se hâtent de fuir l'atmosphère pestilentielle que désormais aucun
intérêt ne donne le courage d'affronter. En quittant la chambre
mortuaire, le duc de Villequier enjoint à M. Andouillé, premier
chirurgien du Roi, d'ouvrir le corps et de l'embaumer. «Je dois
nécessairement en mourir, répondit Andouillé, mais je suis prêt;
seulement, pendant que j'opérerai, vous tiendrez la tête: votre charge
vous en fait un devoir.» M. de Villequier se retira, n'insistant plus
pour que l'opération fût faite; aussi ne le fut-elle pas. Il devint
urgent de procéder le plus tôt possible à l'ensevelissement. Le
cercueil fut apporté, les chirurgiens y firent verser une quantité
d'esprit-de-vin. Quelques pauvres ouvriers, grassement rémunérés,
mirent dans le linceul et couchèrent dans la bière celui qui peu
d'heures auparavant était le roi de France.
Cependant le carrosse du nouveau Roi et de sa famille cheminait vers
Choisy. La scène solennelle dont ils venaient d'être témoins, celle
qui s'ouvrait devant eux, les disposaient naturellement à des pensées
tristes et graves; mais à moitié route, un mot plaisamment estropié
par madame la comtesse d'Artois fit éclater un rire électrique; les
larmes furent essuyées, et les trois couples royaux reprirent le
caractère de leur âge.
La _Gazette de France_ du 13 mai contenait le panégyrique du feu Roi,
rappelant les hauts faits accomplis sous son règne: la Lorraine
acquise à la France, l'érection d'un grand nombre de monuments
publics, l'établissement de l'École militaire, la protection accordée
aux arts, les grandes voies ouvertes pour la facilité du commerce;
puis la _Gazette_ énumérait les qualités d'esprit et de coeur qui
avaient conquis à ce prince l'affection populaire[39]. Les éloges
décernés au royal défunt par un journal ne trouvèrent point d'écho
dans les sentiments publics. On était loin du temps où la France en
larmes avait prodigué à Louis XV des témoignages d'affection. Sans
doute quelques pages militaires avaient honoré ce long règne; il
léguait au pays des créations utiles et des acquisitions glorieuses.
Mais lorsqu'on en pesait d'une main impartiale les torts et les
mérites, c'était le plateau des torts qui emportait la balance. Le
niveau de la France était descendu en Europe, et le niveau de la
royauté était descendu en France. Louis XV, qui avait gaspillé le
présent, laissait à son héritier un menaçant avenir. Le peuple
apprenait que son Roi avait vaillamment supporté cette maladie
purulente dont le dégoût augmente les douleurs; mais il avait vu dans
les souffrances du prince le châtiment même de ses désordres.
[Note 39: La plupart des princes de l'Europe avaient une respectueuse
sympathie pour Louis XV. Informée de la mort de ce monarque,
Marie-Thérèse écrivait de Luxembourg, le 18 mai 1774, à la jeune Reine
de France: «Je regretterai toute ma vie ce prince et cet ami, votre
bon et tendre beau-père. J'admire en même temps la grâce de Dieu
d'avoir donné le moment au Roi de recourir à sa divine miséricorde, et
les paroles du grand aumônier prononcées de la part du Roi ne peuvent
se lire sans fondre en larmes et espérer son salut. Nous avons d'abord
interdit tout spectacle ici; nous ne verrons personne avant le 24, où
on mettra le grand deuil, et je le porterai tout le reste de mes
jours. Je ne vous fais point de compliments sur votre dignité, qui est
achetée bien chèrement, mais qui le deviendra encore plus si vous ne
pouvez mener la même vie tranquille et innocente que vous avez menée
pendant ces trois années, par les bontés et complaisances du bon père,
et qui vous a attiré l'approbation et l'amour de vos peuples, grand
avantage pour votre situation présente; mais il faut la savoir
conserver et l'employer au bien du Roi et de l'État. Vous êtes tous
deux bien jeunes, le fardeau est grand; j'en suis en peine et vraiment
en peine. Sans que votre adorable père dans le cas pareil m'auroit
soutenue, jamais je n'aurois pu en sortir, et j'étois plus âgée que
vous deux. Tout ce que je puis vous souhaiter, c'est que vous ne
précipitiez rien: voyez par vos propres yeux, ne changez rien, laissez
tout continuer de même; le chaos et les intrigues deviendroient
insurmontables, et vous seriez, mes chers enfants, si troublés que
vous ne pourriez vous en tirer. Je puis vous en parler d'expérience.
