avec toute la famille royale assiste le matin à l'office et
l'après-midi aux vêpres, dans l'église des Minimes de Chaillot. Le
mardi 24, dans l'après-midi, Madame Élisabeth accompagne encore sa
famille à Saint-Denis, où elle va voir Madame Louise et entendre les
vêpres et le salut dans l'église des Religieuses Carmélites. Le peuple
se porte en foule sur leur passage et leur témoigne ses sentiments par
de vives acclamations.
Le jeudi 2 juin, jour de la Fête-Dieu, un acte de piété publique (que
ne comprennent plus les philosophes du jour) leur attire les
bénédictions des mères chrétiennes: le Roi et la Reine, entourés de
leur famille, accompagnent à pied le saint sacrement à la procession
de l'église paroissiale de Passy. Cette cérémonie religieuse avait
attiré un concours prodigieux de population. Informé qu'un des
boulangers du lieu avait profité de cette occasion pour vendre son
pain au-dessus de la taxe, le Roi manda lui-même cet artisan enrichi,
le réprimanda vivement, et le condamna à une amende de six cents
livres pour les pauvres.
Le lendemain 3 juin, paraît un édit qui gagne davantage aux jeunes
souverains les sympathies populaires. Le premier acte de l'autorité
royale est tout ensemble un acte de justice et de bonté: il rassure la
nation sur le payement des dettes de l'État, sur l'acquittement des
intérêts promis, et il fait remise du droit de joyeux avénement[53].
[Note 53: Voici cet acte:
«Assis sur le trône où il a plu à Dieu de nous élever, nous espérons
que sa bonté soutiendra notre jeunesse et nous guidera dans les moyens
qui pourront rendre nos peuples heureux; c'est notre premier désir. Et
connoissant que cette félicité dépend principalement d'une sage
administration des finances, parce que c'est elle qui détermine un des
rapports les plus essentiels entre le souverain et ses sujets, c'est
vers cette administration que se tourneront nos premiers soins et
notre première étude. Nous étant fait rendre compte de l'état actuel
des recettes et des dépenses, nous avons vu avec plaisir qu'il y avoit
des fonds certains pour le payement exact des arrérages et intérêts
promis et des remboursements annoncés; et considérant ces engagements
comme une dette de l'État, et les créances qui les représentent comme
une propriété au rang de toutes celles qui sont confiées à notre
protection, nous croyons de notre premier devoir d'en assurer le
payement exact. Après avoir ainsi pourvu à la sûreté des créanciers de
l'État et consacré les principes de justice qui feront la base de
notre règne, nous devons nous occuper de soulager nos peuples du poids
des impositions, mais nous ne pouvons y parvenir que par l'ordre et
l'économie. Les fruits qui doivent en résulter ne sont pas l'ouvrage
d'un moment, et nous aimons mieux jouir plus tard de la satisfaction
de nos sujets que de les éblouir par des soulagements dont nous
n'aurions pas assuré la stabilité. Il est des dépenses nécessaires
qu'il faut concilier avec l'ordre et la sûreté de nos États; il en est
qui dérivent de libéralités, susceptibles peut-être de modération,
mais qui ont acquis des droits dans l'ordre de la justice par une
longue possession, et qui dès lors ne présentent que des économies
graduelles. Il est enfin des dépenses qui tiennent à notre personne et
au faste de notre cour; sur celles-là nous pourrons suivre plus
promptement les mouvements de notre coeur, et nous nous occupons déjà
des moyens de les réduire à des bornes convenables. De tels sacrifices
ne nous coûteront rien dès qu'ils pourront tourner au soulagement de
nos sujets; leur bonheur fera notre gloire, et le bien que nous
pourrons leur faire sera la plus douce récompense de nos soins et de
nos travaux. Voulant que cet édit, le premier émané de notre autorité,
porte l'empreinte de ces dispositions et soit comme le gage de nos
intentions, nous nous proposons de dispenser nos sujets du droit qui
nous est dû à cause de notre avénement à la couronne. C'est assez pour
eux d'avoir à regretter un Roi plein de bonté, éclairé par
l'expérience d'un long règne, respecté dans l'Europe par sa
modération, son amour pour la paix et sa fidélité dans les traités.»]
