1er septembre. La vie des jeunes princesses y était réglée comme à
Versailles. Tous les dimanches elles entendaient la messe à l'église
de Saint-Jacques avec la famille royale. Leurs études, en changeant de
lieu, n'avaient point changé d'objet. Leurs plaisirs étaient aussi
toujours les mêmes: la lecture, des promenades à pied dans le parc,
en voiture dans la forêt, étaient comme ailleurs leurs principales
récréations.
Tout était encore calme et serein autour d'elles, et cependant un mal
secret agitait les âmes, un trouble profond tourmentait les esprits;
la passion de l'égalité, l'amour de la nouveauté s'emparaient des
classes bourgeoises, et dans l'atelier de son père, graveur sur étuis,
la jeune fille qui devait s'appeler madame Roland s'enivrait des
théories républicaines et commençait à perdre la foi religieuse,
tandis que ces deux filles du trône étudiaient tranquillement leur
catéchisme et les préceptes de l'Évangile, et, pareilles à deux lis
blancs croissant sous un beau ciel, embaumaient l'atmosphère de leur
parfum printanier.
Le mardi 7 février 1775, l'archiduc Maximilien-François, frère de
l'Empereur, arriva au château de la Muette, où la Reine alla le
recevoir. Ce prince, âgé de dix-huit ans, voyageait sous le nom de M.
de Burgau et dans le plus strict incognito. Le lendemain, il se rendit
à Versailles et fut présenté à Leurs Majestés et à la famille royale
par le comte de Mercy, ambassadeur de l'Empereur. Les diplomates
cherchèrent un but politique au voyage de l'archiduc, qui, déjà voué
au sacerdoce[61], n'avait d'autre motif en visitant la France que le
désir de s'instruire et de revoir la Reine, sa soeur. Les courtisans,
qui se piquaient de perspicacité, voulaient croire que M. de Burgau
venait tout simplement demander la main de Madame Clotilde. Cinq jours
n'étaient pas écoulés, qu'un démenti officiel était donné aux faux
prophètes.
[Note 61: Il fut nommé, le 15 avril 1784, électeur archevêque de
Cologne et évêque prince de Munster. Il était grand maître de l'ordre
Teutonique.]
Le dimanche 12 février, le comte de Viry, ambassadeur de Sardaigne,
eut une audience particulière du Roi, à laquelle assista seul le
comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères; et le Roi, après
cette audience, déclara le mariage de Madame Clotilde avec
Charles-Emmanuel de Savoie, prince de Piémont, fils aîné du roi de
Sardaigne[62].
[Note 62: Le même jour et à la même heure, même déclaration était
faite par le roi de Sardaigne. Une lettre, datée de Turin le 15
février, contenait ce qui suit:
«Dimanche 12 de ce mois, le Roi déclara à la cour le mariage arrêté
entre le prince de Piémont, son fils, et Madame Clotilde de France. Le
maître des cérémonies avoit invité, la veille, les ministres étrangers
à se rendre le lendemain à onze heures et demie du matin dans la
grande salle des audiences. Dès qu'ils y furent arrivés, il les
conduisit à celle de Sa Majesté, auprès de laquelle ils trouvèrent les
princes de la famille royale et les princes du sang. Les chevaliers de
l'Annonciade, les ministres d'État et toutes les personnes qui par
leurs charges ont les entrées de la chambre, y furent aussi appelés.
Le Roi, après leur avoir annoncé dans les termes les plus touchants un
événement si cher à son coeur, passa dans l'appartement de la Reine,
pour se rendre ensuite à la messe, et notifia de même ce mariage aux
chefs du sénat et du corps municipal, ainsi qu'au reste de la
noblesse, qui s'étoit rassemblée en foule dans les antichambres. Le
lundi 13, le Roi, la Reine et le prince de Piémont reçurent
successivement les compliments des ministres étrangers, qui furent
conduits à ces audiences par le maître des cérémonies. L'ambassadeur
de France porta la parole. Le prince de Piémont reçut dans
l'après-midi les compliments de toute la noblesse. Ces deux jours et
le jour suivant, il y a eu grand gala à la cour. La ville et le
théâtre ont été illuminés, et les représentations de l'opéra terminées
par des chants analogues à cette heureuse circonstance. Les chiffres
de la maison de Savoye et de la maison de France, ceux du prince de
Piémont et de Madame Clotilde brilloient partout dans des décorations
superbes. Des feux d'artifice ont encore ajouté à l'éclat de ces
fêtes. Tous les spectateurs se sont empressés de marquer par des
applaudissements multipliés combien ils partageoient la joie de leurs
maîtres, qui, de leur côté, ont daigné y répondre par les témoignages
de la plus vive sensibilité. Il y a ce soir bal à la cour.»]
