Lorsque la Grande-Bretagne essaya d'établir dans ses colonies une taxe

sur le thé, les femmes de Boston s'engagèrent par une convention à ne

point faire usage de cette boisson tant que l'insurrection aurait les

armes à la main contre la métropole. Les Bostoniens traînèrent par les

rues de leur ville la prétendue effigie de l'auteur de cette taxe,

avec son nom écrit en gros caractères; cette effigie fut chargée des

imprécations populaires, puis pendue à un gibet et brûlée.

Peu de jours après cette manifestation, les représentants des

États-Unis s'assemblaient, et, par un acte solennel, déclaraient tous

les habitants des colonies libres et indépendants, et défendaient

toute relation avec l'Angleterre. Le congrès appela la religion au

secours de la liberté naissante, et plaça l'Amérique septentrionale

sous la protection immédiate de la Providence. Cette dédicace auguste

se fit avec un grand appareil: une couronne consacrée à Dieu fut posée

sur la Bible; cette couronne fut ensuite divisée en treize parties

pour les députés des treize provinces, et des médailles furent

frappées pour perpétuer cet événement.

Voulant justifier sa conduite aux yeux des nations, le congrès publia

un manifeste: «Nous déclarons, y est-il dit, ne vouloir pas laisser à

nos enfants une indigne servitude. Notre cause est juste, nos

ressources sont grandes; nous déclarons, à la face du ciel et de la

terre, que nous emploierons avec une constance inébranlable les armes

que nos ennemis nous ont forcés de prendre, résolus de mourir libres

plutôt que de vivre esclaves. Nous ne combattons point pour faire des

conquêtes; nous montrons au monde le triste spectacle d'un peuple

outragé sans aucun prétexte par des adversaires qu'il n'avait jamais

provoqués. Ils se vantent, ces ennemis orgueilleux, d'être humains et

civilisés, et ils nous offrent la servitude ou la mort!.....»

Le peuple de New-York, dès que l'acte d'indépendance fut publié,

courut en masse à la place publique, abattit la statue de bronze de

Georges III, la mutila, et demanda qu'elle fût convertie en

instruments de guerre. Toutes les femmes, et à leur tête la femme de

Washington[87], se firent remarquer par leur zèle patriotique, se

dépouillant de leurs bijoux pour en faire hommage à leur pays. Des

traits d'un héroïsme antique signalèrent cette guerre mémorable. Il en

est un que je ne puis passer sous silence, car sa lecture arracha des

larmes d'admiration à Madame Élisabeth. À la bataille de Monmouth,

livrée le 28 juin 1778, avant que l'action générale fût engagée, deux

batteries avancées échangeaient entre elles un feu très-vif. La

chaleur était excessive. La femme d'un canonnier, du nom de Molli,

courait sans relâche à une fontaine voisine pour y puiser de l'eau

qu'elle apportait aux combattants. Comme elle se disposait à passer au

poste de son mari, elle le voit tomber; elle précipite sa marche pour

le secourir, il était mort. «Qu'on ôte ce canon de sa place, dit

aussitôt l'officier, car je ne puis remplacer le brave qui vient

d'être tué.--Non, s'écrie la femme intrépide du canonnier gisant à

terre, le canon ne sera point ôté faute de quelqu'un pour le servir.

Puisque mon brave mari ne vit plus, je ferai tout ce qui dépendra de

moi pour le venger.» Elle se met à l'oeuvre, et, pendant toute

l'action, elle remplit l'office de canonnier avec tant d'activité et

de courage, qu'elle s'attira l'attention et l'éloge de tous ceux qui

en furent témoins. Le général Washington lui donna le grade de

lieutenant-capitaine et lui en assura la demi-paye sa vie durant. Elle

portait l'épaulette, et tout le monde l'appelait _capitaine Molli_.

[Note 87: Voir à la fin du volume, nº XII, la lettre de madame

Washington.]

En 1776, trois commissaires américains, Benjamin Franklin, Arthur

Lee[88] et Silas Deane étaient arrivés en France pour solliciter

l'assistance du cabinet de Versailles. Leur situation au début fut

difficile: le gouvernement français, en effet, n'étant pas prêt à

rompre avec l'Angleterre, ne pouvait les reconnaître officiellement.

