La famille royale ne fit son entrée à Turin que le 30 septembre. Le

roi Victor-Amédée, la reine Marie-Antoinette-Ferdinande, le prince et

la princesse de Piémont, étaient dans le même carrosse; celui du duc

et de la duchesse de Chablais, frère et belle-soeur du Roi, et des

princesses Éléonore-Marie-Thérèse et Marie-Félicité, soeurs du Roi,

suivait immédiatement. Dans douze autres voitures étaient les dames du

palais, les premiers écuyers et les autres personnes attachées à la

cour; les seconds écuyers, les gardes du corps et les pages

accompagnaient à cheval. À quelque distance de Turin, les compagnies

bourgeoises étaient rangées en bataille, ainsi que quatre régiments de

dragons; toutes ces troupes se joignirent au cortége et entrèrent dans

la capitale, dont les rues étaient bordées par douze bataillons. À la

porte attendaient le gouverneur et l'état-major de la place; ils

s'approchèrent du carrosse royal pour complimenter Sa Majesté et lui

remettre les clefs de la ville. Le Roi leur ordonna de les offrir à la

princesse de Piémont. Il était six heures lorsque la cour descendit au

palais; toutes les dames qui s'y étaient rendues furent admises à

l'honneur de baiser la main de la Reine, celle de la princesse de

Piémont et des autres princesses. Dans la soirée, on tira devant le

palais un très-beau feu d'artifice, et toutes les rues de la ville

furent illuminées. Le lendemain de son arrivée à Turin, dimanche 1er

octobre, la famille royale se rendit à la métropole, où elle assista à

un _Te Deum_ chanté en musique. Le soir, après le cercle, toute la

cour parcourut en carrosse les rues de la ville, dont chaque maison

était illuminée selon l'ordre de son architecture. La joie publique

était vive, et aux acclamations qui saluaient la princesse de Piémont,

Son Altesse Royale (dit une lettre de l'époque) dut croire qu'elle se

trouvait encore au milieu des Français.

Le lundi 2, la famille royale assista à la représentation de l'opéra

de _Tithon et l'Aurore_.

Le 5, il y eut un grand appartement auquel furent invités les familles

distinguées et les étrangers de marque résidant à Turin. La famille

royale soupa ensuite avec les dames du palais, les femmes des

chevaliers de l'ordre de l'Annonciade et des grands officiers de la

cour.

Le 6 eut lieu un concert magnifique dans la galerie.

Le 7, un grand bal paré dans le salon des Cent-Suisses, où Madame la

princesse de Piémont dansa.

Toutes les fêtes à l'occasion de son mariage se terminèrent par celle

que donna, le 16, le baron de Choiseul, ambassadeur de Sa Majesté

Très-Chrétienne. La façade de son hôtel, raconte la gazette du temps,

était magnifiquement illuminée; des inscriptions, des chiffres, des

emblèmes relatifs à l'objet de cette fête, remplissaient les dessus

des portes et les entablements des croisées. Le bal commença à dix

heures du soir, à l'issue de l'Opéra, et ne finit que le surlendemain

à cinq heures du matin; on y distribua pendant plus de trente heures

des rafraîchissements de toute espèce, servis avec autant d'ordre que

d'abondance, dans quinze pièces richement décorées, et dont plusieurs

avaient été construites pour cette fête. Ce bal, le plus long dont on

se souvienne à Turin, n'a fini que par l'impossibilité de remplacer

les musiciens fatigués.

Enfin, pour clore cette série de fêtes par une cérémonie religieuse,

on exposa, le dimanche 15 octobre, à la dévotion populaire, le saint

suaire, religieusement gardé dans la chapelle de la cour. Depuis le 31

mai 1750, jour du mariage du roi Victor-Amédée, cette précieuse

relique n'avait pas été montrée au peuple. Le cardinal des Lances,

ancien archevêque de Turin, avait quitté sa résidence de Rome pour

venir remplir les fonctions usitées dans cette circonstance, où se

déploie une pompe particulière. Tous les princes, grands-croix de

l'ordre des Saints Maurice et Lazare, suivaient la châsse, vêtus de

leur habit de cérémonie, ainsi que les chevaliers de l'ordre de

l'Annonciade, les grands officiers de la couronne et les ministres

d'État. La Reine, les princesses et toutes les personnes de leur cour

portaient des cierges. On avait, sur les places et dans quelques

larges rues par où devait passer la procession, dressé des

amphithéâtres dans l'intérêt des fidèles, attirés de toutes les

provinces par l'exposition de cette relique vénérée.