Cette princesse s'était fait apprécier par une foule de traits qui
révélaient sa bonté d'âme. Je n'en citerai qu'un, qui montre que les
piqûres d'amour-propre, si vives d'ordinaire chez les femmes, ne
pouvaient arriver jusqu'à son coeur. Son embonpoint, un peu épais pour
son âge et pour sa taille, lui avait fait donner par les courtisans le
sobriquet de _Gros-Madame_. Un jour, il advint qu'une dame de son jeu
se permit de se servir de cette expression en présence de Madame
Clotilde elle-même. Madame la comtesse de Marsan fit aussitôt justice
d'une telle inconvenance, et déclara à la personne qui s'en était
rendue coupable qu'elle n'eût plus à reparaître devant cette
princesse. Celle-ci l'envoya chercher le lendemain et lui dit: «Ma
gouvernante a fait son devoir hier, je vais faire à présent le mien.
Je vous invite à revenir et à oublier une étourderie que je vous
pardonne de bon coeur.»
Personne à cette époque ne mettait en doute les excellentes qualités
de cette jeune princesse; mais l'esprit philosophique, qui avait aussi
envahi la cour, prétendait que madame de Marsan lui avait enseigné
l'histoire de l'Église mieux que celle du monde, et l'avait élevée
pour le cloître plus que pour le trône. La fermeté d'âme que la reine
de Sardaigne montra dans l'adversité fit voir au monde que le courage
qui surmonte les périls s'allie parfaitement avec la foi qui les
accepte.
Si la raison de Madame Élisabeth, âgée de dix à onze ans, pouvait déjà
comprendre la nécessité d'une séparation, son coeur ne s'en affligea
pas moins. Sa chère Clotilde, qui lui était non-seulement une
compagne, mais une confidente sûre et un guide éclairé, allait bientôt
lui manquer. Cette triste perspective rendait leur union plus étroite
et le besoin de se voir plus nécessaire. Le 1er mai (1775), Clotilde
alla faire ses adieux à la maison de Saint-Cyr; on devine que Madame
Élisabeth était près d'elle. Toutes deux, accompagnées de leurs
gouvernantes, furent reçues par la supérieure (madame de Mornay), à la
tête de sa communauté. Madame Clotilde, voulant laisser à cette maison
un témoignage de ses sympathies, remit à la supérieure son portrait,
qui fut reçu avec toutes les marques du respect et de l'affection. De
son côté, madame de Mornay offrit à Son Altesse un écran brodé par les
doigts les plus habiles de la maison, et représentant la supérieure
elle-même remettant le plan de Saint-Cyr à la princesse.
Les cent cinquante jeunes personnes élevées en ce lieu par la
munificence royale s'étant alors avancées, l'une d'elles, mademoiselle
Durfort de la Roque, sortit de leurs rangs, et lut au nom de ses
compagnes des vers composés par Ducis et exprimant les regrets que le
départ prochain de la soeur du Roi pour la cour de Turin allait
laisser dans tous les coeurs.
Le vendredi 12 mai, nous retrouvons ces deux soeurs angéliques
assistant avec le Roi, la Reine et la famille royale au service
solennel que faisaient célébrer les curés et marguilliers de l'église
paroissiale de Notre-Dame de Versailles pour l'anniversaire de la mort
de Louis XV.
Le 27 mai, Sidi-Abderrahman-Bediri-Aga, envoyé du pacha et de la
régence de Tripoli de Barbarie, fut reçu en audience par le Roi. Cet
envoyé prononça un discours rempli de toutes les fleurs de la poésie
orientale[63].
[Note 63: On trouvera ce discours parmi les documents placés à la fin
du volume.]
