Le 29 mai, de Villiers, habitation d'été de M. et madame de Travanet,

ses beau-frère et belle-soeur, madame de Bombelles écrivait à son

mari: «... Conçois-tu qu'il n'y ait que vingt jours que nous sommes

séparés? Il me semble, en vérité, qu'il y a vingt mois. Comment

ferai-je pour être un an sans le voir? Mon Dieu, que cela m'ennuie!

Mais il faut du courage: je vais bien m'occuper de tes affaires, de

mon petit _Bombon_, et le temps se passera, car enfin tout passe. Je

regarde cette année-ci comme un temps de pénitence, et celle où je te

verrai, je serai aussi heureuse que je le suis peu actuellement. Il

faut avouer que j'ai bien des dédommagements par Madame Élisabeth,

qui me comble de bontés. J'en sens tout le prix, mais j'en jouirai

davantage lorsque tu seras avec moi. J'ai toujours oublié de te dire

qu'elle m'a priée d'aller voir M. d'Harvelay et de l'engager à lui

prêter deux mille louis pour pouvoir se liquider vis-à-vis de M. de

Travanet, de la comtesse Diane à qui elle doit cinq cents louis, des

marchands; enfin, avec cette somme, elle ne devra plus rien. J'ai cru

ne pas devoir lui refuser ce service, et j'irai pour cette raison à

Paris jeudi; pourvu que M. d'Harvelay n'aille pas imaginer que cet

argent soit pour nous, comme avoit fait M. de Travanet; j'espère que

non, et qu'il ne refusera pas cette somme à Madame Élisabeth. Je

t'avouerai que j'aimerois autant n'être pas chargée de cette

commission; mais comment faire? Madame Élisabeth m'auroit su fort

mauvais gré de mon peu de complaisance, et j'aurois manqué à la

reconnoissance et à l'attachement que je lui dois.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 7 juin 1781.

»Je quitte Madame Élisabeth pour te dire un petit mot. Elle ne vouloit

pas me laisser aller; mais lorsque je lui ai dit que j'avois envie de

t'écrire parce que le courrier partoit demain de Paris, et que sans

cela tu serois cinq jours sans avoir de mes nouvelles, elle m'a

répondu: «Va-t'en, dis-lui bien des choses de ma part, et, quoiqu'il

me prive ce soir de toi, que je l'aime de tout mon coeur.» Elle a

toujours pour moi des bontés charmantes; il n'y a sortes d'amitiés

qu'elle ne me témoigne, et je lui suis réellement bien tendrement

attachée.....

»J'ai dîné aujourd'hui chez maman, et nous nous sommes amusées

ensemble comme des reines; nous avons causé... nous avons joué avec

_Bombon_, qui entend la plaisanterie à merveille, et qui a d'autant

bien teté. De là nous avons été chez Madame Élisabeth, où j'ai passé

trois quarts d'heure. Madame de Canillac y étoit, avec laquelle je

suis fort honnêtement, et je suis revenue te souhaiter le bonsoir

avant d'endormir _Bombon_. Huit heures sonnent: je te quitte pour ce

petit marmot; sa nuit commence tous les jours à cette heure-ci.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 10 juin 1781.

»...... M. de Maurepas a pensé être brûlé à l'Opéra avant-hier. Un

moment après qu'il en étoit sorti, la toile s'est allumée par un

lampion: le feu a gagné aux décorations et au reste du théâtre avec

une si grande promptitude, qu'au bout de vingt-cinq minutes la voûte

est tombée avec un fracas épouvantable. Heureusement l'opéra étoit

fini..... Cependant neuf personnes ont été brûlées. Le feu dure

encore. On a bien vite coupé toute communication; de sorte que tout ce

qui environne l'Opéra n'est pas endommagé. Le feu étoit si fort que

mes gens l'ont vu d'ici en soupant: on pouvoit lire sur le pont de

Sèvres; ainsi tu peux juger de la clarté que cela donnoit à tout

Paris. On frémit quand on pense que si le feu avoit pris un peu plus

tôt, il y auroit eu des milliers de personnes brûlées.....»