On me pardonnera si mon récit s'est attardé au milieu de ces détails.

L'historien qui raconte les derniers beaux jours de la royauté

française voudrait arrêter ce soleil sans pareil (_nec pluribus

impar_) que Louis XIV aux jours de sa grandeur avait pris pour emblème

de sa maison, afin de l'empêcher de se coucher dans cet amas de

sombres nuages assemblés à l'horizon, et au milieu desquels il va

disparaître.

Dans les derniers mois de 1775, quelques changements eurent lieu dans

le personnel qui environnait d'ordinaire les princesses. La marquise

de Causans fut nommée dame pour accompagner Madame Élisabeth; la

maréchale de Mouchy ayant obtenu de la Reine la permission de se

démettre de la place de sa dame d'honneur, Sa Majesté en pourvut

madame la princesse de Chimay, sa dame d'atour, et nomma à la place de

dame d'atour la marquise de Mailly, une de ses dames; et l'abbé

Brocquevielle, missionnaire, nommé avec l'agrément du Roi pour

remplacer l'abbé Allard dans la cure paroissiale de Notre-Dame, eut

l'honneur d'être présenté à Sa Majesté et à la famille royale par le

Père Jacquier, supérieur général de la congrégation de la Mission.

Le 1er janvier 1776, les princes et princesses, seigneurs et dames de

la cour, rendirent au Roi et à la Reine les respects habituels qu'ils

avaient l'honneur de leur offrir à l'occasion du nouvel an. Le corps

de ville de Paris, ayant à sa tête le duc de Cossé, gouverneur de la

ville, s'acquitta du même devoir, les hautbois de la chambre du Roi

exécutant pendant le lever de Sa Majesté plusieurs morceaux de

musique.

Les chevaliers, commandeurs et officiers de l'ordre du Saint-Esprit

étant assemblés dans le cabinet du Roi, vers les onze heures du matin,

Sa Majesté reçut chevaliers de l'ordre de Saint-Michel le marquis de

Rochechouart, le marquis de la Roche-Aymon, le comte de Talleyrand, le

marquis de la Rochefoucauld et le vicomte de Talaru. Le Roi sortit de

son appartement pour se rendre à la chapelle, précédé de Monsieur, du

comte d'Artois, du duc d'Orléans, du duc de Chartres, du prince de

Condé, du duc de Bourbon, du comte de la Marche, du duc de Penthièvre

et des chevaliers, commandeurs et officiers de l'ordre; les cinq

nouveaux chevaliers, en habits de novices, marchaient entre les

chevaliers et les officiers. Le Roi, devant qui les deux huissiers de

la chambre portaient leurs masses, était revêtu du manteau de l'ordre,

dont il avait le collier, ainsi que celui de la Toison d'or,

par-dessus son manteau. Avant la messe, qui fut chantée par la musique

du Roi et célébrée par l'ancien évêque de Limoges, Sa Majesté monta

sur son trône, reçut prélats commandeurs de l'ordre du Saint-Esprit

l'archevêque de Narbonne, l'ancien évêque de Limoges, et chevaliers du

même ordre le marquis de Rochechouart et les quatre autres que nous

avons nommés plus haut.

Leurs Majestés soupèrent le même jour à leur grand couvert.

Le temps marche. Le 10 avril 1776, nous rencontrons Madame Élisabeth

se rendant en cérémonie en l'église paroissiale de Notre-Dame, et y

communiant par les mains de l'évêque de Senlis, premier aumônier du

Roi, la princesse de Guéménée, gouvernante des Enfants de France, et

mademoiselle de Rohan tenant la nappe.

Le 9 mai, le Roi, accompagné de Monsieur, se rendit à trois heures et

demie à la plaine des Sablons, où il passa en revue les deux régiments

des gardes françaises et suisses. Le comte d'Artois, colonel de ce

dernier corps, était à sa tête. Après l'exercice, les troupes

défilèrent devant Sa Majesté et devant la Reine, accompagnée de Madame

et des dames de la cour. Madame Élisabeth assistait aussi à cette

revue, accompagnée dans sa voiture par la princesse de Guéménée, sa

gouvernante, et par ses dames de compagnie. Le lendemain 10, nous la

retrouvons accompagnant Leurs Majestés, Madame, la comtesse d'Artois,

Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie, à l'église royale et

paroissiale de Notre-Dame, pour assister au service solennel célébré

pour l'anniversaire de la mort de Louis XV, par le sieur

Brocquevielle, curé.

