»Le lundi d'après, 12 du mois, madame la princesse de Conti, madame de

Lamballe et M. de Penthièvre ont été se faire inscrire à la porte de

Sa Majesté Impériale, chez son ambassadeur, comme pour prendre congé

d'elle. M. le duc de Chartres y avoit été, avant de partir pour la

Hollande où il fit alors un voyage, prendre congé de l'Empereur, et

lui demander s'il n'avoit rien à faire dire au prince Charles, à

Bruxelles. M. de Chartres avoit réglé que sa femme iroit. L'Empereur

étoit revenu, depuis l'envoi de ses cartes, chez mesdames de Chartres,

de Conti et de Lamballe (et plus d'une fois chez madame de Chartres),

et les avait trouvées. M. de Penthièvre lui avoit fait demander s'il

ne verroit pas les jardins de Sceaux; l'Empereur lui avoit fait

répondre avec honnêteté sur le désir qu'il avoit de les voir.

»Le jeudi 22 du même mois de mai, l'Empereur est venu à Sceaux. M. de

Penthièvre lui a rendu tous les hommages possibles. Sa Majesté

Impériale vit les jardins, dans lesquels on fit jouer les eaux, comme

de raison; elle alla à pied, suivie de M. de Penthièvre; les voitures

que l'on avoit fait avancer furent inutiles. En rentrant de la

promenade, l'Empereur s'assit sur une chaise; M. le duc d'Orléans, qui

se trouva à Sceaux, et M. de Penthièvre prirent des chaises. M. le

nonce, qui étoit présent, resta debout[75], circonstance qui détermina

M. de Penthièvre à se lever. M. de Penthièvre avoit d'abord pris un

tabouret, parce que ce fut le seul siége qui se trouvât auprès de lui;

il prit ensuite une chaise. Lorsque l'Empereur s'en alla, il ne voulut

pas que M. de Penthièvre le reconduisît; il le suivit néanmoins

jusqu'à la dernière porte de la pièce, avant celle où Sa Majesté

Impériale s'étoit assise, en disant toujours: _J'obéis._

[Note 75: Dans un renvoi à la marge, on lit:

«Ainsi que tous les hommes qui étoient dans la chambre; il n'y avoit

que les dames d'assises.--M. de Penthièvre nomma madame d'Aubeterre à

M. le comte de Falkenstein, M. d'Aubeterre l'ayant désiré. M. le comte

de Falkenstein fit beaucoup de politesses à cette dame; il ne la salua

point.»]

»L'Empereur gardoit tellement l'incognito qu'il appela M. le duc

d'Orléans et M. de Penthièvre _monseigneur_. Pendant la promenade, Sa

Majesté Impériale mit son chapeau, en faisant une honnêteté à M. de

Penthièvre, et le fit mettre à tout le monde. Madame la duchesse de

Chartres, madame la princesse de Conti et madame de Lamballe étoient à

Sceaux; elles ne furent point de la promenade, parce qu'on alla à

pied. On joua au cavagnol, l'Empereur causant debout dans un coin du

salon avec M. l'évêque de Rennes, M. l'abbé de Montauban et M. de

Penthièvre.

»Le surlendemain, samedi 24, M. de Penthièvre retourna se faire

écrire[76] à la porte de l'Empereur, chez M. le comte de Mercy.

[Note 76: Dans un renvoi à la marge, on lit:

«Madame la princesse de Conti s'est fait inscrire aussi une troisième

fois à la porte de l'Empereur, chez M. de Mercy, la veille ou

l'avant-veille de son départ, parce que Sa Majesté Impériale étoit

revenue une troisième fois à la maison de madame la princesse de

Conti, à Paris.»]

»Le lundi 26, l'Empereur a été à la chasse avec le Roi, dans la forêt

de Rambouillet; M. de Penthièvre s'y est trouvé. M. de Penthièvre

croit que l'Empereur étoit venu dans le carrosse du Roi, où la Reine

étoit, de Versailles à Saint-Hubert, petite maison de plaisance du

Roi, où Sa Majesté a coutume de déjeuner quand elle chasse à

Rambouillet; il croit aussi que Sa Majesté Impériale a été plusieurs

autres fois avec la Reine, malgré son absolu incognito. L'Empereur

s'est toujours mis sur le devant du carrosse du Roi; on dit qu'il a

monté en voiture en même temps que Sa Majesté par une portière

différente.