* * * * *

Sans cesse le nom, les bontés charmantes de Madame Élisabeth

reviennent sous la plume de madame de Bombelles, heureuse de devoir à

son amie le vif intérêt de la Reine et ces prévenances qui ont tant de

prix quand elles descendent de si haut. La lettre suivante est datée

de

«Versailles, le 13 juin 1781.

»..... J'ai été avant-hier au soir au concert de la Reine avec Madame

Élisabeth. La Reine m'a demandé comment je me portois ainsi que mon

enfant, et si cela ne le dérangeoit pas que je vinsse au concert. Je

lui ai dit qu'il venoit de teter. Elle a repris: «Mais, si vous

vouliez, on pourroit l'amener ici.» J'ai paru confondue de ses

bontés, et lui ai répondu que je craindrois d'en abuser; qu'il

attendroit fort bien mon retour. Effectivement cela ne lui a pas fait

de mal. Je suis rentrée à neuf heures chez moi; il a teté et s'est

endormi tout de suite. Il s'endort ordinairement à huit heures, huit

heures et demie; mais ce petit retard ne lui a rien fait. Ce pauvre

petit chat ne me gêne pas du tout: il boit et mange parfaitement, et

se passeroit fort bien de teter toute la journée; mais aussi il ne

peut pas, la nuit, se passer de moi. Il est accoutumé à s'endormir, le

soir, à mon sein, à teter toutes les fois qu'il se réveille, et ce

régime lui réussit si bien et me gêne si peu, que je ne suis pas

pressée de le sevrer.....»

* * * * *

Tous les incidents, tous les événements, les rumeurs même de chaque

jour viennent retentir dans cette correspondance, sorte de journal par

lequel madame de Bombelles tient son mari au courant de tout ce qui

peut l'intéresser.

«Versailles, ce 14 juin 1781.

..................................................................

»On vient de me dire que l'Empereur étoit arrivé hier soir à Paris. Je

suis étonnée qu'il ne soit pas tout de suite venu à Versailles.

J'imagine que la Reine l'attend avec beaucoup d'impatience.

»La procession du Saint-Sacrement, qui s'est faite ce matin, étoit

superbe: il faisoit le plus beau temps du monde. J'ai été la voir

passer d'une fenêtre: Madame Élisabeth m'a dispensée de l'accompagner,

ce qui m'a fait grand plaisir, car par la chaleur qu'il faisoit

j'aurois fait du mal à mon lait.....

»Le feu de l'Opéra dure toujours. Madame la duchesse de Chartres

a quitté prudemment le Palais-Royal, et s'est établie à

Saint-Cloud.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 17 juin 1781.

....................................................................

»Madame de Clermont est dans le chagrin, de son côté, parce que son

fils va entrer au service et qu'elle n'a pas de quoi l'y soutenir. M.

de Castries ne veut rien faire pour elle. Madame Élisabeth m'a promis

de lui parler en sa faveur. Cette pauvre femme est presque dans le

désespoir, et sera obligée de quitter Versailles si elle n'obtient

rien, parce qu'elle n'y peut plus vivre. Cela me fait réellement de la

peine: je trouve qu'il est impossible de ne pas être malheureux

soi-même de l'infortune des autres, et le tableau continuel des maux

de l'humanité seroit bien fait pour détacher de la vie.....

»L'Empereur n'étoit pas à Paris: je t'avois mandé une fausse nouvelle;

mais il viendra bientôt, passera quelques jours ici dans le plus grand

incognito, et ne verra personne.....»

* * * * *

Dans ces lettres de madame de Bombelles, on peut saisir pour ainsi

dire jour par jour la vie de Madame Élisabeth, car ces deux

inséparables amies ne se quittent guère, et la Reine prend soin

elle-même de les rapprocher. Les lettres suivantes furent écrites à

Versailles: les gloires de ce règne, qui compte tant de malheurs, y

jettent un reflet.