Le 12 mai, Turgot et Malesherbes quittèrent le ministère. Comme

Malesherbes suppliait le Roi de vouloir bien accepter sa démission:

«Que vous êtes heureux! s'écria Louis XVI; que ne puis-je m'en aller

aussi!»

Il serait trop long d'entrer dans le détail des causes qui amenaient

la retraite de ces deux ministres, et d'ailleurs cet événement n'a

pas de lien étroit avec la vie de Madame Élisabeth. Il suffira donc

d'indiquer sommairement les difficultés contre lesquelles les efforts

de Turgot et de Malesherbes, comme ceux de Louis XVI, se brisèrent. La

première partie du règne du jeune successeur de Louis XV avait été une

suite de tentatives de réformes. On se plaignait des abus, il voulut

les détruire; on réclamait des progrès, il voulut en réaliser. C'est

ainsi qu'avec l'agrément de M. de Maurepas, qui, s'il ne provoquait

pas les mesures de ce genre, acceptait à titre d'essais, avec une

indifférence sceptique, toutes celles que proposaient des

intelligences plus hardies, il appela à lui, d'une part Turgot et

Malesherbes, de l'autre le comte de Saint-Germain. Turgot et

Malesherbes appartenaient à ce qu'on appelait la secte des

économistes; c'étaient des esprits élevés et honnêtes, mais qui,

pleins de confiance dans leurs théories, ne tenaient pas assez compte

des circonstances et ne préparaient pas assez les intelligences, et

surtout les intérêts, aux réformes qu'ils voulaient opérer.

Ainsi, quoique la récolte de 1774 eût été mauvaise, Turgot fit établir

par un arrêt du conseil la libre circulation des grains. Cette mesure,

excellente en elle-même, avait le tort de venir mal à propos. Il y eut

des troubles populaires quand on vit les marchés vides, et il fallut

envoyer des troupes pour disperser les rassemblements. Ce premier

échec jeta du discrédit sur Turgot et ses théories. Les parlements,

qui connaissaient son opposition à leur système, lui firent une guerre

acharnée. Il fallut un lit de justice pour briser cette résistance,

quand le Roi voulut faire enregistrer les édits qui supprimaient les

corvées et ceux qui abolissaient les maîtrises et les corporations. En

passant ainsi instantanément du régime du privilége au régime de la

libre concurrence, on blessait de nombreux intérêts et on détruisait

l'organisation ancienne sans la remplacer par une organisation

nouvelle. Quoiqu'on parlât beaucoup de la réforme des abus, en

principe, ceux qui en profitaient, tout en ne les blâmant pas moins

haut que les autres, réagissaient contre le gouvernement quand ils se

sentaient atteints. Il se formait donc une ligue des intérêts lésés

qui résistaient au pouvoir, et ces intérêts trouvaient un point

d'appui dans le Parlement, toujours disposé à intervenir dans la

politique. Les encyclopédistes, qui étaient restés dans la théorie,

trouvaient que Turgot, depuis qu'il avait mis le pied dans la

politique, était devenu d'une timidité extrême et n'allait pas assez

vite; ceux au détriment desquels s'exécutaient ces réformes

l'accusaient, au contraire, d'aller trop brusquement au but, de sorte

que la force d'opinion qui l'avait poussé aux affaires se retirait de

lui, sans qu'il eût acquis une autre force parmi les hommes pratiques.

Maurepas, qui aimait avant tout le repos et qui voyait grandir

l'orage, qui en outre désirait vivre en paix avec les parlements,

avait depuis longtemps sacrifié Turgot dans son coeur quand celui-ci

succomba. Louis XVI fut le dernier qui le soutint. On l'entendit

répéter plusieurs fois: «Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimons le

peuple.»

Ainsi la première tentative de Louis XVI échouait; échec d'autant plus

malheureux que Turgot avait compris qu'en réformant les abus il

fallait maintenir intacte l'autorité royale, qui devait être

l'instrument de toutes les réformes, vérité capitale que nul

n'apercevait dans ce temps.

On savait désormais qu'on pouvait résister au jeune Roi et lui imposer

un avis qui n'était pas le sien, on ne l'oublia plus.

