Le dimanche 22, jour de la Pentecôte, et le lundi 23, Madame Élisabeth

avec toute la famille royale assiste le matin à l'office et

l'après-midi aux vêpres, dans l'église des Minimes de Chaillot. Le

mardi 24, dans l'après-midi, Madame Élisabeth accompagne encore sa

famille à Saint-Denis, où elle va voir Madame Louise et entendre les

vêpres et le salut dans l'église des Religieuses Carmélites. Le peuple

se porte en foule sur leur passage et leur témoigne ses sentiments par

de vives acclamations.

Le jeudi 2 juin, jour de la Fête-Dieu, un acte de piété publique (que

ne comprennent plus les philosophes du jour) leur attire les

bénédictions des mères chrétiennes: le Roi et la Reine, entourés de

leur famille, accompagnent à pied le saint sacrement à la procession

de l'église paroissiale de Passy. Cette cérémonie religieuse avait

attiré un concours prodigieux de population. Informé qu'un des

boulangers du lieu avait profité de cette occasion pour vendre son

pain au-dessus de la taxe, le Roi manda lui-même cet artisan enrichi,

le réprimanda vivement, et le condamna à une amende de six cents

livres pour les pauvres.

Le lendemain 3 juin, paraît un édit qui gagne davantage aux jeunes

souverains les sympathies populaires. Le premier acte de l'autorité

royale est tout ensemble un acte de justice et de bonté: il rassure la

nation sur le payement des dettes de l'État, sur l'acquittement des

intérêts promis, et il fait remise du droit de joyeux avénement[53].

[Note 53: Voici cet acte:

«Assis sur le trône où il a plu à Dieu de nous élever, nous espérons

que sa bonté soutiendra notre jeunesse et nous guidera dans les moyens

qui pourront rendre nos peuples heureux; c'est notre premier désir. Et

connoissant que cette félicité dépend principalement d'une sage

administration des finances, parce que c'est elle qui détermine un des

rapports les plus essentiels entre le souverain et ses sujets, c'est

vers cette administration que se tourneront nos premiers soins et

notre première étude. Nous étant fait rendre compte de l'état actuel

des recettes et des dépenses, nous avons vu avec plaisir qu'il y avoit

des fonds certains pour le payement exact des arrérages et intérêts

promis et des remboursements annoncés; et considérant ces engagements

comme une dette de l'État, et les créances qui les représentent comme

une propriété au rang de toutes celles qui sont confiées à notre

protection, nous croyons de notre premier devoir d'en assurer le

payement exact. Après avoir ainsi pourvu à la sûreté des créanciers de

l'État et consacré les principes de justice qui feront la base de

notre règne, nous devons nous occuper de soulager nos peuples du poids

des impositions, mais nous ne pouvons y parvenir que par l'ordre et

l'économie. Les fruits qui doivent en résulter ne sont pas l'ouvrage

d'un moment, et nous aimons mieux jouir plus tard de la satisfaction

de nos sujets que de les éblouir par des soulagements dont nous

n'aurions pas assuré la stabilité. Il est des dépenses nécessaires

qu'il faut concilier avec l'ordre et la sûreté de nos États; il en est

qui dérivent de libéralités, susceptibles peut-être de modération,

mais qui ont acquis des droits dans l'ordre de la justice par une

longue possession, et qui dès lors ne présentent que des économies

graduelles. Il est enfin des dépenses qui tiennent à notre personne et

au faste de notre cour; sur celles-là nous pourrons suivre plus

promptement les mouvements de notre coeur, et nous nous occupons déjà

des moyens de les réduire à des bornes convenables. De tels sacrifices

ne nous coûteront rien dès qu'ils pourront tourner au soulagement de

nos sujets; leur bonheur fera notre gloire, et le bien que nous

pourrons leur faire sera la plus douce récompense de nos soins et de

nos travaux. Voulant que cet édit, le premier émané de notre autorité,

porte l'empreinte de ces dispositions et soit comme le gage de nos

intentions, nous nous proposons de dispenser nos sujets du droit qui

nous est dû à cause de notre avénement à la couronne. C'est assez pour

eux d'avoir à regretter un Roi plein de bonté, éclairé par

l'expérience d'un long règne, respecté dans l'Europe par sa

modération, son amour pour la paix et sa fidélité dans les traités.»]