L'atmosphère de la loyauté s'épure: les du Barry s'éloignent; la
comtesse se retire dans l'abbaye du Pont-aux-Dames, près de Meaux, M.
de Monteil remplace le marquis du Barry comme capitaine colonel des
Suisses de la garde du comte d'Artois, et la comtesse de Polignac
remplace la marquise du Barry, dame pour accompagner la comtesse
d'Artois. Le duc d'Aiguillon remet aussi au Roi la démission de sa
charge de secrétaire d'État: le Roi appelle le comte du Muy au
ministère de la guerre, et le comte de Vergennes (qui était
ambassadeur en Suède) au ministère des affaires étrangères.
Le 5 juin, le Parlement (dont la députation se composait du premier
président, de deux présidents à mortier, de quatre conseillers de la
grand'chambre et des gens du Roi) se rend à la Muette pour présenter
ses premiers hommages aux nouveaux souverains. La chambre des comptes
et la cour des monnaies suivent de près le Parlement. Puis l'Académie
française est introduite par le marquis de Dreux, grand maître des
cérémonies, et présentée au Roi et à la Reine par le duc de la
Vrillière, ministre secrétaire d'État de la maison. Gresset, revenu de
sa ville d'Amiens, d'où il ne sortait que dans de grandes
circonstances, harangua les jeunes souverains au nom de l'Académie
française, dont il était directeur. «Sire, dit-il au Roi en finissant,
les brillantes destinées dont ce grand prince (Louis XV) fut privé,
vont être remplies par le règne fortuné de Votre Majesté sur la plus
noble des monarchies, sur cette nation généreuse, franche, sensible,
si distinguée par son amour pour ses maîtres, pour laquelle cet amour
est un besoin, une gloire, un bonheur, nation si digne par ses
sentiments de l'amour de son Roi[54].»
[Note 54: Voir, note VI, le discours de Gresset _in extenso_ à la fin
du volume.]
Quelles pénibles réflexions ces éloges donnés à la nation ne font-ils
pas naître, quand notre mémoire se reporte sur les humiliations, les
outrages et la mort que _la nation généreuse_ laissa infliger à ce
malheureux prince!
Et quelles douloureuses pensées ne fait-il pas naître, cet autre
discours adressé à la Reine, que nos lecteurs peut-être trouveront
trop louangeur, mais auquel les contemporains applaudissaient comme à
un hommage mérité, quand Gresset s'exprimait ainsi:
«MADAME,
»Il ne restoit plus à la nation qu'un sentiment dont elle peut offrir
l'hommage à Votre Majesté, celui du plus profond respect qui nous
amène au pied du trône; le tribut des autres sentiments vous avoit été
offert d'une voix unanime dès que votre présence auguste et chérie a
paré nos climats.
»Tous les titres faits pour commander, réussir et plaire, titres
héréditaires dans votre auguste maison; la bienfaisance, la
sensibilité pour l'infortune, l'esprit aimable et la vertu embellie de
toutes les grâces qui la font adorer, avoient commencé votre empire
sur tous les coeurs françois.
»Dans ces enchantements universels, au milieu de ces acclamations
attendrissantes qui précèdent, accompagnent et suivent vos traces,
daignez, Madame, en recevant avec bonté le premier hommage de
l'Académie françoise, daignez lui permettre d'espérer que Votre
Majesté voudra bien honorer quelquefois ses travaux d'un regard.
»Les lettres, les beaux-arts et le génie sont les organes et les
dépositaires de la gloire des empires. Quelle époque plus brillante
pourroit les animer et les inspirer que le règne fortuné qui commence?
En écrivant, Madame, pour le plus puissant et le plus aimable des
rois, en écrivant pour Votre Majesté, l'histoire, l'éloquence et la
poésie n'auront que des succès à célébrer, des vertus à peindre et la
vérité à exprimer.»
* * * * *
Ces paroles émurent le Roi et la Reine. Ils y répondirent par quelques
mots pleins de bonté. Ils avaient tous deux une véritable sympathie
pour Gresset, qui avait éprouvé quelque disgrâce sous le règne
précédent; puis ils connaissaient le poëme de _Vert-Vert_, ce
spirituel badinage[55] qui a surnagé, aussi bien que _le Lutrin_, sur
ce fleuve du temps où tant de gros livres s'enfoncent et
disparaissent.
[Note 55: Voir la note VII à la fin du volume.]
La justice du nouveau Roi dédommagea Gresset des rigueurs de Louis XV.
