»L'ambassadeur, après s'être approché de Sa Majesté, la complimenta.

La Reine, ayant été avertie par le grand maître des cérémonies que le

Roi étoit dans son cabinet, sortit de son appartement pour s'y

rendre. Elle étoit conduite par le comte de Tavannes, son chevalier

d'honneur, et par le comte de Tessé, son premier écuyer, et

accompagnée par Madame, Madame Adélaïde, Madame Victoire et Madame

Sophie, suivies de leurs chevaliers d'honneur et premiers écuyers.

Madame Clotilde, qui en venant de son appartement chez la Reine avoit

été accompagnée par les princesses et par un grand nombre de dames de

la cour, marchoit après. Madame, Madame Élisabeth, Madame Adélaïde,

Madame Victoire et Madame Sophie marchoient ensuite. Mgr le comte

d'Artois donnoit la main à Madame Clotilde, et Madame Élisabeth

portoit la queue de sa mante, qui étoit de gaze d'or. La comtesse de

Marsan, gouvernante des Enfants de France, et la princesse de

Guéménée, aussi gouvernante des Enfants de France en survivance,

étoient auprès de Madame Clotilde et de Madame Élisabeth. La Reine

étoit suivie de princesses, ainsi que de la maréchale de Mouchy, sa

dame d'honneur, la princesse de Chimay, sa dame d'atour, les dames du

palais, les dames pour accompagner les princesses, et un grand nombre

de dames de la cour. La Reine se plaça à la gauche du Roi, à l'autre

bout de la table; Monsieur et Mgr le comte d'Artois se placèrent du

côté du Roi; Madame, Madame Clotilde, Madame Élisabeth, Madame

Adélaïde, Madame Victoire et Madame Sophie se placèrent du côté de la

Reine, et le comte de Viry étoit placé seul, vis-à-vis la table, entre

la double ligne des princes et des princesses. Lorsque les princes et

princesses eurent pris leurs places et que les seigneurs et dames de

la cour se furent rangés des deux côtés du cabinet, le comte de

Vergennes, ministre et secrétaire d'État ayant le département des

affaires étrangères, s'avança près de la table, du côté du Roi; le

sieur de Lamoignon de Malesherbes, aussi ministre et secrétaire

d'État, se mit à l'autre bout. Le comte de Vergennes lut le

commencement du contrat, qui fut signé par le Roi, par la Reine, par

Monsieur, par Madame, par Mgr le comte d'Artois, par Madame Clotilde,

par Madame Élisabeth, par Madame Adélaïde, par Madame Victoire et par

Madame Sophie, la plume leur ayant été présentée par le comte de

Vergennes. Les princes et les princesses signèrent le contrat dans la

même colonne que le Roi; l'ambassadeur signa seul dans la seconde

colonne, vis-à-vis du duc d'Orléans. Dès que le contrat fut signé, le

cardinal de la Roche-Aymon, grand aumônier de France, en rochet et

camail, accompagné de deux aumôniers du Roi et de quelques

ecclésiastiques de sa chapelle, entra dans le cabinet et se plaça

devant la table. Madame Clotilde et Monsieur s'étant mis à sa droite,

le cardinal de la Roche-Aymon fit les fiançailles. Après cette

cérémonie, Monsieur fut reconduit à son appartement par l'ambassadeur,

de la même manière qu'il en avoit été amené chez le Roi, et le comte

de Viry fut ensuite reconduit avec le même cérémonial qui s'étoit

observé à son arrivée à Versailles.»

Le mardi 20, le comte de Viry se rendit à Versailles pour présenter à

Madame Clotilde, au nom du roi son maître et du prince de Piémont, une

parure complète et très-riche de diamants; les bracelets qu'il avait

présentés le 8 (jour de la demande publique) à cette princesse, à l'un

desquels était le portrait du prince de Piémont, faisaient partie de

cette parure.

Le 21 eut lieu le mariage. Le sieur de Sequeville, secrétaire

ordinaire du Roi à la conduite des ambassadeurs, alla prendre dans le

carrosse du Roi le sieur de Tolozan, introducteur des ambassadeurs;

ils se rendirent ensemble chez le prince de Marsan, qu'ils

accompagnèrent chez le comte de Viry. Celui-ci monta dans le carrosse

du Roi avec le prince de Marsan, le sieur de Tolozan, le baron de

Perreire et quelques seigneurs piémontais; le sieur de Sequeville

monta dans le carrosse de la Reine avec l'abbé Chevrier et une partie

des seigneurs piémontais faisant cortége au comte de Viry. On partit

pour Versailles, où étant arrivé, la marche eut lieu avec le même

cérémonial qui avait été observé à l'audience publique du 8 août.

