Vers cette époque, à certains jours, après les études sérieuses,

plusieurs dames de mérite, aussi recommandables par leurs principes

religieux que par leur instruction, étaient aussi admises dans

l'intimité des deux petites princesses. C'était un cercle qu'on leur

créait afin d'utiliser leurs loisirs tout en les amusant, de les

former à l'habitude du monde, de leur apprendre à énoncer leurs idées

avec grâce et concision, à juger les choses avec justesse, à exprimer

leurs jugements avec clarté. Ces réunions, qu'elles voyaient toujours

revenir avec joie, avaient le précieux avantage de s'offrir à elles

sous la forme de récréations; mais ces fécondes récréations, sous leur

gaieté apparente et sous leur parfaite modestie, les initiaient, sans

qu'elles s'en doutassent, à ce tact pour ainsi dire divinatoire, à

cette science du monde si nécessaire et si difficile à acquérir, qui

consiste à discerner à première vue le mérite des individus, à

apprécier le caractère, l'esprit dominant de chaque société, sous

quelque forme qu'il se présente: finesse et sagacité qui devinrent par

la suite si exquises chez Élisabeth, que rarement elle se trompait

dans l'opinion qu'elle se formait du caractère des personnes aussi

bien que de l'esprit des réunions où elle se trouvait. «Jamais, dit M.

Ferrand, Madame Élisabeth n'a pu s'intéresser à une conversation dans

laquelle il n'y avait rien à gagner; jamais elle n'a su s'amuser d'un

entretien frivole. Le temps était précieux pour elle: elle savait

qu'on n'en jouit que par le sage emploi qu'on en fait; qu'il se hâte

toujours sans jamais nous attendre; que c'est à nous à nous hâter avec

lui: elle ne concevait pas l'existence de ces êtres qui gémissent

perpétuellement accablés du poids d'une heure: elle regrettait ces

moments qu'un monde léger consomme à des riens, pour se délivrer de

l'embarras de les employer utilement, et le temps ne la surprenait

jamais sans trouver la vertu dans ses actions ou dans ses

projets[43].»

[Note 43: _Éloge historique de Madame Élisabeth_, p. 15 et 16.]

C'était surtout durant la saison que la Cour passait aux châteaux de

Compiègne et de Fontainebleau qu'avaient lieu les instructives

récréations dont nous venons de parler. Madame de Marsan avait composé

quelques petits proverbes pour être joués par ses royales élèves et

les personnes de leur société. Le dénoûment de ces humbles pièces,

faites d'ailleurs sans prétention, contenait toujours une moralité

utile, et finissait d'ordinaire par une de ces maximes sentimentales à

la mode de ce temps-là.

C'est aussi pendant leur séjour dans ces deux résidences royales que

l'étude de la botanique occupait particulièrement les loisirs des deux

princesses. Souvent M. Lemonnier, célèbre médecin dont l'instruction

était si étendue et si variée, les accompagnait avec leur gouvernante

dans les jardins ou dans la forêt, et expliquait devant elles les

propriétés de chaque fleur, de chaque plante, de chaque arbuste, leur

origine et l'époque de leur acclimatation en France. Tout est

intéressant dans la nature quand on s'applique à en découvrir les

arcanes. Ces promenades avaient laissé dans l'esprit de Madame

Clotilde et de Madame Élisabeth un souvenir qu'elles aimèrent toujours

à se rappeler.

Ce fut M. Leblond qui leur donna les premières leçons d'histoire et de

géographie. Sur la demande de leur gouvernante, madame de la

Ferté-Imbault avait _arrangé_ pour elles quelques extraits de la _Vie

des hommes illustres_ de Plutarque. Le lecteur pourra s'étonner du

choix que l'on faisait pour l'instruction des deux jeunes soeurs du

roi de France, d'un livre où madame Roland raconte, en ses Mémoires,

avoir puisé son enthousiasme pour la république, et que, vers la fin

de l'année 1792, au plus fort de la tourmente révolutionnaire,

Dumouriez appréciait ainsi dans une lettre adressée au général Biron:

«Lisez Plutarque, pour apprendre à devenir républicain.» Certes, dans

ce merveilleux ouvrage de Plutarque, tout est vivant: ce ne sont pas

des pages d'histoire qu'on donne à lire à la jeunesse, ce sont des

héros qu'on lui montre: ce sont des rois, des législateurs, des

capitaines qui lui apparaissent comme des amis imposants, révélateurs

de la vérité et confirmant la vérité par leur exemple. Mais nous

remarquons que madame de Genlis n'a point fait figurer les hommes de

Plutarque dans son Traité d'éducation des jeunes personnes, et qu'elle

dit dans ce traité: «Il n'est aucun ouvrage que les enfants de sept à

quinze ans puissent lire seuls avec fruit pour la première fois; donc

tous leur sont également dangereux.» C'est pour cela sans doute que

madame de la Ferté-Imbault était chargée d'_arranger_ l'historien de

l'antiquité.