L'auteur du _Méchant_ reçut le cordon de l'ordre de Saint-Michel et
des lettres de noblesse rédigées dans les termes les plus honorables.
Durosoi, qui avait été mis à la Bastille en 1770 pour un mauvais
ouvrage, ne craignit pas de venir aussi à la Muette complimenter le
Roi et la Reine par un pitoyable poëme intitulé _le Joyeux Avénement_.
Il ne faut pas dire qu'un mauvais écrit suppose toujours de l'esprit;
«car, dit la Harpe, ceux de M. Durosoi supposent le contraire.»
Palissot, en accolant dans un vers Durosoi à Blin de Sainmore,
prévient par une note explicative que «Blin est à Rosoi ce que
l'honnête aisance est à la mendicité.» Mais le temps viendra où le
poëte sans verve prouvera qu'il n'est pas un homme sans coeur: s'il a
le tort d'apporter de misérables vers au Roi en 1774, il aura le
courage de mourir pour lui en 1792.
Le 6 juin, le Roi, la Reine et la famille royale se rendent à
Versailles, où ils sont accueillis par les témoignages d'une joie vive
et franche. Le Roi assiste à la levée des scellés qui avaient été
apposés sur les effets du feu Roi, son grand-père, par le duc de la
Vrillière.
La cour va dîner au petit Trianon, château que Louis XVI vient de
donner à la Reine, et dont la Reine pour la première fois fait les
honneurs à sa famille.
Le Roi avait déjà signé quelques nominations dans la maison de la
Reine, à qui il avait donné l'évêque de Chartres pour grand aumônier,
l'évêque de Nancy pour premier aumônier, et le marquis de Paulmy
d'Argenson pour chancelier. Il n'était pas question de M. de Vermond.
Louis XVI, dont l'âme droite et pure devinait comme par instinct les
intrigants, n'avait aucune sympathie pour cet abbé de cour, créature
de Choiseul et ami des encyclopédistes. Avant son avénement à la
couronne, il ne lui avait jamais adressé la parole, et souvent il ne
lui avait répondu que par un haussement d'épaules. Vermond, voyant
fort bien que le Roi n'était pas disposé à lui faire oublier les
procédés du Dauphin, sentit que la meilleure chance de conserver sa
position était de savoir la hasarder. Il alla donc au-devant de la
difficulté, et écrivit au Roi que, «tenant uniquement de la confiance
du feu Roi l'honneur d'être admis dans l'intérieur le plus intime chez
la Reine, il ne pouvait continuer de rester auprès d'elle sans en
avoir obtenu le consentement de son auguste époux.» Louis XVI lui
renvoya sa lettre, après y avoir écrit ces mots: «Je consens à ce que
l'abbé de Vermond continue ses fonctions auprès de la Reine.» Ainsi se
révélaient déjà la bonté de coeur et la faiblesse de caractère du
jeune Roi. «Je plains mon successeur,» avait dit Louis XV quelques
jours avant sa mort. La prévision de ce prince à son déclin frappa les
esprits quand on vit que le désir d'être agréable à Marie-Antoinette
venait de dicter à Louis XVI un acte qui ne pouvait que porter
préjudice à la Reine: toute marque de faveur accordée à un intrigant
décrédite l'autorité.
Revenu au château de la Muette, le Roi y distribue quelques nouvelles
grâces[56]. Dans l'après-midi du 17, après y avoir reçu le serment
d'un grand nombre d'évêques et d'archevêques, Louis XVI se transporte
avec sa famille à Marly, où le lendemain matin il devait avec la
Reine, Monsieur et Madame, se livrer à l'inoculation[56-A], suivant
en cela l'exemple de Mesdames Adélaïde, Sophie et Victoire, qui
s'étaient précédemment soumises à cette opération, dont le succès
avait été complet.
[Note 56: Le 12, Soufflot, contrôleur général des bâtiments de la
couronne, chargé depuis 1757 de la construction de la nouvelle église
de Sainte-Geneviève, vient mettre sous les yeux de la cour les dessins
et les modèles de ce gigantesque monument, exposés dans un pavillon
des jardins de ce château. Le Roi et la Reine en examinent avec
attention tous les détails et en témoignent leur satisfaction à
l'auteur: «Monsieur, lui dit la Reine, Paris était jaloux de
l'Hôtel-Dieu de Lyon[56-B]; mais les choses vont reprendre leur place,
et Lyon redevenir jaloux de Paris.»
