»Mon départ de Versailles a été réellement une chose touchante. Madame

Élisabeth ne pouvoit pas me quitter; moi, je pleurois de tout mon

coeur. De là, j'ai été faire mes adieux à ma tante; elle, ses enfants,

ma soeur, étoient au désespoir de me quitter. Maman, qui étoit à

Paris, a eu la charmante attention de venir avec mon frère et sa femme

à Saint-Denis, où nous avons passé une heure ensemble. Il semble que

les affreuses inquiétudes que m'avoit données la petite vérole de

_Bombon_ aient réveillé pour moi le sentiment de toutes les personnes

qui doivent m'aimer un peu. Cela me fait plaisir, je l'avoue, et j'ose

dire que je suis en quelque manière digne de l'amitié qu'on a pour moi

par le prix infini que j'y attache.....»

* * * * *

«À Chantilly, le 29 novembre 1781.

»J'ai reçu ta lettre du 14, et ce soir celle du 16. Je ne me suis pas

mise à table, et, sous le prétexte de la fatigue, je suis rentrée de

bonne heure pour avoir le plaisir de t'écrire bien à mon aise. Je te

dirai d'abord que _Bombon_ est d'une joie, d'un bonheur d'être ici,

que tu ne peux imaginer, parce qu'il est toute la journée dehors. Nous

n'avons heureusement pas encore eu de pluie, et, quoiqu'il fasse

très-froid, le temps est assez beau. Moi, je m'amuse assez; mais les

répétitions prennent tant de temps que je n'ai exactement le temps de

rien faire. On répète le matin _l'Amant jaloux_, qu'on jouera le

dimanche en huit, et le soir _la Fausse Magie_, qu'on joue dimanche

prochain. J'ai eu les plus grands succès dans mon rôle de _Madame de

Saint-Clair_; on a trouvé que je le jouois très-bien et que j'étois

très-bonne musicienne. M. le prince de Condé disoit ce soir: «C'est

une bien bonne acquisition que nous avons faite là.» Mademoiselle me

comble d'amitiés, et, excepté par toi, je n'ai jamais été gâtée comme

je le suis depuis que je suis ici.....

»Madame Élisabeth m'a déjà écrit depuis que je suis ici. Cette

charmante princesse me donne tous les jours plus de marques de bonté

et d'amitié; aussi l'aimé-je de tout mon coeur: je ne sais ce que je

ne donnerois pas s'il s'agissoit de son bonheur.....»

* * * * *

«À Chantilly, ce 3 décembre 1781.

»C'est hier que j'ai débuté. Le spectacle a été charmant; tout le

monde a bien joué; je me suis fort bien acquittée de mon rôle de

_Madame de Saint-Clair_ dans _la Fausse Magie_. Je n'ai pas trop eu

peur, et j'ai été fort applaudie. On a joué avant _la Métromanie_ dans

la plus grande perfection. M. le prince de Condé faisoit _Francaleu_,

et le comte François de Jaucourt _le Métromane_. Tout le monde a

prétendu qu'il l'avoit mieux joué que Molé. En un mot, cela a été à

merveille, et j'aurois donné tout au monde pour que tu fusses avec

nous; cela t'auroit certainement amusé.....»

* * * * *

«À Chantilly, ce 7 décembre 1781.

....................................................................