Ce fut dans cette circonstance qu'un ami de M. de Choiseul, M. le Ray

de Chaumont, ancien conseiller du roi Louis XV dans ses conseils,

grand maître des eaux et forêts et intendant honoraire des Invalides,

leur fit offrir de leur prêter sans aucune rétribution une maison

située au bout de son parc de Passy[89]: ce parc occupait tout le

terrain où s'élève maintenant le quartier Singer, et il y a peu

d'années on voyait encore le mur qui en marquait la limite. L'hôtel,

qui était une des résidences d'été de M. le Ray de Chaumont, était

construit entre la Seine et l'emplacement où l'on a bâti le magnifique

établissement des Frères de la Doctrine chrétienne. La maison

qu'habitaient les trois commissaires était située, nous l'avons dit, à

l'autre bout du parc, du côté de Beau-séjour; elle n'existe plus

aujourd'hui. Ce fut là que furent écrites les lettres de Franklin

datées de Passy. M. le Ray de Chaumont, qui avait des rapports

fréquents avec les ministres de Louis XVI, se trouva ainsi, au début

de la mission des commissaires américains, l'intermédiaire naturel

entre eux et le gouvernement français, et il les servit d'autant plus

chaleureusement qu'il pensait qu'en agissant ainsi il servait les

intérêts de la France en créant de sérieux embarras à l'Angleterre.

[Note 88: Aïeul de ce général Lee qui commandait l'armée sudiste dans

la dernière lutte entre le Sud et le Nord des États-Unis d'Amérique.]

[Note 89: Nous avons sous les yeux une lettre de John Adams, plus tard

président des États-Unis, et qui était, en 1778, à Passy avec

Franklin. En remerciant M. le Ray de Chaumont de ses généreux

procédés, il ajoute: «It is not reasonable that the United-States

should be under so great obligation to a private gentleman, as that

two of their representatives should occupy so elegant a seat with so

much furnish, without any compensation.»]

Les trois envoyés américains vivaient à Passy dans une grande

retraite, et s'occupaient exclusivement des intérêts de leur pays.

Très-fêté par les savants ses confrères, comme aussi par les personnes

qui pouvaient le posséder, Franklin se montrait difficile à nouer des

relations et se tenait dans une réserve qu'on disait prescrite par son

gouvernement, et qui, dans tous les cas, était conseillée par la

politique. Le premier qui aida efficacement les États-Unis fut l'hôte

des commissaires américains, Silas Deane et Franklin. Arthur Lee

n'avait pas tardé à retourner en Amérique, et avant 1778 John Adams

était venu le remplacer à Passy. La preuve du concours prêté par M. le

Ray de Chaumont à la cause de l'indépendance américaine se trouve dans

une lettre écrite par le docteur Franklin, et appuyant en 1789 les

démarches faites par le fils de son hôte pour rentrer dans des avances

considérables faites aux États-Unis[90]. Un peu plus tard, la cour de

Versailles, ardemment sollicitée, sembla prendre intérêt à la cause

des insurgents américains. Beaumarchais, qui avait l'oreille de M. de

Maurepas, fut autorisé secrètement à faire des armements de commerce

avec les colonies anglaises. Ce fut à l'activité comme au crédit de

cet agent qu'elles durent l'avantage des approvisionnements

indispensables pour leurs premières campagnes. Mais on a dit que

Beaumarchais leur vendit fort cher son zèle et ses services.

Cependant, sans la participation de son collègue, M. Deane, fatigué

des hésitations apparentes de M. de Sartine, ministre de la marine, le

pria par écrit de se décider sous quarante-huit heures à faire signer

le traité d'union entre la France et l'Amérique septentrionale;

qu'autrement il s'arrangerait avec l'Angleterre. Dès que Franklin

reçut la confidence: «Vous avez, lui dit-il avec terreur, offensé la

cour de France et ruiné l'Amérique.--Tranquillisez-vous jusqu'à ce que

nous ayons une réponse, répondit le négociateur.--Une réponse! Nous

allons être mis à la Bastille.--C'est ce que nous verrons.»