Le 16, un autre objet excita aussi la curiosité et l'intérêt de Leurs
Majestés: c'était le grand télescope catoptrique qu'elles allèrent
voir dans l'hôtel du cabinet de physique et d'optique du Roi. Le
mécanisme et le mérite de cet instrument, et de tous ceux qui
faisaient partie de cette précieuse collection, leur furent expliqués
par le savant Dom Noël, qui en connaissait tous les secrets.
Le journal qui donne ces détails ajoute:
«La matière variolique a été prise d'un enfant de deux ans, dont la
petite vérole étoit discrète et de la meilleure espèce. La santé de
l'enfant, ainsi que celle du père et de la mère, a été constatée avec le
plus grand soin par l'examen des médecins et par les informations les
plus exactes du magistrat. Il en a été dressé un procès-verbal[56-C].»
Pendant tout le reste du mois, les gazettes entretiennent
journellement le public de toutes les phases de l'inoculation.
_Bulletin du Roi_: «L'éruption est au second jour. Il y a très-peu de
boutons, mais ils sont bien caractérisés,» etc.
_Bulletin de Monsieur_: «L'éruption est commencée.»
_Bulletin de Mgr le comte d'Artois_: «L'éruption continue...»
_Bulletin de Madame la comtesse d'Artois_: «La fièvre est diminuée;
l'éruption commence.»
Le lendemain, les bulletins disent: «Les boutons suppurent;» puis plus
tard: «les boutons se dessèchent.»
Ce traitement nouveau alors occupait tellement l'attention, que de
pareils détails, par l'effroi qu'ils inspiraient, se sauvèrent de
l'étrange et du ridicule. Le peuple était si convaincu des dangers de
la _vaccine_, qu'il ne fallait rien moins que l'exemple de la famille
royale pour l'amener à accepter cette innovation. Des voeux se
faisaient de toutes parts pour que la santé du Roi ne fût point
compromise par cette épreuve. Madame de Parabère, abbesse de
Notre-Dame-lez-Saintes, prenait l'engagement de «recevoir gratis, dès
que le Roi seroit rétabli, deux demoiselles de condition, d'en élever
deux autres et de nourrir et entretenir deux pauvres jusqu'à ce qu'ils
eussent appris un métier[56-D].» Madame de Quélen, prieure du
monastère royal de Poissy, fondait à perpétuité une messe solennelle
pour la conservation des jours précieux de Leurs Majestés et de la
famille royale[56-E]. Marie-Thérèse écrivait à Marie-Antoinette, de
Schönbrunn, le 1er juin 1774: «Je ne vous dis rien d'ici; ma tête
n'est remplie, autant que mon coeur, que d'inoculation. J'ai recours
aux pauvres qui prient Dieu bien instamment chez les bons Capucins et
au couvent de la Reine, où je compte bien tenir un _Te Deum_, si le
bon Dieu nous accorde le rétablissement _unseres werthen Königs_;
quelque peu d'allemand, pour que vous ne l'oubliiez. Je vous
embrasse.»
Dès que l'Impératrice-reine apprit le succès de l'inoculation de Sa
Majesté Très-Chrétienne, elle se rendit à l'église des Religieuses
Clarisses de Vienne et y assista à un office solennel, qu'elle fit
célébrer en action de grâces.
On écrivait de Vienne, le 13 juillet: «Sa Majesté Impériale a choisi
cette église parce qu'elle a été fondée par Élisabeth d'Autriche,
reine de France, qui avoit épousé Charles IX, et qui se retira à
Vienne après la mort de ce monarque. Cette princesse, qui ne parut
qu'un instant à la cour de France, s'y étoit concilié tous les coeurs.
On disoit d'elle alors ce que les historiens de nos jours pourront
attester à la postérité, en parlant d'une princesse de la même maison
qui fait le bonheur et l'admiration de la France, que dans la plus
grande jeunesse elle avoit toutes les vertus de l'ancien temps:
_Prisci moris vel juvenili ætate femina._»]
[Note 56-B: Ouvrage qui avait mis le sceau à la réputation de
Soufflot.]
[Note 56-C: _Gazette de France_ du lundi 20 juin 1774.]
[Note 56-D: _Gazette de France_, nº 57, lundi 18 juillet 1774.]
[Note 56-E: _Gazette de France_, nº 64, vendredi 12 août 1774.]