»L'Empereur est reparti le 31 mai 1777, pour aller parcourir le

royaume. Il étoit venu quelques jours auparavant en personne à la

porte de M. de Penthièvre; son ambassadeur étoit avec lui. M. de

Penthièvre a trouvé sur sa liste M. le comte de Falkenstein et M.

l'ambassadeur de l'Empereur et de l'Impératrice. M. de Penthièvre

n'ayant pu aller à Versailles dans ce moment, pria madame de Lamballe

de faire parvenir à la Reine qu'il étoit bien fâché de ne pouvoir pas

aller lui faire sa cour[77].»

[Note 77: _Archives de l'Empire_, K, 161, nº 11.]

À cette époque, madame la princesse de Guéménée avait terminé sa tâche

près de Madame Élisabeth. Plus heureuse que sa devancière, elle

n'avait eu dans ces dernières années qu'à modérer le zèle et les

progrès d'une élève pour qui l'oisiveté était regardée comme un danger

et comme un ennui. La jeune princesse croissait en savoir et en

vertus. La trempe forte de son âme ne lui inspirait aucun goût pour

les arts de pur agrément; la fermeté précoce de son jugement lui

faisait prendre en pitié toute conversation oiseuse, aussi bien que

toute action inutile. Sa journée était un labeur continuel. Quand son

esprit se reposait de l'étude de l'histoire ou des mathématiques,

quand son coeur quittait la méditation et la prière, ses mains

s'occupaient de ces simples travaux de l'aiguille que les jeunes

filles de notre temps négligent et dédaignent, et elle y excellait

tellement qu'elle aurait pu se faire un renom parmi les ouvrières les

plus renommées. On sait que quelques années plus tard, une de ses

dames regardant avec complaisance une admirable broderie que la

princesse venait de terminer, lui dit: «C'est vraiment dommage que

Madame soit si habile.--Pourquoi donc? demanda la princesse.--Cela

conviendroit si bien à des filles pauvres! ce talent leur suffiroit

pour gagner leur pain et celui de leur famille.--C'est peut-être pour

cela que Dieu me l'a donné, répondit Madame Élisabeth. Et qui sait? un

jour peut-être j'en ferai usage pour me nourrir moi et les miens.»

Le 17 mai 1778, la cour partit pour Marly.

Le même jour, Madame Élisabeth, accompagnée de madame la princesse de

Guéménée, gouvernante des Enfants de France, des sous-gouvernantes et

des dames qui l'accompagnent, se rendit chez le Roi. Madame de

Guéménée fit la remise de Madame Élisabeth à Sa Majesté, qui ordonna

qu'on fît entrer madame la comtesse Diane de Polignac, dame d'honneur

de cette princesse, et madame la marquise de Sérent, sa dame d'atour,

entre les mains desquelles le Roi remit Madame Élisabeth.

Dès ce moment, il fut question de son mariage. On parut d'abord

destiner sa main à l'infant de Portugal, prince du Brésil, qui était

de son âge, et qui dans l'avenir lui aurait apporté le titre de reine.

Tout en comprenant les convenances de cette alliance, Madame Élisabeth

était loin de la désirer, et quoiqu'elle n'y mît personnellement aucun

obstacle, elle se sentit soulagée en apprenant que les négociations

ouvertes à ce sujet avaient été rompues.

Peu de temps après, deux autres princes briguèrent l'honneur d'obtenir

sa main. L'un était le duc d'Aoste, qui n'avait que cinq ans de plus

qu'elle et qui lui offrait, dans une cour voisine et amie de la

France, une place sur les degrés du trône, à côté de sa soeur

Clotilde; mais dans sa fierté politique, le gouvernement prétendit que

la seconde place à la cour de Sardaigne ne convenait pas à une Fille

de France. L'autre était l'Empereur Joseph II, qui l'année précédente,

lors de son voyage en France, avait été, disait-on, frappé de la

vivacité de son esprit et de l'aménité de son caractère[78]. Aussi

prétendit-on que le désir de la revoir n'était pas le moindre motif

qui le ramenât à Versailles en 1783. Quatre ans avaient suffi pour

transformer la jeune princesse, dont le front, rayonnant de tout

l'éclat des grâces printanières, semblait destiné par l'opinion

publique à recevoir le bandeau impérial. Le parti antiautrichien qui

dominait à la cour, et qui déjà avait semé à l'entour de la Reine des

défiances et des haines, s'inquiéta d'une alliance qui devait être

contraire à son ascendant et mit tout en oeuvre pour l'empêcher.