Laissons là ces puérils détails: les injustices souffertes par les

grands hommes d'Athènes et de Rome auraient sans doute appris à Madame

Élisabeth à supporter avec courage les humiliations et la mort; mais

soyons vrais: Dieu devait placer sur sa route deux guides bien

autrement sûrs pour la soutenir dans cette terrible lutte: cette foi

si vive qui arrache ceux qui en sont animés à toutes les craintes,

puisqu'elle les arrache à tous les doutes, et cette invincible

espérance qui éclaire les ombres du présent du rayonnement de

l'immortalité.

L'abbé de Montégut, chanoine de Chartres, qui avait été nommé, dans

les premiers jours de mai 1774, instituteur en survivance des Enfants

de France, d'après la démission de l'abbé de Lusinnes, contribua à

développer en Madame Élisabeth ce sentiment religieux qui ne la quitta

plus pendant sa vie[44]. Il lui expliqua les merveilles de cet

Évangile qui est tout ensemble l'école du devoir et la source des

consolations. Elle s'appliqua à cette étude avec une sagacité et une

pénétration au-dessus de son âge. On eût dit qu'une secrète

inspiration l'avertissait que c'était là la meilleure et la première

des sciences. À mesure que son intelligence se développa, ces

préceptes s'enracinèrent profondément en elle. La religion lui apparut

comme une chaîne de devoirs et de consolations, dont le premier

anneau, attaché au Ciel, attire sans cesse l'humanité vers son origine

et sa fin. Elle ne chercha pas, comme les esprits de son temps, à

pénétrer les mystères impénétrables, elle se soumit fermement à la loi

de l'Église, sachant combien est infinie la grandeur de Dieu et

combien notre propre nature est limitée. La révélation suppléait

suffisamment pour elle à l'infirmité de notre intelligence, car c'est

à sa lumière que nous marchons dans la charité qui est notre voie, et

vers le ciel qui est notre but. Aussi les traits de piété et

d'abnégation que son instituteur mettait sous ses yeux étaient-ils

reçus par elle avec cet empressement facile qu'elle devait mettre un

jour à en offrir elle-même des exemples.

[Note 44: L'abbé de Montégut est mort à Chartres en 1794.]

De son côté, madame de Marsan la conduisait souvent à Saint-Cyr, où

elle aimait à s'entretenir avec les dames qui avaient porté au plus

haut point de perfection l'éducation des jeunes personnes confiées à

leurs soins. Celles de ces dernières qui par leur application et leur

conduite avaient mérité une récompense, étaient introduites près de la

princesse. D'ordinaire on disait le salut à son arrivée. La jeune

Élisabeth avait du goût pour ce royal asile, où tout était simple,

noble et grand; souvent elle entrait dans les classes, dont les

travaux l'intéressaient, souvent aussi dans le réfectoire, où le menu

du souper aussi bien que l'âge et le nombre des convives occupaient

son attention.

Ce royal établissement, qui portait l'empreinte d'une sainte et

majestueuse pensée, avait éveillé toutes les sympathies de notre jeune

visiteuse, qui ne le quittait jamais sans se promettre d'y revenir. La

Reine elle-même, sans montrer une affection particulière pour

Saint-Cyr, avait pris en estime les dames et les élèves de cette

maison: elle avait parmi ses femmes quelques jeunes filles de

Saint-Louis, et «elle leur interdisait le spectacle lorsque les pièces

ne lui paraissaient pas d'une moralité convenable, se regardant avec

raison comme chargée de veiller aux moeurs et à la conduite de ces

jeunes personnes[45].»

[Note 45: _Mémoires de Madame Campan_, t. I, p. 104.]

