Le séjour de la cour dans cette résidence se prolongea jusqu'au jeudi

1er septembre. La vie des jeunes princesses y était réglée comme à

Versailles. Tous les dimanches elles entendaient la messe à l'église

de Saint-Jacques avec la famille royale. Leurs études, en changeant de

lieu, n'avaient point changé d'objet. Leurs plaisirs étaient aussi

toujours les mêmes: la lecture, des promenades à pied dans le parc,

en voiture dans la forêt, étaient comme ailleurs leurs principales

récréations.

Tout était encore calme et serein autour d'elles, et cependant un mal

secret agitait les âmes, un trouble profond tourmentait les esprits;

la passion de l'égalité, l'amour de la nouveauté s'emparaient des

classes bourgeoises, et dans l'atelier de son père, graveur sur étuis,

la jeune fille qui devait s'appeler madame Roland s'enivrait des

théories républicaines et commençait à perdre la foi religieuse,

tandis que ces deux filles du trône étudiaient tranquillement leur

catéchisme et les préceptes de l'Évangile, et, pareilles à deux lis

blancs croissant sous un beau ciel, embaumaient l'atmosphère de leur

parfum printanier.

Le mardi 7 février 1775, l'archiduc Maximilien-François, frère de

l'Empereur, arriva au château de la Muette, où la Reine alla le

recevoir. Ce prince, âgé de dix-huit ans, voyageait sous le nom de M.

de Burgau et dans le plus strict incognito. Le lendemain, il se rendit

à Versailles et fut présenté à Leurs Majestés et à la famille royale

par le comte de Mercy, ambassadeur de l'Empereur. Les diplomates

cherchèrent un but politique au voyage de l'archiduc, qui, déjà voué

au sacerdoce[61], n'avait d'autre motif en visitant la France que le

désir de s'instruire et de revoir la Reine, sa soeur. Les courtisans,

qui se piquaient de perspicacité, voulaient croire que M. de Burgau

venait tout simplement demander la main de Madame Clotilde. Cinq jours

n'étaient pas écoulés, qu'un démenti officiel était donné aux faux

prophètes.

[Note 61: Il fut nommé, le 15 avril 1784, électeur archevêque de

Cologne et évêque prince de Munster. Il était grand maître de l'ordre

Teutonique.]

Le dimanche 12 février, le comte de Viry, ambassadeur de Sardaigne,

eut une audience particulière du Roi, à laquelle assista seul le

comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères; et le Roi, après

cette audience, déclara le mariage de Madame Clotilde avec

Charles-Emmanuel de Savoie, prince de Piémont, fils aîné du roi de

Sardaigne[62].

[Note 62: Le même jour et à la même heure, même déclaration était

faite par le roi de Sardaigne. Une lettre, datée de Turin le 15

février, contenait ce qui suit:

«Dimanche 12 de ce mois, le Roi déclara à la cour le mariage arrêté

entre le prince de Piémont, son fils, et Madame Clotilde de France. Le

maître des cérémonies avoit invité, la veille, les ministres étrangers

à se rendre le lendemain à onze heures et demie du matin dans la

grande salle des audiences. Dès qu'ils y furent arrivés, il les

conduisit à celle de Sa Majesté, auprès de laquelle ils trouvèrent les

princes de la famille royale et les princes du sang. Les chevaliers de

l'Annonciade, les ministres d'État et toutes les personnes qui par

leurs charges ont les entrées de la chambre, y furent aussi appelés.

Le Roi, après leur avoir annoncé dans les termes les plus touchants un

événement si cher à son coeur, passa dans l'appartement de la Reine,

pour se rendre ensuite à la messe, et notifia de même ce mariage aux

chefs du sénat et du corps municipal, ainsi qu'au reste de la

noblesse, qui s'étoit rassemblée en foule dans les antichambres. Le

lundi 13, le Roi, la Reine et le prince de Piémont reçurent

successivement les compliments des ministres étrangers, qui furent

conduits à ces audiences par le maître des cérémonies. L'ambassadeur

de France porta la parole. Le prince de Piémont reçut dans

l'après-midi les compliments de toute la noblesse. Ces deux jours et

le jour suivant, il y a eu grand gala à la cour. La ville et le

théâtre ont été illuminés, et les représentations de l'opéra terminées

par des chants analogues à cette heureuse circonstance. Les chiffres

de la maison de Savoye et de la maison de France, ceux du prince de

Piémont et de Madame Clotilde brilloient partout dans des décorations

superbes. Des feux d'artifice ont encore ajouté à l'éclat de ces

fêtes. Tous les spectateurs se sont empressés de marquer par des

applaudissements multipliés combien ils partageoient la joie de leurs

maîtres, qui, de leur côté, ont daigné y répondre par les témoignages

de la plus vive sensibilité. Il y a ce soir bal à la cour.»]

