Une espèce de pèlerin, grand, bien fait, vêtu de blanc, la tête

couverte d'un voile, ayant les jambes entrelacées de rubans de la même

couleur au lieu de bas, et des sandales au lieu de souliers, après

s'être rendu à Sainte-Geneviève, entra dans Notre-Dame pendant la

messe, se dirigea vers la chapelle de la Vierge, où il alluma un grand

cierge qu'il tira du fond d'une croix énorme qu'il portait à la main.

Ce spectacle attira l'attention des chanoines, dont quelques-uns,

traitant la chose gravement, opinaient déjà pour le faire arrêter

comme un objet de scandale, car on se doute du brouhaha qu'avait causé

une pareille mascarade. Cependant l'avis plus convenable fut de lui

envoyer le suisse pour lui demander qui il était, ce qu'il voulait,

etc. Il ne donna pour toute réponse qu'un passe-port de M. le

lieutenant général de police, qui disait en substance: _Laissez passer

le porteur du présent billet._ Il remit en même temps quelque argent à

ce suisse afin de le distribuer aux pauvres, et ajouta qu'il se

transportait de là au Calvaire, où l'on dit qu'après avoir fait sa

prière, il a quitté son accoutrement bizarre et est monté dans un

carrosse qui l'attendait[95].

[Note 95: Un fait moins mystérieux et plus digne de louange se passa

le jour de la naissance de M. le Dauphin: MM. de Boissy, trésoriers de

la Compagnie de l'assistance des prisonniers, reçurent une lettre d'un

inconnu leur annonçant son intention de consacrer quinze mille livres

à la délivrance des prisonniers pour dettes de mois de nourrices, dont

il leur déférait le choix. Le lendemain 23, l'argent leur fut apporté,

et les mit à même de procurer la liberté à cent quatre-vingt-quatorze

personnes.]

Enfin, le Dauphin vint au monde le 22 octobre 1781.

Louis XVI, dans son Journal, a donné des détails très-circonstanciés

sur ce grand événement.

«La Reine, dit-il, avoit très-bien passé la nuit du 21 au 22 octobre.

Elle sentit quelques petites douleurs en s'éveillant qui ne l'empêchèrent

pas de se baigner. Elle en sortit à dix heures et demie. Les douleurs

continuoient à être médiocres; je ne donnai contre-ordre pour le tiré que

je devois faire à Saclé qu'à midy. Entre midy et midy et demi, les

douleurs augmentèrent....., et à une heure un quart juste à ma montre

elle est accouchée très-heureusement d'un garçon..... Il n'y avoit dans

la chambre que madame de Lamballe, Monsieur, le comte d'Artois, mes

tantes, madame de Chimay, madame de Mailly, madame d'Ossun, madame de

Tavannes et madame de Guéménée, qui alloient alternativement dans le

salon de la Paix qu'on avoit laissé vuide. Dans le grand cabinet, il y

avoit ma maison, celle de la Reine, et les grandes entrées et les

sous-gouvernantes, qui entrèrent tous..... et se tinrent dans le fond de

la chambre sans intercepter l'air. De tous les princes que madame de

Lamballe avoit avertis à midy, il n'y eut que M. le duc d'Orléans qui

arriva..... (il étoit à la chasse à Fausse-Repose), et il se tint dans la

chambre ou le salon de la Paix. M. le prince de Condé, M. de Penthièvre,

M. le duc de Chartres, madame la duchesse de Chartres, madame la

princesse de Conty et mademoiselle de Condé arrivèrent que la Reine étoit

accouchée, M. le duc de Bourbon le soir, et M. le prince de Conty le

lendemain. La Reine a vu tous ces princes le lendemain les uns après les

autres. Après que la Reine a esté accouchée, on a porté mon fils dans le

grand cabinet, où je l'ai vu laver et habiller, et je l'ai remis entre

les mains de madame de Guéménée, gouvernante. Après que la Reine a esté

délivrée, je lui ai annoncé que c'étoit un garçon, et on lui a porté sur

son lit. Après qu'elle l'a eu vu quelque temps, chacun a esté chez soi.