Le moment est venu de reprendre notre récit à l'endroit où nous

l'avions suspendu, c'est-à-dire à la fin du règne de Louis XV et à

l'avénement de son successeur. Nous parcourrons rapidement ces années,

pendant lesquelles, selon un écrivain optimiste (M. Droz), la

Révolution aurait pu être évitée, et nous chercherons surtout, au

milieu des faits généraux, la trace des premiers pas de Madame

Élisabeth. Nous avons laissé à Choisy la jeune royauté environnée de

la sympathie publique. Il convient de rappeler ici ses débuts. Avant

de quitter Versailles, Louis XVI avait ordonné à l'abbé Terray,

contrôleur général des finances, de remettre deux cent mille livres

aux curés des paroisses de Paris pour être distribuées aux pauvres. À

peine descendu à Choisy, le prince se recueille; il jette des regards

inquiets autour de lui; il cherche un appui pour sa faiblesse, un ami

pour son coeur. Il croit l'apercevoir parmi les victimes de la

disgrâce d'un pouvoir qui n'avait su inspirer ni estime ni crainte. Sa

raison lui désigne Machault d'Arnouville; le secret désir de la Reine

indique Choiseul. Un conseil de famille (j'allais dire une intrigue

que dirige Madame Adélaïde) fait pencher la balance en faveur de M. de

Maurepas.

On prétendit à l'époque où l'événement se passa que la famille ne

combattit point d'abord le choix du Roi, et que la lettre qui mandait

Machault était déjà remise au courrier; mais que celui-ci ayant tardé

deux minutes à enfourcher son cheval, auquel manquait une sangle ou

une gourmette, la lettre lui fut redemandée et mise à l'adresse de

Maurepas. À quoi tiennent les destinées d'un empire! Elles tiennent,

croyez-le bien, beaucoup plus à la volonté de ceux qui gouvernent qu'à

une sangle et une gourmette. La timidité de Louis XVI, qui devait lui

être si fatale, l'empêcha de prendre tout d'abord la résolution que

son coeur lui dictait, et qui était la meilleure. Il fit donc partir

la lettre dont voici la copie:

»_À Monsieur le comte de Maurepas._

«Choisy, le 11 mai 1774.

»Dans la juste douleur qui m'accable et que je partage avec tout le

royaume, j'ai de grands devoirs à remplir. Je suis roi, et ce nom

renferme toutes mes obligations; mais je n'ai que vingt ans, et je

n'ai pas toutes les connoissances qui me sont nécessaires; de plus, je

ne puis voir aucun ministre, tous ayant vu le Roi dans sa dernière

maladie. La certitude que j'ai de votre probité et de votre

connoissance profonde des affaires m'engage à vous prier de m'aider de

vos conseils. Venez donc le plus tôt qu'il vous sera possible, et vous

me ferez grand plaisir.

»LOUIS.»

* * * * *

Marmontel me semble avoir apprécié justement la résolution de Louis

XVI: «S'il n'avoit fallu, dit-il, qu'instruire un jeune roi à manier

légèrement et adroitement les affaires, à se jouer des hommes et des

choses et à se faire un amusement du devoir de régner, Maurepas eût

été sans aucune comparaison l'homme qu'on auroit dû choisir. Peut-être

avoit-on espéré que l'âge et le malheur auroient donné à son caractère

plus de solidité, de constance et d'énergie; mais naturellement

foible, indolent, personnel, aimant ses aises et son repos, voulant

que sa vieillesse fût honorée mais tranquille, évitant tout ce qui

pouvoit attrister ses soupers ou inquiéter son sommeil, croyant à

peine aux vertus pénibles et regardant le pur amour du bien public

comme une duperie ou comme une jactance, peu jaloux de donner de

l'éclat à son ministère, et faisant consister l'art du gouvernement à

tout mener sans bruit, en consultant toujours les considérations

plutôt que les principes, Maurepas fut dans sa vieillesse ce qu'il

avoit été dans ses jeunes années, un homme aimable, occupé de

lui-même, et un ministre courtisan.»

Placé près d'un roi de vingt ans, un tel ministre ne pouvait, ce me

semble, qu'intimider sa jeunesse sans guider son inexpérience.

Quatre jours après leur arrivée à Choisy, Mesdames Adélaïde, Victoire

et Sophie furent atteintes du mal dont leur dévouement avait gagné le

germe près du lit du Roi leur père, pendant son affreuse maladie.

L'état de Madame Adélaïde inspirait particulièrement quelque crainte.