Cette princesse s'était fait apprécier par une foule de traits qui

révélaient sa bonté d'âme. Je n'en citerai qu'un, qui montre que les

piqûres d'amour-propre, si vives d'ordinaire chez les femmes, ne

pouvaient arriver jusqu'à son coeur. Son embonpoint, un peu épais pour

son âge et pour sa taille, lui avait fait donner par les courtisans le

sobriquet de _Gros-Madame_. Un jour, il advint qu'une dame de son jeu

se permit de se servir de cette expression en présence de Madame

Clotilde elle-même. Madame la comtesse de Marsan fit aussitôt justice

d'une telle inconvenance, et déclara à la personne qui s'en était

rendue coupable qu'elle n'eût plus à reparaître devant cette

princesse. Celle-ci l'envoya chercher le lendemain et lui dit: «Ma

gouvernante a fait son devoir hier, je vais faire à présent le mien.

Je vous invite à revenir et à oublier une étourderie que je vous

pardonne de bon coeur.»

Personne à cette époque ne mettait en doute les excellentes qualités

de cette jeune princesse; mais l'esprit philosophique, qui avait aussi

envahi la cour, prétendait que madame de Marsan lui avait enseigné

l'histoire de l'Église mieux que celle du monde, et l'avait élevée

pour le cloître plus que pour le trône. La fermeté d'âme que la reine

de Sardaigne montra dans l'adversité fit voir au monde que le courage

qui surmonte les périls s'allie parfaitement avec la foi qui les

accepte.

Si la raison de Madame Élisabeth, âgée de dix à onze ans, pouvait déjà

comprendre la nécessité d'une séparation, son coeur ne s'en affligea

pas moins. Sa chère Clotilde, qui lui était non-seulement une

compagne, mais une confidente sûre et un guide éclairé, allait bientôt

lui manquer. Cette triste perspective rendait leur union plus étroite

et le besoin de se voir plus nécessaire. Le 1er mai (1775), Clotilde

alla faire ses adieux à la maison de Saint-Cyr; on devine que Madame

Élisabeth était près d'elle. Toutes deux, accompagnées de leurs

gouvernantes, furent reçues par la supérieure (madame de Mornay), à la

tête de sa communauté. Madame Clotilde, voulant laisser à cette maison

un témoignage de ses sympathies, remit à la supérieure son portrait,

qui fut reçu avec toutes les marques du respect et de l'affection. De

son côté, madame de Mornay offrit à Son Altesse un écran brodé par les

doigts les plus habiles de la maison, et représentant la supérieure

elle-même remettant le plan de Saint-Cyr à la princesse.

Les cent cinquante jeunes personnes élevées en ce lieu par la

munificence royale s'étant alors avancées, l'une d'elles, mademoiselle

Durfort de la Roque, sortit de leurs rangs, et lut au nom de ses

compagnes des vers composés par Ducis et exprimant les regrets que le

départ prochain de la soeur du Roi pour la cour de Turin allait

laisser dans tous les coeurs.

Le vendredi 12 mai, nous retrouvons ces deux soeurs angéliques

assistant avec le Roi, la Reine et la famille royale au service

solennel que faisaient célébrer les curés et marguilliers de l'église

paroissiale de Notre-Dame de Versailles pour l'anniversaire de la mort

de Louis XV.

Le 27 mai, Sidi-Abderrahman-Bediri-Aga, envoyé du pacha et de la

régence de Tripoli de Barbarie, fut reçu en audience par le Roi. Cet

envoyé prononça un discours rempli de toutes les fleurs de la poésie

orientale[63].

[Note 63: On trouvera ce discours parmi les documents placés à la fin

du volume.]

