de dangereux dans les habitudes de la cour, aussi bien que dans les
tendances qui se manifestaient au dehors. Cette action incessante de
rivalité et de dénigrement, d'envie et de mensonge, effarouchait la
délicatesse et la droiture de son coeur; elle se prenait à regarder le
palais de Versailles comme un séjour redoutable. Étrangère à toutes
les intrigues, elle n'avait de parti que celui de ses frères, et,
quoique décidée à conserver en toute occasion d'amicales relations
avec ses belles-soeurs, elle leur mesurait un peu son affection sur le
bonheur qu'elles procuraient à ceux qui lui étaient unis par les liens
du sang.
La transformation complète du caractère d'Élisabeth, son esprit
enjoué, son coeur excellent, l'avaient rendue chère à toute la famille
royale et particulièrement au Roi son frère. Heureux de voir que chez
elle la sagesse et la raison avaient devancé l'âge, Louis XVI pensa
qu'il pouvait pour elle devancer l'époque où l'on formait
habituellement la maison d'une fille de France. Une circonstance
semblait favoriser son intention. La Reine était au moment de donner
le jour au premier gage d'une alliance formée depuis huit ans, et il
fut convenu que les personnes chargées de l'éducation de Madame
Élisabeth passeraient à celle de l'enfant royal si ardemment
désiré[79].
[Note 79: Nous lisons dans une lettre de Marie-Antoinette, adressée le
5 mai 1778 à Marie-Thérèse: «Ma santé et mes espérances continuent
toujours à être bonnes, et on les croit si sûres que l'on commence à
nommer la maison d'Élisabeth, dont l'éducation ne pourroit se
continuer avec celle de mes enfants.»]
Madame Élisabeth va donc se trouver maîtresse de toutes ses actions,
et elle n'a pas quinze ans! Elle va être entourée de toutes les
splendeurs de la fortune, appelée par tous les plaisirs, observée par
tous les regards. Elle n'a pas quinze ans, et elle est libre!
Qu'est-ce que la liberté à cet âge, si ce n'est la cessation des
études, les amusements, la toilette, la parure et les fêtes? Ce n'est
pas là le programme que se trace la jeune soeur du Roi. Son changement
d'état lui inspire le plus grand effroi, mais il n'en inspire qu'à
elle; elle a pris dans sa conscience la volonté d'exercer sur
elle-même la surveillance et le contrôle que ses institutrices
n'exerceront plus. Elle s'est dit: «Mon éducation n'est pas terminée,
je la continuerai selon les règles établies. Je conserverai tous mes
maîtres, j'écouterai les conseils avec plus d'attention, je suivrai
leur exemple avec plus de docilité; je ne verrai que les dames qui
m'ont élevée ou qui sont attachées à ma personne. Ce n'est pas contre
moi que je me prémunis, c'est contre la méchanceté du siècle, si
ingénieuse à saisir l'occasion de calomnier. Comme par le passé, je
visiterai mes respectables tantes, les dames de Saint-Cyr, les
Carmélites de Saint-Denis; les mêmes heures seront consacrées à la
religion, à l'étude des langues et des belles-lettres, aux
conversations instructives, à mes promenades à pied et à cheval.» Tout
ce qu'elle se promettait, elle le tint. Aussi plus tard, lorsqu'elle
allait voir ou qu'elle recevait chez elle ses anciennes institutrices,
elle put leur dire plus d'une fois, avec une douce et naïve fierté:
«Je veux que vous me trouviez toujours digne de votre sourire et de
votre approbation.»
Maintenant que l'heure de la jeunesse a sonné pour Madame Élisabeth,
dois-je essayer de crayonner ici son portrait, quand elle-même avait
une invincible répugnance à permettre la reproduction de ses traits?
Dirai-je que sa taille n'était pas élevée, que son port était privé de
cette majesté qu'on admirait dans la Reine, et que son nez avait la
forme qui caractérisait la physionomie bourbonienne? Je le veux bien;
mais j'ajouterai, pour être juste, que son front, dont les lignes
pleines de pureté imprimaient à sa physionomie un cachet de noblesse
et de candeur, ses yeux bleus avec leur douceur pénétrante, sa bouche,
dont le sourire laissait apercevoir des dents d'ivoire, et enfin
l'expression d'esprit et de bonté répandue sur toute sa personne,
formaient un ensemble charmant et sympathique.