L'atmosphère de la loyauté s'épure: les du Barry s'éloignent; la

comtesse se retire dans l'abbaye du Pont-aux-Dames, près de Meaux, M.

de Monteil remplace le marquis du Barry comme capitaine colonel des

Suisses de la garde du comte d'Artois, et la comtesse de Polignac

remplace la marquise du Barry, dame pour accompagner la comtesse

d'Artois. Le duc d'Aiguillon remet aussi au Roi la démission de sa

charge de secrétaire d'État: le Roi appelle le comte du Muy au

ministère de la guerre, et le comte de Vergennes (qui était

ambassadeur en Suède) au ministère des affaires étrangères.

Le 5 juin, le Parlement (dont la députation se composait du premier

président, de deux présidents à mortier, de quatre conseillers de la

grand'chambre et des gens du Roi) se rend à la Muette pour présenter

ses premiers hommages aux nouveaux souverains. La chambre des comptes

et la cour des monnaies suivent de près le Parlement. Puis l'Académie

française est introduite par le marquis de Dreux, grand maître des

cérémonies, et présentée au Roi et à la Reine par le duc de la

Vrillière, ministre secrétaire d'État de la maison. Gresset, revenu de

sa ville d'Amiens, d'où il ne sortait que dans de grandes

circonstances, harangua les jeunes souverains au nom de l'Académie

française, dont il était directeur. «Sire, dit-il au Roi en finissant,

les brillantes destinées dont ce grand prince (Louis XV) fut privé,

vont être remplies par le règne fortuné de Votre Majesté sur la plus

noble des monarchies, sur cette nation généreuse, franche, sensible,

si distinguée par son amour pour ses maîtres, pour laquelle cet amour

est un besoin, une gloire, un bonheur, nation si digne par ses

sentiments de l'amour de son Roi[54].»

[Note 54: Voir, note VI, le discours de Gresset _in extenso_ à la fin

du volume.]

Quelles pénibles réflexions ces éloges donnés à la nation ne font-ils

pas naître, quand notre mémoire se reporte sur les humiliations, les

outrages et la mort que _la nation généreuse_ laissa infliger à ce

malheureux prince!

Et quelles douloureuses pensées ne fait-il pas naître, cet autre

discours adressé à la Reine, que nos lecteurs peut-être trouveront

trop louangeur, mais auquel les contemporains applaudissaient comme à

un hommage mérité, quand Gresset s'exprimait ainsi:

«MADAME,

»Il ne restoit plus à la nation qu'un sentiment dont elle peut offrir

l'hommage à Votre Majesté, celui du plus profond respect qui nous

amène au pied du trône; le tribut des autres sentiments vous avoit été

offert d'une voix unanime dès que votre présence auguste et chérie a

paré nos climats.

»Tous les titres faits pour commander, réussir et plaire, titres

héréditaires dans votre auguste maison; la bienfaisance, la

sensibilité pour l'infortune, l'esprit aimable et la vertu embellie de

toutes les grâces qui la font adorer, avoient commencé votre empire

sur tous les coeurs françois.

»Dans ces enchantements universels, au milieu de ces acclamations

attendrissantes qui précèdent, accompagnent et suivent vos traces,

daignez, Madame, en recevant avec bonté le premier hommage de

l'Académie françoise, daignez lui permettre d'espérer que Votre

Majesté voudra bien honorer quelquefois ses travaux d'un regard.

»Les lettres, les beaux-arts et le génie sont les organes et les

dépositaires de la gloire des empires. Quelle époque plus brillante

pourroit les animer et les inspirer que le règne fortuné qui commence?

En écrivant, Madame, pour le plus puissant et le plus aimable des

rois, en écrivant pour Votre Majesté, l'histoire, l'éloquence et la

poésie n'auront que des succès à célébrer, des vertus à peindre et la

vérité à exprimer.»

* * * * *

Ces paroles émurent le Roi et la Reine. Ils y répondirent par quelques

mots pleins de bonté. Ils avaient tous deux une véritable sympathie

pour Gresset, qui avait éprouvé quelque disgrâce sous le règne

précédent; puis ils connaissaient le poëme de _Vert-Vert_, ce

spirituel badinage[55] qui a surnagé, aussi bien que _le Lutrin_, sur

ce fleuve du temps où tant de gros livres s'enfoncent et

disparaissent.

[Note 55: Voir la note VII à la fin du volume.]

La justice du nouveau Roi dédommagea Gresset des rigueurs de Louis XV.