Puis, «lorsque l'ambassadeur eut complimenté le Roi, il se rendit à

une heure à la chapelle, précédé de tout son cortége, et fut placé sur

une forme, à la droite du prie-Dieu du Roi et près de l'autel, pour

être témoin du mariage de Madame Clotilde.»

Quelques instants après, le Roi, précédé de Monsieur, se rendit dans

la chapelle du château. «Sa Majesté, devant laquelle deux huissiers de

la chambre portoient leurs masses, étoit aussi accompagnée de ses

principaux officiers; le grand maître, le maître et l'aide des

cérémonies marchoient devant elle à la tête du cortége. La Reine

suivoit, accompagnée de ses dames d'honneur et d'atour et des dames de

son palais. Madame la princesse de Piémont, à laquelle Mgr le comte

d'Artois donnoit la main, étoit suivie de la comtesse de Marsan,

gouvernante des Enfants de France, et marchoit après la Reine. Madame,

Madame Élisabeth, suivie de la princesse de Guéménée, aussi

gouvernante des enfants de France en survivance, Madame Adélaïde,

Madame Victoire et Madame Sophie, aussi accompagnées de leurs dames

d'honneur et d'atour et des dames qui doivent les accompagner,

suivoient la Reine. Mademoiselle et madame la princesse de Lamballe

marchoient aussi à la suite de la Reine. En arrivant à la chapelle,

Leurs Majestés s'étant avancées jusqu'au prie-Dieu, Monsieur et Madame

la princesse de Piémont se mirent à genoux sur deux carreaux placés

sur les marches qui montent au sanctuaire. Mgr le comte d'Artois,

Madame Élisabeth, Madame Adélaïde, Madame Victoire et Madame Sophie

allèrent se placer aux deux côtés de Leurs Majestés, dans leur rang

ordinaire.

»Le cardinal de la Roche-Aymon, grand aumônier, sortit de la sacristie

au moment où Leurs Majestés arrivèrent à la chapelle, et alla

présenter de l'eau bénite au Roi et à la Reine. Il monta ensuite à

l'autel et prononça un discours relatif à la cérémonie. Leurs

Majestés, ainsi que la famille royale, s'approchèrent de l'autel. Le

comte de Viry, placé entre le prince de Marsan et le sieur de Tolozan,

introducteur des ambassadeurs, s'approcha aussi de l'autel pour être

témoin du mariage.

»Le cardinal de la Roche-Aymon en commença la cérémonie par la

bénédiction de treize pièces d'or et d'un anneau d'or; il les présenta

ensuite à Monsieur, qui mit l'anneau au quatrième doigt de Madame la

princesse de Piémont, et lui donna les treize pièces d'or en foi de

mariage.

»Le cardinal ayant demandé à Monsieur si, comme procureur du prince de

Piémont, il prenoit Madame Clotilde pour femme et légitime épouse, ce

prince, avant de répondre, se tourna du côté du Roi et lui fit une

profonde révérence. La princesse ne fit aussi la même réponse qu'après

en avoir demandé la permission à Leurs Majestés, ainsi que cela

s'étoit pratiqué le jour des fiançailles.

»Les cérémonies du mariage ayant été achevées, Madame la princesse de

Piémont et Monsieur ayant reçu la bénédiction nuptiale, Leurs Majestés

revinrent à leur prie-Dieu, et le cardinal de la Roche-Aymon commença

la messe, pendant laquelle la musique du Roi exécuta un motet de la

composition du sieur Mathieu, maître de musique de la chapelle du Roi

en semestre.

»Après l'offertoire, Madame la princesse de Piémont alla à l'offrande,

ainsi que Monsieur. À la fin du _Pater_, l'ancien évêque de Limoges,

premier aumônier de Monsieur, et l'abbé de Beaumont, aumônier de

quartier du Roi, étendirent et soutinrent au-dessus de la tête de

Madame la princesse de Piémont et de Monsieur un poêle de brocart

d'argent, et ils ne l'ôtèrent qu'après que le cardinal de la

Roche-Aymon eut achevé les prières ordinaires.