* * * * *

«À Versailles, ce 23 juin 1781.

...................................................................

»Madame Élisabeth va s'établir après-demain à Trianon avec la Reine.

Elles y resteront six jours. La Reine a dit à Madame Élisabeth qu'il

falloit que je l'allasse voir tous les matins; qu'elle étoit désolée

de ne pouvoir m'offrir à dîner et à souper; mais que, comme elle

n'avoit pas de dames de palais avec elle, qu'il n'y auroit que la

duchesse de Polignac, elle craignoit que cela ne causât trop de

jalousie.--J'aurois trouvé fort simple que la Reine ne pensât pas à

moi; ainsi je ne suis pas choquée qu'elle ne veuille pas me donner à

dîner, mais très-sensible à la permission qu'elle veut bien me donner

d'aller le matin à Trianon, permission que personne n'a: j'ai prié

Madame Élisabeth de lui en faire ce soir mes remercîments.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 27 juin 1781.

»J'ai été à Trianon ce matin voir Madame Élisabeth avec quelque

curiosité, parce que tout Paris disoit que l'Empereur y étoit et qu'il

alloit l'épouser. Il n'en est pas un mot; il est toujours à Bruxelles,

et il n'est pas même certain qu'il vienne ici. Ainsi ma tête a bien

trotté inutilement.....

»J'allois oublier de te dire la nouvelle que M. de Castries est venu

annoncer ce matin à la Reine: il y a eu un combat entre l'amiral

Rodney et M. de Grasse. L'amiral a eu cinq de ses vaisseaux coulés à

fond, deux autres mis en fort mauvais état. Le convoi est arrivé sans

le plus petit accident, et M. de Grasse a perdu fort peu de monde. Mon

regret est qu'il n'ait pas pu prendre l'amiral, cela auroit mis le

comble à ses exploits. Je voudrois bien que quelques affaires de ce

genre forçassent les Anglois à faire la paix.....

»Ce mariage de Madame Élisabeth m'a bien occupée. Car enfin, si elle

étoit heureuse, quel bonheur ce seroit pour moi de la savoir contente,

et de ne plus te quitter! Quant à ta fortune, elle pourroit y aider

encore davantage étant impératrice; et ne plus te quitter, ne

comptes-tu cela pour rien? Mon Dieu! cela n'arrivera jamais, ma

destinée est de ne te pas voir la moitié de ma vie: cela est affreux;

cette perspective me cause un chagrin que je ne puis te rendre. Il y

a des moments où la maladie du pays me prend, où je pleure, je me

désespère, où je suis tentée de laisser ma place, tout ce que je puis

espérer, pour m'en aller avec toi. La raison, la reconnoissance que je

dois à Madame Élisabeth, me font revenir de cette espèce de délire;

mais la raison empêche de faire des sottises, et ne rend pas plus

heureux pour cela ceux qui l'écoutent. C'est l'effet qu'elle produit

sur moi; je m'ennuie prodigieusement, je ne te le dissimule pas, et si

le bon Dieu et toi ne m'avoient donné _Bombon_, je t'assure que je ne

resterois pas ici.»

* * * * *

«À Versailles, ce 2 juillet 1781, à neuf heures du soir.

»Je me suis bien amusée ce soir: j'ai été avec ma petite belle-soeur

et madame de Clermont à la Comédie, où Madame Élisabeth étoit avec la

Reine. On a donné _Tom Jones_ et _l'Amitié à l'épreuve_. Madame

Saint-Huberti, une fameuse de l'Opéra, a fait les deux principaux

rôles. Je me suis en allée au commencement de la seconde pièce

endormir mon petit _Bombon_, qui est actuellement paisiblement endormi

dans son berceau. J'avoue que si la crainte que _Bombon_ n'eût trop

envie de dormir ne m'avoit distraite du plaisir que j'avois au

spectacle, rien dans le monde n'eût pu m'en arracher, car le

commencement de _l'Amitié à l'épreuve_, que je ne connois pas, m'a

paru charmant; mais j'ai été bien dédommagée en voyant mon petit

enfant qui étoit fort content de mon retour.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 14 juillet 1781.