L'auteur du _Méchant_ reçut le cordon de l'ordre de Saint-Michel et

des lettres de noblesse rédigées dans les termes les plus honorables.

Durosoi, qui avait été mis à la Bastille en 1770 pour un mauvais

ouvrage, ne craignit pas de venir aussi à la Muette complimenter le

Roi et la Reine par un pitoyable poëme intitulé _le Joyeux Avénement_.

Il ne faut pas dire qu'un mauvais écrit suppose toujours de l'esprit;

«car, dit la Harpe, ceux de M. Durosoi supposent le contraire.»

Palissot, en accolant dans un vers Durosoi à Blin de Sainmore,

prévient par une note explicative que «Blin est à Rosoi ce que

l'honnête aisance est à la mendicité.» Mais le temps viendra où le

poëte sans verve prouvera qu'il n'est pas un homme sans coeur: s'il a

le tort d'apporter de misérables vers au Roi en 1774, il aura le

courage de mourir pour lui en 1792.

Le 6 juin, le Roi, la Reine et la famille royale se rendent à

Versailles, où ils sont accueillis par les témoignages d'une joie vive

et franche. Le Roi assiste à la levée des scellés qui avaient été

apposés sur les effets du feu Roi, son grand-père, par le duc de la

Vrillière.

La cour va dîner au petit Trianon, château que Louis XVI vient de

donner à la Reine, et dont la Reine pour la première fois fait les

honneurs à sa famille.

Le Roi avait déjà signé quelques nominations dans la maison de la

Reine, à qui il avait donné l'évêque de Chartres pour grand aumônier,

l'évêque de Nancy pour premier aumônier, et le marquis de Paulmy

d'Argenson pour chancelier. Il n'était pas question de M. de Vermond.

Louis XVI, dont l'âme droite et pure devinait comme par instinct les

intrigants, n'avait aucune sympathie pour cet abbé de cour, créature

de Choiseul et ami des encyclopédistes. Avant son avénement à la

couronne, il ne lui avait jamais adressé la parole, et souvent il ne

lui avait répondu que par un haussement d'épaules. Vermond, voyant

fort bien que le Roi n'était pas disposé à lui faire oublier les

procédés du Dauphin, sentit que la meilleure chance de conserver sa

position était de savoir la hasarder. Il alla donc au-devant de la

difficulté, et écrivit au Roi que, «tenant uniquement de la confiance

du feu Roi l'honneur d'être admis dans l'intérieur le plus intime chez

la Reine, il ne pouvait continuer de rester auprès d'elle sans en

avoir obtenu le consentement de son auguste époux.» Louis XVI lui

renvoya sa lettre, après y avoir écrit ces mots: «Je consens à ce que

l'abbé de Vermond continue ses fonctions auprès de la Reine.» Ainsi se

révélaient déjà la bonté de coeur et la faiblesse de caractère du

jeune Roi. «Je plains mon successeur,» avait dit Louis XV quelques

jours avant sa mort. La prévision de ce prince à son déclin frappa les

esprits quand on vit que le désir d'être agréable à Marie-Antoinette

venait de dicter à Louis XVI un acte qui ne pouvait que porter

préjudice à la Reine: toute marque de faveur accordée à un intrigant

décrédite l'autorité.

Revenu au château de la Muette, le Roi y distribue quelques nouvelles

grâces[56]. Dans l'après-midi du 17, après y avoir reçu le serment

d'un grand nombre d'évêques et d'archevêques, Louis XVI se transporte

avec sa famille à Marly, où le lendemain matin il devait avec la

Reine, Monsieur et Madame, se livrer à l'inoculation[56-A], suivant

en cela l'exemple de Mesdames Adélaïde, Sophie et Victoire, qui

s'étaient précédemment soumises à cette opération, dont le succès

avait été complet.

[Note 56: Le 12, Soufflot, contrôleur général des bâtiments de la

couronne, chargé depuis 1757 de la construction de la nouvelle église

de Sainte-Geneviève, vient mettre sous les yeux de la cour les dessins

et les modèles de ce gigantesque monument, exposés dans un pavillon

des jardins de ce château. Le Roi et la Reine en examinent avec

attention tous les détails et en témoignent leur satisfaction à

l'auteur: «Monsieur, lui dit la Reine, Paris était jaloux de

l'Hôtel-Dieu de Lyon[56-B]; mais les choses vont reprendre leur place,

et Lyon redevenir jaloux de Paris.»