«La vigilance de son ange gardien, dit M. de Falloux dans son beau
livre de _Louis XVI_, ne la surprit jamais sans trouver le zèle de la
religion dans ses actions ou dans ses pensées. Pleine d'attraits
devant Dieu, elle était parée aussi de tous les dons qui séduisent le
monde..... Le reflet de l'âme brillait dans ses yeux comme dans ses
paroles; intime complément de son frère, dont elle vécut et mourut
inséparable, elle était la bonne grâce de toutes ses vertus.»
Telle était Madame Élisabeth à quinze ans lorsque, sortie des mains de
mesdames de Guéménée et de Mackau, elle prit à la cour son rang de
fille de France et de soeur du Roi.
Son appartement dans le palais de Versailles était situé à l'extrémité
de la façade de l'aile du midi, ayant vue sur la pièce d'eau des
Suisses. Le gouvernement de Juillet a fait disparaître les cloisons
qui formaient les différentes chambres de cet appartement, et en a
formé une seule et même salle destinée à recevoir les tableaux
représentant les événements de 1830, et qui fait suite à la galerie
des Batailles. Le visiteur qui s'arrête devant les scènes de la
révolution de juillet ne se doute pas que le lieu où il les contemple
a été sanctifié par la plus innocente victime d'une autre révolution.
Le samedi 19 décembre, vers minuit et demi, Marie-Antoinette ayant
ressenti les premières douleurs de l'enfantement, la princesse de
Chimay, sa dame d'honneur, alla avertir le Roi, qui se rendit chez la
Reine. Toute la famille royale fut également avertie et se trouva
bientôt réunie dans le grand cabinet de Sa Majesté, où arrivèrent
aussi le garde des sceaux de France, les ministres et secrétaires
d'État, tous les officiers et dames de la cour. Les douleurs de la
Reine durèrent toute la nuit. Avertis dès six heures du matin par
l'arrivée d'un page du duc de Cossé, gouverneur de la capitale, le
prévôt des marchands et échevins, procureur du Roi, greffier et
receveur, composant le bureau de la ville de Paris, s'étaient rendus
sur-le-champ à l'hôtel de ville. À une heure, le marquis de Béon,
sous-lieutenant des gardes du corps, y arriva et annonça de la part du
Roi que la Reine était accouchée d'une princesse à onze heures
trente-cinq minutes du matin.
«Cette nouvelle, dit la _Gazette de France_ du mardi 22 décembre 1778,
fut annoncée sur-le-champ au peuple par une décharge de l'artillerie
de la ville, dont le bureau députa les deux premiers échevins, qui se
transportèrent dans les prisons et firent sortir tous les prisonniers
qui y étoient détenus pour mois de nourrice, après les avoir acquittés
à cet égard.--Le soir, il fut allumé sur la place, devant l'hôtel de
ville, un feu en cérémonie par le gouverneur et le prévôt des
marchands et échevins, procureur du Roi, greffier et receveur; il y a
eu distribution de pain et de vin à deux buffets, dans la même place,
et à côté de chacun de ces buffets étoit un orchestre garni de
musiciens; il fut aussi tiré des fusées volantes.--L'hôtel de ville,
les hôtels et maisons des gouverneur, prévôt des marchands et
échevins, procureur du Roi, greffier et receveur, furent
illuminés.--On apprend par le bulletin du 20 de ce mois, signé
Lassonne, que l'état de la Reine est aussi satisfaisant qu'on peut le
désirer.»
La princesse qui venait de naître fut nommée Marie-Thérèse-Charlotte
et titrée Madame, fille du Roi. Elle fut baptisée le même jour par le
cardinal prince Louis de Rohan-Guéménée, grand aumônier de France, en
présence du sieur Broquevielle, curé de la paroisse Notre-Dame, et
tenue sur les fonts de baptême par _Monsieur_[80], au nom du roi
d'Espagne, et par _Madame_, au nom de l'Impératrice-Reine, le Roi
étant présent, ainsi que tous les princes et princesses du sang.