L'intrigue réussit. On a dit sans raison que Madame Élisabeth en

conçut quelque regret; l'Empereur n'avait point encore laissé

apercevoir dans la politique les excentricités de son esprit, et il

venait de perdre une femme dont la jeunesse, les vertus et la piété

avaient emporté l'amour et la bénédiction de tout un peuple. Madame

Élisabeth, bien qu'elle possédât assurément tout ce qu'il fallait pour

recueillir un tel héritage, ne parut pas attacher plus de prix à cette

union qu'aux autres alliances que la convenance avait indiquées, mais

auxquelles la politique avait trouvé des obstacles. Ou peut-être Celui

qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, comme

dit Bossuet, Celui dont l'oeil voyait déjà s'ouvrir dans l'avenir la

prison du Temple et se dresser l'échafaud du 21 janvier, n'avait-il

pas voulu enlever toute consolation à la maison royale.

[Note 78: Le lecteur ne lira pas sans intérêt la lettre politique que

M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères, écrivit au Roi en

cette circonstance. Voir, à la fin du volume, Pièces justificatives,

nº X.]

Madame Élisabeth de jour en jour se fortifia contre les écueils de son

caractère, de son âge et de la cour; de jour en jour elle sentit

davantage ce qui lui manquait. Ses efforts s'accroissaient de sa

défiance d'elle-même, et plus elle acquérait de qualités, moins elle

se croyait capable de la perfection à laquelle elle devait atteindre.

Ce sentiment de son humilité donnait à sa parole une mesure exquise, à

ses actions une prudente réserve, à sa charité une discrétion

angélique.

Toutes les jeunes personnes qui s'étaient trouvées en contact avec

Madame Élisabeth et qui grandissaient sous ses yeux, participant

parfois à ses plaisirs, lui avaient voué une vive et sincère amitié.

Il en est trois que le coeur d'Élisabeth avait distinguées tout

d'abord et auxquelles elle fit une plus grande part d'affection, payée

du plus fidèle et du plus tendre dévouement: l'une était mademoiselle

de Mackau, qui par son mariage devint madame de Bombelles; l'autre

mademoiselle de Causans, qui épousa M. de Raigecourt; la troisième

était mademoiselle de la Briffe, qu'elle avait connue presque enfant.

C'était une jeune personne d'un esprit charmant et d'une vivacité

d'humeur pleine d'à-propos et d'entraînement. Elle venait d'épouser le

marquis des Moutiers de Mérinville. Madame Élisabeth environnait d'une

tendre sollicitude cette jeune tête, parée de dons trop précieux pour

ne pas être très-remarquée, et ne lui épargnait pas les conseils d'une

affection presque maternelle.

La vie entière de la marquise des Moutiers, aussi bien que celle de

mesdames de Bombelles et de Raigecourt, s'écoula sous le souvenir de

la haute influence qui avait dominé sa première jeunesse. La vertu de

Madame Élisabeth était comme ce sachet d'ambre gris dont parlent les

poëtes de l'Asie: son parfum se communiquait et demeurait à tout ce

qu'elle avait touché. Nous aurons souvent l'occasion de trouver ces

trois noms mêlés aux confidences, aux lettres, aux événements de la

vie que nous avons entrepris d'écrire: Bombelles, Raigecourt et des

Moutiers, noms aimés qui devaient donner tant de consolation à Madame

Élisabeth et emprunter tant de gloire à son amitié!

Une note écrite par madame de Bombelles, et remise par elle à M.

Ferrand en 1795, fait connaître sa première entrevue avec la jeune

princesse et la manière dont elle devint sa compagne: «Madame

Élisabeth, dit-elle, avoit sept ans lorsque ma mère, désignée par les

dames de Saint-Cyr à madame de Marsan comme propre à seconder ses vues

et ses soins dans l'éducation de Mesdames, arriva de Strasbourg pour

remplir les fonctions de sous-gouvernante. Madame de Marsan, prévenue

en sa faveur, la reçut comme si elle eût dû la remercier d'avoir

accepté le pénible emploi qu'elle lui avoit confié. Elle voulut voir

ma soeur et moi, et nous présenta à Mesdames. Madame Élisabeth me

considéra avec l'intérêt qu'inspire à un enfant la vue d'un autre

enfant de son âge. Je n'avois que deux ans de plus qu'elle, et étant

aussi portée qu'elle à m'amuser, les jeux furent bientôt établis entre

nous et la connoissance bientôt faite. Ma mère n'ayant point de

fortune, pria madame de Marsan de solliciter pour moi une place à

Saint-Cyr. Elle l'obtint, et je m'attendois à être incessamment

conduite dans une maison pour laquelle j'avois déjà un véritable

attachement. Cependant Madame Élisabeth demandoit sans cesse à me

voir; j'étois la récompense de son application et de sa docilité; et

madame de Marsan s'apercevant que ce moyen avoit un grand succès,

proposa au Roi que je devinsse la compagne de Madame Élisabeth, avec

l'assurance que lorsqu'il en seroit temps, il voudroit bien me marier.