À cette époque, le parti philosophique eut un jour de triomphe.
Longtemps comprimé par l'administration vigoureuse de Maupeou et de
Terray, le parti qui prenait le nom de _parti du progrès_ s'était
senti renaître à l'avénement du jeune Roi, et il appelait de ses voeux
Turgot au ministère. Tous les esprits qui charmaient alors les salons
par leur conversation ou dirigeaient l'opinion par leurs livres, les
Thomas et les Morellet, les Condillac et les Bailly, les d'Alembert et
les Condorcet, les Marmontel et les la Harpe, toute cette pléiade
qu'illuminait le dernier rayon du vieil astre de Ferney, proclamait
l'intendant de Limoges comme le seul homme capable d'opérer les
réformes désirées. Turgot fut présenté le mardi 19 juillet à Louis XVI
et à la famille royale, et le vendredi 22 il prêta serment entre les
mains du Roi comme secrétaire d'État de la marine.
Le comte de Vergennes avait prêté serment la veille comme secrétaire
d'État des affaires étrangères.
La vue des honnêtes gens arrivant aux affaires devait inquiéter les
mauvais. Le prince Louis de Rohan ayant le 6 juillet quitté Vienne, où
il avait laissé son abbé Georgel, était à Paris depuis le milieu du
même mois, et s'était empressé de solliciter l'honneur de faire sa
cour au Roi et à la Reine. La Reine le connaissait de réputation
depuis longtemps. «Sa mauvaise conduite, écrivait-elle en 1773, me
fait peine de toute manière; c'est un point encore plus fâcheux dans
ce pays-ci, qu'il déshonore, que pour Vienne qu'il scandalise[57].»
Aussi la Reine, sans consentir à le recevoir, lui fit-elle demander
une lettre que l'Impératrice, sa mère, lui avait remise pour elle. Le
Roi, plus débonnaire, lui accorda une audience à Marly; mais il ne
l'écouta que quelques minutes, et lui dit brusquement: «Je vous ferai
bientôt savoir mes volontés.»
[Note 57: _Correspondance de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette_,
1770--1780, publiée par M. Alfred d'Arneth, Paris et Vienne, 1865.]
Le diplomate ecclésiastique ne put dès lors douter des sentiments peu
favorables du Roi et de la Reine; mais le crédit qui entourait en
France le nom de Rohan était tel que la pensée d'une disgrâce ne vint
à personne en dehors du château. Et à l'occasion de cette glaciale
réception, faite par un prince honnête homme à un évêque libertin que
la cour d'Autriche repoussait avec dégoût et que la Reine de France
refusait de voir, la _Gazette de France_ écrivait avec assurance[58]:
«De Marly, le 21 juillet 1774.
»Le prince Louis de Rohan, coadjuteur de l'évêché de Strasbourg et
ambassadeur extraordinaire à la cour de Vienne, a eu l'honneur de
rendre ses respects à Leurs Majestés et à la famille royale.»
[Note 58: Numéro du vendredi 22 juillet 1774.]
Cette feuille, dont l'origine remontait à l'année 1631, et qui était
regardée sous Louis XVI comme l'instrument de publicité le mieux
informé, était cette fois, je ne veux pas dire complice, mais dupe
d'influences qui faussaient la vérité. Non, le 21 juillet 1774, la
Reine ne reçut point cet audacieux prélat[59]; mais peu de temps
auparavant elle avait fait ouvrir sa porte à Buffon. Elle avait traité
avec toute la distinction qu'il méritait l'illustre intendant du
jardin royal des Plantes, qui venait lui faire hommage du nouveau
volume récemment publié par lui, et servant d'introduction à
l'_Histoire des minéraux_.
[Note 59: Peu de jours après, il pria le Roi de le dispenser de
retourner à Vienne, où il était moins estimé encore qu'à Versailles.
Le baron de Breteuil le remplaça comme ambassadeur extraordinaire à la
cour d'Autriche.]
Le 17 du même mois, elle avait, ainsi que le Roi, accueilli l'abbé
Delille, admis à leur présenter son discours de réception à l'Académie
française, où il avait remplacé M. de la Condamine. Marie-Antoinette le
complimenta au sujet des beaux vers _sur le luxe_, par la lecture
desquels s'était terminée cette fête littéraire. Quelques esprits
méchants s'étaient permis, à l'Académie, d'appliquer à Marie-Antoinette
plus d'un passage de cette satire; pensée injurieuse contre laquelle
protestait le caractère du poëte, tout autant que sa respectueuse
admiration pour la Reine.