[Note 80: «On a remarqué une observation de Monsieur au baptême de
Madame, fille du Roi. On sait que ce prince tenait l'enfant sur les
fonts pour le roi d'Espagne. Le grand aumônier lui a demandé quel nom
il voulait lui donner. Monsieur a répondu: «Mais ce n'est pas par où
l'on commence; la première chose est de savoir quels sont les père et
mère; c'est ce que prescrit le rituel.» Le prélat a répliqué que cette
demande devait avoir lieu lorsqu'on ne connaissait pas d'où venait
l'enfant, qu'ici ce n'était pas le cas, et que personne n'ignorait que
Madame était née de la Reine et du Roi. Son Altesse Royale, non
contente, s'est retournée vers le curé de Notre-Dame, présent à la
cérémonie, a voulu son avis, lui a demandé si lui curé, plus au fait
de baptiser que le cardinal, ne trouvait pas son objection juste. Le
curé a répliqué avec beaucoup de respect qu'elle était vraie en
général, mais que dans ce cas-ci il ne se serait pas conduit autrement
que le grand aumônier: et les courtisans malins de rire. Tout ce qu'on
peut inférer de là, c'est que Monsieur a beaucoup de goût pour les
cérémonies de l'Église, est fort instruit de la liturgie, et se pique
de connaissances en tout genre.»]
La correspondance de madame de Bombelles avec son mari, ministre du
Roi près de la diète germanique, que nous aurons souvent l'occasion de
citer, nous apprend, à la date du 20 mars 1779, que Madame Élisabeth
se trouva fort incommodée l'avant-veille. «Elle eut, dit-elle, une
très-forte fièvre pendant la nuit, et hier à trois heures et demie la
rougeole a paru. Tu imagines bien que je ne l'ai pas quittée. Cette
nuit a été très-bonne; elle a peu de fièvre ce soir, et les médecins
assurent qu'il n'y a pas la plus petite inquiétude à avoir. Tu ne
peux pas imaginer le chagrin que j'avois. Je suis parfaitement
tranquille actuellement.»
C'est vers cette époque que la Reine commença à apprécier sa
belle-soeur. Madame de Bombelles écrivait le 22 avril: «Madame
Élisabeth est venue nous voir aujourd'hui; elle est revenue hier de
Trianon. La Reine en est enchantée; elle dit à tout le monde qu'il n'y
a rien de si aimable, qu'elle ne la connoissoit pas encore bien, mais
qu'elle en avoit fait son amie, et que ce seroit pour toute sa vie.»
Madame Élisabeth n'avait point encore été vaccinée. Elle regarda comme
un devoir de suivre l'exemple que ses tantes et ses frères avaient
donné[81]. Elle se rendit le 23 octobre à Choisy, où devait avoir lieu
l'inoculation[82]. Elle demanda que douze enfants pauvres du pays y
fussent associés et reçussent les mêmes soins qu'elle-même. Son voeu
fut écouté. Ce fut encore M. Goetz qui fit l'opération, et sur les
sept filles et les cinq garçons que l'habile chirurgien y avait
préparés, aucune n'eut à regretter d'avoir couru les mêmes chances que
la soeur du Roi et d'avoir montré la même confiance qu'elle. Le succès
fut complet[83], et plus d'une de ces jeunes filles lui demeura
reconnaissante. C'était par son exemple en effet qu'elles avaient été
encouragées à se soumettre à l'inoculation, et ce fut ainsi qu'elles
furent placées à l'abri d'un fléau qui, lorsqu'il ne prend pas la vie,
altère ou détruit la santé.
[Note 81: «C'est elle-même qui s'y est décidée et l'a désiré.» (Lettre
de la Reine à Marie-Thérèse, du 14 octobre 1779.)]
[Note 82: Journal de Louis XVI.]
[Note 83: Madame de Bombelles écrivait de Choisy:
«Madame Élisabeth a été inoculée en arrivant; elle a subi cette petite
opération avec beaucoup de sang-froid: elle est charmée d'être
pestiférée, et attend la petite vérole avec la plus grande
impatience.» Et le 16 novembre suivant, Marie-Antoinette mandait de
Versailles à l'Impératrice, sa mère: «Ma soeur Élisabeth est depuis un
mois à Choisy pour son inoculation, qui a fort bien réussi. Elle
reviendra ici le 23 de ce mois.» Voir, pour la marche de
l'inoculation, la note XI à la fin du volume.]
L'année suivante, un grand malheur atteignit la Reine et par
contre-coup toute la famille royale.
Dans la soirée du mercredi 6 décembre 1780, on apprit à Versailles la
nouvelle de la mort de l'Impératrice-Reine.