Sa Majesté y consentit. Dès ce moment, je partageai tous les soins

qu'on prenoit de l'éducation et de l'instruction de Madame Élisabeth.

Cette infortunée et adorable princesse, pouvant s'entretenir avec moi

de tous les sentiments qui remplissoient son coeur, trouvoit dans le

mien une reconnoissance, un attachement qui, à ses yeux, me tinrent

lieu des qualités de l'esprit et de l'amabilité; elle m'a conservé

sans altération des bontés et une tendresse qui m'ont valu autant de

bonheur que j'éprouve aujourd'hui de douleur et d'amertume. Je fus

mariée à M. de Bombelles. Le Roi voulut bien, sur la demande de sa

soeur, me donner une dot de cent mille francs, une pension de mille

écus et une place de dame pour accompagner Madame Élisabeth. Cet

événement lui causa le plus sensible plaisir. Jamais je n'oublierai

l'accent avec lequel elle me dit: «Enfin, voici donc mes voeux

remplis: tu es à moi! Qu'il m'est doux de penser que c'est un lien de

plus entre nous, et d'espérer que rien ne pourra le rompre!»

Ce bonheur intérieur que commençait à goûter Madame Élisabeth semblait

régner dans le palais de Versailles. Jamais la cour de France n'avait

offert un tel spectacle: une jeune Reine y vivait en parfaite harmonie

avec deux belles-soeurs de son âge, et un jeune Roi aimait à s'appuyer

sur l'amitié de ses deux frères. «La plus grande intimité, dit madame

Campan, s'établit entre les trois ménages. Ils firent réunir leurs

repas et ne mangèrent séparément que les jours où leurs dîners étaient

publics. Cette manière de vivre en famille exista jusqu'au moment où

la Reine se permit d'aller dîner quelquefois chez la duchesse de

Polignac, lorsqu'elle fut gouvernante; mais la réunion du soir pour le

souper ne fut jamais interrompue et avait lieu chez madame la comtesse

de Provence. Madame Élisabeth y prit place lorsqu'elle eut terminé son

éducation, et quelquefois Mesdames, tantes du Roi, y étaient invitées.

Cette intimité, qui n'avait point eu d'exemple à la cour, fut

l'ouvrage de Marie-Antoinette, et elle l'entretint avec la plus grande

persévérance.»

Les jeux et les plaisirs dont se montre avide la jeune cour laissent

cependant place à des intrigues qui doivent parfois diviser les

membres de la famille royale. Le Roi et ses frères ont chacun un

caractère différent. Louis XVI, qui possède les vertus d'un homme de

bien, est loin d'avoir toutes celles qui conviennent à un roi. Sa

défiance de lui-même est extrême. À l'époque où il n'était encore que

Dauphin, on agitait une question difficile à résoudre: «Il faut,

dit-il, demander cela à mon frère de Provence.» Confiant envers les

autres, il se livre aisément; mais il entre dans des emportements

fâcheux quand il s'aperçoit qu'on le trompe. Il n'a ni fermeté dans le

caractère ni grâces dans les manières. Comme certains fruits

excellents dont l'écorce est amère, il a l'extérieur rude et le coeur

parfait. Sévère pour lui seul, il observe rigoureusement les lois de

l'Église, jeûne et fait maigre pendant les quarante jours de carême,

et trouve bon que la Reine ne l'imite point. Sincèrement pieux, mais

formé à la tolérance par l'influence du siècle qu'il subit sans s'en

rendre compte, il est disposé, trop disposé peut-être à sacrifier les

prérogatives du trône toutes les fois qu'on allègue les intérêts de

son peuple; car un des premiers intérêts d'une nation est le maintien

d'un pouvoir fort et incontesté. Une royauté affaiblie est impuissante

à la fois pour le bien et contre le mal.

Il y a en lui quelque chose d'honnête qui n'accepte pas la solidarité

complète du règne précédent; mais, héritier d'un régime dont il porte

le poids, il est mal à l'aise entre un passé qui soulève des

répugnances et un avenir non point menaçant encore, mais rempli de

doutes et de mystères.