»Après la messe, le cardinal de la Roche-Aymon s'approcha du prie-Dieu

de Leurs Majestés et leur présenta les registres ordinaires des

mariages de la paroisse, qui avoient été approuvés par le sieur

Allard, curé de la paroisse du château, qui avoit assisté à la

cérémonie du mariage, ainsi qu'à celle des fiançailles. Le Roi, la

Reine, Monsieur, Madame, Mgr le comte d'Artois, Madame la princesse de

Piémont, Madame Élisabeth, Madame Adélaïde, Madame Victoire, Madame

Sophie et le prince de Condé signèrent sur les registres; après quoi

Leurs Majestés, accompagnées comme elles l'avoient été en allant à la

chapelle, retournèrent à leurs appartements avec le même ordre qui

avoit été observé en y allant.

»Vers les six heures du soir, Leurs Majestés, accompagnées de la

famille royale et des princes et princesses qui avoient assisté à la

cérémonie du mariage, passèrent dans la grande galerie, où elles

tinrent appartement et jouèrent à différents jeux.

»Leurs Majestés se rendirent ensuite dans le salon qui avoit été

préparé à la salle de spectacle, pour le festin royal, et y soupèrent

à leur grand couvert avec la famille royale. Mademoiselle et la

princesse de Lamballe eurent aussi l'honneur de souper avec Leurs

Majestés.

»La musique du Roi exécuta pendant le festin royal plusieurs morceaux

de symphonie, sous la conduite du sieur d'Auvergne, surintendant de la

musique de Sa Majesté.

»Le lendemain (22 août), Madame la princesse de Piémont reçut les

hommages des ambassadeurs, ainsi que ceux du corps de ville de Paris,

qui lui fut présenté par M. de Malesherbes, ministre et secrétaire

d'État ayant le département de Paris.

»Vers les six heures et demie du soir, Leurs Majestés, accompagnées

comme la veille de la famille royale, du prince de Condé, de

Mademoiselle et de la princesse de Lamballe, se rendirent dans le

salon qui avoit été préparé pour le bal paré, sur le théâtre de la

salle du spectacle, qui, d'après les ordres du maréchal duc de Duras,

premier gentilhomme de la chambre du Roi en exercice, avoit été décoré

avec la plus grande magnificence. La cour fut très-nombreuse et

très-brillante; Monsieur et la Reine ouvrirent le bal; et Mgr le comte

d'Artois dansa le second menuet avec Madame la princesse de

Piémont[68].

[Note 68: «Le 23 août, le comte de Viry donna dans les salles du

nouveau boulevard, près la barrière de Vaugirard, à l'occasion du

mariage de Madame la princesse de Piémont, un souper de trois cents

couverts auquel furent invités les ambassadeurs et ministres

étrangers, les ministres et secrétaires d'État, les grands officiers

de Leurs Majestés et ceux de la maison de Monsieur et de Mgr le comte

d'Artois, les dames d'honneur et d'atour de Madame et de Madame la

comtesse d'Artois, les seigneurs et dames de la cour, ainsi que les

étrangers de distinction qui se trouvaient à Paris. Ce souper,

accompagné d'un concert, fut de la plus grande magnificence.

»Le sieur de Sequeville, secrétaire ordinaire du Roi à la conduite des

ambassadeurs, se rendit le lendemain 24 chez le comte de Viry pour la

réception du corps de ville de Paris.

»À une heure, les gardes de la ville, le colonel et les autres

officiers à leur tête, entrèrent tambour battant, au bruit des

cimbales et trompettes, dans la cour de l'hôtel de l'ambassadeur,

suivis du corps de ville.

»Les pages de Son Excellence, suivis de ses officiers, descendirent

dans la cour et reçurent le prévôt des marchands et les échevins à sa

descente de son carrosse; les huissiers de la ville, revêtus de leur

robe, étant suivis du premier huissier et du colonel de la ville,

portaient les présents.

»Le sieur de la Michodière, prévôt des marchands, précédé du sieur

Taitbout, greffier en chef de la ville, et les échevins en robes de

velours cramoisi, furent reçus et conduits vers l'ambassadeur par le

sieur de Sequeville.

»Le comte de Viry ayant rempli vis-à-vis du prévôt des marchands et

des échevins le cérémonial usité en pareil cas, on passa dans la pièce

du dais, où le prévôt des marchands lui offrit le présent de la ville,

qui consistoit en quatre douzaines de flambeaux de cire blanche

musquée et quatre douzaines de boîtes de confitures, le tout noué de

rubans de différentes couleurs et dans des corbeilles. Le comte de

Viry reconduisit ensuite le prévôt des marchands et les échevins

jusqu'à son perron, et rentra dans son appartement.»]