J'ai signé les lettres de part de ma main pour l'Empereur, le roi

d'Espagne et la princesse de Piémont, et j'ai ordonné qu'on fasse partir

les autres que j'avois déjà signées. À trois heures, j'ai esté à la

chapelle, où mon fils a été baptisé par le cardinal de Rohan et tenu sur

les fonts de baptême par l'Empereur et la princesse de Piémont,

représentés par Monsieur et par ma soeur Élisabeth. Il a esté nommé

Louis-Joseph-Xavier-François. Mes frères, mes soeurs, mes tantes, M. le

duc d'Orléans, M. le duc de Chartres, M. le prince de Condé et M. de

Penthièvre ont signé l'acte, les princesses n'ayant pas eu le temps

d'estre habillées. Après le baptesme, j'ai entendu en bas le _Te Deum_

chanté par la musique. Le soir, pendant que je voiois tirer le feu

d'artifice dans la place d'Armes, le premier président de la chambre des

comptes est venu me complimenter; les autres, qui n'estoient pas à Paris,

sont venus les jours d'après. Le lendemain à mon lever les ambassadeurs

sont venus me faire leur cour, et le nonce à la teste m'a fait un

compliment sans cérémonie. À six heures, j'ai reçu les révérences de cent

vingt-cinq femmes, mes frères, soeurs, tantes et princesses étant dans le

cabinet. Le vendredy 26, je suis parti à quatre heures un quart; étoient

dans ma voiture Monsieur, le comte d'Artois, le duc d'Orléans, le duc de

Chartres et le prince de Condé. Outre la voiture de service, il y avoit

deux voitures de suitte dont les personnes avoient esté invitées par le

premier écuyer. Au Cours, j'ai changé de voiture et ai esté dans le grand

cérémonial ordinaire à Notre-Dame, où le _Te Deum_ a esté chanté. Toutes

les cours y assistoient, et l'archevesque officiant qui m'avoit

complimenté à la porte de l'église où s'étoient trouvés les trois autres

princes.--Je suis revenu à Versailles dans le mesme ordre. Le dimanche

28, j'ai reçu les compliments d'usage des différentes cours, qui ont esté

aussi chez mon fils. Le dimanche 4 novembre, le chapitre Notre-Dame est

venu me complimenter dans la chambre, les six corps, les juges consuls à

la porte de la chambre, ainsi que les dames de la halle, la compagnie

d'arquebuses dans la galerie. Pendant neuf jours tous les métiers et

professions sont venus sur la cour de marbre avec des violons et ce

qu'ils ont pu imaginer pour témoigner leur joie; je leur ai fait

distribuer environ douze mille livres. Après le baptesme de mon fils, M.

de Vergennes, grand trésorier du Saint-Esprit, lui a porté le cordon

bleu, et M. de Ségur la croix de Saint-Louis.

»Aussitôt après l'accouchement de la Reine, M. de Croismare,

lieutenant des gardes du corps de service auprès d'elle, est parti

pour aller l'annoncer au corps de ville, qui estoit assemblé.....

Quand mon fils est sorti de chez la Reine, M. de Tingry l'a conduit

chez lui, et y a établi une sentinelle des gardes, un lieutenant et un

sous-lieutenant. Il y a eu des _Te Deum_ partout, entr'autres un à la

chappelle le 29, où je n'ai pas esté. La Reine, qui a toujours

continué de bien aller, a vu ses dames le 29, les princes et

princesses le 30, les grandes entrées le 2 novembre, s'est levée sur

sa chaise longue le 7, a vu ma maison le 7, et le reste

successivement. Le dimanche 4 de novembre, il y a eu _Te Deum_ à la

paroisse à Versailles, et pendant le salut au chasteau. Illumination

dans toute la ville.»