[Note 90: La lettre de Franklin était datée de Philadelphie, 3 juin

1789, et adressée au Président. On y lit la phrase suivante: «M. le

Ray de Chaumont was the first in France, who gave us credit, and

before the court showed us any countenance, trusted us with 2,000

barrils of gun powder,» etc.]

Peu de temps après parut le premier secrétaire de M. de Sartine:

«Messieurs, leur dit-il, vous êtes priés de vous tenir prêts pour une

entrevue à minuit; on viendra vous chercher.--À minuit! s'écrie le

docteur Franklin dès que le secrétaire fut sorti; vous le voyez, ma

prédiction est vérifiée. Monsieur Deane, vous avez tout perdu!»

À minuit, on vint les prendre; ils montèrent dans une voiture qui les

conduisit à cinq lieues de Paris, en une maison de campagne où ils

furent introduits près de M. de Sartine: «Messieurs, leur dit-il, j'ai

préféré vous recevoir ici, afin de mieux couvrir cette démarche d'un

voile mystérieux; asseyez-vous: nous allons signer notre traité.»

Franklin, Deane et Arthur Lee furent présentés au Roi, en qualité de

députés des États-Unis d'Amérique, par M. de Vergennes, ministre des

affaires étrangères. «Ils reçurent, dit une chronique du temps, tous

les honneurs usités à l'égard des ministres des puissances de premier

ordre; la garde battit aux champs, et les officiers saluèrent de la

pique et du drapeau. Le docteur Franklin se dispensa de l'étiquette de

porter l'épée, et ce grand homme, suffisamment paré de son propre

mérite, avoit un habit de velours noir et uni.»

Le cabinet de Versailles espérait que, dans cette circonstance,

l'Espagne trouverait son intérêt à s'unir à la France contre

l'Angleterre. Déjà, dès le commencement de 1778, Louis XVI avait

confié au roi d'Espagne son désir de traiter avec les États-Unis[91].

Deux mois après, il mandait au même prince que ce désir était réalisé:

«À Versailles, le 9 mars 1778.

»Monsieur mon frère et oncle, l'étroite amitié, l'union intime et la

confiance réciproque qui règnent si heureusement entre nos maisons,

m'engagent à lui faire part moi-même de la résolution que j'ai prise.

Votre Majesté n'ignore pas les raisons prépondérantes qui m'ont engagé

à faire un traité d'amitié et de commerce avec les États-Unis de

l'Amérique, étant dans l'intime persuasion de l'avantage qui nous en

reviendroit en affoiblissant l'Angleterre d'une partie considérable de

ses forces, sachant d'ailleurs qu'elle travailloit à se raccommoder

avec ses colonies. Ce que j'avois prévu vient d'arriver. L'Angleterre

a mis au jour ses projets pour se réconcilier avec l'Amérique, la

nation y applaudit, et il ne manque que le consentement de la dernière

pour la réunion, qui, sous quelque forme que ce soit, ne peut que nous

être nuisible. J'espère que les mesures que j'ai prises traverseront

les mesures de l'Angleterre; mais si, d'une part, la coalition avec

les États-Unis est utile, il ne l'est pas moins de soutenir la dignité

et l'honneur de la couronne. C'est ce qui m'a engagé à faire faire à

Londres la déclaration que mon ambassadeur a ordre de communiquer à

Votre Majesté. Elle ne peut que soutenir le courage de l'Amérique et

réprimer l'audace de l'Angleterre, qui ne cache pas ses vues hostiles

et prochaines. Ces raisons majeures et le secret qui commence à

s'échapper, m'ont fait penser qu'il n'y avoit pas à différer de se

montrer avec la dignité et la force qui conviennent. J'aurois bien

désiré d'avoir l'avis de Votre Majesté, qui m'est bien précieux dans

mes déterminations, mais les circonstances ne m'ont pas permis de

l'attendre. J'ai fait informer du tout le comte d'Aranda et le

chevalier d'Escarano pour leur instruction, et j'ai ordonné au comte

de Montmorin de communiquer à Votre Majesté plus en détail les raisons

qui m'ont déterminé et les mesures que j'ai prises en conséquence; je

désire qu'elles aient son approbation, qui leur ajoutera un nouveau

poids. Votre Majesté connoît la vive et sincère amitié avec laquelle

je suis,

»Monsieur mon frère et oncle,

»De Votre Majesté,

»Bon frère et neveu,

»LOUIS[92].»