....................................................................

»Sais-tu les grandes nouvelles? On dit que M. de Grasse a repris

Sainte-Lucie; qu'il a coulé à fond deux vaisseaux de l'escadre de

Hodges, et qu'il en a pris deux. Cela est si beau que je ne le croirai

que lorsque nous le saurons par M. de Grasse lui-même. Jusqu'à présent

nous ne le croyons que sur le rapport de papiers anglois, qui

s'amusent peut-être à écrire de mauvaises nouvelles pour eux afin de

nous causer de fausses joies.....

»C'est demain soir que la Reine et Madame Élisabeth partent pour

Trianon.....»

* * * * *

Les lettres qui suivent sont animées par le sentiment si touchant et

si vrai de l'amour maternel, qui de génération en génération

recommence son doux et immortel poëme auprès de tous les berceaux; en

même temps, on y voit s'éclipser l'espoir d'un mariage de Madame

Élisabeth avec l'Empereur, qui avait un moment lui aux regards de son

incomparable amie.

* * * * *

«De Versailles, ce 28 juillet 1781.

»C'est demain le grand jour, celui où vont commencer mes inquiétudes.

L'enfant se porte à merveille, mais je ne suis pas tranquille. Je

crains que d'être sevré ne le rende malade, et si j'eusse été

absolument maîtresse, je ne m'y serois pas encore résolue; mais maman

le désire si fort, craint tant que cela n'attaque ma santé, que je

n'ai pas osé reculer... Je ne sais ce que je donnerois pour ne pas le

sevrer, et quand une fois ce temps-là sera passé, je serai bien

contente.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 4 août 1781.

»_Bombon_ se porte à merveille, il a parfaitement bien dormi l'autre

nuit et celle-ci; mais celle d'auparavant, qui étoit la seconde après

notre séparation, ce pauvre petit avoit bien du chagrin. Il vouloit

absolument teter; il pleuroit, il appeloit: Maman! maman! me cherchoit

partout, et ensuite faisoit de grands soupirs et se remettoit à

pleurer. Cela n'est-il pas touchant au possible? À présent, il n'a

plus de chagrin; mais, malgré cela, il parle de moi toute la journée,

me cherche et fait signe avec son petit doigt qu'il faut aller à la

porte du jardin, que j'y suis. J'ai pleuré d'attendrissement lorsqu'on

m'a donné ces détails. J'adore cet enfant, et les marques

d'attachement qu'il m'a montrées dans cette occasion ne s'effaceront

jamais de mon coeur ni de ma mémoire. J'irai aujourd'hui à Montreuil:

le coeur m'en bat d'avance. Je verrai mon bijou, mais il ne me verra

pas, il est trop occupé de moi; cela renouvelleroit tous ses chagrins,

et je l'aime trop pour désirer des jouissances aux dépens de sa

tranquillité. Ainsi j'attendrai encore quelques jours pour

l'embrasser. Je te réponds bien que, cette besogne faite, rien dans ce

monde ne pourra plus m'en séparer que le moment où tu t'en

empareras......

»... Je n'espère plus que Madame Élisabeth épouse l'Empereur. Il part

aujourd'hui, et si on avoit eu quelques idées, on auroit cherché à les

faire causer, à les rapprocher. Au lieu de cela, la Reine a paru peu

occupée de Madame Élisabeth pendant le séjour de son frère ici, et ne

lui a jamais rien dit qui eût le moindre rapport à ce sujet. Ainsi

cela sûrement ne sera pas.

»Madame Élisabeth m'a témoigné tout plein de bontés depuis que j'ai

sevré _Bombon_. Elle est venue me voir tous les jours, ainsi que

madame de Sérent, qui me témoigne infiniment d'amitiés.....»

* * * * *

«À Versailles, ce 6 août 1781.

....................................................................