Louis XVI, par l'entremise de M. de Chamilly, son premier valet de
chambre, chargea l'abbé de Vermond d'apprendre avec ménagement ce
triste événement à la Reine, le lendemain matin, et de l'avertir du
moment où il entrerait chez elle, ayant l'intention de s'y rendre
lui-même un quart d'heure après. Louis XVI s'y présenta à l'heure
indiquée; on l'annonça; l'abbé sortit, et comme il se rangeait sur le
passage du Roi, celui-ci lui dit ces mots, les seuls que pendant
l'espace de dix-neuf ans il lui ait adressés de vive voix: «Je vous
remercie, monsieur l'abbé, du service que vous venez de me rendre.»
La douleur de la Reine fut telle que Louis XVI avait pu la prévoir et
la redouter. La cour prit spontanément, le jeudi 7, le deuil de
respect, n'attendant pas que le Roi eût fixé le jour auquel le grand
deuil de cour serait pris. Marie-Antoinette demeura enfermée pendant
plusieurs jours dans ses cabinets, où elle ne laissa accès qu'aux
membres de la famille royale, à la princesse de Lamballe et à madame
de Polignac.
L'Impératrice-Reine de Hongrie et de Bohême avait cessé de vivre le 29
novembre, à l'âge de soixante-trois ans. Les détails qui arrivèrent
bientôt de Vienne augmentèrent encore l'émotion qu'avait causée la
première nouvelle de sa mort. Marie-Thérèse avait voulu connaître au
juste le moment de sa fin. L'Empereur, son fils, s'évanouit en
entendant l'arrêt prononcé par le premier médecin. L'Impératrice, avec
une fermeté héroïque, le soutint, lui prodigua ses consolations, ses
conseils, et lui dicta même des lettres destinées à tout régler dans
l'Empire et à faciliter les débuts d'un règne. «Je meurs, dit-elle,
avec le regret de n'avoir pu faire à mes peuples tout le bien que
j'aurais désiré et de n'avoir pu détourner tout le mal qu'on leur a
fait à mon insu[84].» Au milieu des événements divers qui avaient
illustré son règne, cette grande princesse n'avait jamais abandonné
les sentiments de l'humilité chrétienne. Le linceul et les vêtements
qui devaient servir à l'ensevelir, faits entièrement de sa royale
main, attendaient dans l'armoire d'un de ses cabinets cette heure
inévitable, qu'elle avait toujours envisagée avec un esprit calme et
résigné.
[Note 84: Le _Martyrologe belgique_, l'an de fer 1790, page 6.]
Ses obsèques eurent lieu à Vienne le dimanche 3 décembre. Son
cercueil, après les cérémonies funèbres accomplies avec une pompe
solennelle, fut descendu dans l'église des Capucins, auprès de celui
de feu l'Empereur François Ier, en présence du grand maître de la cour
impériale. Son coeur, renfermé dans une urne, fut déposé au couvent
des Augustins déchaussés de Vienne[85]; ses entrailles furent déposées
dans l'église métropolitaine de Saint-Étienne[86].
[Note 85: Voici l'inscription que porte cette urne:
HAC THECA
TEGITUR COR AUGUSTUM
MARIÆ-THERESIÆ
ROM. IMPERAT. HUNG. ET BOHEM.
REG.
PIÆ, CLEMENTIS, JUSTÆ;
QUOD
DUM VIXIT, TOTUM CONSECRAVIT
DEO,
SUBDITIS,
SALUTI PUBLICÆ.
MIRE LIBERALIS IN EGENOS,
VIDUAS ET ORPHANOS;
IN ADVERSIS SUPRA SEXUM
MAGNANIMA.
NATA EST ANNO 1717, DIE 13 MAII,
OBIIT AN. 1780, DIE 20 NOVEMBRIS.
«Dans cette urne est renfermé le coeur auguste de Marie-Thérèse,
Impératrice des Romains, Reine de Hongrie et de Bohême, pieuse,
clémente et juste; lequel coeur, tant qu'elle vécut, elle consacra
tout entier à Dieu, à ses sujets et au salut public. Sa libéralité
s'étendit sur les pauvres, les veuves et les orphelins; sa grandeur
d'âme dans l'adversité l'éleva au-dessus de son sexe. Née le 13 mai
1717, elle mourut le 29 novembre 1780.»]
[Note 86: L'urne qui les renferme porte également une inscription
latine. La voici:
HIC SITA SUNT
VISCERA
MARIÆ-THERESIÆ
ROM. IMPERAT. HUNG. ET BOHEMIÆ
REG.
ARCHID. AUST.
ERAT DONEC VIXIT
MATER REIPUBLICÆ,
SUBDITORUM AMOR,
STIRPIS SUÆ GLORIA
AUGUSTI THRONI FULCRUM
ET ORNAMENTUM.