Madame Élisabeth passa avec sa soeur Clotilde une partie de l'été au
château de la Muette, où la famille royale venait les voir de temps à
autre. Ainsi, le dimanche 24 juillet, Mesdames Adélaïde, Victoire et
Sophie, étant allées rendre visite à Saint-Denis à Madame Louise,
vinrent souper à la Muette avec les deux petites princesses.
Le lendemain 25, le Roi et la Reine, Monsieur et Madame, le comte et
la comtesse d'Artois, ayant été aussi à Saint-Denis, puis à Paris,
passèrent la soirée à la Muette avec leurs jeunes soeurs, et soupèrent
avec elles avant de retourner à Marly.
Le mercredi 27, on célébra dans l'abbaye royale de Saint-Denis le
service solennel pour le repos de l'âme du feu Roi[60].
[Note 60: On trouvera à la fin du volume, nº VIII, le récit officiel
de cette cérémonie, la dernière de ce genre dans les annales du
dix-huitième siècle. On y trouvera aussi la description du mausolée
érigé en l'abbaye de Saint-Denis pour les obsèques du feu Roi.]
Le 1er août, la cour quitte Marly. Madame Clotilde et Madame Élisabeth
se rendent de la Muette au monastère des Religieuses Carmélites de
Saint-Denis, où le Roi et la Reine, accompagnés de leurs frères et
belles-soeurs, les prennent à leur passage et les emmènent à
Compiègne. Leurs Majestés y firent leur entrée vers les neuf heures et
demie du soir, escortées de leur garde ordinaire et de leurs quatre
compagnies rouges, selon l'usage observé aux grands voyages. Le clergé
séculier et régulier, et tous les corps de la ville, se trouvaient à
leur arrivée. Le vicomte de Laval, gouverneur des ville et château de
Compiègne, les reçut à la tête du corps de ville. Le maire, M.
Decrouy, les harangua un genou en terre. M. de Laval remit au Roi les
clefs de la ville et lui présenta les officiers du bailliage; le
lieutenant général de cette juridiction lui adressa aussi un discours,
un genou en terre. Mais ces hommages officiels s'effacèrent, aux yeux
de la famille royale, devant les acclamations enthousiastes du peuple
accouru de tous les points de la contrée pour saluer les jeunes
souverains.
Le lendemain 2, Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie arrivèrent au
château de Compiègne. Le dimanche 7, l'abbé Terray, ordonnateur
général des bâtiments du Roi, vint présenter à Louis XVI et à
Marie-Antoinette les nouvelles pièces d'or frappées à l'effigie du
Roi. Le même jour, Leurs Majestés et leur famille assistèrent à la
grand'messe et aux vêpres dans l'église royale et paroissiale de
Saint-Jacques. Le soir, pour la première fois, Louis XVI tint son
grand couvert chez la Reine.
Le lundi 15 août, fête de l'Assomption de la sainte Vierge, le Roi, la
Reine, accompagnés des membres de leur famille, parmi lesquels on
remarquait leurs deux jeunes soeurs, se rendirent encore à l'église de
Saint-Jacques pour entendre la messe, à laquelle l'évêque de Soissons
officia pontificalement; et l'après-midi, ils assistèrent aux vêpres
dans l'église de Saint-Corneille, où ils furent complimentés par Dom
Lourdel, prieur de la congrégation de Saint-Maur, à la tête des
religieux. Ils suivirent ensuite la procession, qui se faisait à
pareil jour dans tout le royaume, pour l'accomplissement du voeu de
Louis XIII. La présence de Louis XVI et de Marie-Antoinette donnait un
éclat inaccoutumé à cette fête religieuse, au milieu de laquelle les
deux petites soeurs du Roi, marchant côte à côte, vêtues de robes
blanches et ornées de rubans bleus, rappelaient ces figures d'anges
adorateurs qui se couvrent de leurs ailes devant le Saint des saints.
Le duc de Gesvres marchait à la tête de l'état-major de la ville, qui
suivait la procession.
Le même jour, la musique des gardes françaises et suisses célébra par
des aubades la fête de la Reine, de Madame, de Madame la comtesse
d'Artois, de Madame Clotilde et de Madame Adélaïde.