[Note 91:

«Versailles, le 8 janvier 1778.

»Monsieur mon frère et oncle, le désir sincère que j'ai de maintenir

la véritable harmonie, la concordance et l'unité de système qui doit

toujours en imposer à nos ennemis, m'engage à exposer à Votre Majesté

ma façon de penser sur la situation présente des affaires.

L'Angleterre, notre ennemie commune et invétérée, est engagée depuis

trois ans dans une guerre avec ses colonies d'Amérique; nous sommes

convenus de concert de ne pas nous en mêler, et regardant toujours les

deux partis _sous le nom d'Anglois_, nous avons rendu le commerce de

nos États libre à celle qui y trouvoit le mieux son compte. De cette

manière, l'Amérique s'est pourvue d'armes et de munitions, dont elle

manquoit. Je ne parle pas des secours d'argent et autres que nous leur

avons donnés, le tout étant passé sur le compte du commerce.

L'Angleterre a pris de l'humeur de ces secours, et ne nous a pas

laissé ignorer qu'elle s'en vengeroit tôt ou tard; elle a même déjà

saisi indûment plusieurs de nos bâtiments de commerce dont nous

sollicitons en vain la restitution. Nous n'avons pas perdu de temps de

notre côté: nous avons fortifié nos colonies les plus exposées et mis

sur un pied respectable nos marines, ce qui a contribué à augmenter la

mauvaise humeur de l'Angleterre. C'étoit là où en étoient les affaires

au mois de novembre dernier. La destruction de l'armée de Burgoyne et

l'état très-resserré où est celle de Howe ont changé totalement leur

face. L'Amérique est triomphante et l'Angleterre abattue, mais

pourtant avec une grande force en marine qui est encore entière et

avec l'espérance de s'allier utilement avec leurs colonies,

l'impossibilité étant démontrée de les subjuguer par la force. Tous

les partis en conviennent. Lord North lui-même a promis en plein

parlement un plan de pacification pour la première session, et ils y

travaillent fortement de tous côtés. Ainsi il nous est égal que ce

ministère-ci soit en place ou un autre. Par des moyens différents ils

s'unissent à s'allier avec l'Amérique, et n'oublient pas nos mauvais

offices. Ils tomberont avec autant de force sur nous que si la guerre

civile n'avoit pas existé. Cela posé, et les griefs que nous avons

contre l'Angleterre étant notoires, après avoir pris l'avis de mon

conseil, et notamment du marquis d'Ossun, j'ai pensé qu'il étoit juste

et nécessaire, ayant avisé aux propositions que font les insurgents,

de commencer à traiter avec eux pour empêcher leur réunion à la

métropole. J'expose ma façon de penser à Votre Majesté. J'ai ordonné

qu'on lui communiquât un mémoire où les raisons sont plus détaillées.

Je désire bien vivement qu'elles ayent son approbation, connoissant le

poids de son expérience et de sa droiture.

»Votre Majesté ne doute pas de la vive et sincère amitié avec laquelle

je suis, Monsieur mon frère et oncle, etc.

»LOUIS.»]

[Note 92: Le roi d'Espagne répondit:

«Monsieur mon frère et neveu, Votre Majesté a la complaisance de me

confier, par sa lettre du 10 de ce mois, les motifs qui l'ont engagé à

ordonner que son ambassadeur à Londres fît au plus tôt une déclaration

solennelle sur le traité conclu avec les députés des colonies. Je suis

bien sensible à cette nouvelle marque d'amitié dont Votre Majesté

m'honore; s'agissant d'une déclaration prise non-seulement par Votre

Majesté comme convenable à la dignité de sa couronne après un mûr

examen, mais aussi exécutée vraisemblablement avant la réception de sa

lettre, je crois devoir m'abstenir sans fixer une opinion. Je ne doute

nullement que la prévoyance de Votre Majesté n'ait pris toutes les

mesures nécessaires dans des circonstances si critiques, d'autant plus

que la moindre omission pourroit produire les conséquences les plus

funestes. Les instructions données au chevalier d'Escarano étoient

absolument nécessaires, elles m'ont paru très-sages. Je remercie donc

bien sincèrement Votre Majesté de cette attention, et surtout pour la

pleine liberté d'agir dans laquelle elle me laisse, et que je ne suis

pas à même d'accepter, vu la situation où je me trouve. Au reste, je

prendrai toujours le plus vif intérêt à la gloire et à la prospérité

de Votre Majesté, et serai toujours le plus empressé à lui témoigner

la parfaite et sincère amitié avec laquelle je suis, etc.