»Le vendredi 25 août, le Roi, la Reine et la famille royale

honorèrent de leur présence le bal masqué que l'ambassadeur de

Sardaigne donna dans les salles du nouveau boulevard, près de la

barrière de Vaugirard, qu'il avoit fait disposer à cet effet avec

autant de goût que de magnificence. Sa Majesté y parut en domino et

sans masque. Il s'y trouva six mille personnes. Ce bal, qui fut

précédé d'un feu d'artifice et d'une grande symphonie qui s'exécuta à

l'arrivée de la Reine, de Madame la princesse de Piémont et de la

famille royale, dura jusqu'à neuf heures du matin. Madame la princesse

de Piémont, en arrivant dans la salle, fit présent à la comtesse de

Viry de deux très-riches bracelets, l'un avec le portrait du Roi, son

frère, et l'autre avec le sien. Dans la même nuit, la ville fut

éclairée par une illumination générale.»

Le lendemain, Leurs Majestés, accompagnées de la famille royale et de

toute leur cour, assistèrent dans la grande salle du château à la

représentation du _Connétable de Bourbon_, tragédie du sieur Guibert,

auquel Leurs Majestés témoignèrent leur satisfaction. La musique

guerrière des entr'actes et celle qui tient à cette pièce sont de la

composition du sieur Berton, maître de la musique du Roi, chargé de la

conduite de ce spectacle.

Le 27, Madame la princesse de Piémont prit congé du Roi et de la

Reine. Avec Madame Élisabeth, la comtesse de Marsan, la comtesse de

Breugnon, sous-gouvernante, et les marquises de Sorans et de Bonnac,

désignées par le Roi pour l'accompagner dans son voyage, elle partit

pour Choisy, escortée d'un détachement des gardes du corps du Roi et

des officiers de sa maison, qui devaient la servir jusqu'au moment où

elle aurait joint ses propres officiers. Toute l'avenue du château

était remplie de personnes de toutes les classes, qui voulaient jouir

une dernière fois du bonheur de la voir. La voiture allait au pas.

Madame Clotilde aperçut quelques dames de ses amies: «Adieu, leur

dit-elle avec attendrissement; je vous quitte à regret, et c'est pour

ne plus vous revoir.»

Quelques instants après, le Roi se rendit lui-même à Choisy, où il

passa la nuit. Le lendemain, de bonne heure, il dit adieu à sa soeur

Clotilde, que lui-même il ne devait plus revoir, et dans

l'après-dînée, il retourna à Versailles par la route de Sceaux.

Aucune sensation douloureuse n'avait encore affecté le coeur de Madame

Élisabeth: le départ de sa soeur fut son premier chagrin. Quand

l'heure de la séparation arriva, elle pressait contre son sein sa

chère Clotilde, et ne pouvait s'en détacher; il fallut l'arracher de

ses bras.

«Ma soeur Élisabeth, écrivait la Reine quelques jours après, est une

charmante enfant qui a de l'esprit, du caractère et beaucoup de grâce;

elle a montré au départ de sa soeur une sensibilité charmante et bien

au-dessus de son âge. Cette pauvre petite a été au désespoir, et ayant

une santé très-délicate, elle s'est trouvée mal et a eu une attaque de

nerfs très-forte. J'avoue à ma chère maman que je crains de m'y trop

attacher, sentant, pour son bonheur et par l'exemple de mes tantes,

combien il est essentiel de ne pas rester vieille fille dans ce

pays-ci.»

Après s'être arrêtée successivement à Nemours, à Briare, à Nevers, à

Moulins et à Roanne, pour y passer la nuit, Madame la princesse de

Piémont arriva le 2 septembre, à trois heures et demie, à un quart de

lieue de Lyon, où les carrosses du Roi l'attendaient; elle y monta, se

mit en marche, et fit son entrée en la seconde ville du royaume dans

l'ordre suivant: Un carrosse de la comtesse de Marsan, dans lequel

étaient ses écuyers; le carrosse des sieurs Marie et Gérard de

Rayneval, second et troisième commissaires du Roi; le carrosse du

comte de Tonnerre, commissaire plénipotentiaire; un carrosse du Roi,

dans lequel était le sieur de Saint-Souplet, écuyer de Sa Majesté; un

autre carrosse du Roi, dans lequel étaient Madame la princesse de

Piémont, la comtesse de Marsan, les comtesses de Breugnon, de Bonnac

et de Sorans. Ces voitures étaient escortées d'une nombreuse compagnie

de jeunes gens, à cheval et en uniforme, et de plusieurs brigades de

maréchaussée.