NATA AN. 1717, DIE 13 MAII.
OBIT AN. 1780, DIE 29 NOVEMBRIS.
«Ici sont déposées les entrailles de Marie-Thérèse, Impératrice des
Romains, Reine de Hongrie et de Bohême, archiduchesse d'Autriche. Elle
était, tant qu'elle vécut, la mère de l'État, l'amour de ses sujets,
la gloire de sa race, l'appui et l'ornement d'un trône auguste. Née en
1717, le 13 mai, elle est morte le 29 novembre 1780.»]
La coutume en Allemagne est de prier pour les morts le lendemain de
leurs funérailles, et devant un catafalque d'où leur dépouille est
absente.
Le lundi 4 décembre, un superbe cénotaphe fut élevé par la piété
filiale à l'auguste défunte et environné des hommages de tout un
peuple. La postérité qui commençait pour Marie-Thérèse lui décernait
le titre glorieux de mère de la patrie.
Deux jours après, l'Empereur écrivait à son premier ministre le prince
de Kaunitz:
«Jusqu'à présent je n'ai su qu'être fils obéissant, et voilà à peu
près tout ce que je savois. Par le coup le plus mortel, je me trouve à
la tête de mes États et chargé d'un fardeau que je reconnois être
beaucoup au-dessus de mes forces. Ce qui me rassure, c'est la
persuasion, mon prince, qu'en me continuant vos sages conseils et vos
bons avis, je me trouverai essentiellement soulagé dans cette tâche
difficile et importante; c'est pour vous en requérir de mon mieux que
je vous adresse cette lettre.
»À Vienne, le 6 décembre 1780.»
* * * * *
La Reine ayant reçu de Vienne communication de cette lettre, dit au
Roi: «En vérité, mon frère en agit avec le prince de Kaunitz
absolument comme vous en avez agi envers M. de Maurepas. Sans doute il
est bon que les souverains demandent le concours des hommes dévoués et
capables, mais il ne faut pas qu'ils se défient entièrement
d'eux-mêmes.»
Marie-Thérèse, par testament fait conjointement avec feu l'Empereur
son époux, avait légué à chacun de ses enfants un revenu annuel de
quarante mille florins. Indépendamment de ce legs, le grand-duc de
Toscane avait la seigneurie de Golsing et Holitsch, et le coadjuteur
de Cologne et de Munster, le château de Schlofshoff et la jouissance
de trois seigneuries qui devaient retourner à la couronne dès que
l'archiduc serait parvenu à la dignité d'électeur de Cologne. Une
clause de ce testament assignait par forme de legs un mois
d'appointements à tous les militaires, depuis le feld-maréchal
jusqu'au dernier soldat.
L'Empereur voulut que ces legs ne coûtassent rien au trésor de l'État;
il les acquitta lui-même, «ne pouvant, disait-il, mieux employer un
argent qui m'appartient personnellement et qui provient de la
succession de mon père». Puis, pour honorer encore la mémoire de sa
glorieuse mère, il ordonna qu'une des deux nouvelles forteresses qu'on
élevait en Bohême, près de Leutmeritz, porterait le nom de
Theresienstadt.
La perte de cette illustre princesse était partout ressentie.
Frédéric II écrivait à d'Alembert: «J'ai donné des larmes bien
sincères à sa mort; elle a fait honneur à son sexe et au trône. Je lui
ai fait la guerre, et je n'ai jamais été son ennemi.»
S'il est beau de voir les grandes âmes toujours bien jugées par les
grands hommes, il est touchant aussi de voir les vertus des mères
passer comme un héritage aux enfants et devenir leur entretien le plus
aimé. Marie-Antoinette se plaisait à parler de la bonté de sa mère (la
bonté, dont Bossuet a dit que c'était le trait qui rapprochait le plus
les souverains de Dieu), à citer des actes de charité dont elle avait
été elle-même témoin. «Combien ma mère valait mieux que nous! dit-elle
un jour; ma mère, qui trouvait que le spectacle d'un seul pauvre
suffisait pour déshonorer son règne!» Une autre fois, s'étant attardée
au lit plus longtemps que de coutume, elle s'écria: «Et ma mère qui se
reprochait le temps qu'elle donnait au sommeil, disant que c'était
autant de dérobé à ses peuples!»