Le lendemain, l'envoyé barbaresque fut admis à faire ses révérences à
la Reine dans la galerie du château. L'aspect de cet étranger qui
n'était pas chrétien inspira aux deux jeunes princesses un mouvement
de curiosité, maîtrisé presque aussitôt par un naïf sentiment de
pitié. La petite Élisabeth le contemplant d'un regard attendri: «À
quoi pensez-vous? lui dit Clotilde.--Je pense à son âme.--Oh! ma
soeur, la miséricorde de Dieu est infinie; ce n'est pas à notre pensée
à lui poser des limites. Prions pour lui, cela vaut bien mieux.--Vous
avez raison, ma soeur; c'est aux chrétiens à prier pour ceux qui ne le
sont pas, comme c'est aux riches à donner aux pauvres.»
Le 30 mai, les deux princesses se font une joie d'accompagner
ensemble la Reine et Madame dans la plaine de Marly, où le Roi, suivi
de ses deux frères, passait en revue les mousquetaires, les
chevau-légers et les gendarmes de sa garde. Lorsque, après avoir reçu
dans leurs rangs l'inspection du Roi et des princes, les troupes,
défilant en colonne par escadrons et par quatre, passèrent devant la
Reine, entourée des princesses et d'un grand nombre de seigneurs et de
dames de la cour, Élisabeth dit à Clotilde: «Ma soeur, y a-t-il
d'aussi beaux soldats à Turin?--Je ne sais pas, ma soeur,» répondit
tristement la jeune fiancée.
Il avait été décidé depuis longtemps que le mariage de cette princesse
n'aurait lieu qu'après le sacre du Roi, dont l'époque avait été fixée
au dimanche 11 juin.
L'approche de cette époque remplissait le coeur d'Élisabeth de
tristesse et d'effroi. «Elle montre, mandait la Reine à sa mère (à la
date du 14 juillet 1775), elle montre à l'occasion du départ de sa
soeur et de plusieurs autres circonstances une honnêteté et
sensibilité charmantes. Quand on sent si bien à onze ans, cela est
bien précieux. Je la verrai davantage à présent qu'elle sera entre les
mains de madame de Guéménée. La pauvre petite partira peut-être dans
deux années. Je suis fâchée qu'elle aille si loin que le Portugal; ce
sera un bonheur pour elle de partir si jeune: elle en sentira moins la
différence des deux pays. Dieu veuille que la sensibilité ne la rende
pas malheureuse[64]!»
[Note 64: _Correspondance de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette_,
publiée par M. Alfred d'Arneth. Paris et Vienne, 1865.]
Le 5 de ce mois, Louis XVI quitta Versailles, accompagné de la Reine,
de Monsieur, de Madame et du comte d'Artois, pour se rendre à
Compiègne, où ils arrivèrent vers les dix heures du soir. Madame
Clotilde et Madame Élisabeth les avaient devancés dans cette
résidence.
Le 8, le Roi couche à Fismes.
Le 9, il s'achemine vers Reims, dans ses voitures de cérémonie,
accompagné de ses deux frères et du duc d'Orléans, du duc de Chartres
et du prince de Condé.
«Après avoir reçu les clefs de la ville par les mains du duc de
Bourbon, gouverneur de Champagne, Sa Majesté y fit son entrée,
escortée des troupes de sa maison et à travers les flots empressés
d'un peuple enivré de joie et signalant des transports qui, loin de
s'épuiser, ont semblé redoubler dans tout le cours de cette cérémonie.
Sa Majesté descendit à l'église métropolitaine, où ayant été reçue par
l'archevêque duc de Reims à la tête de son chapitre, elle entendit le
_Te Deum_. Après la bénédiction, le Roi se retira à l'archevêché, où
Sa Majesté reçut les compliments de tous les corps de la ville. Le
lendemain, le Roi entendit les premières vêpres dans la cathédrale, et
le dimanche 11 du mois, Sa Majesté se rendit vers les sept heures,
dans la plus grande pompe, à la même église, et elle y fut sacrée dans
les formes d'usage. Le prince de Lambesc avait été nommé par Sa
Majesté pour porter la queue du manteau royal à la cérémonie.
»La Reine, arrivée ici accompagnée de Madame, et que l'_incognito_
qu'elle gardoit n'empêcha point de jouir des plus vives expressions de
l'amour que la nation françoise lui a voué, fut présente à toutes les
augustes cérémonies de cette fête sacrée, dans une tribune préparée
pour elle, et dans laquelle Madame Clotilde et Madame Élisabeth furent
aussi placées.
