général en Bourgogne, accompagné de M. Amelot, secrétaire d'État ayant
ce département, présentèrent au Roi et à la Reine, au nom des états de
cette province, une délibération de ses élus généraux sur les fêtes
qu'ils avaient ordonnées à cette occasion, ainsi qu'une médaille d'or,
portant, d'un côté, les bustes du Roi et de la Reine et les noms de
Leurs Majestés; de l'autre, les armes de Bourgogne, avec ces mots
distribués en lignes circulaires et concentriques: _Mariages de douze
filles dotées par les états de Bourgogne, à la naissance de
Monseigneur le Dauphin, 1781._]
«À Versailles, ce 29 décembre 1781.
»Madame la comtesse d'Artois est, Dieu merci, hors de tout danger.....
Madame Élisabeth a tant de bontés pour moi, me traite avec tant
d'amitié, que la vie que je mène près d'elle est infiniment douce et
agréable; et il n'est personne qui n'éprouve par quelque endroit de
petits désagréments. Je t'avouerai encore que ce qui me fait de la
peine est qu'il me paroît que la Reine me traite moins bien depuis que
j'ai été à Chantilly: elle qui, pendant la maladie de _Bombon_, avoit
paru y prendre le plus grand intérêt, n'a pas imaginé de m'en dire un
mot..... Madame Élisabeth me dit que je radote; cela me rassure un
peu, mais cependant pas tout à fait, parce qu'il est fort possible
que la Reine ne lui dise pas ce qu'elle pense de moi, connoissant
l'intérêt qu'elle prend à ce qui me regarde. Je ne lui en parle plus,
dans la crainte de l'ennuyer, mais je n'en pense pas moins, et cela
m'attriste; enfin, nous verrons comment tout cela tournera. À la garde
de Dieu! Je ferai tout ce que je croirai devoir faire et puis je me
tiendrai tranquille; car, dans le fait, quand votre conduite est
parfaitement honnête, les propos ne peuvent jamais être bien
longs.....»
La convalescence de madame la comtesse d'Artois, dont la maladie avait
interrompu toutes les joies, rendit l'essor au plaisir, et la ville de
Paris donna à la Reine la fête annoncée depuis longtemps. La date est
faite pour éveiller dans l'âme tout un monde de pensées: cette fête
eut lieu le _lundi 21 janvier_. En voici la relation officielle, que
la _Gazette_ s'empressa de publier dans un supplément:
SUPPLÉMENT À LA _GAZETTE_ DU MARDI 29 JANVIER 1782.
_Relation de la fête que la ville de Paris a donnée à Leurs
Majestés le Roi et la Reine, les 21 et 23 de ce mois, à
l'occasion de la naissance de Monseigneur le Dauphin._
«Le 21 janvier 1782, la Reine, partie de la Muette à neuf heures et
demie, a pris ses voitures de cérémonie au rond du cours: Sa Majesté,
ayant cent gardes du corps du Roi, étoit accompagnée dans sa voiture
de Madame Élisabeth de France, de Madame Adélaïde de France, de la
princesse Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, de la princesse de
Lamballe et de la princesse de Chimay.
»La Reine, depuis l'endroit où elle a pris ses voitures de cérémonie,
a été au pas d'abord à Notre-Dame, et ensuite à Sainte-Geneviève, pour
y rendre grâces à Dieu de la naissance heureuse de Monseigneur le
Dauphin. À une heure un quart, Sa Majesté, que les acclamations
publiques avoient suivie partout, est arrivée à l'hôtel de ville, où
elle a été reçue au bas de l'escalier suivant l'usage. En entrant dans
la grande salle de l'hôtel de ville, la Reine y a trouvé les princes,
seigneurs et dames invités, qui l'avoient précédée pour la recevoir et
pour y attendre l'arrivée du Roi: tout ce noble cortége étoit vêtu
avec la magnificence digne d'une fête aussi éclatante.