Marie-Antoinette écrivait à sa mère le 14 avril: «On vient de me

défendre d'aller chez ma tante Adélaïde, qui a beaucoup de fièvre et

maux de reins: on craint la petite vérole. Je frémis et n'ose pas

penser aux suites; il est déjà bien affreux pour elle de payer si vite

le sacrifice qu'elle a fait[46].»

[Note 46: _Maria-Theresia und Marie-Antoinette_, publié par Alfred von

Arneth, 1 vol. in-8º, Vienne et Paris.]

Les médecins ordonnèrent de faire sur-le-champ partir de Choisy la

jeune famille royale. Elle se rendit au château de la Muette. La

proximité de Paris attira aux environs de cette résidence une

affluence de monde telle, que dès le lever du jour la foule était déjà

établie aux grilles du château.

La défaveur jetée sur le déclin du dernier règne, l'espérance que le

nouveau règne faisait naître, concouraient à exciter des

démonstrations d'allégresse et d'affection qui, dès le matin jusqu'au

coucher du soleil, se traduisaient par les cris de _Vive le Roi!_

Marie-Antoinette tressaillait de joie à ces démonstrations, qui

semblaient dire que le jeune Roi avait le coeur de ses peuples[47].

Elle mandait à l'Impératrice-reine que depuis la mort de son aïeul,

Louis XVI «ne cessoit de travailler et de répondre de sa main aux

ministres qu'il ne pouvoit pas encore voir, et à beaucoup d'autres

lettres. Ce qu'il y a de sûr, ajoutait-elle, c'est qu'il a le goût de

l'économie et le plus grand désir de rendre ses peuples heureux. En

tout il a autant d'envie que de besoin de s'instruire; j'espère que

Dieu bénira sa bonne volonté[48].»

[Note 47: Déjà l'année précédente, quelques jours après son entrée à

Paris, le 8 juin 1773, avec M. le Dauphin, Marie-Antoinette mandait à

l'Impératrice, sa mère:

«Je n'oublierai de ma vie la fête que nous avons eue mardi: nous avons

fait notre entrée à Paris. Pour les honneurs, nous avons reçu tous

ceux qu'on a pu imaginer; mais tout cela, quoique fort bien, n'est pas

ce qui m'a touchée le plus, mais c'est la tendresse et l'empressement

de ce pauvre peuple, qui, malgré les impôts dont il est accablé, étoit

transporté de joie de nous voir. Lorsque nous avons été nous promener

aux Tuileries, il y avoit une si grande foule que nous avons été trois

quarts d'heure sans pouvoir ni avancer ni reculer. M. le Dauphin et

moi avons recommandé plusieurs fois aux gardes de ne frapper personne,

ce qui a fait bon effet. Il y a eu si bon ordre dans cette journée

que, malgré le monde énorme, il n'y a eu personne blessé. Au retour de

la promenade, nous sommes montés sur une terrasse découverte et y

sommes restés une demi-heure. Je ne puis vous dire, ma chère maman,

les transports de joie, d'affection qu'on a témoignés dans ce moment.

Avant de nous retirer, nous avons salué avec la main le peuple. Qu'on

est heureux de gagner son amitié à si bon marché! Il n'y a pourtant

rien de si précieux; je l'ai bien senti et je ne l'oublierai jamais.»

(Lettre de Versailles, le 14 juin 1773.)]

[Note 48: IDEM, _ibid._ Lettre du 14 juin 1774.]

Jamais règne ne s'inaugura par des témoignages d'enthousiasme plus

unanimes. Les poëtes à l'envi célébraient le jeune Roi; la toilette de

la jeune Reine devenait un type sur lequel toutes les modes se

réglaient. Un joaillier s'enrichissait en vendant des tabatières de

deuil, portant dans leur boîte faite de chagrin le portrait de

Marie-Antoinette; ce qui amena ce jeu de mots: _La consolation dans le

chagrin._

Le deuil du feu Roi avait arrêté une nouvelle mode assez étrange, qui

avait succédé aux _quesaco_, et qu'on appelait les _poufs au

sentiment_. C'était une coiffure élevée dans laquelle on ménageait une

place à l'image des personnes ou des choses de sa prédilection, comme

le portrait de son père, de sa fille, celui de son chien, de son chat,

ou même de son sapajou, tout cela garni des cheveux d'un époux ou d'un

ami de coeur; mode incroyable, où l'extravagance le disputait au

ridicule.