J'ai dit le mauvais succès des tentatives du comte de Saint-Germain et

de son auxiliaire M. de Guibert, pour introduire des réformes dans

l'armée, qu'on voulait discipliner à l'allemande, et décapiter, pour

ainsi dire, en licenciant une grande partie de la maison du Roi. On

avait mécontenté la troupe et indisposé les officiers, dans des

circonstances où il eût été si nécessaire de pouvoir compter sur la

fidélité inébranlable de l'armée.

Rien de ce qu'on avait tenté n'avait donc réussi, et Louis XVI entrait

dans la seconde partie de son règne avec des illusions évanouies et

des craintes sur l'avenir.

M. Taboureau remplaça Turgot, et on lui adjoignit d'abord en qualité

de conseiller des finances et de secrétaire général du trésor, Necker,

qui devait bientôt le remplacer. Les prôneurs de Necker lui prêtèrent

du génie en finances, ses adversaires lui refusèrent toute capacité;

deux exagérations et deux erreurs. Necker, qui avait des qualités

réelles, eut le défaut des hommes de son temps: il visa avant tout à

la popularité. Il eut une idée vraie quand il pensa qu'on fonde le

crédit d'une nation en mettant de la clarté et de la régularité dans

ses finances; mais il fit une fausse application de cette idée vraie,

lorsque dans les circonstances difficiles où l'on se trouvait, il

déchira tous les voiles qui dissimulaient la fâcheuse situation de nos

affaires financières. Ce qui importait, c'était de guérir la plaie et

non de la sonder en public; il la sonda sans la guérir. Les paniques

sont aussi dangereuses sur le terrain des intérêts que sur un champ de

bataille. Un esprit moins avide de popularité et moins infatué de

lui-même eût attendu pour parler du péril que le péril eût été

conjuré; mais M. Necker tenait avant tout à faire connaître à tout le

monde la profondeur du gouffre, pour faire dire ensuite qu'il était

seul capable de le combler. Il fallait agir, il voulut paraître.

À cette époque, le Roi, dans l'intention d'encourager les arts,

autorisa le comte d'Angiviller, directeur et ordonnateur général de

ses bâtiments, à faire exécuter chaque année un certain nombre de

tableaux et de statues par les peintres et les sculpteurs de son

académie. Désireux surtout de rendre les arts utiles en les rappelant

à leur antique destination, il voulait que les actions et les images

de ceux qui ont illustré la France fussent reproduites par le pinceau

et le ciseau. M. d'Angiviller disant un jour à Madame Élisabeth que

les statues de l'Hôpital, de Sully, de Fénelon et de Descartes étaient

commencées: «J'espère, monsieur, lui dit-elle, que vous n'oublierez

pas celle de Bossuet[72].»

[Note 72: Louis XVI voulant aussi assurer à la nation la jouissance

des chefs-d'oeuvre qui ont illustré son école, chargea M. d'Angiviller

d'acquérir les tableaux dont Le Sueur avait enrichi l'hôtel Lambert.

Instruits des motifs qui avaient déterminé le Roi à cette acquisition,

les RR. PP. Chartreux de Paris conçurent un grand acte d'abnégation et

de dévouement: ils arrêtèrent dans une assemblée capitulaire de faire

au Roi l'hommage des tableaux précieux qu'Eustache Le Sueur avait

peints dans leur petit cloître. Le 25 juillet 1776, Dom Hilarion

Robinet, prieur de cette maison, et Dom Félix de Nonan, procureur

général de l'ordre, conduits par le comte d'Angiviller, furent reçus

en audience par Sa Majesté, qu'ils supplièrent, au nom de leur

communauté, de réunir cette suite de tableaux à sa magnifique

collection. Le Roi, en acceptant cette offre, chargea ces députés

d'exprimer à leur communauté la satisfaction que lui causaient le zèle

de ces religieux aussi bien que leur amour pour le bien public. Le

mois suivant, Louis XVI fit l'acquisition du cabinet des médailles

rassemblées par les soins de M. Pellerin, ancien commissaire général

de la marine. Cette collection, qui renfermait une grande quantité de

médailles inconnues et propres à répandre un nouveau jour sur

l'histoire ancienne, passait pour une des plus précieuses qui

existassent, et fit du cabinet du Roi, déjà célèbre dans le monde

savant, le dépôt le plus riche et le plus utile qu'on pût former pour

le progrès des lettres.]