Complétons le récit du Roi par quelques détails empruntés aux Mémoires

de madame Campan.

«Il régna, dit-elle, un si grand silence dans la chambre au moment où

l'enfant vint au monde, que la Reine crut n'avoir encore qu'une fille;

mais après que le garde des sceaux eut constaté le sexe du nouveau-né,

le Roi s'approcha du lit de la Reine et lui dit: «Madame, vous avez

comblé mes voeux et ceux de la France; vous êtes mère d'un Dauphin.»

La joie du Roi étoit extrême, des pleurs couloient de ses yeux: il

présentoit indistinctement sa main à tout le monde, et son bonheur

l'avoit entièrement fait sortir de son caractère habituel. Gai,

affable, il renouveloit sans cesse les occasions de placer les mots

_mon fils_ ou _le Dauphin_. La Reine, une fois dans son lit, voulut

contempler cet enfant si désiré. Madame la princesse de Guéménée le

lui apporta. La Reine lui dit qu'elle n'avoit pas besoin de lui

recommander ce dépôt précieux, mais que, pour lui faciliter les moyens

de lui donner plus librement ses soins, elle partageroit avec elle

ceux qu'exigeoit l'éducation de sa fille. Le Dauphin, établi dans son

appartement, reçut dans son berceau les hommages et les visites

d'usage. Le duc d'Angoulême rencontrant son père à la sortie de

l'appartement du Dauphin, lui dit: «Mon Dieu! papa, qu'il est petit,

mon cousin!--Il viendra un jour où vous le trouverez bien assez grand,

mon fils,» lui répondit presque involontairement le prince.»

Le soir même du jour de la naissance du Dauphin, madame Belloni, dans

un costume de fée, chanta sur la scène italienne ce couplet de M.

Imbert, qui eut un grand succès:

Je suis Fée, et veux vous conter

Une grande nouvelle:

Un fils de roi vient d'enchanter

Tout un peuple fidèle.

Ce Dauphin que l'on va fêter,

Au trône doit prétendre;

Qu'il soit tardif pour y monter,

Tardif pour en descendre.

Madame de Bombelles s'était empressée d'écrire à son mari:

«Ce 22 octobre 1781.

»C'est moi qui ai eu le bonheur d'apprendre cette bonne nouvelle-là à

Madame Élisabeth: tu imagines le plaisir que cela lui a fait. Elle ne

pouvoit se persuader qu'il fût bien vrai qu'elle eût un Dauphin.

Enfin, tant de personnes l'ont assurée qu'il a bien fallu qu'à la fin

elle se livrât à toute sa joie. Cette pauvre petite princesse s'est

presque trouvée mal: elle pleuroit, rioit; il est impossible d'être

plus intéressante qu'elle ne l'étoit. C'est elle qui a tenu l'enfant

au nom de madame la princesse de Piémont avec Monsieur; mais ce qui

m'a touchée au dernier point, c'est le contentement du Roi pendant le

baptême: il ne cessoit pas de regarder son fils et de lui sourire. Les

cris du peuple qui étoit en dehors de la chapelle au moment que

l'enfant y est entré, la joie répandue sur tous les visages, m'ont

attendrie si fort que je n'ai pu m'empêcher de pleurer. Jusqu'à ce que

toutes les cérémonies fussent faites, que nous eussions dîné, il étoit

cinq heures et demie, et l'heure de la poste passée. Pour réparer

cela, j'enverrai Lentz demain matin à Paris mettre ma lettre à la

grande poste; c'est un bon jour, de sorte qu'elle arrivera le plus tôt

possible. Ce qu'il y a de bien piquant, c'est que le baron de Breteuil

est parti ce matin; cela n'est-il pas guignonnant? Il n'étoit pas à

Saint-Denis que la Reine, je suis sûre, souffroit déjà. Il sera chez

toi ou bien près d'y arriver quand tu recevras la nouvelle. Je suis si

contente, que ma tête n'est pas assez froide pour te dire tout plein

de choses que j'avois projet de te mander; ce sera pour après-demain.