Le Roi décida que le deuil serait de sept mois, dont un en grandes

pleureuses et un en petites[49]. Toutes les dames présentées à la

cour, les plus âgées comme les plus jeunes, regardèrent comme un

devoir de venir rendre hommage à leurs nouveaux souverains. Un jour

fut indiqué pour la réception générale des révérences de deuil.

Laissons parler un témoin oculaire[50]: «Les petits bonnets noirs à

grands papillons, les vieilles têtes chancelantes, les révérences

profondes et répondant aux mouvements de la tête, rendirent à la

vérité quelques vénérables douairières un peu grotesques; mais la

Reine, qui avait beaucoup de dignité et de respect pour les

convenances, ne commit pas la faute grave de perdre le maintien

qu'elle devait observer. Une plaisanterie indiscrète d'une des dames

du palais lui en donna cependant le tort apparent. Madame la marquise

de Clermont-Tonnerre, fatiguée de la longueur de cette séance, et

forcée par les fonctions de sa charge de se tenir debout derrière la

Reine, trouva plus commode de s'asseoir à terre sur le parquet, en se

cachant derrière l'espèce de muraille que formaient les paniers de la

Reine et des dames du palais. Là, voulant fixer l'attention et

contrefaire la gaieté, elle tirait les jupes de ces dames et faisait

mille espiègleries. Le contraste de ces enfantillages avec le sérieux

de la représentation qui régnait dans toute la chambre de la Reine,

déconcerta Sa Majesté. Plusieurs fois elle porta son éventail devant

son visage pour cacher un sourire involontaire, et l'aréopage sévère

des vieilles dames, prononçant son arrêt en dernier ressort, déclara

que la jeune Reine s'était moquée de toutes les personnes respectables

qui s'étaient empressées de lui rendre leurs devoirs; qu'elle n'aimait

que la jeunesse; qu'elle avait manqué à toutes les bienséances, et

qu'aucune d'elles ne se présenterait plus à la cour. Le titre de

moqueuse lui fut généralement donné, et il n'en est point qui soit

plus défavorablement accueilli dans le monde.... Les fautes des

grands, ou celles que la méchanceté leur attribue, circulent avec la

plus grande rapidité et se transmettent comme une sorte de tradition

historique que le provincial le plus obscur aime à répéter. Plus de

quinze ans après cet événement, j'entendais raconter à de vieilles

dames, au fond de l'Auvergne, tous les détails du jour des révérences

pour le deuil du feu Roi, où, disait-on, la Reine avait indécemment

éclaté de rire au nez des duchesses et des princesses sexagénaires qui

avaient cru devoir paraître pour cette cérémonie.»

[Note 49: _Gazette de France_ du lundi 23 mai 1774.]

[Note 50: Madame Campan.]

Le 18 mai, il n'était bruit que de désastres causés par l'orage dans

les journées du 14 et du 15. On racontait que dans le village de

Lieux[51], à une heure de Pontoise, les eaux s'étaient accrues si

instantanément qu'on avait été obligé d'abattre des murailles pour

secourir des enfants qui surnageaient dans leurs berceaux. L'eau était

entrée avec tant d'impétuosité dans l'église, que la population, qui

chantait vêpres en ce moment, n'eut que le temps de se sauver;

plusieurs maisons furent entraînées, les fruits naissants détruits, et

tout espoir de moisson anéanti. De l'autre côté de Paris, même

désastre: la vallée d'Yères était couverte d'eau. Le petit ruisseau

qui baigne à peine le pied du château de Romaine, près de Lésigny en

Brie, avait grossi jusqu'à la hauteur de vingt pieds, renversant les

ponts, les murs de clôture, étouffant les bestiaux et atteignant déjà

les hommes réfugiés dans les étages supérieurs du château, qui

menaçait de céder lui-même.

[Note 51: Aujourd'hui Vauréal.]

On racontait aussi plusieurs incendies qui avaient causé de grands

malheurs en Normandie et en Picardie, notamment au bourg de Tricot,

près de Montdidier. Ainsi les désastres qui avaient marqué le mariage

de Louis XVI se reproduisaient à son avénement.

Le public dut être frappé de la corrélation qui se manifestait entre

les deux grandes époques de la vie de ce prince, et quelques-uns de

ces esprits qui, sans croire être fatalistes ou superstitieux,

cherchent à préjuger la destinée des rois par les faits mêmes qui

accompagnent leur début, prédirent que le règne inauguré ainsi serait

témoin de bouleversements qui changeraient la face du monde.