»Madame de la Roche-Lambert est arrivée hier. On donne dimanche

_l'Épreuve délicate_, pièce nouvelle, et _l'Amant jaloux_. Je joue le

principal rôle dans la première pièce; il est d'une difficulté

horrible; je ne le jouerai pas bien: cependant cela ne sera pas

ridicule. Madame de la Roche-Lambert fait _Éléonore_ dans _l'Amant

jaloux_, Mademoiselle, _Jacinthe_, et moi, _Isabelle_; M. le prince

de Condé, _Lopez_, M. d'Auteuil, _Don Alonze_, et le comte Louis

d'Hautefeuille, _Florival_. Le trio des trois femmes va à merveille et

fait un effet charmant. Riché m'a tant fait répéter que je chante fort

bien mon rôle, et si je n'ai pas de grands succès, je suis sûre au

moins de ne pas choquer. Mademoiselle me témoigne toujours l'amitié la

plus grande. Je l'aime à la folie; elle a dans les manières beaucoup

d'analogie avec Madame Élisabeth. Madame de Monaco est arrivée

avant-hier au soir; cela m'a bien divertie, je mourois d'envie de la

voir. Elle a l'air pédant au souverain degré, prêche morale toute la

journée. M. le prince de Condé a l'air d'un petit garçon devant elle.

À peine ose-t-il parler à une femme, parce qu'elle est d'une jalousie

excessive. Aussi, comme elle n'est pas aux répétitions, il choisit ce

moment pour jaser avec sa fille et avec moi. Il rit des folies que

nous disons, parce que Mademoiselle est fort gaie; mais à peine

rentrée dans le salon, le rideau se tire sur tous les visages: c'est

une véritable comédie. M. le prince de Condé va tristement se placer

auprès de madame de Monaco; moi, je reste auprès de Mademoiselle,

parce que je ne saurois trop marquer que ce n'est que pour elle que je

suis venue ici; de plus, que cela m'amuse davantage. Elle ne peut pas

souffrir madame de Monaco; celle-ci le lui rend bien. Tout cela

m'amuse; je l'avoue, cela ne produit pas le même effet sur tout le

monde.....»

* * * * *

«À Chantilly, ce 10 décembre 1781.

»J'ai eu hier de véritables succès: j'avois dans la nouvelle pièce un

rôle de la plus grande difficulté, et je l'ai fort bien rendu. J'ai

ensuite joué _Isabelle_: le _trio_ des trois femmes a fait le plus

grand effet. Madame de la Roche-Lambert, qui faisoit _Éléonore_, a

chanté et joué comme un ange; mademoiselle de Condé a assez bien fait

_Jacinthe_, mais ce rôle cependant n'alloit ni à sa voix ni à sa

figure: le spectacle, en tout, a été charmant. M. d'Auteuil, que tu

connois, a joué _l'Amant jaloux_ dans la dernière des perfections; M.

le prince de Condé, à l'exception qu'il n'a pas beaucoup de voix, a

rendu à merveille le rôle de _Lopez_; il y a mis toute la gaieté et

toute la finesse que le rôle exige.

»On joue dimanche prochain _le Prince lutin_, pièce nouvelle de M. de

Saint-Alphonse; la musique est de M. de Laborde, son beau-frère. Elle

est dans le goût ancien et très-difficile à apprendre. Je partirai le

lendemain pour Versailles, malgré toutes les instances qu'on me fait

pour rester quelques jours de plus; mais j'ai promis à Madame

Élisabeth de revenir le 17, et ne veux pas manquer à ma parole. Je n'y

aurai pas un grand mérite, car quoique je m'amuse fort ici et que j'y

sois traitée à merveille, j'éprouverai une véritable satisfaction à

revoir Madame Élisabeth et ma famille, et j'attends ce moment avec

impatience. _Bombon_ se porte toujours à merveille.....

»Adieu; imagine que dès ce matin nous recommençons les répétitions: je

suis lasse comme un chien de mes deux rôles d'hier, et nullement en

train ce matin de chanter, d'autant plus que cette musique de M. de

Laborde me déplaît.....»

* * * * *

«Versailles, ce 12 décembre 1781.