Le 16, un autre objet excita aussi la curiosité et l'intérêt de Leurs

Majestés: c'était le grand télescope catoptrique qu'elles allèrent

voir dans l'hôtel du cabinet de physique et d'optique du Roi. Le

mécanisme et le mérite de cet instrument, et de tous ceux qui

faisaient partie de cette précieuse collection, leur furent expliqués

par le savant Dom Noël, qui en connaissait tous les secrets.

Le journal qui donne ces détails ajoute:

«La matière variolique a été prise d'un enfant de deux ans, dont la

petite vérole étoit discrète et de la meilleure espèce. La santé de

l'enfant, ainsi que celle du père et de la mère, a été constatée avec le

plus grand soin par l'examen des médecins et par les informations les

plus exactes du magistrat. Il en a été dressé un procès-verbal[56-C].»

Pendant tout le reste du mois, les gazettes entretiennent

journellement le public de toutes les phases de l'inoculation.

_Bulletin du Roi_: «L'éruption est au second jour. Il y a très-peu de

boutons, mais ils sont bien caractérisés,» etc.

_Bulletin de Monsieur_: «L'éruption est commencée.»

_Bulletin de Mgr le comte d'Artois_: «L'éruption continue...»

_Bulletin de Madame la comtesse d'Artois_: «La fièvre est diminuée;

l'éruption commence.»

Le lendemain, les bulletins disent: «Les boutons suppurent;» puis plus

tard: «les boutons se dessèchent.»

Ce traitement nouveau alors occupait tellement l'attention, que de

pareils détails, par l'effroi qu'ils inspiraient, se sauvèrent de

l'étrange et du ridicule. Le peuple était si convaincu des dangers de

la _vaccine_, qu'il ne fallait rien moins que l'exemple de la famille

royale pour l'amener à accepter cette innovation. Des voeux se

faisaient de toutes parts pour que la santé du Roi ne fût point

compromise par cette épreuve. Madame de Parabère, abbesse de

Notre-Dame-lez-Saintes, prenait l'engagement de «recevoir gratis, dès

que le Roi seroit rétabli, deux demoiselles de condition, d'en élever

deux autres et de nourrir et entretenir deux pauvres jusqu'à ce qu'ils

eussent appris un métier[56-D].» Madame de Quélen, prieure du

monastère royal de Poissy, fondait à perpétuité une messe solennelle

pour la conservation des jours précieux de Leurs Majestés et de la

famille royale[56-E]. Marie-Thérèse écrivait à Marie-Antoinette, de

Schönbrunn, le 1er juin 1774: «Je ne vous dis rien d'ici; ma tête

n'est remplie, autant que mon coeur, que d'inoculation. J'ai recours

aux pauvres qui prient Dieu bien instamment chez les bons Capucins et

au couvent de la Reine, où je compte bien tenir un _Te Deum_, si le

bon Dieu nous accorde le rétablissement _unseres werthen Königs_;

quelque peu d'allemand, pour que vous ne l'oubliiez. Je vous

embrasse.»

Dès que l'Impératrice-reine apprit le succès de l'inoculation de Sa

Majesté Très-Chrétienne, elle se rendit à l'église des Religieuses

Clarisses de Vienne et y assista à un office solennel, qu'elle fit

célébrer en action de grâces.

On écrivait de Vienne, le 13 juillet: «Sa Majesté Impériale a choisi

cette église parce qu'elle a été fondée par Élisabeth d'Autriche,

reine de France, qui avoit épousé Charles IX, et qui se retira à

Vienne après la mort de ce monarque. Cette princesse, qui ne parut

qu'un instant à la cour de France, s'y étoit concilié tous les coeurs.

On disoit d'elle alors ce que les historiens de nos jours pourront

attester à la postérité, en parlant d'une princesse de la même maison

qui fait le bonheur et l'admiration de la France, que dans la plus

grande jeunesse elle avoit toutes les vertus de l'ancien temps:

_Prisci moris vel juvenili ætate femina._»]

[Note 56-B: Ouvrage qui avait mis le sceau à la réputation de

Soufflot.]

[Note 56-C: _Gazette de France_ du lundi 20 juin 1774.]

[Note 56-D: _Gazette de France_, nº 57, lundi 18 juillet 1774.]

[Note 56-E: _Gazette de France_, nº 64, vendredi 12 août 1774.]