Quel autre intérêt pourrois-je avoir de vous conseiller d'écouter
surtout les conseils de Mercy? Il connoît la cour et la ville; il est
prudent et vous est entièrement attaché. Dans ce moment-ci regardez-le
autant comme un ministre de vous que le mien, quoique cela combine
très-bien. L'intérêt de nos deux États exige que nous nous tenions
aussi étroitement liés d'intérêt comme de famille. Votre gloire, votre
bien-être m'est autant à coeur que le nôtre. Ces malheureux temps de
jalousie n'existent plus entre nos États et intérêts; mais notre
sainte religion, le bien de nos États exigent que nous restions unis
de coeur et d'intérêt, et que le monde soit convaincu de la solidité
de ce lien.... Mes vieux jours ne peuvent couler tranquillement qu'en
vous voyant tous deux, mes chers enfants, heureux. J'en prie et ferai
prier instamment à ce sujet. En vous donnant ma bénédiction, je suis
toujours......»]
Les Feuillants du monastère royal de Saint-Bernard, près des
Tuileries, dont la mission est de prier au lit de mort des princes de
la maison royale, avaient été, dès le soir du 10 mai, mandés par le
grand aumônier pour remplir leur office. Leur charité et leur
dévouement furent vaincus par l'insupportable odeur d'un cadavre en
dissolution. Dès le 12, il devint indispensable de procéder à la levée
du corps. À sept heures du soir, le convoi funèbre sortit du château,
sans cérémonie, _selon l'usage pratiqué pour les princes qui meurent
de la petite vérole_[40]. Le clergé des deux paroisses et les
Récollets de Versailles suivirent le cercueil jusqu'à la place
d'Armes; l'évêque de Senlis, premier aumônier de Sa Majesté,
l'accompagna jusqu'à Saint-Denis. Le peuple, parsemé sur la route, se
montra insensible à ces tristes funérailles, et plus d'une fois même
il chargea d'imprécations la mémoire de ce prince qu'il avait surnommé
_le Bien-Aimé_.
[Note 40: _Gazette de France_ du lundi 16 mai 1774.]
Toutefois les prières publiques se multiplièrent de toutes parts: il y
avait au fond des coeurs pieux comme un besoin de demander à Dieu le
repos de cette âme royale, et les églises[41] n'attendaient pas à cet
égard l'exemple ou le signal des évêques. Tous les corps civils et
militaires de l'État, les villes, les tribunaux, les chapitres, les
ordres religieux, toutes les communautés, toutes les confréries,
toutes les classes de citoyens manifestèrent par des prières publiques
des sentiments au fond desquels peut-être il eût été facile de trouver
moins de regret pour le prince qui n'était plus, que de voeux pour le
couple royal qui, sans force et sans expérience, venait d'être chargé
de veiller sur la fortune publique.
[Note 41: Voir la note V à la fin du volume.]
MADAME ÉLISABETH.
LIVRE PREMIER.
ÉDUCATION DE MADAME ÉLISABETH.--MARIAGE DE MADAME CLOTILDE.
13 MARS 1764--28 AOÛT 1777.
_Mulierem fortem quis inveniet? procul, et de ultimis
finibus pretium ejus._
PROVERBES, XXXI.
Naissance de Madame Élisabeth. -- Sa complexion délicate. --
Madame Clotilde et Madame Élisabeth élevées par madame de
Marsan. -- Différence d'humeur et de caractère des deux
soeurs. -- Élisabeth malade soignée par Clotilde. --
Première communion de Clotilde. -- Madame de Mackau nommée
sous-gouvernante des Enfants de France. -- Amélioration qui
se produit progressivement dans l'éducation d'Élisabeth. --
Mademoiselle de Mackau devient l'amie de Madame Élisabeth.
-- Cercle des jeunes princesses. -- Compiègne et
Fontainebleau. -- M. Leblond. -- Plutarque expurgé par
madame de la Ferté-Imbault et apprécié par Dumouriez. --
Opinion de madame de Genlis sur les livres qu'il convient de
mettre dans les mains des jeunes personnes. -- L'abbé de
Montégut enseigne l'Évangile à Madame Élisabeth et développe
en elle le sentiment religieux. -- Madame de Marsan la
conduit à Saint-Cyr; intérêt et charme qu'elle y rencontre.