».....Tu sauras donc une chose intéressante: c'est que M. de Maurepas

est entièrement hors d'affaire. Il a déjà travaillé avec les

ministres, et le voilà heureusement encore retiré des portes du

tombeau. On dit que le Roi va donner sa survivance à M. de Nivernois;

mais cela me paroît dénué de bon sens, car M. de Maurepas n'ayant pas

de département ni le titre de premier ministre, il ne peut avoir de

survivancier. Madame, fille du Roi, n'aura pas non plus la petite

vérole, mais on l'a bien craint. Elle a eu trois fièvres. On avoit

déjà préparé un autre appartement pour M. le Dauphin, qui devoit être

sous la garde des trois anciennes sous-gouvernantes, et madame de

Guéménée restoit à garder avec ma soeur et madame de Villefort. La

Reine et Madame Élisabeth devoient s'enfermer avec la petite princesse

pour la soigner. Tous ces beaux préparatifs se sont évanouis avec la

bonne santé de Madame, qui se porte ce matin à merveille.»

* * * * *

«À Chantilly, ce 15 décembre 1781.

....................................................................

»M. le prince de Condé nous a menées en calèche hier, madame de Sorans

et moi, voir tout Chantilly; cela m'a bien amusée. On ne connoît rien

quand on n'a pas vu un si beau lieu! Nous avons passé au milieu des

écuries: mon Dieu, la belle chose! Il n'y a que l'intérieur du hameau

et de l'Isle d'Amour qu'il n'a pas voulu que nous vissions; il veut ne

nous les faire connoître que ce printemps. On n'est pas plus aimable,

plus honnête pour les femmes que ce prince; il fait les honneurs de

chez lui comme s'il étoit un particulier. Il est surtout charmant

quand la grande princesse n'est pas ici. Elle est à Paris depuis trois

jours, à cause de madame de Ginestous, qui est tombée malade le

lendemain de son mariage; mais elle va bien. Mademoiselle est ce qui

m'attache le plus ici; elle est réellement charmante. Je pars

après-demain matin. J'ai reçu pendant mon séjour ici des lettres

charmantes de Madame Élisabeth; elle a la bonté de m'attendre avec

impatience, j'en ai une bien grande de l'aller rejoindre, ainsi que

toute ma famille....»

* * * * *

«À Versailles, ce 18 décembre 1781.

»Je suis arrivée hier au soir, me portant à merveille, ainsi que

_Bombon_, n'ayant pu m'empêcher de donner quelques regrets à

Chantilly, car véritablement le lieu, la vie qu'on y mène, tout y est

charmant. Les bontés de Mademoiselle m'avoient attachée à elle: elle

m'a paru avoir réellement du chagrin de mon départ; je lui avois

inspiré de la confiance: elle ne me cachoit pas les petits dégoûts que

lui donnoit madame de Monaco, le peu de fond qu'elle pouvoit faire sur

toutes les personnes qui l'entouroient; enfin tout cela a fait que

j'ai été très-touchée de me séparer d'elle.

»Le plaisir extrême que j'ai eu à revoir Madame Élisabeth, maman, m'a

fait oublier ou du moins m'a fort consolée de n'être plus à Chantilly;

mais croirois-tu que ce voyage, qui est la chose la plus simple, a

pensé me faire des tracasseries? Le comte de Coigny, qui est méchant

comme la gale, en a fait des gorges-chaudes, a prétendu que j'allois

être la complaisante de madame de Monaco, mille bêtises à peu près

pareilles; madame de Guéménée, par bonté et par une confiance aveugle

en ce fat, a dit à maman presque des injures sur mon voyage là-bas.

Maman lui a répondu qu'il falloit être bien méchant pour trouver

d'autres raisons à mon séjour à Chantilly que celle de l'amitié que

Mademoiselle avoit depuis longtemps pour moi; qu'ayant appris que mon

fils avoit eu la petite vérole, elle m'avoit proposé d'aller lui faire

prendre l'air à Chantilly; qu'il étoit impossible que je me refusasse

à cette marque de bonté, et qu'il n'y avoit assurément rien que de

fort honnête dans toute ma conduite. Madame de Guéménée lui a répondu

qu'effectivement, à la manière dont elle présentoit la chose, elle

paroissoit toute simple, qu'elle la trouvoit telle et le diroit bien à

toutes les personnes qui lui en parleroient; mais comme maman sait

qu'elle ment et qu'elle leur diroit peut-être des choses qui ne

seroient pas, elle n'étoit pas tranquille, et en conséquence a fait

chercher le comte d'Esterhazy, à qui elle a dit ses inquiétudes. Il

lui a dit qu'elle pouvoit être sûre qu'il arrangeroit cela près de la

Reine, au cas qu'elle ne le trouveroit pas bon. Il faut

qu'effectivement il lui en ait parlé, car il y a trois jours que M.

