moi j'ai été obligée de revenir hier au soir ici: j'ai

décidément la jaunisse; j'ai vu ce matin Lemonnier et Loustoneau, qui

sont venus me voir et qui m'ont dit que ce ne seroit rien du tout, que

mon état ne demandoit que du ménagement et de la diète; je me porte

beaucoup mieux qu'auparavant à présent que je suis bien jaune: il y a

plus de quinze jours que j'avois des maux de coeur et des tristesses

qui me donnoient presque des vapeurs; aujourd'hui je me sens gaie, je

ne souffre pas du tout, je n'ai qu'un peu mal au coeur, et je suis

persuadée que d'ici à cinq ou six jours je serai guérie. Quand je suis

arrivée hier, Madame Élisabeth n'étoit pas partie, je l'ai été voir

tout de suite, tu ne peux pas t'imaginer avec quelle bonté elle m'a

traitée; elle a chargé Loustoneau, sans que je le susse, de lui donner

tous les jours de mes nouvelles; elle m'a fait mille caresses pour me

consoler de n'être pas à l'entrée, enfin elle a été charmante.....»

* * * * *

La fête donnée ensuite par les gardes du corps eut lieu le 30 janvier

dans la grande salle de spectacle du palais de Versailles; elle

commença par un bal paré et se termina par un bal masqué. La Reine

ouvrit le bal par un menuet qu'elle dansa avec un simple garde nommé

par le corps, et auquel le Roi accorda le bâton d'exempt.

Madame de Bombelles fut dédommagée de n'avoir point assisté à la fête

de l'hôtel de ville de Paris.

«À Versailles, ce 26 janvier 1782.

....................................................................

»Madame Élisabeth m'est venue voir cette après-dînée; elle a fait

venir _Bombon_, qui a été charmant; elle ne l'avoit pas encore vu

marcher absolument seul, et pour le faire briller dans tout son éclat,

je me suis mise à jouer un petit air sur le clavecin; il a pris son

petit fourreau de chaque côté, s'est mis à danser et à tourner tout

autour de la chambre, ce qui a fort amusé Madame Élisabeth. En le

faisant danser, je pensois à toi, et je me disois: S'il étoit ici, il

deviendroit fou de cet enfant! Véritablement tu l'aimerois à la folie,

car il est impossible pour son âge d'être plus aimable et de marquer

plus d'intelligence dans tout ce qu'il fait. Attends-toi à le trouver

bien laid, parce qu'il l'est; mais cela ne t'empêchera pas, au bout de

quelques jours, de le trouver charmant par ses manières.....»

* * * * *

»À Versailles, ce 3 février 1782.

»Ma jaunisse a été assez aimable pour ne pas m'empêcher d'aller au bal

paré, et cela m'a fait un grand plaisir, car c'étoit la plus superbe

chose qu'on ait jamais vue; on prétend qu'il s'en falloit bien que les

bals qu'on y a donnés pour le mariage des princes approchassent de la

magnificence de celui-ci, parce qu'il y avoit un tiers de bougies de

plus au dernier; toutes les loges étoient remplies de femmes

extrêmement parées; la cour étoit de la plus grande magnificence;

enfin c'étoit superbe, et j'étois au désespoir que tu ne fusses pas

ici..... Ma robe a joué son rôle, elle est superbe; le bal a commencé

à six heures et a fini à neuf: à minuit, Madame Élisabeth a été avec

mademoiselle de Condé et plusieurs de ses dames dans une loge au bal

masqué; elle m'a proposé d'y venir, et comme je croyois qu'elle n'y

passeroit qu'une demi-heure, j'ai accepté; point du tout, elle s'y est

amusée comme une reine et y est restée jusqu'à trois heures et demie,

de manière qu'il en étoit quatre lorsque je me suis mise au lit.....