Simple, économe, aimant la lecture et l'étude, cherchant l'oubli du

trône dans l'exercice de la chasse ou d'un travail manuel, détestant

les femmes sans moeurs et les hommes sans conscience, il semble

étranger dans une cour dont les moeurs sont légères et les consciences

faciles. Un jeune prince plein de modération, au faîte de la puissance

et fidèle au devoir, se regardant comme le père de tous les Français

et se sentant attiré de préférence vers ceux de ses enfants qui sont

les plus faibles, ne peut être apprécié de ses courtisans, gens pour

la plupart frivoles ou endettés, corrupteurs ou corrompus, regardant

les innovations comme un danger et les réformes comme un crime.

Le comte de Provence, dont l'esprit est égal à l'instruction, cache

sous une dignité prudente le regret de n'être point au premier rang.

Versé dans la culture des lettres, servi par une mémoire prodigieuse,

il se regarde, sous le rapport littéraire, comme bien supérieur au Roi

son frère. Ce sentiment est né chez lui dès l'enfance. Un jour, jouant

avec ses frères, le duc de Berry lâcha le mot: _Il pleuva._ «Ah, quel

barbarisme! s'écria le comte de Provence; mon frère, cela n'est pas

beau: un prince doit savoir sa langue.--Et vous, mon frère, reprit

l'aîné, vous devriez retenir la vôtre.» Monsieur se plaît dans la

société des gens de lettres, cherche à se rendre compte du souffle des

idées qui se lève à l'horizon, se prépare aux événements pour n'en

être pas surpris, ménage les partis sans les embrasser, vit avec ses

frères sans division et sans confiance, caresse froidement l'opinion;

et quand viendra le jour où des combinaisons malencontreuses feront

échouer le départ du Roi son frère, il saura avec habileté s'éloigner

du péril et se réserver pour l'avenir.

Le comte d'Artois est le type du Français d'autrefois: il en a

l'humeur insouciante, l'esprit enjoué, les grâces chevaleresques. Bien

fait, recherché dans sa toilette, adroit dans les exercices du corps,

il n'apprécie la grandeur que pour les avantages qu'elle donne, la

fortune que pour les plaisirs qu'elle procure. La coutume qu'il a de

regarder les femmes le suit jusque dans le sanctuaire. «Monseigneur,

lui dit un jour Mgr du Coëtlosquet, évêque de Limoges, j'ai une grâce

à demander à Votre Altesse Royale, c'est de ne pas aller à la messe.»

Né dans une cour légère et voluptueuse, il en a pris naturellement les

habitudes; mais son coeur généreux n'y doit pas périr, et survivra à

l'exil, au trône et au malheur.

On comprend qu'autour de ces trois princes, dont nous venons

d'esquisser rapidement le caractère, doivent se grouper des hommes de

moeurs et d'idées différentes. Les honnêtes sont près de Louis XVI,

les politiques près de Monsieur, les frivoles près du comte d'Artois.

C'est ainsi que les amis du Roi sont rares, ceux de Monsieur nombreux,

ceux du comte d'Artois innombrables. Ceux-ci ont la prétention de se

croire plus directement placés sous le patronage de la Reine, qui,

jeune, vive et brillante, cherche les plaisirs de son âge et se plaît

dans la société du comte d'Artois, dont les goûts se rapprochent des

siens. L'esprit pervers de cette époque s'essaye à faire un crime à

Marie-Antoinette de trouver son beau-frère aimable; mais il ne

parviendra pas, aux yeux de l'histoire, à envenimer des parties de

plaisir qui ont toute la cour pour témoin, sans compter la comtesse

d'Artois, qui aime tendrement son mari. On devine cependant le parti

que cherche à tirer de cette amitié fraternelle la malignité d'un

essaim d'étourdis, incapables de supposer le bien et toujours prêts à

croire le mal qu'ils ont inventé.

Madame la comtesse de Provence, d'une figure peu sympathique, mais

ornée de deux beaux yeux qui lui ont attiré les seuls compliments

qu'elle ait mérités, inspira, dit-on, dès la première entrevue une

spirituelle repartie à son fiancé. «Monsieur le comte de Provence, lui

dit le lendemain le comte d'Artois, toujours disposé à plaisanter,

vous aviez la voix bien forte hier; vous avez crié bien fort votre

_Oui_.--C'est, repartit l'époux passionné, que j'aurois voulu qu'il

pût se faire entendre jusqu'à Turin.» Cette princesse se montra

très-neuve sur l'étiquette, et le cérémonial l'embarrassait beaucoup.