»Le Roi, parti du château de la Muette à midi trois quarts, a pris ses
carrosses de cérémonie au même endroit où la Reine avoit pris les
siens; Sa Majesté étoit escortée de cent cinquante de ses gardes, des
chevau-légers, des gendarmes de sa garde ordinaire, et du vol du
cabinet; tous ces corps marchant à leur rang ordinaire et fixé pour
les cérémonies: le Roi étoit accompagné dans sa voiture de Monsieur,
de monseigneur comte d'Artois, du prince de Lambesc, grand écuyer de
France; du duc de Coigny, premier écuyer, et du duc d'Ayen, capitaine
des gardes. La foule étoit si grande sur toute la route du Roi qu'elle
offroit le plus brillant coup d'oeil. Sa Majesté trouva la même
affluence sur toute sa route jusqu'à l'hôtel de ville, où elle arriva
et où elle fut reçue, selon l'usage, au bas de l'escalier de cet
hôtel.
»Avant de se mettre à table pour dîner, Leurs Majestés eurent la bonté
de se montrer plusieurs fois sur le balcon, d'où elles devoient voir
le feu d'artifice; et cette faveur du Roi et de la Reine fut sentie et
exprimée de la manière la plus vive par les cris de joie du peuple
immense qui étoit rassemblé dans la place.
»À deux heures trois quarts, Leurs Majestés se mirent à table, et le
repas somptueux qui leur fut servi dura deux heures moins un quart. Le
Roi et la Reine étoient placés au haut de la table; Monsieur étoit à
la droite de Sa Majesté, et monseigneur comte d'Artois à la gauche de
la Reine; Madame Élisabeth se trouvoit immédiatement après Monsieur,
Madame Adélaïde de France après monseigneur comte d'Artois, la jeune
princesse de Bourbon-Condé après Madame Élisabeth, la princesse de
Lamballe après Madame Adélaïde, et toutes les autres dames, au nombre
de soixante-dix, comme elles se sont trouvées, la table étant composée
de soixante-dix-huit couverts.
»Le Roi a été servi par le sieur de Caumartin, prévôt des marchands,
qui lui a présenté la serviette avant de se mettre à table, et la
Reine par la dame de la Porte, nièce du sieur de Caumartin, qui lui a
présenté la serviette; les princes et princesses de France par les
échevins, le procureur du Roi et le receveur de la ville: le dîner
avoit été préparé par les officiers du Roi et donné par la ville;
pendant le dîner, il y eut de la musique. Après le service de la table
de Leurs Majestés, on servit d'autres tables dans des salles préparées
pour les seigneurs et pour les personnes de la suite du Roi et de la
Reine.
»Après le dîner, Leurs Majestés ont passé dans la grande salle, où
elles ont tenu appartement et jeu pendant une heure et demie,
c'est-à-dire depuis cinq heures jusqu'à six heures et demie.
»Alors Leurs Majestés se sont rendues avec les princes, princesses et
tous les seigneurs et dames de la cour, dans la salle où elles avoient
dîné et d'où elles ont vu le feu d'artifice, après lequel la cour est
revenue dans la pièce où s'étoit tenu le jeu.
»À sept heures et un quart, le Roi, reconduit au bas de l'escalier de
l'hôtel de ville comme il y avoit été reçu, est reparti de la même
manière qu'il étoit venu; et la Reine, également reconduite au bas de
l'escalier de l'hôtel de ville, est partie à huit heures moins un
quart de la manière dont elle étoit arrivée: Leurs Majestés retrouvant
partout la même affluence de peuple et les mêmes transports.
»Leurs Majestés, en s'en retournant, ont vu plusieurs des
illuminations qui se trouvoient sur leur route, et notamment celle de
la place Vendôme, dont Leurs Majestés ont fait le tour. Elles virent
aussi en passant la brillante illumination de la place Louis XV, ayant
pour regard le palais de Bourbon, dont l'illumination avoit le plus
grand éclat.
»Les officiers des gardes du corps qui entouroient les carrosses du
Roi et de la Reine ont jeté de l'argent en plusieurs endroits.
»Leurs Majestés, pendant toute cette journée, si précieuse aux
Parisiens, ont témoigné partout la satisfaction la plus grande, et ont
fait les compliments les plus honorables et les plus flatteurs au
prévôt des marchands et à toutes les personnes qui ont eu la direction
de cette fête.
»On ne peut se dispenser de donner ici une esquisse légère des
constructions élégantes et pittoresques, des embellissements et
ornements exécutés sous la direction du sieur Moreau, architecte du
Roi, maître général, contrôleur-inspecteur des bâtiments de la ville.