»Nous avons des raisons pour avoir actuellement la certitude que

l'Empereur n'épousera pas Madame Élisabeth. J'en suis bien aise et

fâchée: c'est peut-être fort heureux pour elle, cela ne l'est pas tant

pour moi, puisque j'aurois toujours été avec toi si ce mariage s'étoit

fait; mais je lui suis si attachée qu'il m'auroit été impossible de

jouir tranquillement de ma liberté, si cela n'avoit pas fait son

bonheur.....»

Les prévenances et les bontés de Madame Élisabeth pour madame de

Bombelles continuent. Celle-ci envoie-t-elle à son mari une bourse

brodée de ses mains, la princesse trouve bon que les coulants qu'elle

a donnés à son amie complètent ce présent.

Puis voici le nom des Polignac, qui paraît dans ces lettres comme un

point noir à l'horizon. Les calomnies commencent. Quand on veut

détruire l'effet qu'elles peuvent produire sur l'esprit de Madame

Élisabeth, c'est à madame de Bombelles qu'on s'adresse, comme pour

obtenir une grâce de la princesse.

* * * * *

«À Versailles, ce 12 août 1781.

....................................................................

»Je t'enverrai [prochainement] cette certaine bourse que je t'ai mandé

que je faisois. Je me flatte que tu seras content des coulants; ils

sont des plus à la mode, et ils te seront encore plus précieux lorsque

tu sauras que c'est Madame Élisabeth qui me les a donnés et qu'elle

trouve très-bien que je te les envoye.....

»Tu auras été désolé d'apprendre la mort de l'abbé de Breteuil. Le

baron ne peut s'en consoler, et je crois que de sa vie il n'a éprouvé

une peine aussi forte. Cette mort-là m'a fait faire bien des

réflexions: cet abbé a vécu comme s'il n'eût dû jamais mourir; ses

plaisirs sont passés; le voilà mort: Dieu seul sait à quoi il étoit

réservé, et ce qu'il est devenu. En vérité, quand on calcule bien la

courte durée de cette vie et la longueur de l'éternité, on apprécie

bien à sa juste valeur les objets de son ambition, et on prend une

grande indifférence pour tous les événements de ce monde.....

»J'ai soupé hier soir chez madame la princesse de Lamballe. La Reine y

est venue avec Madame Élisabeth, et m'a fort bien traitée.....»

* * * * *

«À Paris, ce 24 août 1781.

....................................................................

»Je te dirai que j'ai été hier à Passy voir la comtesse Diane; la

conversation s'est tournée sur la santé. Elle m'a dit que malgré

l'extrême besoin qu'elle auroit eu d'aller aux eaux, les propos

infâmes qu'on avoit tenus sur son compte l'en avoient empêchée, et

qu'elle auroit mieux aimé mourir que de faire aucune démarche qui eût

donné la moindre vraisemblance aux torts qu'on lui prêtoit; que tous

ces propos lui avoient causé la peine la plus sensible. Je lui ai

répondu qu'ils étoient si dénués de bon sens que je trouvois qu'elle

avoit tort d'y attacher un si grand prix, que toutes les personnes

honnêtes n'avoient pas douté un instant de leur fausseté. «Je me

flatte, a-t-elle ajouté, que Madame Élisabeth ne les aura pas sus.» Je

crois qu'elle les ignore, ai-je répondu (elle les savoit déjà à mon

arrivée à Versailles); d'ailleurs elle a une si belle âme et vous rend

trop de justice pour jamais les croire si on les lui apprenoit.

»Là-dessus, je me suis fort étendue sur les qualités de ma princesse.