le comte d'Artois, avec un air goguenard, a demandé à Madame Élisabeth

ce que j'avois été faire à Chantilly; la Reine a pris la parole et a

dit que Mademoiselle, me connoissant, m'avoit engagée à y venir, et

qu'elle trouvoit cela fort simple. Il est heureux que cela ait tourné

comme cela et que le comte d'Esterhazy ait été ici, car, d'un voyage

qui étoit assurément fort honnête, on se seroit servi pour dire

beaucoup de mal de moi. Juge quel malheur si la Reine l'avoit cru? En

tout, cette fameuse société est composée de personnes bien méchantes

et montée sur un ton de morgue et de médisance incroyable. Ils se

croient faits pour juger tout le reste de la terre..... Ils ont si

peur que quelqu'un puisse s'insinuer dans la faveur, qu'ils ne font

guère d'éloges, mais ils déchirent bien à leur aise. Il faut cependant

voir tout cela et ne rien dire, c'est impatientant! La belle-fille de

M. de Vergennes a eu des convulsions; elle est grosse de six mois et

on est fort inquiet de son état. Je compte faire une visite à madame

de Vergennes: je ne sais si elle me recevra. J'espère au moins voir

Monsieur, car je veux le remercier de ce qu'il a dit à Madame

Élisabeth et l'en faire souvenir. On dit et même il paroît décidé que

c'est l'archevêque de Toulouse qui sera archevêque de Paris. Il n'a

pas tout à fait la dévotion du défunt, mais cela vaut bien mieux.

C'est un esprit fort, protégé de la société: ainsi cela ira bien.....»

* * * * *

«À Versailles, 19 décembre 1781.

....................................................................

»Il faut que tu saches mes folies: imagine-toi que dimanche, nous

avons, comme tu sais, joué la comédie; j'ai eu assez de succès. Après

le spectacle, on a soupé; vers minuit, on a commencé à danser; nous

avons dansé jusqu'à sept heures du matin, et nous n'avons fini que

parce que nous ne pouvions plus remuer de lassitude. Mademoiselle,

après m'avoir fait des adieux très-tendres, a été se coucher; moi,

j'ai été me déshabiller, ai fait une petite toilette, arrangé mes

affaires, joué avec mon fils, et je suis partie à neuf heures et

demie. Je me suis arrêtée quelque temps à Paris et suis arrivée à cinq

heures du soir à Versailles, _Bombon_ m'ayant amusée comme une reine

pendant la route par ses petites manières. J'ai trouvé en arrivant un

valet de pied de Madame Élisabeth qui m'a priée, de sa part, de venir

tout de suite. J'y ai couru, comme tu t'imagines bien. Notre entrevue

a été très-tendre: j'étois dans le ravissement de revoir cette petite

princesse; nous avons eu bien des choses à nous dire; on m'a fait bien

des questions. De là, j'ai été voir maman, toute ma famille. Comme

Madame Élisabeth a soupé ce jour-là chez la Reine, j'ai été souper

chez maman; mais sur les dix heures, l'extrême fatigue que j'éprouvois

m'a fait tomber dans une ivresse incroyable: je tombois de sommeil et

je parlois toujours malgré cela, je disois des choses dépourvues de

bon sens.... J'ai pris le parti le plus sage, qui étoit celui de

m'aller coucher.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 22 décembre 1781.

»J'ai eu un grand plaisir depuis que je t'ai écrit, bien moins causé

par la chose en elle-même que par les grâces qui l'ont accompagnée.