»Le feu d'artifice étoit disposé sur le nouveau quai, au moyen duquel
la place se trouvoit agrandie. Il représentoit le temple de l'Hymen
formé par un portique de colonnes, surmonté d'un fronton et couronné
d'un attique..... Sur un autel élevé au centre brûloient, pour la
prospérité de la famille royale et celle de monseigneur le Dauphin,
les offrandes de la nation. Devant le portique du temple, on voyait la
France recevant des mains de l'Hymen l'enfant auguste et précieux qui
vient de naître. L'édifice étoit surmonté par des enfants et des
aigles qui ornoient le temple de guirlandes, etc., etc.
»L'hôtel de ville étant d'une étendue médiocre pour une si grande
occasion, et le feu d'artifice étant placé sur le quai, les croisées
de l'hôtel ne se trouvoient plus en face ni disposées pour jouir du
spectacle de cet ensemble.
»Le besoin d'augmenter le local pour recevoir et placer plus
convenablement Leurs Majestés et la cour avoit déterminé le sieur
Moreau, dont les talents et le goût sont connus, à construire une
galerie en retour du bâtiment de l'hôtel de ville et en face du feu
d'artifice.
»En couvrant la cour de l'hôtel de ville, on en avoit formé une
très-grande salle pour le festin et pour le bal. Les deux étages
d'arcades dont elle est décorée formoient des tribunes ornées de tout
ce que l'art peut offrir de plus riche, de plus varié et de plus
commode.
»Dans la pièce appelée la grande salle, Leurs Majestés ont tenu
appartement et jeu. Une des extrémités étoit ornée d'un dais
magnifique sous lequel étoit placé le portrait du Roi en pied, ainsi
que les bustes du Roi et de la Reine sur des piédestaux. Deux
fauteuils étoient placés sur une estrade élevée au milieu par deux
gradins. À l'autre bout étoit une cheminée ornée d'emblèmes et
enrichie d'or et de marbre précieux. Tous les meubles répondoient à
cette magnificence, ainsi que ceux d'un appartement préparé pour la
Reine à un des coins de cette salle; au côté opposé se trouvoit
l'entrée pratiquée pour la grande galerie qui avoit été construite, et
dont on a parlé.
»Cette pièce avoit quarante-huit pieds de large sur cent trente-deux
de long et vingt-huit de hauteur. Elle a servi pour le dîner de Leurs
Majestés, leurs loges et celles de la cour pour voir le feu; même
richesse, même goût d'ornements et de meubles: dans les deux
extrémités on avoit placé des musiciens qui, pendant le dîner, ont
exécuté, d'un côté, des symphonies du meilleur choix, et, de l'autre,
les morceaux de chant les plus agréables.
»Le dehors de cette galerie, qui a eu le plus grand succès, étoit
décoré par un frontispice de douze colonnes corinthiennes peintes en
marbre, cannelées, surmontées de leur entablement et balustrade,
portées sur un soubassement. L'édifice étoit couronné par un attique
divisé en pilastres et bas-reliefs, au milieu duquel s'élevoit un
fronton chargé de cartels et d'écussons aux armes de France.
»La loge de Leurs Majestés, pour voir le feu d'artifice, occupoit les
trois entre-colonnements du milieu, qui formoient un avant-corps et
rotonde avec coupole portés par huit supports..... À l'aplomb de
chaque support étoit placé un vase d'or, d'où partoit un lis. Le
dessus de la loge étoit en calotte, couvert d'une étoffe cramoisie
avec nervures et compartiments, surmonté d'un dauphin.
»Le 23, la place de l'hôtel de ville, l'édifice du feu d'artifice et
la galerie ont été illuminés le soir pour le bal qui devoit terminer
cette fête. Le Roi et la Reine ont honoré ce bal de leur présence;
mais l'affluence étonnante des masques, cet empressement irrésistible
qui porte les sujets à s'approcher toujours le plus qu'ils peuvent de
leurs maîtres, n'a pas permis à Leurs Majestés d'y rester plus d'une
heure[98].