Le lendemain de son mariage, comme madame de Valentinois, sa dame

d'atour, voulait lui mettre du rouge: «Fi donc! s'écria-t-elle,

madame; prenez-vous ma figure pour une tête à perruque?--Madame, lui

dit le comte de Provence, conformez-vous à l'usage de la cour, et je

vous trouverai infiniment mieux.--Allons, madame de Valentinois,

dit-elle, mettez-moi du rouge, et beaucoup, puisque j'en plairai

davantage à mon mari.»

Madame juge sévèrement son prochain; elle a une instruction variée, un

esprit mordant; elle n'est pas exempte d'ambition. Peu aimée de son

mari, quoi qu'en ait dit le comte d'Artois, jalouse de ses soeurs qui

ont des enfants, elle affecte en public une gravité que l'observateur

clairvoyant considère comme la critique de la vivacité et de la grâce

enjouée de la Reine. En 1787, elle eut une conversation très-vive avec

Marie-Antoinette, qu'elle exhorta à faire plus de cas du peuple, à se

rendre digne des _vive la Reine!_ qu'on lui prodiguait précédemment.

La princesse ne trouvant pas que ses sages représentations fissent

grand effet sur l'esprit de Sa Majesté, elle s'échauffa davantage et

s'écria avec chaleur: «Si vous dédaignez mes avis, Madame, vous ne

serez que la reine de France, vous ne serez pas la reine des

Français.» On est disposé à croire que, sans encourager ni

l'opposition qui luttait contre le Roi, ni la calomnie qui s'attachait

aux pas de la Reine, Madame se réjouissait de ces deux injustices,

dont l'une donnait plus de faveur à l'ambition de son mari et l'autre

plus de relief à sa propre dignité.

La comtesse d'Artois est toute petite, d'une carnation remarquablement

blanche et rose, mais son visage est porteur d'un nez très-long, qui

donne à sa physionomie délicate et gracieuse quelque chose

d'agressif. Bienveillante et charitable, elle est fort aimée, et le

privilége qu'elle a d'avoir seule encore donné des héritiers à la

couronne lui assure naturellement quelque crédit.

Le banquet qui avait eu lieu à l'occasion de son mariage était demeuré

inscrit dans les fastes des fêtes royales, à cause d'un surtout

merveilleux de l'invention du sieur Arnoux, célèbre machiniste du

temps. Au milieu était une rivière claire et limpide qui coula pendant

tout le repas avec une abondance intarissable. Son cours était orné de

petits bateaux, de chaumières de pêcheurs, d'arbres, de prairies, et

de tout ce qui peut rendre agréables les bords d'un fleuve.

On a aussi retenu de cette époque un mot qui fit quelque peu rire par

sa naïveté. La ville de Paris, à l'occasion de ce mariage, dota des

filles. Une d'elles (mademoiselle Lise) se présenta pour se faire

inscrire. On lui demanda le nom de son amoureux, et où il était. «Je

n'en ai point, dit-elle; je croyais que la ville fournissait de tout.»

Les officiers municipaux allèrent lui choisir un mari.

Nous avons dit quel était l'intérieur du palais de Versailles dans les

années qui précédèrent la révolution. Les princes et les princesses du

sang n'y faisaient que de rares apparitions; ils avaient des goûts

différents, des habitudes différentes.

«Des trois branches de la maison de Bourbon, disait un jour le vieux

maréchal de Richelieu, chacune a un goût dominant et prononcé: l'aînée

aime la chasse, les d'Orléans aiment les tableaux, les Condé aiment la

guerre.--Et le roi Louis XVI, lui demanda-t-on, qu'aime-t-il?--Ah!

c'est différent, il aime le peuple.»

Les princes du sang ne se montraient donc à la cour que dans les jours

marqués par l'étiquette. J'en excepte, on le comprend, la princesse de

Lamballe, que ses fonctions de surintendante de la maison de la Reine

y retenaient, aussi bien que son affection. Les princes du sang, que

les querelles du Parlement avaient jetés dans l'opposition, oubliaient

que tout leur éclat n'était qu'un reflet du trône, et trouvaient

commode de joindre aux priviléges que leur conférait leur naissance

les avantages de la popularité que leur attirait la prétendue

indépendance de leur opinion. Le temps venait où cette grande maison

de Bourbon allait s'affaiblir et se condamner à l'impuissance en

divisant ses faisceaux.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 11 / 47 段