Le lendemain, l'envoyé barbaresque fut admis à faire ses révérences à

la Reine dans la galerie du château. L'aspect de cet étranger qui

n'était pas chrétien inspira aux deux jeunes princesses un mouvement

de curiosité, maîtrisé presque aussitôt par un naïf sentiment de

pitié. La petite Élisabeth le contemplant d'un regard attendri: «À

quoi pensez-vous? lui dit Clotilde.--Je pense à son âme.--Oh! ma

soeur, la miséricorde de Dieu est infinie; ce n'est pas à notre pensée

à lui poser des limites. Prions pour lui, cela vaut bien mieux.--Vous

avez raison, ma soeur; c'est aux chrétiens à prier pour ceux qui ne le

sont pas, comme c'est aux riches à donner aux pauvres.»

Le 30 mai, les deux princesses se font une joie d'accompagner

ensemble la Reine et Madame dans la plaine de Marly, où le Roi, suivi

de ses deux frères, passait en revue les mousquetaires, les

chevau-légers et les gendarmes de sa garde. Lorsque, après avoir reçu

dans leurs rangs l'inspection du Roi et des princes, les troupes,

défilant en colonne par escadrons et par quatre, passèrent devant la

Reine, entourée des princesses et d'un grand nombre de seigneurs et de

dames de la cour, Élisabeth dit à Clotilde: «Ma soeur, y a-t-il

d'aussi beaux soldats à Turin?--Je ne sais pas, ma soeur,» répondit

tristement la jeune fiancée.

Il avait été décidé depuis longtemps que le mariage de cette princesse

n'aurait lieu qu'après le sacre du Roi, dont l'époque avait été fixée

au dimanche 11 juin.

L'approche de cette époque remplissait le coeur d'Élisabeth de

tristesse et d'effroi. «Elle montre, mandait la Reine à sa mère (à la

date du 14 juillet 1775), elle montre à l'occasion du départ de sa

soeur et de plusieurs autres circonstances une honnêteté et

sensibilité charmantes. Quand on sent si bien à onze ans, cela est

bien précieux. Je la verrai davantage à présent qu'elle sera entre les

mains de madame de Guéménée. La pauvre petite partira peut-être dans

deux années. Je suis fâchée qu'elle aille si loin que le Portugal; ce

sera un bonheur pour elle de partir si jeune: elle en sentira moins la

différence des deux pays. Dieu veuille que la sensibilité ne la rende

pas malheureuse[64]!»

[Note 64: _Correspondance de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette_,

publiée par M. Alfred d'Arneth. Paris et Vienne, 1865.]

Le 5 de ce mois, Louis XVI quitta Versailles, accompagné de la Reine,

de Monsieur, de Madame et du comte d'Artois, pour se rendre à

Compiègne, où ils arrivèrent vers les dix heures du soir. Madame

Clotilde et Madame Élisabeth les avaient devancés dans cette

résidence.

Le 8, le Roi couche à Fismes.

Le 9, il s'achemine vers Reims, dans ses voitures de cérémonie,

accompagné de ses deux frères et du duc d'Orléans, du duc de Chartres

et du prince de Condé.

«Après avoir reçu les clefs de la ville par les mains du duc de

Bourbon, gouverneur de Champagne, Sa Majesté y fit son entrée,

escortée des troupes de sa maison et à travers les flots empressés

d'un peuple enivré de joie et signalant des transports qui, loin de

s'épuiser, ont semblé redoubler dans tout le cours de cette cérémonie.

Sa Majesté descendit à l'église métropolitaine, où ayant été reçue par

l'archevêque duc de Reims à la tête de son chapitre, elle entendit le

_Te Deum_. Après la bénédiction, le Roi se retira à l'archevêché, où

Sa Majesté reçut les compliments de tous les corps de la ville. Le

lendemain, le Roi entendit les premières vêpres dans la cathédrale, et

le dimanche 11 du mois, Sa Majesté se rendit vers les sept heures,

dans la plus grande pompe, à la même église, et elle y fut sacrée dans

les formes d'usage. Le prince de Lambesc avait été nommé par Sa

Majesté pour porter la queue du manteau royal à la cérémonie.

»La Reine, arrivée ici accompagnée de Madame, et que l'_incognito_

qu'elle gardoit n'empêcha point de jouir des plus vives expressions de

l'amour que la nation françoise lui a voué, fut présente à toutes les

augustes cérémonies de cette fête sacrée, dans une tribune préparée

pour elle, et dans laquelle Madame Clotilde et Madame Élisabeth furent

aussi placées.