«Elle en a une, m'a-t-elle dit, qui me fait le plus grand plaisir,

c'est sa constance, et l'amitié qu'elle a pour vous fait son éloge;

elle ne pouvoit faire un meilleur choix. La Reine, qui vous aime

beaucoup, me le disoit encore dernièrement.» Je lui ai dit à cela que

je savois bien ce qu'elle avoit eu la bonté de lui dire de moi ce

jour-là, et que j'en étois extrêmement reconnoissante (c'est le comte

d'Esterhazy, qui y étoit, qui me l'a dit). Ensuite, elle m'a dit que

pendant mon absence Madame Élisabeth l'avoit traitée avec un froid qui

l'avoit fort affligée. Alors mon embarras a commencé: je ne savois

plus que dire. Elle m'a demandé si je n'en savois pas les raisons. Je

lui ai répondu que je croyois qu'on avoit fait dire à Madame

Élisabeth beaucoup de choses auxquelles elle n'avoit jamais pensé,

qu'elle ne s'étoit jamais plainte d'elle, et qu'il m'avoit paru au

contraire qu'elle rendoit justice dans toutes les occasions à ses

procédés et à ses attentions pour elle. Heureusement madame de

Clermont est arrivée et nous a interrompues. J'en ai été enchantée. La

comtesse D. m'a fort engagée à la revenir voir, m'a demandé de tes

nouvelles, de celles de _Bombon_, et m'a répété plusieurs fois à quel

point elle étoit sensible à ma visite.....»

* * * * *

«À Viarmes, ce 27 août 1781.

....................................................................

»En arrivant ici, j'ai trouvé une lettre charmante de Madame

Élisabeth. Cela n'est-il pas fort aimable à elle? Le surlendemain,

j'en ai reçu une autre qui étoit une réponse à celle que je lui avois

écrite. Elle me mande qu'elle l'avoit reçue à la comédie, et que,

comme elle avoit été longtemps à la lire, la Reine lui avoit demandé

avec le plus grand intérêt s'il ne m'étoit arrivé aucun accident, et

qu'elle lui avoit répondu qu'elle étoit trop bonne, que je me portois

fort bien. «J'ai été bien fâchée, m'ajouta-t-elle, que ceci se soit

passé à la comédie; car, sans cela, le moment eût été bien favorable

pour lui rappeler notre affaire; mais tu peux être sûre que la

première occasion où je le pourrai, je ne l'échapperai pas.» J'ai été

d'autant plus sensible au regret que Madame Élisabeth m'a marqué que

je ne lui avois pas dit un mot d'affaires, car j'aurois été trop

affligée qu'elle eût pu imaginer que je ne lui écrivois que par

intérêt.....»

* * * * *

«À la Muette, le 8 septembre 1781.

....................................................................

»J'ai quitté hier mon petit _Bombon_ à une heure de l'après-dînée; il

dormoit paisiblement. Je n'ai pu m'empêcher de verser quelques larmes

au moment de notre séparation. C'est bête, mais je ne puis te rendre

ce qui s'est passé en moi: j'étois oppressée, et, malgré tous les

efforts que je faisois pour être gaie, je ne pouvois en venir à bout.

Madame Élisabeth m'avoit fait chercher pour pêcher, de sorte que j'ai

été obligée de le quitter une heure plus tôt que je ne devois. J'avoue

que cela m'a contrariée à mort; il faisoit à cette triste pêche un

vent et un soleil terribles; nous y sommes restées jusqu'à deux heures

trois quarts, et j'étois transie jusqu'aux os. Nous ne sommes sorties

de table qu'à quatre heures. J'ai vitement été chez moi, espérant

revoir encore un petit moment mon pauvre enfant; point du tout: il

étoit déjà parti pour Montreuil. Tu avoueras que j'ai dû être bien

contrariée toute la journée. Je suis revenue chez Madame Élisabeth, où

je n'ai pas voulu être maussade, de façon que je m'efforçois de rire

de tout ce qu'on disoit, ce qui me donnoit sûrement un air fort

spirituel. Nous sommes parties à cinq heures, arrivées ici à six

heures et demie, avons fait nos toilettes pour être rendues au salon à

huit heures et demie. Là, j'ai été fort bien traitée par tout le

monde. Le Roi m'a parlé, Monsieur m'a prise à côté de lui à souper, et

a beaucoup causé avec moi pendant ce temps-là, m'a questionnée sur

Ratisbonne, sur toi, etc. J'ai fait après souper une partie de truc

avec Madame Élisabeth, le chevalier de Crussol et M. de Chabrillant.