C'est dans cet ordre que la jeune fiancée arriva, à cinq heures du

soir, aux portes de la ville, où le sieur de Bellescizes, prévôt des

marchands, eut l'honneur de la complimenter à la tête de ses échevins.

Son Altesse Royale traversa la ville aux acclamations d'un peuple

immense, que ne pouvaient étouffer le son des cloches et les décharges

d'artillerie. La compagnie franche du régiment lyonnais, celle de

l'arquebuse, celle du guet, et quatre mille hommes de la milice

bourgeoise, bordaient la haie depuis la porte de la ville jusqu'au

palais archiépiscopal, où la royale voyageuse mit pied à terre. Le

sieur de Flesselles, qui avait précédé de quelques instants son

arrivée à l'archevêché, se trouva à son carrosse lorsqu'elle

descendit. Mesdames de Flesselles et de Bellescizes s'y étaient

rendues également pour recevoir Son Altesse Royale. À neuf heures, le

consulat[69] fit exécuter un feu d'artifice disposé sur un obélisque

élevé au milieu de la Saône, en face du palais archiépiscopal, et orné

de devises et d'emblèmes. Chaque soir, pendant le séjour de la jeune

princesse, la ville fut illuminée. Le 3, à onze heures, la princesse

de Piémont entendit dans l'église primatiale la grand'messe, célébrée

solennellement par l'abbé de Saligny, qui eut l'honneur de

complimenter Son Altesse à la porte de l'église, à la tête du

chapitre. Après la messe, elle reçut les salutations des comtes de

Lyon, du bureau des finances, du présidial, de l'élection et de

l'académie. L'après-midi, elle assista aux vêpres et au salut à

l'église primatiale, et honora le soir le spectacle de sa présence.

[Note 69: On nommait ainsi le corps des conseillers municipaux.]

Le 4, elle entendit la messe dans la chapelle du palais

archiépiscopal. L'abbé de Beaumont, aumônier du Roi, y donna la

bénédiction nuptiale à huit jeunes filles dotées par la ville de huit

cents livres, et auxquelles, à la prière de la princesse, on venait

d'accorder en outre une maîtrise au choix des époux. Son Altesse

Royale embrassa les huit nouvelles mariées et donna sa main à baiser à

leurs maris. Dans l'après-midi, vers les quatre heures, elle se rendit

à l'hôtel de ville, où, après avoir examiné les produits des

différents ateliers de Lyon, elle demanda qu'on lui présentât six

déserteurs dont elle avait obtenu la grâce de la clémence royale; elle

leur en remit elle-même le brevet. Ces pauvres jeunes gens, émus

jusqu'au fond de l'âme, tombèrent à ses pieds qu'ils inondèrent de

leurs larmes. Enfin, partout où la jeune soeur du Roi parut en public,

le peuple l'environna des démonstrations de la plus vive sympathie. Le

5, elle quitta Lyon, après avoir entendu la messe et fait ses

dévotions à la chapelle du palais de l'archevêque. Toujours

accompagnée de la comtesse de Marsan et des personnes qui composaient

sa suite, elle arriva le 5 septembre, à quatre heures de l'après-midi,

au Pont-de-Beauvoisin; elle était précédée par le comte de Tonnerre et

escortée par un détachement des gardes du corps, commandé par le sieur

de Fraguier, chef de brigade, et par deux exempts. Ce détachement

avait été précédé, dès le 4, par ceux des Cent-Suisses, des gardes de

la porte et des gardes de la prévôté de l'hôtel.

À un quart de lieue du Pont, la princesse a trouvé sur sa route un

détachement de la maréchaussée, commandé par le prévôt général, et un

autre de cent dragons de la légion de Lorraine, ayant à sa tête le

comte de Viomesnil, son colonel. À l'entrée du faubourg se trouvèrent

le marquis de Pusignieu, lieutenant général, le comte de Blot,

maréchal de camp, tous deux employés en Dauphiné, et le sieur de la

Tour, commandant du Pont; le régiment d'Anjou, sous les ordres du

vicomte de Mailly, son colonel, bordait la haie jusqu'au palais

destiné à la princesse. Au moment où Son Altesse Royale mit pied à

terre, elle fut saluée par six pièces de canon, servies par une

compagnie du régiment de Toul du corps royal de l'artillerie. Le sieur

Pajot de Marcheval, intendant de Grenoble, ainsi que l'évêque de cette

ville et celui de Belley, eurent l'honneur d'être présentés à la

princesse au pied de l'escalier construit pour la recevoir.