[Note 98: L'affluence était extrême. Les cris de _Vive le Roi!_ se
répétaient de toutes parts avec enthousiasme. Ce fut dans un de ces
moments où la foule, en criant _Vive le Roi!_ l'entourait au point
qu'il était pressé de partout et ne pouvait plus avancer, que Louis
XVI dit avec une gaieté vive et franche: «_Mais si vous voulez qu'il
vive, ne l'étouffez donc pas._»]
»Dans l'une et l'autre des fêtes, l'ordre essentiel pour la sûreté
publique, la liberté des débouchés et la circulation, a été
parfaitement établi, et l'on ne peut que féliciter infiniment toutes
les personnes qui ont concouru si heureusement à ce qu'aucun désordre,
aucun accident n'aient troublé dans ces deux occasions la joie et
l'allégresse publiques.
»Sa Majesté, ayant gratifié du cordon de l'ordre de Saint-Michel les
sieurs Richer et de Bordenave, premier et deuxième échevins; le sieur
Buffault, receveur général de la ville, et le sieur Moreau, maître
général des bâtiments de la même ville, a permis qu'à commencer du
premier jour de la fête ils se décorassent des marques de cet ordre,
quoiqu'ils ne fussent pas encore reçus chevaliers.»
* * * * *
Madame de Bombelles ne put prendre part à cette fête, dont son
imagination s'était fait un grand plaisir. Elle écrit à son mari:
«À Versailles, ce 21 janvier 1782.
»Eh bien, mes craintes n'ont été que trop fondées; tout le monde est à
Paris, et moi j'ai été obligée de revenir hier au soir ici: j'ai
décidément la jaunisse; j'ai vu ce matin Lemonnier et Loustoneau, qui
sont venus me voir et qui m'ont dit que ce ne seroit rien du tout, que
mon état ne demandoit que du ménagement et de la diète; je me porte
beaucoup mieux qu'auparavant à présent que je suis bien jaune: il y a
plus de quinze jours que j'avois des maux de coeur et des tristesses
qui me donnoient presque des vapeurs; aujourd'hui je me sens gaie, je
ne souffre pas du tout, je n'ai qu'un peu mal au coeur, et je suis
persuadée que d'ici à cinq ou six jours je serai guérie. Quand je suis
arrivée hier, Madame Élisabeth n'étoit pas partie, je l'ai été voir
tout de suite, tu ne peux pas t'imaginer avec quelle bonté elle m'a
traitée; elle a chargé Loustoneau, sans que je le susse, de lui donner
tous les jours de mes nouvelles; elle m'a fait mille caresses pour me
consoler de n'être pas à l'entrée, enfin elle a été charmante.....»
* * * * *
La fête donnée ensuite par les gardes du corps eut lieu le 30 janvier
dans la grande salle de spectacle du palais de Versailles; elle
commença par un bal paré et se termina par un bal masqué. La Reine
ouvrit le bal par un menuet qu'elle dansa avec un simple garde nommé
par le corps, et auquel le Roi accorda le bâton d'exempt.
Madame de Bombelles fut dédommagée de n'avoir point assisté à la fête
de l'hôtel de ville de Paris.
«À Versailles, ce 26 janvier 1782.
....................................................................
»Madame Élisabeth m'est venue voir cette après-dînée; elle a fait
venir _Bombon_, qui a été charmant; elle ne l'avoit pas encore vu
marcher absolument seul, et pour le faire briller dans tout son éclat,
je me suis mise à jouer un petit air sur le clavecin; il a pris son
petit fourreau de chaque côté, s'est mis à danser et à tourner tout
autour de la chambre, ce qui a fort amusé Madame Élisabeth. En le
faisant danser, je pensois à toi, et je me disois: S'il étoit ici, il
deviendroit fou de cet enfant! Véritablement tu l'aimerois à la folie,
car il est impossible pour son âge d'être plus aimable et de marquer
plus d'intelligence dans tout ce qu'il fait. Attends-toi à le trouver
bien laid, parce qu'il l'est; mais cela ne t'empêchera pas, au bout de
quelques jours, de le trouver charmant par ses manières.....»
* * * * *
»À Versailles, ce 3 février 1782.