»Le lendemain du sacre de Sa Majesté, lundi 12 juin 1775, le Roi

entendit la messe dans la chapelle du château archiépiscopal, après

laquelle les dames de la cour eurent l'honneur de lui rendre leurs

respects. L'après-midi, la Reine et Madame allèrent à quelque distance

de la ville, où elles virent manoeuvrer le régiment de hussards du

comte d'Esterhazy. Monsieur et Mgr le comte d'Artois, en uniforme de

dragons, firent une charge à la tête des escadrons; le duc de

Chartres, le prince de Condé et le duc de Bourbon, aussi en uniforme,

se mêlèrent à ces attaques. La duchesse de Bourbon et beaucoup de

dames et de seigneurs de la cour assistèrent à ce spectacle guerrier.

»Le 13, le Roi admit le clergé à le complimenter. Il fut conduit à

l'audience de Sa Majesté par le marquis de Dreux, grand maître des

cérémonies, et par le sieur de Nantouillet, maître des cérémonies. Le

duc de la Vrillière, ministre et secrétaire d'État, le présenta, et le

cardinal de Luynes porta la parole. Sa Majesté fut ensuite entendre la

messe à l'abbaye de Saint-Nicaise, et en revenant elle posa la

première pierre du collége de l'université de cette ville.

L'après-midi de ce jour, les chevaliers, commandeurs et officiers de

l'ordre du Saint-Esprit s'étant assemblés chez le Roi, en conséquence

de ses ordres, Sa Majesté se rendit, dans la marche ordinaire et avec

la plus grande pompe, à l'église métropolitaine, où, après avoir

entendu les vêpres, elle fut reçue grand maître souverain de son

ordre. À son retour, Sa Majesté tint chapitre, dans lequel elle a

nommé chevaliers de ses ordres l'ancien évêque de Limoges,

l'archevêque de Narbonne, le vicomte de la Rochefoucauld, le comte de

Talleyrand, le marquis de Rochechouart et le marquis de la

Roche-Aymon, qu'elle avoit nommés pour otages de la sainte ampoule, et

le vicomte de Talaru, qu'elle avoit aussi nommé pour porter la queue

de son manteau le jour de sa réception de grand maître souverain de

l'ordre.

»Le surlendemain 14, le Roi fut en cavalcade à l'abbaye de Saint-Remi.

Sa Majesté, accompagnée de Monsieur, de Mgr le comte d'Artois, du duc

d'Orléans, du duc de Chartres, du prince de Condé, du duc de Bourbon

et d'un grand nombre de seigneurs et de grands officiers, entendit la

messe dans cette abbaye, où elle fit ses dévotions par les mains du

cardinal de la Roche-Aymon. Elle toucha ensuite deux mille quatre

cents malades des écrouelles, dans le parc de l'abbaye, et leur fit

distribuer des aumônes. L'après-midi, le Roi fut se promener au cours

et alla de là au camp de ses gardes françoises et gardes suisses. Le

peuple, qui étoit en foule sur les pas de Sa Majesté, témoigna partout

les transports de joie que lui inspiroit la présence auguste et chérie

de son maître.

»Le jour de la Fête-Dieu, le Roi, accompagné de Monsieur, de Mgr le

comte d'Artois, ainsi que des princes du sang, suivit la procession et

assista à la grand'messe et au salut dans l'église métropolitaine. La

Reine, Madame et Madame Clotilde, assistèrent à l'un et à l'autre,

ainsi que la duchesse de Bourbon et un grand nombre de seigneurs et de

dames de la cour. Madame Élisabeth assista à la grand'messe et au

salut.

»Sa Majesté repartit le lendemain 16, avec Monsieur, Mgr le comte

d'Artois et les autres princes qui l'avaient accompagnée. Elle arriva

à Compiègne, pour y rester jusqu'au lundi 19, qu'elle retourna à

Versailles. Madame Clotilde et Madame Élisabeth s'y étoient rendues le

matin, et la Reine, accompagnée de Madame et des dames de la cour, y

arriva le soir de ce même jour[65].»