En attendant, je t'embrasse, et suis bien impatientée d'imaginer que

tu seras encore huit jours sans savoir le bonheur de la France.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 24 octobre 1781.

»La Reine et M. le Dauphin se portent à merveille. Le Roi ira

après-demain à Notre-Dame de Paris avec tous les princes rendre grâces

à Dieu d'un aussi heureux dénoûment. Madame s'est conduite à

merveille: elle a marqué la plus grande satisfaction; je crois bien

qu'elle ne l'éprouve pas, mais il est fort honnête et fort prudent à

elle d'avoir caché son jeu. Quant à madame de Balbi, je la crois

folle, car elle ne se gêne nullement; elle a l'air d'avoir une humeur

de chien, tout le monde le remarque; on ne manquera pas de le dire à

la Reine. Cela la fera détester plus que jamais, et je ne conçois pas

sa mauvaise tête. La nourrice de l'enfant s'appelle madame Poitrine;

elle est bien nommée, car elle en a une énorme et un lait excellent, à

ce que disent les médecins. C'est une franche paysanne, femme d'un

jardinier de Sceaux; elle a le ton d'un grenadier, jure avec une

grande facilité; tout cela n'y fait rien, c'est fort heureux même,

parce qu'elle ne s'étonne et ne s'émeut de rien, que par conséquent

son lait s'altérera difficilement. Les dentelles, le linge qu'on lui a

donnés ne l'ont pas surprise; elle a trouvé cela tout simple, et a

seulement demandé qu'on ne lui fît pas mettre de poudre, parce qu'elle

ne s'en étoit jamais servie, et vouloit mettre son bonnet de six cents

francs sur ses cheveux comme les autres cornettes. Son ton amuse tout

le monde, parce qu'elle dit quelquefois des choses fort plaisantes.

».....Je t'ai assez parlé du Dauphin de la nation; il faut que je te

parle du nôtre. Je te dirai donc que _Bombon_ a deux dents depuis

hier, qui sont venues sans que nous nous en doutions; cela fait

six..., etc.....»

* * * * *

»À Versailles, ce 27 octobre 1781.

....................................................................

»Le Roi a été hier à Paris; les illuminations étoient superbes.

J'avois bien envie de les aller voir, mais Madame Élisabeth m'en a

empêchée.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 29 octobre 1781.

....................................................................

»J'ai vu ce matin notre petit Dauphin. Il se porte à merveille. Il

est beau comme un ange, et les folies du peuple sont toujours les

mêmes. On ne rencontre dans les rues que violons, chansons et danses;

je trouve cela touchant, et je ne connois pas en vérité de nation plus

aimable que la nôtre.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 5 novembre 1781.

....................................................................

»Comme Madame Élisabeth m'a marqué l'intérêt le plus vif à mes peines,

j'ai profité de l'occasion, et lui ai écrit avant-hier pour la prier

de parler à M. de Vergennes. Tu verras par la lettre que je

t'envoie[96] ce qu'elle a dit et ce qu'il a répondu. J'en suis fort

contente.....

[Note 96: Voir au tome II cette lettre, à la date du 5 novembre 1781.]

»J'irai dans quelques jours à Montreuil, pour ne pas laisser le petit

dans le mauvais air, et à la fin du mois nous irons à Chantilly, où

mademoiselle de Condé a eu la bonté de m'inviter à venir avec mon

enfant les derniers quinze jours de mon exil. Je jouerai quelques

petits rôles. Je l'ai accepté d'autant plus volontiers, que j'ai

imaginé que lorsque tu serois ici, tu ne serois pas fâché d'avoir une

occasion de renouveler connoissance avec M. le prince de Condé.