Sentiment de la Reine pour les jeunes filles élevées dans
cette maison. -- Deux cent mille livres remises par ordre de
Louis XVI aux curés de Paris pour être distribuées aux
pauvres. -- M. Machault d'Arnouville, M. de Choiseul, M. de
Maurepas. -- Lettre du jeune Roi à celui-ci. -- Maurepas
jugé par Marmontel. -- Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie
atteintes de la maladie du feu Roi, leur père. -- La jeune
famille royale quitte aussitôt Choisy et se rend à la
Muette. -- La foule, dès le lever du jour, encombre les
grilles du château. -- Enthousiasme populaire. -- Tabatières
de deuil: _la consolation dans le chagrin_; les _quesaco_;
les _poufs au sentiment_. -- Les _bonnets à grands
papillons_. -- Une plaisanterie d'une des dames de la Reine
est cause que cette princesse est mal jugée par les vieilles
douairières qui viennent faire les révérences de deuil. --
Inondations et désastres à l'avénement du Roi comme à son
mariage. -- Troubles à Weimar; émeute; incendie. -- Premier
conseil des dépêches tenu par le roi Louis XVI au château de
la Muette. -- Madame Élisabeth, avec la famille royale, dans
l'église des Carmélites de Saint-Denis. -- Le jeudi 2 juin,
jour de la Fête-Dieu, la jeune princesse avec toute la Cour
accompagne à pied le saint sacrement à l'église paroissiale
de Passy. -- Le premier acte de l'autorité royale est de
faire remise du droit de joyeux avénement. -- Les du Barry
s'éloignent. -- La comtesse se retire dans l'abbaye du
Pont-aux-Dames. -- Le duc d'Aiguillon; le comte du Muy; le
comte de Vergennes. -- Le parlement; la chambre des comptes;
la cour des monnaies. -- Gresset, directeur de l'Académie
française, harangue le Roi et la Reine. -- Durosoy. --
Retour à Versailles. -- L'abbé de Vermond. -- Soufflot. --
Archevêques et évêques. -- Inoculation, à Marly, du Roi, du
comte et de la comtesse de Provence, du comte et de la
comtesse d'Artois. -- Le parti du progrès: Turgot. -- Le
prince Louis de Rohan. -- Buffon. -- Delille. -- Madame
Clotilde et Madame Élisabeth à la Muette. -- La Cour quitte
Marly et se rend à Compiègne, où elle emmène les deux jeunes
princesses. -- Réception faite au Roi. -- Arrivée de
Mesdames. -- Fête de l'Assomption; voeu de Louis XIII;
procession religieuse où figurent Clotilde et Élisabeth. --
Arrivée en France de l'archiduc Maximilien-François. --
Audience donnée par Louis XVI au comte de Viry, ambassadeur
de Sardaigne, et au comte de Vergennes, ministre des
affaires étrangères: déclaration du mariage de Madame
Clotilde avec le prince de Piémont.
Pour initier le lecteur à la connaissance de l'époque qui précéda
immédiatement celle qui sert de cadre à la vie que nous avons
entrepris de raconter, nous avons dû esquisser à grands traits le
mouvement des idées et des faits des dix dernières années du règne de
Louis XV. Le berceau et la première enfance de Madame Élisabeth
tinrent si peu de place dans ces dix années, que nous avons eu à peine
l'occasion de la nommer dans cette introduction. Au moment d'ouvrir le
récit de sa vie, nous devons grouper dans leur ordre chronologique le
petit nombre de faits relatifs à cette princesse qui précédèrent
l'avénement de son frère le roi Louis XVI.
Élisabeth-Philippine-Marie-Hélène de France, fille de Louis, Dauphin,
et de Marie-Joséphine de Saxe, était née à Versailles le jeudi 3 mai
1764, à deux heures du matin. Dans la journée, le duc de Berry, le
comte de Provence, le comte d'Artois, se rendirent à la chapelle du
château, immédiatement après la messe du Roi, pour la cérémonie du
baptême de la princesse nouvellement née. Le Roi et la Reine, Monsieur
le Dauphin, Madame Adélaïde, Mesdames Victoire, Sophie et Louise, le
duc d'Orléans, le duc de Chartres, le prince de Condé, le prince de
Conty, la princesse de Conty, la comtesse de la Marche, le comte de
Clermont, le comte d'Eu, le duc de Penthièvre et le prince de
Lamballe, assistèrent à cette cérémonie. La petite princesse fut tenue
sur les fonts par le jeune duc de Berry, au nom de l'infant don
Philippe, et par Madame Adélaïde, au nom de la reine d'Espagne
douairière. Le baptême fut administré par l'archevêque de Reims, grand
aumônier du Roi, en présence de M. Allant, curé de la paroisse du
château. Plusieurs dignitaires de la cour assistaient à la cérémonie,
ainsi que les ambassadeurs d'Espagne et de Naples.