[Note 65: _Gazette de France._]

Peu de jours après le retour de la cour à Versailles, il y eut encore,

le 29 juin, à la plaine de Marly, une revue à laquelle furent

présentes Madame Clotilde et Madame Élisabeth. Cette fois c'étaient

les quatre compagnies des gardes du corps et les grenadiers à cheval

qui paradaient devant le Roi. Quand on lit le récit de ces dernières

pompes militaires de la monarchie, quand on voit de quels respects

extérieurs la royauté était encore entourée, on se demande comment peu

d'années après cette barrière de respect tomba. Mais lorsqu'on scrute

l'intérieur même de cette société, qu'on surprend le travail des

idées, le mouvement des passions, et qu'en se baissant pour écouter le

bruit des générations qui montent, on reçoit en plein visage le

souffle de nouveauté hardie qui se lève, on est moins étonné des

tragédies de l'âge suivant.

Le comte de Viry, ambassadeur extraordinaire du roi de Sardaigne

en la cour de France, ayant reçu les pleins pouvoirs nécessaires

pour faire, au nom du Roi son maître, la demande de Madame

Marie-Adélaïde-Clotilde-Xavière de France, soeur du Roi, en mariage

pour le prince de Piémont, se rendit à Versailles le mardi 8 août,

jour fixé par le Roi pour cette cérémonie. Le prince de Marsan,

prince de la maison de Lorraine, le sieur de Tolozan, introducteur

des ambassadeurs, et le sieur de Sequeville, secrétaire ordinaire du

Roi à la conduite des ambassadeurs, allèrent dans les carrosses du

Roi et de la Reine le prendre à son hôtel[66], pour le conduire au

château de Versailles, à la première audience publique de Sa

Majesté. Le récit officiel du temps nous donne les détails de cette

cérémonie, dont la marche se fit dans l'ordre suivant:

«Le carrosse de l'introducteur, le carrosse du prince de Marsan, le

carrosse du Roi, précédé des deux Suisses de l'ambassadeur, à cheval,

et de sa livrée, qui étoit très-nombreuse, de ses officiers et valets

de chambre, à cheval, de son écuyer et de ses pages, aussi à cheval;

le carrosse de la Reine, dans lequel étoit le sieur de Sequeville,

secrétaire ordinaire du Roi à la conduite des ambassadeurs; l'abbé

Chevrier, secrétaire de l'ambassadeur extraordinaire, et une partie

des seigneurs piémontois qui faisoient cortége au comte de Viry. Les

trois carrosses de l'ambassadeur fermoient la marche et étoient

remplis des autres gentilshommes piémontois de sa suite.

»À son passage, l'ambassadeur trouva dans l'avant-cour du château les

compagnies des gardes françoises et suisses sous les armes et les

officiers saluant du chapeau, les tambours appelant, dans la cour, les

gardes de la prévôté de l'hôtel en haie et sous les armes, à leurs

postes ordinaires. Il descendit à la salle des ambassadeurs, où il se

reposa jusqu'à l'heure de l'audience de Sa Majesté. Lorsqu'il y alla,

précédé de tout son cortége, les gardes de la porte étoient en haie

depuis la salle des ambassadeurs jusqu'à la grille, au dedans de

laquelle il fut reçu par le marquis de Dreux, grand maître des

cérémonies, par le sieur l'Allemand de Nantouillet, maître des

cérémonies, et par le sieur de Watronville, aide des cérémonies; les

Cent-Suisses de la garde du Roi la hallebarde à la main, les tambours

la baguette haute, étoient en haie depuis l'entrée du vestibule

jusqu'au haut de l'escalier, le lieutenant à la porte en dedans de la

grille, et un exempt; le drapeau sur le palier, au milieu de

l'escalier, et d'autres officiers au haut de l'escalier.

»L'ambassadeur fut reçu en dedans de la salle des gardes du corps par

le duc de Villeroy, capitaine en quartier d'une des compagnies des

gardes du corps qui étoient en haie et sous les armes.