»Madame de Sorans et sa fille seront à Chantilly, ainsi que madame de

la Roche-Lambert.....»

«À Versailles, ce 7 novembre 1781.

....................................................................

»Nous avons de grandes grâces à rendre à Dieu [qui a protégé notre

enfant], et à Goëtz qui l'a soigné avec un attachement que je

n'oublierai de ma vie. Mon fidèle Lentz m'a tenu avant-hier un propos

qui m'a touchée à un point que je ne te puis rendre. Il jouoit avec

_Bombon_, et je lui dis en considérant l'enfant: «Mon Dieu! que je

suis heureuse que ce pauvre petit ait échappé à un aussi grand

danger! Si j'avois eu le malheur de le perdre, je crois qu'il

m'auroit fallu enterrer avec lui.» Il me répondit du fond du coeur:

«Ah! madame, il auroit fallu tous nous enterrer aussi.» Jamais je n'ai

été si attendrie que dans ce moment-là. Si j'avois osé, je l'aurois

embrassé de bon coeur. Qu'il est doux d'être aimé de ses gens, surtout

quand ils sont sûrs, honnêtes comme mon pauvre Lentz! Vraiment je

l'aime de tout mon coeur, et je préfère cent fois mieux sa tournure

franche et un peu gauche à celle de ces laquais élégants qui sont tous

de mauvais sujets. Madame de Travanet a été dans le désespoir de ne

pouvoir venir garder _Bombon_; mais son mari s'y est opposé

absolument. Madame Élisabeth a eu la bonté de lui écrire dès que la

petite vérole de _Bombon_ s'est déclarée, pour l'engager à venir

auprès de moi; elle lui a répondu les raisons qui l'en empêchoient.

Madame Élisabeth, piquée du refus de son mari, lui a répondu des

choses un peu sèches pour lui. La pauvre petite Travanet a été si

agitée de l'inquiétude de l'état de _Bombon_, de la crainte d'avoir

déplu à Madame Élisabeth, de l'impatience, de la fermeté de son mari à

l'empêcher de me venir voir, qu'elle a été malade. J'ai été désolée de

tout cela. J'ai ignoré absolument la démarche de Madame Élisabeth,

car, sans cela, je l'aurois empêchée, sachant la frayeur de M. de

Travanet que sa femme puisse gagner encore la petite vérole. Si

j'étois d'elle, je me ferois inoculer par Goëtz, afin d'en avoir le

coeur net.....

»J'ai reçu hier une lettre de ta belle-soeur, extrêmement tendre et

honnête sur la maladie de _Bombon_. En général, tout le monde a pris

de l'intérêt à mes inquiétudes. Le Roi en a demandé des nouvelles à

maman, ainsi que la Reine, et cette dernière, le jour qu'il étoit fort

mal, a envoyé chez Madame Élisabeth pour savoir comment il alloit.

Madame de Guéménée, madame de Sérent, ont envoyé tous les jours chez

moi.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 10 novembre 1781.

....................................................................

»Sais-tu que M. de Maurepas sera vraisemblablement mort quand tu

recevras ma lettre? Il a la goutte dans la poitrine. On lui a mis des

vésicatoires qu'il n'a pas sentis. Il a eu cependant ce matin un

moment de mieux.....; mais, malgré cela, les médecins ne croient pas

que cela aille loin. J'en suis fâchée, il nous a toujours voulu du

bien, et nous en a fait quand il a pu. Si la révolution que causera sa

mort ne porte pas dans quelque temps d'ici le baron de Breteuil au

ministère, nous ne devons plus espérer qu'il y arrive jamais. Il est

guignonnant qu'il ne soit pas ici à présent, car les absents ont

presque toujours tort. On dit, mais je n'en sais rien, que M. de

Nivernois succédera à M. de Maurepas.