»Au Pardo, ce 22 mars 1778.»]

Le 11 juillet 1778, M. Gérard, ministre plénipotentiaire du Roi de

France, arriva à Philadelphie. Le 6 août suivant fut un grand jour

pour les États-Unis: les représentants de ces États donnaient une

audience solennelle à l'envoyé du plus puissant roi de l'Europe. MM.

Richard Lee et Samuel Adams, l'un député de la Virginie, l'autre de

Massachussets, allèrent prendre dans un carrosse à six chevaux M.

Gérard, qu'ils conduisirent à la maison d'État de Philadelphie, où,

marchant à sa gauche, ils le menèrent dans la salle du congrès, au

fauteuil qui lui était préparé en face de celui du président. Le

ministre plénipotentiaire s'étant assis, remit des lettres de créance

à son secrétaire, qui les donna au président.

M. Gérard prononça ensuite un discours; cette phrase y fut

très-remarquée. «Il n'a pas dépendu de Sa Majesté que ses engagements

envers vous n'assurent votre indépendance sans effusion ultérieure de

sang et sans aggraver les maux de l'humanité, dont toute son ambition

est d'assurer le bonheur.»

La réponse que fit le président au discours du ministre de France

commençait ainsi: «Les traités conclus entre Sa Majesté

Très-Chrétienne et les États-Unis d'Amérique sont une preuve éclatante

de sa sagesse et de sa magnanimité respectables à toutes les nations.

Les vertueux citoyens de l'Amérique, en particulier, n'oublieront

jamais l'attention bienfaisante qu'elle a donnée à la violation de

leurs droits; jamais ils ne méconnoîtront la main protectrice de la

Providence qui a daigné les élever jusqu'à un ami aussi puissant et

aussi illustre.».....

Dans le courant de mai 1779, l'Espagne déclara que dans cette guerre

elle ferait cause commune avec la France. Louis XVI, au reçu de cette

nouvelle, écrivit au roi:

«Versailles, le 29 mai 1779.

»Monsieur mon frère et oncle, j'ai appris avec le plus grand plaisir

par le retour du dernier courrier que Votre Majesté est décidée à

joindre ses forces aux miennes pour combattre l'ennemi commun.

J'espère qu'elle ne doute point de la satisfaction que je ressens en

voyant la justice de ma cause soutenue par un allié et un parent qui

me sont attachés par des liens si chers. J'espère que Dieu daignera

bénir le succès de nos armes, et que dans peu nous pourrons rendre

glorieusement à nos sujets le bienfait précieux de la paix.

»Votre Majesté connoît la vive et sincère amitié avec laquelle je

suis, monsieur mon frère et oncle,

»De Votre Majesté,

»Bon frère et neveu,

»LOUIS.»

* * * * *

Nous n'entrerons pas dans les détails des grands événements qui

suivirent: notre sujet ne le comporte pas. Nous fûmes heureux dans

cette guerre comme auxiliaires: l'Amérique brisa le joug des Anglais

et affermit son indépendance; mais notre marine et celle de l'Espagne,

notre alliée, furent cruellement éprouvées[93].

[Note 93: Voir à la fin du volume la pièce cotée nº XIII.]

Cette guerre, bien qu'elle fût, comme toutes les guerres, contraire

aux sentiments d'humanité de Madame Élisabeth, avait cependant un côté

qui flattait son amour-propre national, et lui rendait moins pénibles

des sacrifices qui tournaient à la gloire de son frère et de son pays.