»Ma jaunisse a été assez aimable pour ne pas m'empêcher d'aller au bal
paré, et cela m'a fait un grand plaisir, car c'étoit la plus superbe
chose qu'on ait jamais vue; on prétend qu'il s'en falloit bien que les
bals qu'on y a donnés pour le mariage des princes approchassent de la
magnificence de celui-ci, parce qu'il y avoit un tiers de bougies de
plus au dernier; toutes les loges étoient remplies de femmes
extrêmement parées; la cour étoit de la plus grande magnificence;
enfin c'étoit superbe, et j'étois au désespoir que tu ne fusses pas
ici..... Ma robe a joué son rôle, elle est superbe; le bal a commencé
à six heures et a fini à neuf: à minuit, Madame Élisabeth a été avec
mademoiselle de Condé et plusieurs de ses dames dans une loge au bal
masqué; elle m'a proposé d'y venir, et comme je croyois qu'elle n'y
passeroit qu'une demi-heure, j'ai accepté; point du tout, elle s'y est
amusée comme une reine et y est restée jusqu'à trois heures et demie,
de manière qu'il en étoit quatre lorsque je me suis mise au lit.....
La Reine m'a traitée à merveille le jour du bal; elle m'a demandé
comment je me portois, s'il étoit bien prudent de sortir déjà; elle
m'a dit à demi-voix:--Irez-vous au bal masqué?--Je lui ai répondu en
souriant que je n'en savois rien.--Oh! l'enfant! véritablement on ne
mérite pas l'honneur d'être chaperon quand on va au bal venant d'avoir
la jaunisse.--Comme ma petite belle-soeur étoit avec moi et étoit
entrée chez la Reine sans en avoir le droit, je lui ai dit que je
craignois d'avoir fait une grande sottise en faisant entrer ma soeur
chez elle; elle m'a répondu que cela ne faisoit rien et qu'elle étoit
ravie de la voir. J'ai été charmée que cela se fût passé ainsi, car je
craignois vraiment d'avoir fait quelque chose de très-mal. Le Roi m'a
aussi parlé au bal; il m'a demandé si je trouvois le bal fort beau, je
lui répondis que c'étoit superbe. Ensuite il m'a demandé des nouvelles
de ma soeur, de maman, de ma tante; il m'a dit:--C'est une épidémie,
toutes les sous-gouvernantes sont malades.--Je lui ai dit: Oui, Sire,
il ne reste que madame d'Aumale.--Il m'a répondu en riant: Oh! c'est
un beau renfort!»
* * * * *
C'est à ce bal que fut inaugurée la mode de porter des dauphins en or
ornés de brillants, comme on portait des jeannettes. À la suite de ses
couches, les cheveux de la Reine sont tombés; elle a adopté alors une
coiffure dite à l'enfant. Cette coiffure basse a été prise
successivement par la cour et par la ville[99].
[Note 99: _Mémoires de la baronne d'Oberkirch._]
La Reine et avec elle madame la duchesse de Bourbon avaient adopté
une mode jusqu'alors réservée aux hommes et que les femmes du grand
monde s'empressèrent toutes de prendre: je veux parler des catogans,
qui retroussaient les cheveux et les attachaient près de la tête. Ces
noeuds de ruban, quand on y joignait les cadenettes, le petit chapeau
et le plumet, donnaient à un jeune visage quelque chose de piquant et
de cavalier. La simplicité de Madame Élisabeth n'acceptait pas cette
parure; le Roi s'en moquait et souvent en parlait avec une sorte
d'aigreur. Un jour, il entra chez la Reine avec un chignon.
Marie-Antoinette se prit à rire. «Vous devriez, lui dit-il, trouver
cela tout simple; ne faut-il pas nous distinguer des femmes, qui ont
pris nos modes?» La leçon ne tomba point à terre: les costumes
masculins disparurent.
C'est aussi à cette époque qu'il faut placer la révolution qui s'opéra
dans la toilette des enfants. Défigurés depuis la Régence avec des
boucles, des rouleaux pommadés et saupoudrés à blanc, affublés d'une
bourse, d'un chapeau sous le bras, d'une épée au côté, ces pauvres
petits êtres retrouvèrent leur chevelure première, bien taillée en
rond, brillante et nette, seule parure d'une tête enfantine; puis ils
portèrent des habits simples et commodes qui laissaient en liberté les
mouvements capricieux de leur âge.