»Le lendemain du sacre de Sa Majesté, lundi 12 juin 1775, le Roi
entendit la messe dans la chapelle du château archiépiscopal, après
laquelle les dames de la cour eurent l'honneur de lui rendre leurs
respects. L'après-midi, la Reine et Madame allèrent à quelque distance
de la ville, où elles virent manoeuvrer le régiment de hussards du
comte d'Esterhazy. Monsieur et Mgr le comte d'Artois, en uniforme de
dragons, firent une charge à la tête des escadrons; le duc de
Chartres, le prince de Condé et le duc de Bourbon, aussi en uniforme,
se mêlèrent à ces attaques. La duchesse de Bourbon et beaucoup de
dames et de seigneurs de la cour assistèrent à ce spectacle guerrier.
»Le 13, le Roi admit le clergé à le complimenter. Il fut conduit à
l'audience de Sa Majesté par le marquis de Dreux, grand maître des
cérémonies, et par le sieur de Nantouillet, maître des cérémonies. Le
duc de la Vrillière, ministre et secrétaire d'État, le présenta, et le
cardinal de Luynes porta la parole. Sa Majesté fut ensuite entendre la
messe à l'abbaye de Saint-Nicaise, et en revenant elle posa la
première pierre du collége de l'université de cette ville.
L'après-midi de ce jour, les chevaliers, commandeurs et officiers de
l'ordre du Saint-Esprit s'étant assemblés chez le Roi, en conséquence
de ses ordres, Sa Majesté se rendit, dans la marche ordinaire et avec
la plus grande pompe, à l'église métropolitaine, où, après avoir
entendu les vêpres, elle fut reçue grand maître souverain de son
ordre. À son retour, Sa Majesté tint chapitre, dans lequel elle a
nommé chevaliers de ses ordres l'ancien évêque de Limoges,
l'archevêque de Narbonne, le vicomte de la Rochefoucauld, le comte de
Talleyrand, le marquis de Rochechouart et le marquis de la
Roche-Aymon, qu'elle avoit nommés pour otages de la sainte ampoule, et
le vicomte de Talaru, qu'elle avoit aussi nommé pour porter la queue
de son manteau le jour de sa réception de grand maître souverain de
l'ordre.
»Le surlendemain 14, le Roi fut en cavalcade à l'abbaye de Saint-Remi.
Sa Majesté, accompagnée de Monsieur, de Mgr le comte d'Artois, du duc
d'Orléans, du duc de Chartres, du prince de Condé, du duc de Bourbon
et d'un grand nombre de seigneurs et de grands officiers, entendit la
messe dans cette abbaye, où elle fit ses dévotions par les mains du
cardinal de la Roche-Aymon. Elle toucha ensuite deux mille quatre
cents malades des écrouelles, dans le parc de l'abbaye, et leur fit
distribuer des aumônes. L'après-midi, le Roi fut se promener au cours
et alla de là au camp de ses gardes françoises et gardes suisses. Le
peuple, qui étoit en foule sur les pas de Sa Majesté, témoigna partout
les transports de joie que lui inspiroit la présence auguste et chérie
de son maître.
»Le jour de la Fête-Dieu, le Roi, accompagné de Monsieur, de Mgr le
comte d'Artois, ainsi que des princes du sang, suivit la procession et
assista à la grand'messe et au salut dans l'église métropolitaine. La
Reine, Madame et Madame Clotilde, assistèrent à l'un et à l'autre,
ainsi que la duchesse de Bourbon et un grand nombre de seigneurs et de
dames de la cour. Madame Élisabeth assista à la grand'messe et au
salut.
»Sa Majesté repartit le lendemain 16, avec Monsieur, Mgr le comte
d'Artois et les autres princes qui l'avaient accompagnée. Elle arriva
à Compiègne, pour y rester jusqu'au lundi 19, qu'elle retourna à
Versailles. Madame Clotilde et Madame Élisabeth s'y étoient rendues le
matin, et la Reine, accompagnée de Madame et des dames de la cour, y
arriva le soir de ce même jour[65].»