Les différents corps militaires lui furent présentés dans son

appartement vers les sept heures du soir; Madame de Marcheval et la

comtesse de Lesseville, sa fille, eurent l'honneur de lui être nommées

par la comtesse de Marsan, ainsi qu'un grand nombre de dames venues de

différents points de la province dans l'espoir de rendre leurs

respects à Son Altesse Royale.

Vers les huit heures du soir commencèrent les visites des dames de la

cour de Turin désignées pour composer la nouvelle suite de la

princesse de Piémont. Après leur avoir adressé quelques bienveillantes

paroles, Son Altesse Royale les invita à venir voir avec elle le feu

d'artifice que M. de Marcheval allait faire tirer sur la place du

Pont, en face des fenêtres du palais. À neuf heures environ eut lieu

le souper. La princesse se mit à table en public avec les dames qui

composaient sa suite en France et celles qui allaient les remplacer en

Piémont.

Le 6, à huit heures du matin, les troupes prirent les armes et

occupèrent sur le territoire français les postes qui leur étaient

assignés. À neuf heures et demie, la princesse entendit la messe dans

son appartement, pendant laquelle les troupes sardes et la nouvelle

suite de Son Altesse Royale occupèrent les postes qui leur étaient

destinés pour la cérémonie de la remise, qui eut lieu à l'issue de la

messe.

Le comte de Viry, commissaire plénipotentiaire du Roi de Sardaigne,

ayant reçu la princesse des mains du comte de Tonnerre, la conduisit

dans une pièce qui avait été disposée pour sa toilette, où elle fut

servie par sa cour piémontaise. Quelques moments après, le prince de

Piémont est venu lui rendre visite, et la première entrevue des deux

augustes époux s'étant faite, le prince est remonté dans ses

équipages, escorté d'un détachement des gardes du corps du Roi de

Sardaigne, devant lequel marchait une compagnie de dragons bourgeois

commandée par le baron de Marette.

À onze heures, la princesse, précédée du comte de Viry et escortée de

cinquante gardes du corps piémontais, se disposa à partir, laissant

mille regrets à la France et portant la joie à la cour de Piémont. En

traversant le pont, ses regards s'arrêtèrent sur cette petite rivière

de Guiers qui allait la séparer de sa première patrie, et ses yeux se

mouillèrent malgré elle. Elle arriva bientôt aux Échelles, première

ville de Savoie, où le roi Victor-Amédée s'était rendu de Chambéry

pour la recevoir et lui donner à dîner.

Le 20 septembre, sur le théâtre royal de Chambéry, on donna devant la

cour la tragédie de _Roméo et Juliette_, dont l'auteur, François

Ducis[70], secrétaire de Monsieur, se trouvant à cette époque dans

cette ville, dirigeait lui-même la représentation. Le poëte avait eu

l'attention d'insérer dans la scène II du quatrième acte le portrait

d'un roi chéri _qui prête au diadème un charme inexprimable_. Les

regards de tous les spectateurs, ne pouvant se méprendre à la

ressemblance, se dirigèrent vers la loge royale; les acclamations

furent si vives que le Roi en fut attendri. Il prit des mains de

Madame la princesse de Piémont l'exemplaire de la pièce qu'elle

tenait, pour s'assurer si les vers qu'il venait d'entendre faisaient

partie du texte. Il les y trouva; mais _Monsieur_[71], qui était à

côté de lui, lui fit remarquer qu'une nouvelle feuille imprimée avait

été collée sur l'ancienne.

[Note 70: Le père de Ducis était sujet du Roi de Sardaigne; aussi

l'origine de François Ducis, ses talents, sa position près de

Monsieur, aussi bien que son caractère, le recommandaient-ils à la

sympathie de la cour de Sardaigne. Le 3 du même mois, il avait été

présenté au Roi, au prince de Piémont, aux deux princesses de Savoie,

soeurs de Sa Majesté, au duc et à la duchesse de Chablais, et leur

avait fait hommage d'un poëme de sa composition sur le mariage de M.

le prince de Piémont avec Madame Clotilde de France. Cet ouvrage avait

attiré à l'auteur les compliments les plus chaleureux et les plus

flatteurs.]

[Note 71: Partis le 2 septembre de Versailles, _Monsieur_ et _Madame_

avaient suivi l'itinéraire de la princesse de Piémont, et étaient

arrivés deux jours après elle à la cour de Savoie.]

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 9 / 47 段