La naissance de Madame Royale, suivie (trois ans plus tard) de celle
du premier Dauphin, avait fait vibrer une nouvelle fibre au coeur de
Madame Élisabeth. Si le divin Maître voyait avec bonheur venir les
petits enfants vers lui, c'était aussi avec bonheur que Madame
Élisabeth allait vers les petits enfants. Elle se sentait attirée près
d'eux par le double charme de la faiblesse et de l'innocence. Elle
montrait surtout le plus tendre intérêt à la petite nièce que le Roi
lui avait donnée. Elle fut heureuse du premier sourire que ses
caresses firent éclore sur ses lèvres, heureuse de la première lueur
de raison qu'elle vit poindre dans son intelligence. Elle en suivit
les progrès avec un tendre intérêt, invinciblement ramenée chaque jour
vers cette petite tête qui semblait l'initier aux préoccupations, aux
soins et aux angoisses maternelles.
Ce fut là comme un nouveau lien qui attacha Madame Élisabeth à
Versailles et qui devait la retenir près du trône. Elle fut pour ainsi
dire la première institutrice de la jeune Marie-Thérèse, lui inspirant
l'idée du bon et du juste, cherchant à lui former un jugement solide,
et tournant vers Dieu les naissants mouvements de son coeur. La nièce
répondait par la plus entière confiance à l'affection de la tante et
par la plus vive attention aux leçons qu'elle en recevait. Elle se
prit à l'aimer comme une amie et comme une mère. Madame Élisabeth
joignait à une haute raison une jeunesse de caractère et de coeur qui
rapprochait la distance entre un enfant de cinq ans et une jeune fille
de dix-huit. La pureté est le niveau des âmes: les anges n'ont point
d'âge.
À cette époque, la Reine fit un choix qui fut un sujet de joie pour
Madame Élisabeth: la vicomtesse d'Aumale, son amie, fut détachée de
l'éducation des Enfants de France et spécialement chargée de celle de
Madame Royale. Malheureusement cette faveur confiante de la Reine
excita quelque jalousie ombrageuse dans son entourage, qui parvint à
lui persuader qu'en mettant sa fille entre les mains de madame
d'Aumale, elle l'avait placée sous la tutelle de Madame Élisabeth. Ce
prétexte suffit pour écarter madame d'Aumale; mais il était impuissant
à séparer Marie-Thérèse et Élisabeth. Elles ne se revirent plus aussi
assidûment; mais leurs coeurs s'étaient compris, et les liens qui les
attachaient l'une à l'autre devaient être resserrés par les disgrâces
de la cour, comme ils le furent plus tard par le malheur.
Madame Élisabeth était née pour l'intimité: autant elle était vive,
confiante et expansive dans son cercle familier de Montreuil, autant
elle laissait voir de timidité, de réserve, je dirai même d'embarras,
non pas seulement quand elle se trouvait en représentation dans les
salons de la Reine, mais dans son propre intérieur, alors qu'elle y
était entourée de la plupart de ses dames. Elle semblait craindre que
ses paroles, ses regards même ne montrassent une préférence à une
d'elles. Les saillies de son esprit étaient comprimées par les
sollicitudes de son coeur, et ses discours, son maintien même se
ressentaient de cette gêne. Du reste, un merveilleux instinct lui
faisait reconnaître les personnes, si peu nombreuses, hélas! dignes
d'être admises à sa familiarité. La duchesse de Duras, la vicomtesse
d'Aumale étaient de ces personnes qui, par les grâces de leur esprit,
la droiture de leur raison aussi bien que par l'élévation de leur âme,
avaient gagné son amitié et sa confiance. Difficile dans ses choix,
Madame Élisabeth était dévouée dans ses affections. Ses amies étaient
des soeurs pour elle; les intérêts de leur famille, les soucis de
leurs affaires devenaient ses soucis et ses intérêts. Si une d'elles
était souffrante, elle s'empressait de l'aller voir, elle lui tenait
compagnie. Elle leur prodiguait dans leur disgrâce les mêmes soins et
les mêmes égards que dans leur faveur. Elle n'avait pas cessé de voir
madame d'Aumale depuis son éloignement de Madame Royale; et malgré
l'opposition que la triste affaire du collier avait soulevée contre
tous les membres de la maison de Rohan, elle ne crut pas devoir
refuser à madame de Marsan les marques habituelles de ses bons
sentiments pour elle; avec cette déférence et ces respects affectueux
qu'elle gardait toujours vis-à-vis de la Reine, elle la pria de ne pas
s'étonner de lui voir rendre à son ancienne institutrice ce qu'elle
devait à son âge et à ses vertus.