Imagine-toi que, pour les fêtes qui vont se donner, Madame Élisabeth

m'a fait faire un habit superbe. Il est arrivé avant-hier: il y avoit

déjà plusieurs jours qu'elle m'avoit dit que bientôt je saurois un

secret qui l'occupoit beaucoup. Effectivement, jeudi, elle m'a remis

un gros paquet qu'elle m'a dit arrivé de Chantilly. Je l'ai ouvert,

j'ai vu enveloppe sur enveloppe, point d'écriture, ce qui me

confirmoit dans l'idée que ce secret étoit une plaisanterie; enfin,

après avoir déchiré encore bien des enveloppes, j'ai trouvé une petite

lettre; sur le dessus étoit écrit de la main de Madame Élisabeth: «_À

ma tendre amie_»; et dedans il y avoit: «_Reçois avec bonté, mon cher

petit ange tutélaire, ce gage de ma tendre amitié._» Au même instant

le grand habit a paru; je suis restée confondue, la joie la plus vive

a succédé au premier moment d'étonnement; je me suis mise à pleurer,

me suis jetée aux pieds de Madame Élisabeth; elle étoit dans

l'enchantement de ma joie, de mon bonheur: la seule chose qui l'ait

altéré, ce bonheur, lorsque j'ai examiné mon habit, c'est de le

trouver trop beau: il est brodé en or et en argent, de toutes les

couleurs; enfin c'est un habit qui va à près de cinq mille francs,

ainsi tu peux en juger. Quoiqu'elle m'ait dit qu'elle le payeroit

quand elle voudroit, cela la gênera cependant un jour, et cette idée

m'afflige. J'aimerois cent fois mieux que l'habit fût de cinquante

louis. Enfin cela est fait et je ne puis m'empêcher d'être ravie; la

petite lettre m'a charmée: j'ai trouvé cette tournure-là pleine

d'amabilité; mais ce n'est pas tout, elle m'a dit de lui donner ma

garniture de martre et qu'elle se chargeoit de la faire arranger pour

le jour du bal que donnent les gardes du corps, parce qu'il faut être

en robe. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour m'y opposer, il n'y a pas

eu moyen, et réellement je me trouve en ce moment-ci accablée de ses

bienfaits. D'un côté, j'en jouis, et de l'autre, je les trouve trop

considérables; mais elle y met tant de grâce et tant de bonté qu'elle

me force presque à croire que ces dons ne l'embarrasseront pas. Madame

de Causans a paru presque aussi contente que moi des bontés de Madame

Élisabeth; elle étoit dans le secret. Il est impossible de donner plus

de marques d'amitié qu'elle m'en donne. Sa tête va fort bien à

présent, et je l'aime réellement de tout mon coeur. Madame Élisabeth

est impatientée, ainsi que moi, d'imaginer que tu n'apprendras ce

fameux secret que dans neuf jours. Je ne te l'ai pas mandé tout de

suite, parce que, d'après les informations que j'ai prises à la poste

sur les jours où je devois t'écrire, tu n'en aurois pas eu la nouvelle

plus tôt.....»

* * * * *

La naissance du Dauphin semblait avoir comblé les voeux du pays: les

campagnes comme les villes en exprimaient leur joie. «Le peuple, les

grands, écrivait madame Campan, tout parut à cet égard ne faire qu'une

même famille..... Les fêtes furent aussi brillantes qu'ingénieuses:

les arts et métiers de Paris dépensèrent des sommes considérables pour

se rendre à Versailles en corps avec leurs différents attributs; des

vêtements frais et élégants formaient le plus agréable coup d'oeil;

presque tous avoient de la musique à la tête de leurs troupes. Arrivés

dans la cour royale, ils se la distribuèrent avec intelligence et

donnèrent le spectacle du tableau mouvant le plus curieux. Des

ramoneurs, aussi bien vêtus que ceux qui paroissent sur le théâtre,

portoient une cheminée très-décorée, au haut de laquelle étoit juché

un des plus petits de leurs compagnons; les porteurs de chaises en

avoient une très-dorée, dans laquelle on voyoit une belle nourrice et

un petit Dauphin; les bouchers paroissoient avec leur boeuf gras; les

pâtissiers, les maçons, les serruriers, tous les métiers étoient en

mouvement: les serruriers frappoient sur une enclume; les cordonniers

achevoient une petite paire de bottes pour le Dauphin; les tailleurs

un petit uniforme de son régiment, etc. Le Roi resta longtemps sur son

balcon pour jouir de ce spectacle, qui intéressa toute la cour.