[Note 65: _Gazette de France._]
Peu de jours après le retour de la cour à Versailles, il y eut encore,
le 29 juin, à la plaine de Marly, une revue à laquelle furent
présentes Madame Clotilde et Madame Élisabeth. Cette fois c'étaient
les quatre compagnies des gardes du corps et les grenadiers à cheval
qui paradaient devant le Roi. Quand on lit le récit de ces dernières
pompes militaires de la monarchie, quand on voit de quels respects
extérieurs la royauté était encore entourée, on se demande comment peu
d'années après cette barrière de respect tomba. Mais lorsqu'on scrute
l'intérieur même de cette société, qu'on surprend le travail des
idées, le mouvement des passions, et qu'en se baissant pour écouter le
bruit des générations qui montent, on reçoit en plein visage le
souffle de nouveauté hardie qui se lève, on est moins étonné des
tragédies de l'âge suivant.
Le comte de Viry, ambassadeur extraordinaire du roi de Sardaigne
en la cour de France, ayant reçu les pleins pouvoirs nécessaires
pour faire, au nom du Roi son maître, la demande de Madame
Marie-Adélaïde-Clotilde-Xavière de France, soeur du Roi, en mariage
pour le prince de Piémont, se rendit à Versailles le mardi 8 août,
jour fixé par le Roi pour cette cérémonie. Le prince de Marsan,
prince de la maison de Lorraine, le sieur de Tolozan, introducteur
des ambassadeurs, et le sieur de Sequeville, secrétaire ordinaire du
Roi à la conduite des ambassadeurs, allèrent dans les carrosses du
Roi et de la Reine le prendre à son hôtel[66], pour le conduire au
château de Versailles, à la première audience publique de Sa
Majesté. Le récit officiel du temps nous donne les détails de cette
cérémonie, dont la marche se fit dans l'ordre suivant:
«Le carrosse de l'introducteur, le carrosse du prince de Marsan, le
carrosse du Roi, précédé des deux Suisses de l'ambassadeur, à cheval,
et de sa livrée, qui étoit très-nombreuse, de ses officiers et valets
de chambre, à cheval, de son écuyer et de ses pages, aussi à cheval;
le carrosse de la Reine, dans lequel étoit le sieur de Sequeville,
secrétaire ordinaire du Roi à la conduite des ambassadeurs; l'abbé
Chevrier, secrétaire de l'ambassadeur extraordinaire, et une partie
des seigneurs piémontois qui faisoient cortége au comte de Viry. Les
trois carrosses de l'ambassadeur fermoient la marche et étoient
remplis des autres gentilshommes piémontois de sa suite.
»À son passage, l'ambassadeur trouva dans l'avant-cour du château les
compagnies des gardes françoises et suisses sous les armes et les
officiers saluant du chapeau, les tambours appelant, dans la cour, les
gardes de la prévôté de l'hôtel en haie et sous les armes, à leurs
postes ordinaires. Il descendit à la salle des ambassadeurs, où il se
reposa jusqu'à l'heure de l'audience de Sa Majesté. Lorsqu'il y alla,
précédé de tout son cortége, les gardes de la porte étoient en haie
depuis la salle des ambassadeurs jusqu'à la grille, au dedans de
laquelle il fut reçu par le marquis de Dreux, grand maître des
cérémonies, par le sieur l'Allemand de Nantouillet, maître des
cérémonies, et par le sieur de Watronville, aide des cérémonies; les
Cent-Suisses de la garde du Roi la hallebarde à la main, les tambours
la baguette haute, étoient en haie depuis l'entrée du vestibule
jusqu'au haut de l'escalier, le lieutenant à la porte en dedans de la
grille, et un exempt; le drapeau sur le palier, au milieu de
l'escalier, et d'autres officiers au haut de l'escalier.
»L'ambassadeur fut reçu en dedans de la salle des gardes du corps par
le duc de Villeroy, capitaine en quartier d'une des compagnies des
gardes du corps qui étoient en haie et sous les armes.