À cette époque, le parti philosophique eut un jour de triomphe.

Longtemps comprimé par l'administration vigoureuse de Maupeou et de

Terray, le parti qui prenait le nom de _parti du progrès_ s'était

senti renaître à l'avénement du jeune Roi, et il appelait de ses voeux

Turgot au ministère. Tous les esprits qui charmaient alors les salons

par leur conversation ou dirigeaient l'opinion par leurs livres, les

Thomas et les Morellet, les Condillac et les Bailly, les d'Alembert et

les Condorcet, les Marmontel et les la Harpe, toute cette pléiade

qu'illuminait le dernier rayon du vieil astre de Ferney, proclamait

l'intendant de Limoges comme le seul homme capable d'opérer les

réformes désirées. Turgot fut présenté le mardi 19 juillet à Louis XVI

et à la famille royale, et le vendredi 22 il prêta serment entre les

mains du Roi comme secrétaire d'État de la marine.

Le comte de Vergennes avait prêté serment la veille comme secrétaire

d'État des affaires étrangères.

La vue des honnêtes gens arrivant aux affaires devait inquiéter les

mauvais. Le prince Louis de Rohan ayant le 6 juillet quitté Vienne, où

il avait laissé son abbé Georgel, était à Paris depuis le milieu du

même mois, et s'était empressé de solliciter l'honneur de faire sa

cour au Roi et à la Reine. La Reine le connaissait de réputation

depuis longtemps. «Sa mauvaise conduite, écrivait-elle en 1773, me

fait peine de toute manière; c'est un point encore plus fâcheux dans

ce pays-ci, qu'il déshonore, que pour Vienne qu'il scandalise[57].»

Aussi la Reine, sans consentir à le recevoir, lui fit-elle demander

une lettre que l'Impératrice, sa mère, lui avait remise pour elle. Le

Roi, plus débonnaire, lui accorda une audience à Marly; mais il ne

l'écouta que quelques minutes, et lui dit brusquement: «Je vous ferai

bientôt savoir mes volontés.»

[Note 57: _Correspondance de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette_,

1770--1780, publiée par M. Alfred d'Arneth, Paris et Vienne, 1865.]

Le diplomate ecclésiastique ne put dès lors douter des sentiments peu

favorables du Roi et de la Reine; mais le crédit qui entourait en

France le nom de Rohan était tel que la pensée d'une disgrâce ne vint

à personne en dehors du château. Et à l'occasion de cette glaciale

réception, faite par un prince honnête homme à un évêque libertin que

la cour d'Autriche repoussait avec dégoût et que la Reine de France

refusait de voir, la _Gazette de France_ écrivait avec assurance[58]:

«De Marly, le 21 juillet 1774.

»Le prince Louis de Rohan, coadjuteur de l'évêché de Strasbourg et

ambassadeur extraordinaire à la cour de Vienne, a eu l'honneur de

rendre ses respects à Leurs Majestés et à la famille royale.»

[Note 58: Numéro du vendredi 22 juillet 1774.]

Cette feuille, dont l'origine remontait à l'année 1631, et qui était

regardée sous Louis XVI comme l'instrument de publicité le mieux

informé, était cette fois, je ne veux pas dire complice, mais dupe

d'influences qui faussaient la vérité. Non, le 21 juillet 1774, la

Reine ne reçut point cet audacieux prélat[59]; mais peu de temps

auparavant elle avait fait ouvrir sa porte à Buffon. Elle avait traité

avec toute la distinction qu'il méritait l'illustre intendant du

jardin royal des Plantes, qui venait lui faire hommage du nouveau

volume récemment publié par lui, et servant d'introduction à

l'_Histoire des minéraux_.

[Note 59: Peu de jours après, il pria le Roi de le dispenser de

retourner à Vienne, où il était moins estimé encore qu'à Versailles.

Le baron de Breteuil le remplaça comme ambassadeur extraordinaire à la

cour d'Autriche.]

Le 17 du même mois, elle avait, ainsi que le Roi, accueilli l'abbé

Delille, admis à leur présenter son discours de réception à l'Académie

française, où il avait remplacé M. de la Condamine. Marie-Antoinette le

complimenta au sujet des beaux vers _sur le luxe_, par la lecture

desquels s'était terminée cette fête littéraire. Quelques esprits

méchants s'étaient permis, à l'Académie, d'appliquer à Marie-Antoinette

plus d'un passage de cette satire; pensée injurieuse contre laquelle

protestait le caractère du poëte, tout autant que sa respectueuse

admiration pour la Reine.