La Reine m'a traitée à merveille le jour du bal; elle m'a demandé

comment je me portois, s'il étoit bien prudent de sortir déjà; elle

m'a dit à demi-voix:--Irez-vous au bal masqué?--Je lui ai répondu en

souriant que je n'en savois rien.--Oh! l'enfant! véritablement on ne

mérite pas l'honneur d'être chaperon quand on va au bal venant d'avoir

la jaunisse.--Comme ma petite belle-soeur étoit avec moi et étoit

entrée chez la Reine sans en avoir le droit, je lui ai dit que je

craignois d'avoir fait une grande sottise en faisant entrer ma soeur

chez elle; elle m'a répondu que cela ne faisoit rien et qu'elle étoit

ravie de la voir. J'ai été charmée que cela se fût passé ainsi, car je

craignois vraiment d'avoir fait quelque chose de très-mal. Le Roi m'a

aussi parlé au bal; il m'a demandé si je trouvois le bal fort beau, je

lui répondis que c'étoit superbe. Ensuite il m'a demandé des nouvelles

de ma soeur, de maman, de ma tante; il m'a dit:--C'est une épidémie,

toutes les sous-gouvernantes sont malades.--Je lui ai dit: Oui, Sire,

il ne reste que madame d'Aumale.--Il m'a répondu en riant: Oh! c'est

un beau renfort!»

* * * * *

C'est à ce bal que fut inaugurée la mode de porter des dauphins en or

ornés de brillants, comme on portait des jeannettes. À la suite de ses

couches, les cheveux de la Reine sont tombés; elle a adopté alors une

coiffure dite à l'enfant. Cette coiffure basse a été prise

successivement par la cour et par la ville[99].

[Note 99: _Mémoires de la baronne d'Oberkirch._]

La Reine et avec elle madame la duchesse de Bourbon avaient adopté

une mode jusqu'alors réservée aux hommes et que les femmes du grand

monde s'empressèrent toutes de prendre: je veux parler des catogans,

qui retroussaient les cheveux et les attachaient près de la tête. Ces

noeuds de ruban, quand on y joignait les cadenettes, le petit chapeau

et le plumet, donnaient à un jeune visage quelque chose de piquant et

de cavalier. La simplicité de Madame Élisabeth n'acceptait pas cette

parure; le Roi s'en moquait et souvent en parlait avec une sorte

d'aigreur. Un jour, il entra chez la Reine avec un chignon.

Marie-Antoinette se prit à rire. «Vous devriez, lui dit-il, trouver

cela tout simple; ne faut-il pas nous distinguer des femmes, qui ont

pris nos modes?» La leçon ne tomba point à terre: les costumes

masculins disparurent.

C'est aussi à cette époque qu'il faut placer la révolution qui s'opéra

dans la toilette des enfants. Défigurés depuis la Régence avec des

boucles, des rouleaux pommadés et saupoudrés à blanc, affublés d'une

bourse, d'un chapeau sous le bras, d'une épée au côté, ces pauvres

petits êtres retrouvèrent leur chevelure première, bien taillée en

rond, brillante et nette, seule parure d'une tête enfantine; puis ils

portèrent des habits simples et commodes qui laissaient en liberté les

mouvements capricieux de leur âge.

La naissance de Madame Royale, suivie (trois ans plus tard) de celle

du premier Dauphin, avait fait vibrer une nouvelle fibre au coeur de

Madame Élisabeth. Si le divin Maître voyait avec bonheur venir les

petits enfants vers lui, c'était aussi avec bonheur que Madame

Élisabeth allait vers les petits enfants. Elle se sentait attirée près

d'eux par le double charme de la faiblesse et de l'innocence. Elle

montrait surtout le plus tendre intérêt à la petite nièce que le Roi

lui avait donnée. Elle fut heureuse du premier sourire que ses

caresses firent éclore sur ses lèvres, heureuse de la première lueur

de raison qu'elle vit poindre dans son intelligence. Elle en suivit

les progrès avec un tendre intérêt, invinciblement ramenée chaque jour

vers cette petite tête qui semblait l'initier aux préoccupations, aux

soins et aux angoisses maternelles.