Au commencement de l'année 1777, Suleïman-Aga, envoyé du bey de Tunis,

eut une audience du Roi à Versailles. Après avoir remis au prince ses

lettres de créance, cet envoyé s'exprima ainsi: «Sire, le bey de

Tunis, mon maître, m'a commandé de me rendre auprès de Votre Majesté

Impériale pour la féliciter sur son avénement au trône de ses

ancêtres. Jaloux de remplir tous les devoirs que lui prescrit son

attachement inviolable pour l'auguste maison de France, ce prince

auroit depuis longtemps fait passer un envoyé dans votre cour

impériale pour lui présenter l'hommage de ses sentiments, ses regrets

sur la mort de son illustre et grand allié et ami l'Empereur de

France Louis XV, de glorieuse mémoire, et son compliment sur le

bonheur que la Providence a préparé aux Français en appelant à leur

tête un jeune monarque qui réunit au plus haut degré les vertus et les

qualités les plus éminentes, si les circonstances où mon maître s'est

trouvé depuis cette époque à jamais mémorable lui avaient permis de

faire ce que son coeur lui inspirait. Chargé aujourd'hui de ses ordres

suprêmes, j'apporte aux pieds de Votre Majesté Impériale les voeux les

plus ardents pour la prospérité de votre empire, les marques les plus

sincères de son respect et de son entier dévouement pour votre

personne sacrée. Daignez, Sire, agréer comme une preuve du désir que

mon maître aura toujours de mériter la haute bienveillance d'un aussi

grand Empereur, les esclaves et les autres présents que j'ai remis en

son nom aux officiers de Votre Majesté Impériale. Le plus beau moment

de ma vie est celui où j'envisage la gloire de votre trône impérial.

Je serai heureux s'il en émane sur moi un regard favorable.»

La cour et la ville s'étonnèrent de trouver chez l'envoyé d'une

puissance barbaresque la langue de la diplomatie européenne et les

formes du monde civilisé.

L'empereur du Maroc, vers cette même époque, envoya son neveu en

France en qualité d'ambassadeur. Il venait offrir au Roi de riches

présents. La cour s'extasiait devant ces présents, ne sachant auquel

attribuer le plus de valeur. «Je sais, moi, dit la jeune Madame

Élisabeth, quel est le plus magnifique, je sais quel est celui qui

aura le plus de prix aux yeux du Roi: ce sont vingt marins français

qui ont fait naufrage sur les côtes du Maroc, et que le roi de ce

pays renvoie à mon frère.»

LIVRE DEUXIÈME.

LETTRES DE MADAME DE BOMBELLES.

1777--1782.

Voyage de l'Empereur en France. -- L'éducation de Madame

Élisabeth terminée. -- Mot de la jeune princesse. --

Question de son mariage. -- Lettre de M. de Vergennes au

Roi. -- Mesdames de Bombelles, de Raigecourt et des

Moutiers. -- Récit de madame de Bombelles. -- Tableau de la

cour à cette époque. -- Louis XVI. -- Le comte de Provence.

-- Le comte d'Artois. -- Madame Élisabeth étrangère aux

intrigues. -- Sa sagesse et sa raison. -- Dames qu'elle

choisit pour sa société. -- Esquisse de son portrait. -- Son

appartement à Versailles. -- Naissance de Madame Royale. --

Récit de la _Gazette_. -- Baptême de

Marie-Thérèse-Charlotte. -- Observation de Monsieur. -- Mort

de Marie-Thérèse. -- Les seuls mots que Louis XVI ait dits à

l'abbé de Vermond. -- Le linceul de l'Impératrice-Reine. --

Ses obsèques. -- Lettre de l'Empereur au prince de Kaunitz;