Madame Élisabeth passa avec sa soeur Clotilde une partie de l'été au

château de la Muette, où la famille royale venait les voir de temps à

autre. Ainsi, le dimanche 24 juillet, Mesdames Adélaïde, Victoire et

Sophie, étant allées rendre visite à Saint-Denis à Madame Louise,

vinrent souper à la Muette avec les deux petites princesses.

Le lendemain 25, le Roi et la Reine, Monsieur et Madame, le comte et

la comtesse d'Artois, ayant été aussi à Saint-Denis, puis à Paris,

passèrent la soirée à la Muette avec leurs jeunes soeurs, et soupèrent

avec elles avant de retourner à Marly.

Le mercredi 27, on célébra dans l'abbaye royale de Saint-Denis le

service solennel pour le repos de l'âme du feu Roi[60].

[Note 60: On trouvera à la fin du volume, nº VIII, le récit officiel

de cette cérémonie, la dernière de ce genre dans les annales du

dix-huitième siècle. On y trouvera aussi la description du mausolée

érigé en l'abbaye de Saint-Denis pour les obsèques du feu Roi.]

Le 1er août, la cour quitte Marly. Madame Clotilde et Madame Élisabeth

se rendent de la Muette au monastère des Religieuses Carmélites de

Saint-Denis, où le Roi et la Reine, accompagnés de leurs frères et

belles-soeurs, les prennent à leur passage et les emmènent à

Compiègne. Leurs Majestés y firent leur entrée vers les neuf heures et

demie du soir, escortées de leur garde ordinaire et de leurs quatre

compagnies rouges, selon l'usage observé aux grands voyages. Le clergé

séculier et régulier, et tous les corps de la ville, se trouvaient à

leur arrivée. Le vicomte de Laval, gouverneur des ville et château de

Compiègne, les reçut à la tête du corps de ville. Le maire, M.

Decrouy, les harangua un genou en terre. M. de Laval remit au Roi les

clefs de la ville et lui présenta les officiers du bailliage; le

lieutenant général de cette juridiction lui adressa aussi un discours,

un genou en terre. Mais ces hommages officiels s'effacèrent, aux yeux

de la famille royale, devant les acclamations enthousiastes du peuple

accouru de tous les points de la contrée pour saluer les jeunes

souverains.

Le lendemain 2, Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie arrivèrent au

château de Compiègne. Le dimanche 7, l'abbé Terray, ordonnateur

général des bâtiments du Roi, vint présenter à Louis XVI et à

Marie-Antoinette les nouvelles pièces d'or frappées à l'effigie du

Roi. Le même jour, Leurs Majestés et leur famille assistèrent à la

grand'messe et aux vêpres dans l'église royale et paroissiale de

Saint-Jacques. Le soir, pour la première fois, Louis XVI tint son

grand couvert chez la Reine.

Le lundi 15 août, fête de l'Assomption de la sainte Vierge, le Roi, la

Reine, accompagnés des membres de leur famille, parmi lesquels on

remarquait leurs deux jeunes soeurs, se rendirent encore à l'église de

Saint-Jacques pour entendre la messe, à laquelle l'évêque de Soissons

officia pontificalement; et l'après-midi, ils assistèrent aux vêpres

dans l'église de Saint-Corneille, où ils furent complimentés par Dom

Lourdel, prieur de la congrégation de Saint-Maur, à la tête des

religieux. Ils suivirent ensuite la procession, qui se faisait à

pareil jour dans tout le royaume, pour l'accomplissement du voeu de

Louis XIII. La présence de Louis XVI et de Marie-Antoinette donnait un

éclat inaccoutumé à cette fête religieuse, au milieu de laquelle les

deux petites soeurs du Roi, marchant côte à côte, vêtues de robes

blanches et ornées de rubans bleus, rappelaient ces figures d'anges

adorateurs qui se couvrent de leurs ailes devant le Saint des saints.

Le duc de Gesvres marchait à la tête de l'état-major de la ville, qui

suivait la procession.

Le même jour, la musique des gardes françaises et suisses célébra par

des aubades la fête de la Reine, de Madame, de Madame la comtesse

d'Artois, de Madame Clotilde et de Madame Adélaïde.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 7 / 47 段