»Lorsque l'ambassadeur commença à parler, le Roi se couvrit et lui fit
signe de se couvrir; après avoir complimenté Sa Majesté, il fit, au
nom du roi de Sardaigne, la demande de Madame Clotilde pour le prince
de Piémont, et le Roi la lui accorda dans les termes les plus
obligeants et les plus expressifs de l'amitié qui subsiste entre les
deux cours, et avec des témoignages de la plus grande satisfaction. Il
présenta ensuite à Sa Majesté le baron de Perrière, son fils, et
l'abbé Chevrier, son secrétaire d'ambassade extraordinaire. Le comte
de Viry fut ensuite conduit à l'audience publique de la Reine, de
Monsieur, de Madame, de Mgr le comte d'Artois[67], de Madame Clotilde,
de Madame Élisabeth, de Madame Adélaïde, de Madame Victoire et de
Madame Sophie, et, après avoir été traité à dîner par les officiers du
Roi, il fut reconduit à son hôtel, à Paris, dans les carrosses de
Leurs Majestés, et avec les mêmes cérémonies qu'il en étoit venu le
matin.
[Note 66: Rue du Cherche-Midi, au coin de la rue du Regard, à Paris.]
[Note 67: Il ne peut être question ici de Madame la comtesse d'Artois,
accouchée deux jours auparavant d'un prince que le Roi nomma duc
d'Angoulême.]
»L'ambassadeur n'avoit rien oublié dans cette occasion pour que le bon
goût, la richesse et la magnificence de ses carrosses, des
habillements de ses pages, des officiers de sa maison et de sa livrée
répondissent aux intentions du roi de Sardaigne et à la commission
brillante dont il étoit chargé.»
Le dimanche suivant (13 août), une cérémonie dépourvue d'éclat mais
bien autrement touchante avait lieu dans la chapelle du château de
Versailles: Madame Élisabeth allait faire sa première communion.
Ainsi, dans la même semaine, deux cérémonies différentes devaient
émouvoir la famille royale et faire apparaître dans un nouveau jour
ces âmes fraternelles que deux sacrements allaient séparer sans les
désunir. Élisabeth, qui, le jeudi précédent après vêpres, en présence
du Roi et de toute sa famille, avait déjà été par la confirmation
préparée à l'acte solennel qu'elle allait accomplir, se présenta à
l'autel entre madame de Marsan et madame de Guéménée, ses
gouvernantes, et là, tombée à deux genoux, elle se donna avec ferveur
au Dieu qui se donnait à elle.
Le journal de la cour dit que «le même jour, le Roi et la Reine
reçurent les révérences des princes et princesses du sang et des
seigneurs et dames de la cour, à l'occasion du mariage de Madame
Clotilde. Monsieur, Madame, Mgr le comte d'Artois, Madame Clotilde et
Madame Élisabeth reçurent les mêmes révérences que Leurs Majestés.
»Le 16 août, jour fixé par le Roi pour la signature du contrat de
mariage de Madame Clotilde, le prince de Marsan, prince de la maison
de Lorraine, et le sieur de Tolozan, introducteur des ambassadeurs,
allèrent prendre dans les carrosses du Roi et de la Reine le comte de
Viry pour l'amener ici. L'ambassadeur étoit accompagné du même cortége
qu'il avoit eu le jour de l'audience publique que lui avoit donnée Sa
Majesté; il reçut les mêmes honneurs que ce jour-là; il fut traité par
les officiers du Roi à une table dont le sieur Boutet d'Egvilly,
maître d'hôtel du Roi, faisoit les honneurs.
»Quelque temps avant l'heure fixée par le Roi pour les fiançailles, le
comte de Viry, précédé de son cortége et suivi de plusieurs seigneurs
piémontois, sortit de la salle des ambassadeurs pour se rendre chez
Monsieur, qui devoit dans la cérémonie du mariage représenter le
prince de Piémont, et auquel le comte de Viry avoit remis la
procuration de ce prince, autorisée de Leurs Majestés Sardes.
L'ambassadeur, qui avoit le prince de Marsan à sa droite et
l'introducteur des ambassadeurs à sa gauche, pria Monsieur, après lui
avoir fait un compliment, de venir chez le Roi pour les fiançailles.
En allant chez le Roi, Monsieur, comme représentant le prince de
Piémont, marchoit à la droite de l'ambassadeur; le prince de Marsan
étoit à leur droite et l'introducteur à la gauche. Depuis le grand
escalier, Monsieur et l'ambassadeur furent précédés par le grand
maître des cérémonies, par le maître et l'aide des cérémonies; et
lorsqu'ils furent entrés dans le cabinet où le Roi étoit avec les
princes, Monsieur alla se placer à son rang et près du Roi, qui étoit
au bout d'une table mise dans le fond de ce cabinet.