Ce fut là comme un nouveau lien qui attacha Madame Élisabeth à

Versailles et qui devait la retenir près du trône. Elle fut pour ainsi

dire la première institutrice de la jeune Marie-Thérèse, lui inspirant

l'idée du bon et du juste, cherchant à lui former un jugement solide,

et tournant vers Dieu les naissants mouvements de son coeur. La nièce

répondait par la plus entière confiance à l'affection de la tante et

par la plus vive attention aux leçons qu'elle en recevait. Elle se

prit à l'aimer comme une amie et comme une mère. Madame Élisabeth

joignait à une haute raison une jeunesse de caractère et de coeur qui

rapprochait la distance entre un enfant de cinq ans et une jeune fille

de dix-huit. La pureté est le niveau des âmes: les anges n'ont point

d'âge.

À cette époque, la Reine fit un choix qui fut un sujet de joie pour

Madame Élisabeth: la vicomtesse d'Aumale, son amie, fut détachée de

l'éducation des Enfants de France et spécialement chargée de celle de

Madame Royale. Malheureusement cette faveur confiante de la Reine

excita quelque jalousie ombrageuse dans son entourage, qui parvint à

lui persuader qu'en mettant sa fille entre les mains de madame

d'Aumale, elle l'avait placée sous la tutelle de Madame Élisabeth. Ce

prétexte suffit pour écarter madame d'Aumale; mais il était impuissant

à séparer Marie-Thérèse et Élisabeth. Elles ne se revirent plus aussi

assidûment; mais leurs coeurs s'étaient compris, et les liens qui les

attachaient l'une à l'autre devaient être resserrés par les disgrâces

de la cour, comme ils le furent plus tard par le malheur.

Madame Élisabeth était née pour l'intimité: autant elle était vive,

confiante et expansive dans son cercle familier de Montreuil, autant

elle laissait voir de timidité, de réserve, je dirai même d'embarras,

non pas seulement quand elle se trouvait en représentation dans les

salons de la Reine, mais dans son propre intérieur, alors qu'elle y

était entourée de la plupart de ses dames. Elle semblait craindre que

ses paroles, ses regards même ne montrassent une préférence à une

d'elles. Les saillies de son esprit étaient comprimées par les

sollicitudes de son coeur, et ses discours, son maintien même se

ressentaient de cette gêne. Du reste, un merveilleux instinct lui

faisait reconnaître les personnes, si peu nombreuses, hélas! dignes

d'être admises à sa familiarité. La duchesse de Duras, la vicomtesse

d'Aumale étaient de ces personnes qui, par les grâces de leur esprit,

la droiture de leur raison aussi bien que par l'élévation de leur âme,

avaient gagné son amitié et sa confiance. Difficile dans ses choix,

Madame Élisabeth était dévouée dans ses affections. Ses amies étaient

des soeurs pour elle; les intérêts de leur famille, les soucis de

leurs affaires devenaient ses soucis et ses intérêts. Si une d'elles

était souffrante, elle s'empressait de l'aller voir, elle lui tenait

compagnie. Elle leur prodiguait dans leur disgrâce les mêmes soins et

les mêmes égards que dans leur faveur. Elle n'avait pas cessé de voir

madame d'Aumale depuis son éloignement de Madame Royale; et malgré

l'opposition que la triste affaire du collier avait soulevée contre

tous les membres de la maison de Rohan, elle ne crut pas devoir

refuser à madame de Marsan les marques habituelles de ses bons

sentiments pour elle; avec cette déférence et ces respects affectueux

qu'elle gardait toujours vis-à-vis de la Reine, elle la pria de ne pas

s'étonner de lui voir rendre à son ancienne institutrice ce qu'elle

devait à son âge et à ses vertus.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 17 / 47 段