Le baron de Breteuil étoit dans le salon; il m'a demandé de tes

nouvelles. Le comte d'Esterhazy n'est pas ici, ce qui me désespère;

mais je pense qu'il y viendra ces jours-ci, car la seule chose qui

m'ait consolée de ce voyage est l'espoir de l'y voir à mon aise; je

serois bien piquée que cela ne fût pas, mais je ne doute pas qu'il n'y

vienne. La Reine est fort occupée de la duchesse de Polignac. On

attend d'un moment à l'autre qu'elle accouche. Sa Majesté ira y dîner

tous les jours et y passera la journée; elle ne sera ici que pour

l'heure du salon. Madame Élisabeth monte à cheval, j'y monterai avec

elle; ce sera pour la troisième fois depuis que j'ai sevré _Bombon_;

cela m'amuse assez.....»

* * * * *

«Ce 9.

».... Je suis fort contente de mon séjour ici: j'y suis fort bien

traitée. Hier, pendant le souper, la duchesse de Duras, qui étoit à

côté du Roi, a fait mon éloge; le Roi a dit: J'en pense beaucoup de

bien.» Cela m'a fait plaisir. Demain, je vais avec Madame Élisabeth et

la Reine dîner à Bellevue, et de là à Saint-Cloud. Je ne m'en suis pas

souciée d'abord, parce que cela me coûtera dix louis; mais Madame

Élisabeth m'y a déterminée, en disant que dans ce moment-ci plus elle

me verroit, et mieux elle seroit. J'ai trouvé qu'elle avoit raison. Je

suis fâchée de n'être pas plus aimable, car je l'intéresserois

davantage.....

»M. de Montesquiou m'a priée plusieurs fois de parler à Madame

Élisabeth pour que sa fille, madame de Lastic, soit surnuméraire. J'y

ai engagé ma princesse, parce que j'ai imaginé que tu serois bien aise

qu'il m'eût quelque obligation. Madame Élisabeth ne s'en soucioit pas

beaucoup; mais comme je lui ai dit que cela te feroit sûrement

plaisir, cela l'a ébranlée, et elle m'a dit qu'elle y feroit ce

qu'elle pourroit.....»

* * * * *

Nous quittons ici à regret les lettres de madame de Bombelles, mais

nous rencontrerons encore, et plus d'une fois, cette charmante amie de

Madame Élisabeth. Le temps marche, il nous entraîne: nous sommes

obligé de le suivre.

Louis XVI avait fait des réformes utiles dans l'administration

intérieure du royaume. Il avait aboli les corvées, en les

convertissant en impôts pécuniaires; il avait créé pour Paris le

_Mont-de-Piété_ et la _Caisse d'escompte_, et calmé les craintes

d'une banqueroute en assurant le payement des rentes sur l'hôtel de

ville. Le premier événement politique de son règne fut la guerre

d'Amérique. Des écrivains politiques ont prétendu que la division

entre la Grande-Bretagne et ses colonies était l'oeuvre du duc de

Choiseul, qui, pour se rendre nécessaire, n'avait cessé de troubler

par ses sourdes manoeuvres la bonne intelligence entre les puissances,

et que c'était pour cela, disaient-ils, que l'impératrice de Russie

l'appelait le _cocher de l'Europe_. Quoi qu'il en soit, la guerre

d'Amérique ne fut pas seulement occasionnée par le droit mis sur le

papier timbré, ni par l'impôt de trois deniers sterling par livre de

thé. Des raisons plus élevées forcèrent les Anglo-Américains à prendre

les armes.

Dans un acte récemment publié, le Parlement avait déclaré _avoir le

droit de faire obéir les colonies à toutes ses lois et dans tous les

cas_. Ce fut cet acte, dont l'exécution aurait emporté jusqu'à l'ombre

de la liberté, qui produisit la révolution américaine.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 13 / 47 段