remarque de la Reine. -- Dispositions testamentaires de

Marie-Thérèse. -- Frédéric II à d'Alembert. -- Piété filiale

de Marie-Antoinette. -- Lettres de madame de Bombelles. --

Naissance du premier Dauphin: récit de Louis XVI; récit de

madame Campan. -- Les corporations des arts et métiers de

Paris se rendent à Versailles; parmi eux les fossoyeurs. --

Les dames de la halle, vêtues de robes noires, complimentent

la Reine. Elles dînent au château de Versailles. -- Bal

offert à la Reine par les gardes du corps. -- Dauphins en

or; coiffures _à l'enfant_; catogans. -- Nouvelle toilette

des enfants. -- Fête donnée au Roi et à la Reine par la

ville de Paris, à l'occasion de la naissance du Dauphin. --

Tendresse de Madame Élisabeth pour les enfants du Roi. --

Madame d'Aumale. -- Réserve de Madame Élisabeth; sa

perspicacité; son dévouement pour ses amies. -- Acquisition

par le Roi de la propriété de madame de Guéménée à

Montreuil. -- La Reine y conduit Madame Élisabeth: _Vous

êtes chez vous._ -- Description de la maison, du parc. --

Madame de Mackau. -- Le Monnier. -- Vie de Madame Élisabeth

à Montreuil; ses bonnes oeuvres. -- Le comte de Provence. --

Le comte d'Artois. -- Mesdames. -- Le vieux Jacob. --

Catherine Vassent. -- Mort de Madame Sophie. -- Lettre de

madame de Bombelles. -- Le duc de Penthièvre et madame de

Lamballe. -- Humbles funérailles de Madame Sophie. -- Voyage

du comte et de la comtesse du Nord. -- Réformes opérées par

Louis XVI. -- Guerre d'Amérique; son caractère. -- Le

capitaine Molli. -- Deane et Franklin. -- Lettre de Louis

XVI au roi d'Espagne. -- M. Gérard, ministre

plénipotentiaire du Roi aux États-Unis. -- M. de Bouillé. --

M. de la Pérouse. -- Indépendance des États-Unis. --

Réflexions.

L'Empereur, qui voyageait sous le nom de comte de Falkenstein, sans

suite, sans éclat, arriva à Paris le vendredi 18 avril 1777, vers les

quatre heures du soir, et par une autre barrière que celle où il était

attendu. Il descendit chez le comte de Mercy, son ambassadeur, bien

qu'il eût fait retenir pour le recevoir l'hôtel de Tréville, rue de

Tournon.

Le samedi 19, il se rendit au château de Versailles et se fit annoncer

chez la Reine. La Reine le conduisit chez le Roi et les Filles de

France; ensuite les Fils de France vinrent le voir chez la Reine. Le

20, le duc d'Orléans et le duc de Penthièvre allèrent s'inscrire chez

le comte de Falkenstein, les princesses en firent autant; mais il ne

reçut ni les uns ni les autres.

Le lundi 21, il y eut vers sept heures du soir, chez la Reine en

particulier, un concert auquel les dames étaient invitées à se rendre

en _robes de chambre_[73]. Marie-Antoinette présenta à l'Empereur les

personnes qui ne l'avaient point encore vu, notamment le duc de

Chartres. Le duc de Penthièvre n'arriva qu'à la fin du concert. La

Reine lui amena le comte de Falkenstein, en lui disant: «Je vous

présente mon frère.» Quoique résolu à un incognito absolu, et ayant

abandonné toutes les marques extérieures de la royauté, l'Empereur ne

put échapper aux hommages que les princes se croyaient obligés de lui

rendre.

[Note 73: J'ai conservé cette dénomination, qui est celle de l'époque.

On dirait aujourd'hui: en _toilette de ville_.]

«Le lundi 5 mai suivant, raconte le duc de Penthièvre, on a représenté

l'opéra de _Castor et Pollux_ sur le grand Opéra de Versailles, pour

l'Empereur. Le Roi a été dans sa loge et non dans son fauteuil. Les

dames, dans les loges, étoient en robes de chambre[74]; celles dans

l'amphithéâtre, partie étoient en robes de chambre et partie en grand

habit. Les loges des princesses étoient à droite et à gauche de celle

du Roi, après les portes d'entrée, parce que la principale porte étoit

occupée, comme à l'ordinaire, par la loge que l'on y établit en

pareille circonstance pour la famille royale, laquelle ne trouveroit

point de place dans la loge du Roi, à cause de sa petitesse. Il n'y

avoit point de princes. Les ambassadeurs étoient dans les loges.

[Note 74: Il y a en note: «Les mantilles sur les robes de chambre ne

sont plus d'usage.»]

»Le 9 du même mois, l'Empereur a été à la chasse avec le Roi. Sa

Majesté avoit fait faire un habit de son équipage pour l'Empereur. M.

de Penthièvre a ignoré cette chasse et ne s'y est point trouvé; il

avoit été à une précédente, croyant que Sa Majesté Impériale y seroit,

et elle n'y alla point.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 10 / 47 段