La nouvelle de ces désastres apportait aux habitants de la Muette un

nouveau sujet de tristesse; mais ils avaient l'esprit trop élevé pour

voir dans ces fâcheux accidents des signes qui dussent assombrir pour

eux l'horizon de l'avenir. Cependant la Reine apprit en même temps les

troubles qui venaient d'agiter le petit État de Weimar. La régence que

la duchesse Anne-Amélie avait exercée pendant la minorité de son fils

touchait à son terme, et l'impatience de quelques novateurs avait

fomenté ces mouvements qui précèdent d'ordinaire la fin d'un règne et

le commencement d'une autorité nouvelle. La lettre qui contenait ces

détails racontait qu'une émeute ayant éclaté à propos d'une taxe

établie de temps immémorial à Weimar, la régente avait fait arrêter

deux des plus mutins, puis, les ayant relâchés, ils avaient été portés

chez eux en triomphe. (Ici la Reine, qui lisait ces détails, s'arrêta,

et Monsieur fit cette réflexion: «Il ne fallait pas les arrêter s'ils

n'étaient pas coupables.--Ni les relâcher s'ils l'étaient,» répondit

Marie-Antoinette. Puis elle continua la lecture de cette lettre,

rapportant que l'émotion de ces scènes avait altéré la santé de la

duchesse, et que depuis quelques jours elle gardait le lit, lorsqu'un

incendie éclata dans son palais[52]).

[Note 52: Ces lettres, adressées à la Reine, n'imputaient pas ce

malheur à la malveillance. Et pourtant la duchesse de Weimar avait été

la première à s'apercevoir de l'incendie, arrivé en plein midi, et

elle n'avait eu que le temps de se sauver. Le palais, entouré de

fossés et composé de deux ailes unies par un centre commun, n'était

abordable que d'un côté et par un seul pont. Les difficultés de

secours étaient grandes. Le feu ayant pris à une extrémité du château,

on transporta dans l'autre les meubles et les objets précieux; mais

l'incendie courut presque aussi vite, le service des pompes ne put se

faire avec promptitude, et rien n'échappa à la fureur des flammes. Une

caisse renfermant quatre-vingt mille thalers fut perdue, ainsi qu'une

vaisselle de deux cent quarante couverts et un mobilier immense; mais

des pertes bien autrement irréparables furent à regretter: une galerie

de tableaux précieux, une bibliothèque de livres rares, et les

archives de la maison de Saxe, qui contenaient les titres originaux de

quelques pactes et conventions entre la branche Électorale et la ligne

Ernestine. Ce ne fut pas tout: le feu fit des progrès si violents

qu'il pénétra jusque dans les caveaux où reposaient les restes des

princes de Saxe-Weimar et détruisit tout ce qui s'y trouvait.]

On s'occupa au château de la Muette de ce sinistre événement, sans se

douter qu'il était le prélude des agitations bien autrement

redoutables qui allaient tourmenter l'Europe et surtout la France.

Veuve, mère et régente, la duchesse de Weimar avait plus d'un titre à

l'intérêt de la Reine; mais le malheur dont Marie-Antoinette prenait

pitié, et le courage dont elle faisait l'éloge, n'étaient rien auprès

de ce que Dieu réservait à la Reine et à sa belle-soeur Élisabeth, en

ce moment auprès d'elle, et qui n'avait encore que dix ans: un malheur

au-dessus de toute pitié, un courage au-dessus de tout éloge.

L'âge si tendre de Madame Élisabeth m'a obligé jusqu'ici à ne point

distinguer sa vie de celle du Roi son frère et de celle de la Reine sa

soeur, qui se séparaient le moins possible de cette jeune princesse.

Le courant des grandeurs royales emportait ce petit flot, qui n'avait

encore ni bruit ni mouvement qui lui fussent propres. Bientôt

Élisabeth sortira de cette ombre propice qui environna ses premières

années. On verra l'aurore de son esprit se lever, son coeur se former,

et puis, une fois armée pour le combat, elle viendra librement

demander sa part des épreuves et des adversités royales; mais

n'anticipons pas sur les événements, et n'ouvrons pas à la Révolution

avant qu'elle frappe à la porte de l'histoire.

Le 21 mai, le Roi tient son premier conseil des dépêches, auquel le

comte de Maurepas est appelé.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 6 / 47 段