Le dimanche 22 avril 1781, après avoir assisté aux vêpres et au salut
dans la chapelle du château, la cour avait quitté Versailles à sept
heures pour aller souper et coucher à Marly. Elle demeura dans cette
résidence jusqu'au 20 mai.
Madame Élisabeth, accompagnée de la comtesse Diane, vint à Versailles
le 14, conduite surtout par le désir de voir madame de Bombelles.
Celle-ci, prévenue de l'arrivée de sa princesse, vole aussitôt vers
elle. Je vais laisser la parole à cette charmante femme. Comme
personne ne connut mieux Madame Élisabeth, personne ne l'aima plus,
personne ne sut mieux en parler. Qu'est-ce que le récit du passé,
toujours un peu froid dans la bouche de l'historien, auprès de cette
correspondance qui fait reparaître le passé lui-même avec les fraîches
couleurs de la vie? Quelle femme, quelle mère, quelle amie que madame
de Bombelles! Sa plume, tour à tour enjouée, attendrie, spirituelle,
sérieuse, va évoquer pour nous la société des dernières années du
dix-huitième siècle, société qui ne fut point sans reproche sans
doute, mais qu'on a calomniée en généralisant le blâme porté sur ses
idées et sur ses moeurs, ce qui est un déni de justice à tant de
femmes aussi vertueuses que charmantes, en tête desquelles je placerai
les amies de Madame Élisabeth.
Voici les lettres de madame de Bombelles à son mari:--«J'ai été,
écrit-elle, le 15 mai, la trouver dans son appartement. Elle m'a dit
que la Reine vouloit absolument que j'allasse demain à Marly, où il y
auroit un grand déjeuner et une partie de barres. Je voudrois bien y
aller, parce que ce seroit un moyen d'y faire ma cour; mais la visite
du comte d'Esterhazy pourroit bien m'en empêcher. Je me préparerai
pour partir; si le comte vient me voir de bonne heure, j'irai; s'il
arrive tard, je n'irai pas, et j'ai prié Madame Élisabeth de dire dans
ce cas à la Reine que je ne pense pas y aller, que mon fils étoit
malade (j'espère que cela ne lui portera pas malheur, à ce pauvre
petit chou!)»
Madame de Bombelles put aller à Marly, et après avoir exprimé à son
mari, dans une lettre datée du 17, tout le regret qu'elle eut de
quitter son fils, toutes les inquiétudes qui assiégèrent son esprit
pendant cette courte absence, tout le bonheur qu'elle eut en le
trouvant au retour calme et endormi, elle ajoute: «Tu te fais une idée
de ma joie: j'étois transportée et fort aise d'avoir été à Marly,
parce que j'y ai été reçue à merveille. La Reine n'a pas cessé d'être
occupée de moi, de me parler de mon fils, combien elle l'avoit trouvé
beau, de me plaisanter sur la peur que j'avois eue d'entrer dans le
salon; enfin elle m'a traitée comme si elle m'aimoit beaucoup. Elle a
été hier matin à la petite maison et a dit à madame de Guéménée et à
ma soeur qu'elle étoit fort aise de mon retour, qu'elle m'avoit
trouvée blanchie, parlant beaucoup mieux, et un maintien charmant.»
Eh bien, si flatteurs que fussent ces succès, madame de Bombelles
préférait à la vie de cour la vie tranquille et retirée qu'elle avait
menée à Ratisbonne. Les succès de son fils bien-aimé, de _Bombon_,
comme elle l'appelait, la flattaient infiniment plus que les siens.
Cette humble et simple femme était une orgueilleuse mère; elle
comptait bien, quand les roses de la santé auraient refleuri sur les
joues de son enfant, le montrer dans tout l'éclat de sa beauté. En
attendant, elle jouissait délicieusement de l'intérêt que Madame
Élisabeth témoignait à _Bombon_ d'abord, à elle ensuite. «Madame
Élisabeth, continue-t-elle, a eu la bonté de m'envoyer tout à l'heure
un courrier pour avoir de ses nouvelles. Mon Dieu, qu'elle est
aimable! d'honneur, je l'aime à la folie. Si tu avois vu combien elle
étoit contente de mes petits succès d'avant-hier, comme elle est venue
tout doucement m'arranger mon fichu, afin qu'il eût meilleure grâce,
me dire la manière dont il falloit que je remerciasse la Reine de ce
qu'elle m'avoit invitée à cette partie, réellement j'étois attendrie
de son intérêt pour moi, et je voudrois avoir mille manières de lui
montrer ma reconnoissance.»