Mais ce qu'elle remarquait surtout avec une vive satisfaction dans

cette lutte, c'était le sentiment généreux qui la dominait, et parfois

en atténuait les malheurs. Ainsi, elle voyait dans un rapport adressé

le 26 novembre 1781 au ministre de la marine par le marquis de

Bouillé, gouverneur général de la Martinique, que les troupes

françaises qui venaient, sous ses ordres, de s'emparer de l'île de

Saint-Eustache, avaient montré dans cette circonstance un esprit de

justice et de loyauté égal à leur patience et à leur courage[94].

[Note 94: Voir aux pièces justificatives la lettre de M. de Bouillé,

nº XIV.]

«J'ai trouvé chez le gouverneur, rapporte M. de Bouillé, la somme d'un

million qui étoit en séquestre jusqu'à la décision de la cour de

Londres; elle appartenoit à des Hollandois, et je la leur ai fait

remettre d'après les preuves authentiques de leur propriété.»

Le rapport de M. de Bouillé est suivi de la déclaration suivante:

«Le lieutenant-colonel Cockburn, du 35e régiment, qui commandoit à

Saint-Eustache lorsque cette île a été enlevée par les François, a

déclaré que, sur l'argent déposé dans cette colonie par l'amiral

Rodney et le général Waughan, il se trouvoit une somme de 264,000

livres qui lui appartenoit, et il l'a réclamée. Le marquis de Bouillé

ayant rassemblé les officiers supérieurs du corps pour leur faire part

de la réclamation du lieutenant-colonel Cockburn, ils ont tous été

d'avis de rendre cet argent au gouverneur anglois, ce qui a été

effectué.»

M. de la Pérouse, capitaine de vaisseau, commandant une division du

Roi, après avoir rendu compte à M. le marquis de Castries, ministre de

la marine, de ses opérations conduites avec autant de sagesse que

d'habileté, terminait ainsi sa lettre, écrite à bord du _Sceptre_,

dans le détroit d'Hudson, le 6 septembre 1782:

«J'ai eu l'attention, en brûlant le fort d'York, de laisser subsister

un magasin assez considérable dans un lieu éloigné du feu, et dans

lequel j'ai fait déposer des vivres, de la poudre, du plomb, des

fusils et une certaine quantité de marchandises d'Europe, les plus

propres aux échanges avec les sauvages, afin que quelques Anglois que

je sais s'être réfugiés dans les bois, lorsqu'ils reviendront sur leur

ancien établissement, trouvent dans ce magasin de quoi pourvoir à leur

subsistance jusqu'à ce que l'Angleterre ait pu être instruite de leur

situation. Je suis assuré que le Roi approuvera ma conduite à cet

égard, et qu'en m'occupant du sort de ces malheureux, je n'ai fait que

prévenir les intentions bienfaisantes de Sa Majesté.»

Louis XVI venait d'acquérir à la reconnaissance du peuple américain

des droits que le malheur devait rendre plus sacrés, et en effet il

n'est pas de contrée où le meurtre juridique du 21 janvier ait causé

plus de réprobation, de deuil et de regrets que dans les États de

l'Union; mais l'idée républicaine que nous étions allés défendre au

delà des mers devait se tourner peu de temps après contre la France:

la fièvre contagieuse de la liberté et de l'égalité qui régnait sur le

sol américain, communiquée à nos officiers, se répandit par eux à leur

retour sur le vieux continent.

Benjamin Franklin, dont la bonhomie apparente cachait un esprit fin et

délié, avait plu à la cour et à la ville par sa simplicité même, et

tout Paris raffolait de ce sage, qui, dans un siècle où l'on parlait

tant de la nature, semblait avoir apporté les habitudes primitives du

planteur américain. Sa tête grave et spirituelle à la fois, le tour

pittoresque de sa conversation, sa familiarité qui n'excluait pas la

dignité, sa naïveté apparente dans laquelle il entrait beaucoup de

calcul, son léger accent, tout enfin, jusqu'à son air d'étrangeté, le

rendait l'objet d'un empressement et d'un respect curieux: on

l'estimait, on l'honorait. L'ambassadeur accrédité près du Roi

accréditait sans le savoir la république en France.

La France, tout affectionnée encore à cette époque à la maison royale,

semblait attendre impatiemment les nouvelles couches de la Reine. Un

fait singulier qui eut lieu la veille de ce grand événement

(c'est-à-dire le dimanche 21 octobre 1781) occupa l'attention

publique.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 14 / 47 段