»J'ai vu ce matin ce pauvre M. d'Hautpoul, qui m'a chargée de te

remercier de tes bontés pour son fils, de t'en demander la

continuation. Il n'a fait que pleurer tout le temps qu'il étoit chez

moi; cela m'a fait une peine horrible. Il est cependant aussi content

que la perte qu'il vient de faire peut lui permettre, parce que Madame

Élisabeth se charge de faire entrer sa fille à Saint-Cyr et le petit

chevalier à l'École militaire.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 19 novembre 1781.

»Il y a de grandes nouvelles. Premièrement, M. de Maurepas a reçu les

sacrements ce matin; il est à toute extrémité, et n'a plus que

quelques heures à vivre. Il paroît à peu près certain que M. de

Nivernois le remplacera. Ensuite, M. de Lauzun vient d'arriver, et il

a appris la nouvelle que nous avions eu un grand combat dans lequel

nous avions pris dix-huit cents matelots, tué beaucoup d'Anglois, et

qu'en tout ils avoient perdu six mille hommes, et que nous n'avons pas

eu un seul homme de mort; cela me paroît si beau que j'ai peine à le

croire. C'est cependant Madame Élisabeth qui vient de me le faire dire

dans l'instant.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 21 novembre 1781.

»J'ai reçu ce matin ta lettre du 13, je l'attendois avec une

impatience que je ne puis t'exprimer. J'ai presque pleuré en la

lisant. Que ta sensibilité à la nouvelle que je t'ai apprise est

touchante! Que _Bombon_ ne peut-il déjà jouir du bonheur d'avoir un

père tel que toi! Que tu es aimable! Oui, tu peux t'en fier à toute ma

vérité, ton fils se porte à merveille, ainsi que moi. À chaque instant

je jouis davantage du bonheur d'être ta femme. Ta lettre m'a causé

tant de plaisir que je l'ai fait lire tout de suite à M. de Soucy, à

madame de Brassens, qui étoient chez moi; je l'ai envoyée à Madame

Élisabeth, qui l'a trouvée (comme tu le verras dans son petit billet)

charmante. Tu étois bien digne que le ciel fît en ta faveur presque un

miracle en te conservant ton fils. Je prie Dieu de tout mon coeur

qu'il mette le comble à ses bontés en donnant à cet enfant toutes les

vertus et surtout un coeur semblable au tien..... J'ai été à confesse

cette après-dînée, et ferai demain mes dévotions; ce sera de tout

coeur que je rendrai des actions de grâces à Dieu de tous les biens

qu'il m'a faits.....

»On m'avoit promis la relation de la prise d'York; mais comme elle

n'arrive pas, je te dirai que MM. de Grasse et de Rochambeau, avant de

l'assiéger, ont dissipé la flotte qui devoit défendre le port, et ont

fait couler à fond un vaisseau de guerre; que M. de Rochambeau a

attaqué York par terre et M. de Grasse par mer, et que Cornwallis, qui

étoit à York, s'est rendu prisonnier avec six mille Anglois. Ce qu'il

y a de bien extraordinaire, c'est qu'on dit qu'ils avoient encore des

vivres pour trois semaines. Ils se sont rendus le 18 d'octobre. M. de

Lauzun est parti le 24, et il est arrivé, comme tu sais, avant-hier;

c'est assurément bien aller. MM. de la Fayette, de Noailles, des

Deux-Ponts, viennent passer l'hiver ici, et retourneront là-bas le

printemps prochain..... Madame Élisabeth m'envoie à l'instant le

journal des opérations du corps françois; il te coûtera un peu cher de

port, mais comme personne n'a encore ces détails que la famille

royale, cela t'intéressera.....»

* * * * *

Voici le petit billet de Madame Élisabeth dont il est question dans

cette lettre:

«Je suis dans l'enchantement, ma chère Angélique, de la lettre de ton

mari; il est impossible d'être plus tendre et plus aimable: tu l'es

bien aussi de me l'avoir envoyée. Tout ce qu'il dit est bien vrai, et

après une connoissance si parfaite de toi, je lui saurois bien mauvais

gré de ne pas t'aimer; mais là-dessus, tes amies n'ont rien à désirer.