L'enthousiasme fut si général, que, la police ayant mal surveillé

l'ensemble de cette réunion, les fossoyeurs eurent l'impudence

d'envoyer aussi leur députation et les signes représentatifs de leur

sinistre profession. Ils furent rencontrés par la princesse Sophie,

tante du Roi, qui en fut saisie d'effroi et vint demander au Roi que

ces insolents fussent à l'instant chassés de la marche des corps et

métiers qui défiloient sur la terrasse.»

Hélas, non! ce n'étaient point des insolents. C'étaient de pauvres

gens qui, oublieux des pensées de deuil qu'éveillait la nature de

leurs fonctions, avaient naïvement voulu prendre part à l'allégresse

publique. Mais il est impossible de ne pas remarquer ce qu'il y avait

de tragique dans cette apparition des fossoyeurs au milieu de ces

joies. Le sinistre avenir semblait projeter son ombre fatale sur les

réjouissances mêmes du présent. Ajoutons que dans toutes les fêtes

auxquelles donnait lieu un événement favorable dans la vie de

Marie-Antoinette, un symptôme de malheur apparaissait toujours comme

un funèbre avertissement.

«Les dames de la Halle, continue madame Campan, vinrent complimenter

la Reine et furent reçues avec le cérémonial que l'on accordoit à

cette classe de marchandes; elles se présentèrent au nombre de

cinquante, vêtues de robes de soie noire, ce qui jadis étoit la grande

parure des femmes de leur état; presque toutes avoient des diamants.

La princesse de Chimay fut à la porte de la chambre de la Reine

recevoir trois de ces femmes qui furent introduites jusqu'auprès du

lit; l'une d'elles harangua Sa Majesté: son discours avoit été fait

par M. de la Harpe et étoit écrit dans un éventail, sur lequel elle

jeta plusieurs fois les yeux, mais sans aucun embarras; elle étoit

jolie et avoit un très-bel organe. Elle dit entre autres choses à la

Reine: «Il y a longtemps que nous vous aimons sans oser vous le dire;

nous avons besoin de tout notre respect pour ne pas abuser de la

permission de vous l'exprimer.»

»Elle dit au Roi: «Sire, le ciel devoit un fils à un Roi qui regarde

son peuple comme sa famille; nos prières et nos voeux le demandoient

depuis longtemps. Ils sont enfin exaucés. Nous voilà sûres que nos

enfants seront aussi heureux que nous, car cet enfant doit vous

ressembler. Vous lui apprendrez, Sire, à être bon et juste comme

vous. Nous nous chargeons d'apprendre aux nôtres comment il faut aimer

et respecter son Roi.»

»Enfin elles dirent au Dauphin: «Vous ne pouvez entendre encore les

voeux que nous faisons autour de votre berceau: on vous les expliquera

quelque jour; ils se réduisent tous à voir en vous l'image de ceux de

qui vous tenez la vie.»

Les poissardes chantèrent plusieurs couplets: le Roi et la Reine

remarquèrent celui-ci:

Ne craignez pas, cher papa,

D'voir augmenter vot'famille,

Le bon Dieu z'y pourvoira:

Fait's-en tant qu'Versaille en fourmille;

Y eût-il cent Bourbons cheu nous,

Y a du pain, du laurier pour tous.

Leurs Majestés furent touchées de ces discours et de ces chansons.