»Lorsque l'ambassadeur commença à parler, le Roi se couvrit et lui fit

signe de se couvrir; après avoir complimenté Sa Majesté, il fit, au

nom du roi de Sardaigne, la demande de Madame Clotilde pour le prince

de Piémont, et le Roi la lui accorda dans les termes les plus

obligeants et les plus expressifs de l'amitié qui subsiste entre les

deux cours, et avec des témoignages de la plus grande satisfaction. Il

présenta ensuite à Sa Majesté le baron de Perrière, son fils, et

l'abbé Chevrier, son secrétaire d'ambassade extraordinaire. Le comte

de Viry fut ensuite conduit à l'audience publique de la Reine, de

Monsieur, de Madame, de Mgr le comte d'Artois[67], de Madame Clotilde,

de Madame Élisabeth, de Madame Adélaïde, de Madame Victoire et de

Madame Sophie, et, après avoir été traité à dîner par les officiers du

Roi, il fut reconduit à son hôtel, à Paris, dans les carrosses de

Leurs Majestés, et avec les mêmes cérémonies qu'il en étoit venu le

matin.

[Note 66: Rue du Cherche-Midi, au coin de la rue du Regard, à Paris.]

[Note 67: Il ne peut être question ici de Madame la comtesse d'Artois,

accouchée deux jours auparavant d'un prince que le Roi nomma duc

d'Angoulême.]

»L'ambassadeur n'avoit rien oublié dans cette occasion pour que le bon

goût, la richesse et la magnificence de ses carrosses, des

habillements de ses pages, des officiers de sa maison et de sa livrée

répondissent aux intentions du roi de Sardaigne et à la commission

brillante dont il étoit chargé.»

Le dimanche suivant (13 août), une cérémonie dépourvue d'éclat mais

bien autrement touchante avait lieu dans la chapelle du château de

Versailles: Madame Élisabeth allait faire sa première communion.

Ainsi, dans la même semaine, deux cérémonies différentes devaient

émouvoir la famille royale et faire apparaître dans un nouveau jour

ces âmes fraternelles que deux sacrements allaient séparer sans les

désunir. Élisabeth, qui, le jeudi précédent après vêpres, en présence

du Roi et de toute sa famille, avait déjà été par la confirmation

préparée à l'acte solennel qu'elle allait accomplir, se présenta à

l'autel entre madame de Marsan et madame de Guéménée, ses

gouvernantes, et là, tombée à deux genoux, elle se donna avec ferveur

au Dieu qui se donnait à elle.

Le journal de la cour dit que «le même jour, le Roi et la Reine

reçurent les révérences des princes et princesses du sang et des

seigneurs et dames de la cour, à l'occasion du mariage de Madame

Clotilde. Monsieur, Madame, Mgr le comte d'Artois, Madame Clotilde et

Madame Élisabeth reçurent les mêmes révérences que Leurs Majestés.

»Le 16 août, jour fixé par le Roi pour la signature du contrat de

mariage de Madame Clotilde, le prince de Marsan, prince de la maison

de Lorraine, et le sieur de Tolozan, introducteur des ambassadeurs,

allèrent prendre dans les carrosses du Roi et de la Reine le comte de

Viry pour l'amener ici. L'ambassadeur étoit accompagné du même cortége

qu'il avoit eu le jour de l'audience publique que lui avoit donnée Sa

Majesté; il reçut les mêmes honneurs que ce jour-là; il fut traité par

les officiers du Roi à une table dont le sieur Boutet d'Egvilly,

maître d'hôtel du Roi, faisoit les honneurs.

»Quelque temps avant l'heure fixée par le Roi pour les fiançailles, le

comte de Viry, précédé de son cortége et suivi de plusieurs seigneurs

piémontois, sortit de la salle des ambassadeurs pour se rendre chez

Monsieur, qui devoit dans la cérémonie du mariage représenter le

prince de Piémont, et auquel le comte de Viry avoit remis la

procuration de ce prince, autorisée de Leurs Majestés Sardes.

L'ambassadeur, qui avoit le prince de Marsan à sa droite et

l'introducteur des ambassadeurs à sa gauche, pria Monsieur, après lui

avoir fait un compliment, de venir chez le Roi pour les fiançailles.

En allant chez le Roi, Monsieur, comme représentant le prince de

Piémont, marchoit à la droite de l'ambassadeur; le prince de Marsan

étoit à leur droite et l'introducteur à la gauche. Depuis le grand

escalier, Monsieur et l'ambassadeur furent précédés par le grand

maître des cérémonies, par le maître et l'aide des cérémonies; et

lorsqu'ils furent entrés dans le cabinet où le Roi étoit avec les

princes, Monsieur alla se placer à son rang et près du Roi, qui étoit

au bout d'une table mise dans le fond de ce cabinet.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 8 / 47 段