Tu dois être revenue de Saint-Louis, je t'en fais mon compliment. Mon

bras va bien, je souffre moins qu'hier. Adieu, je t'embrasse; à

demain. Je me recommande à tes bonnes prières.»

* * * * *

«À Chantilly, ce 27 novembre 1781.

»Je suis arrivée ici avec mon petit _Bombon_ avant-hier à cinq heures.

Le petit a été charmant pendant tout le voyage; il n'a fait que rire

et jouer, surtout lorsque nous avons pris la poste; tu ne peux

t'imaginer la joie qu'il a eue des six chevaux et des coups de fouet

des postillons. Il se porte à merveille, se promène presque toute la

journée. Il fait heureusement un beau temps, quoiqu'il soit froid, et

il a l'air de s'amuser beaucoup de tout ce qu'il voit.

»Tu es sûrement curieux de savoir comment j'ai été reçue. À merveille.

J'ai été, en arrivant, dans l'appartement de Mademoiselle, et lui ai

fait dire que j'étois là; elle y est venue tout de suite, et m'a

comblée de caresses et d'honnêtetés. Un instant après, M. le prince de

Condé y est arrivé, en me disant qu'il avoit imaginé que j'aimerois

mieux faire connoissance avec lui chez sa fille que dans le salon, m'a

fait beaucoup de remercîments de ma complaisance, enfin beaucoup de

choses honnêtes. Depuis que je suis ici, tout le monde m'a comblée

d'attentions, et je serois la plus grande dame de la France que je ne

serois pas mieux traitée. Hier, pendant la répétition, M. le prince de

Condé m'a dit que tu avois joué la comédie avec lui, mais que tu avois

bien peur; je lui ai répondu que tu avois acquis beaucoup de talent

depuis ce temps-là, que tu jouois très-bien actuellement, que tu avois

construit chez toi un petit théâtre fort joli. Il m'a fait des

questions sur ta maison, sur la manière dont tu étois là-bas. Je lui

ai dit d'un air modeste qu'il étoit difficile de répandre plus

d'agréments dans la société que tu ne faisois, et je n'ai pu me

refuser à un petit éloge de ton esprit et de ton coeur. Il m'a demandé

quand tu reviendrois, et il m'a paru qu'il seroit bien aise de te

revoir ici. Nous jouons dimanche _la Métromanie_ et _la Fausse Magie_,

dans laquelle je fais Madame de Saint-Clair. Imagine-toi qu'on a

trouvé ma voix jolie. Je sais parfaitement mes airs, de sorte que

j'espère n'être pas plus ridicule qu'une autre. Mademoiselle est

réellement aimable, elle a beaucoup de naturel et un grand désir de

plaire aux femmes qui sont chez elle. Madame de Monaco n'est pas ici,

ni madame de Courtebonne non plus; cette dernière est mise de côté

tout à fait, mais madame de Monaco est plus que jamais en grande

faveur. M. le prince de Condé est parti pour Paris une heure après mon

arrivée, pour la seconde fois depuis huit jours, afin de déterminer

madame de Monaco à revenir ici. Cette dernière fait la cruelle à cause

du petit séjour de madame de Courtebonne ici; elle a imposé, pour

première condition de son raccommodement, le renvoi de madame de

Courtebonne, qui l'a été honteusement deux jours avant mon arrivée. Je

sais tous ces détails par M. de Ginestous, qui épouse une Génoise

parente de madame de Monaco. Il se marie lundi, et madame de Monaco

doit venir ici après le mariage, si M. le prince de Condé est bien

sage. C'est inouï qu'un prince de cet âge-là soit dominé à ce point

par une femme.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 15 / 47 段