La Reine y répondit avec affabilité. Louis XVI voulut qu'un grand

repas fût donné à toutes ces femmes; selon l'usage suivi en pareille

circonstance, un maître d'hôtel de Sa Majesté, le chapeau sur la tête,

faisait seul les honneurs de cette table. Les portes restèrent

ouvertes, et une multitude de gens eurent la curiosité d'aller voir ce

spectacle.

Doublement heureux de la joie qu'avait éveillée au sein de la nation

la naissance de leur fils[97], le Roi et la Reine résolurent d'aller

en l'église de Notre-Dame de Paris remercier Dieu de la grâce qu'ils

avaient reçue de lui. La ville de Paris leur avait offert une fête à

cette occasion. De leur côté, les gardes du corps avaient obtenu du

Roi la permission de donner à la Reine un bal paré dans la grande

salle de l'Opéra de Versailles. Une grave maladie de madame la

comtesse d'Artois vint suspendre les préparatifs de ces réjouissances.

Madame de Bombelles écrivait à son mari:

«À Versailles, le 27 décembre 1781.

»Adieu toutes les fêtes, madame la comtesse d'Artois est au plus mal

d'une fièvre qui d'abord avoit si peu inquiété que je ne t'en avois

pas parlé, mais qui est devenue des plus graves, puisque les médecins

disent qu'elle est maligne. Ils craignent aussi que le sang ne soit

gangrené: elle a des cloches, qu'on appelle des phlyctènes, qui

l'annoncent. Elle a été administrée hier à minuit. Cette pauvre petite

princesse, dans les moments où elle a sa tête, dit qu'elle sent bien

qu'elle va mourir; tout le monde en est persuadé et très-affligé,

parce que c'étoit la bonté même; tout ce qui l'entoure se désespère:

M. le comte d'Artois ne la quitte pas; Madame, apprenant hier après

dîner que sa soeur alloit plus mal, et craignant qu'on ne l'empêchât

de la voir davantage, s'est mise à courir de toutes ses forces pour

aller chez elle; elle est tombée en montant l'escalier, s'est

évanouie, et il lui a pris des convulsions affreuses qui ont duré deux

grandes heures (il n'est pas encore sûr qu'elle ne fasse pas une

fausse couche). Pendant ce temps-là, madame la comtesse d'Artois ne

voyant pas venir Madame, s'est mise à faire des cris, des hurlements

affreux, disant qu'elle avoit quelque chose à lui dire, qu'elle

vouloit la voir absolument. On a été chercher Monsieur, qui est arrivé

chez elle et a été obligé de lui dire que Madame avoit fait une

chute, qu'elle alloit être saignée et qu'elle ne pouvoit pas sortir de

son lit. Madame Élisabeth est si affligée de l'état de madame la

comtesse d'Artois que je n'ai pas voulu la quitter hier de la journée;

elle a été avec la Reine chez Madame pendant son évanouissement et ses

convulsions. La Reine s'est conduite parfaitement: elle lui a donné

tous les soins, toutes les marques d'amitié qu'elle lui devoit; si

cette catastrophe pouvoit les raccommoder ensemble, ce seroit au moins

un dédommagement. J'espère encore que madame la comtesse d'Artois n'en

mourra pas. Elle est si jeune, elle a toujours eu l'air si sain, que

les médecins doivent trouver beaucoup de ressources pour la tirer de

là. Il est certain qu'elle est bien mal, et ce qui est un bien mauvais

signe, c'est qu'elle tire ses draps avec ses mains; elle a toujours

l'air de chercher quelque chose: tous les gens qui sont à la mort ont

la même manie, c'est une espèce de convulsion. Enfin, il falloit que

cette pauvre petite princesse mourût pour qu'on parlât d'elle; mais

aussi n'est-ce qu'en bien. Le regret est général, et si elle pouvoit

revenir, l'alarme qu'elle auroit donnée feroit qu'on l'aimeroit

beaucoup.....»

[Note 97: Les provinces fêtaient, chacune à sa manière, le grand

événement qui avait donné au trône un héritier direct.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 16 / 47 段