Madame Élisabeth, en venant au jour, était d'une complexion si
délicate que son existence, pendant les premiers mois, donna lieu à
des inquiétudes continuelles. Ceux qui se plaisent à tirer l'horoscope
des princes, disaient que cette princesse était trop faible pour
saisir les belles destinées qui s'offraient à elle: ils ne se
doutaient pas qu'au contraire ses destinées seraient terribles,
qu'elle aurait la force de les supporter, et qu'il viendrait des temps
mauvais où les maîtres de la France trouveraient trop longue et
abrégeraient cette vie qu'on appréhendait alors de voir s'éteindre
trop tôt.
La petite orpheline, après la mort de Madame la Dauphine, fut
entièrement livrée aux soins de madame la comtesse de Marsan[42],
gouvernante des Enfants de France, qui déjà voyait croître sous sa
direction une autre princesse, la jeune Clotilde, destinée au trône de
Sardaigne, dont elle devait être l'amour et l'édification. Il y avait
entre l'âge des deux soeurs un intervalle de quatre ans et huit mois.
La différence d'humeur et de caractère était encore plus grande:
Clotilde était née avec les plus heureuses dispositions, il suffisait
de les suivre et de les aider; chez Élisabeth, au contraire, il
fallait souvent contrarier la nature, toujours la diriger. Fière,
inflexible, emportée, il y avait chez elle à dompter des défauts
très-regrettables dans un rang inférieur, intolérables dans une
princesse de sang royal. Madame de Marsan avait rempli la première
moitié de sa tâche avec zèle et bonheur, mais aussi sans difficulté:
la jeune Clotilde était douée des qualités les plus aimables: la
crainte d'affliger celle qui prenait soin de son enfance la rendait
attentive aux paroles de madame de Marsan et docile à ses leçons; elle
cherchait à deviner dans ses regards le moindre de ses désirs, et ce
désir lui devenait un devoir. L'application qu'elle apportait à ses
travaux attestait le goût qu'elle y prenait, et promettait d'avance le
succès qui couronna cette éducation donnée avec tant d'intelligence et
reçue avec une docilité si empressée. La bonté de son coeur répondait
à l'élévation de son esprit, et elle se faisait aimer sans efforts de
tous ceux qui l'approchaient.
[Note 42: Marie de Rohan-Soubise, née en 1721, seule fille du prince
de Soubise, mariée en juin 1736 à Gaston-Jean-Baptiste-Charles de
Lorraine, comte de Marsan, brigadier des armées du Roi, né comme elle
en 1721, et mort à Strasbourg en 1743 (1er mai), dans sa
vingt-troisième année.]
La seconde partie de la tâche de madame de Marsan était autrement
difficile. L'opiniâtreté de Madame Élisabeth rappelait celle du duc de
Bourgogne, l'aîné de ses frères, avant que l'éducation l'eût
assouplie; fière de sa naissance, elle exigeait auprès d'elle des
instruments souples de sa volonté; elle disait qu'elle n'avait pas
besoin d'apprendre et de se fatiguer inutilement, puisqu'il y avait
toujours près des princes des hommes qui étaient chargés de penser
pour eux. Elle trépignait de colère quand une de ses femmes ne lui
apportait pas immédiatement l'objet qu'elle avait réclamé. La
différence qui existait entre les caractères des deux soeurs en avait
fait naître une dans les sentiments que leur gouvernante éprouvait
pour chacune d'elles, et la préférence que, involontairement
peut-être, elle montrait à l'aînée, ne put échapper à la cadette. La
jalousie vint encore accroître en celle-ci l'âpreté du caractère; et
un jour que madame de Marsan lui refusait une chose qu'elle désirait:
«Si ma soeur Clotilde, lui répondit-elle froidement, vous l'eût
demandée, elle l'aurait obtenue.»
Élisabeth tomba malade. Clotilde demanda avec instance qu'on la
laissât auprès d'elle, et elle obtint que son lit fût momentanément
apporté auprès du sien. Alors âgée de dix ans, elle prodigua à sa
jeune soeur tous les soins d'une infirmière. Elle voulait la veiller
la nuit, et elle éprouva un vif chagrin de se voir enlever cette
consolation. Mais madame de Marsan craignant, d'après l'avis du
médecin, que le mal ne se communiquât, jugea prudent de les séparer.
La maladie d'Élisabeth avait développé dans sa soeur les sentiments de
la plus tendre amitié. Clotilde ne se borna plus à lui montrer de
l'intérêt pour sa santé, elle se fit un plaisir de lui montrer
l'alphabet et la manière d'épeler et de former les mots; elle lui
donna de petits conseils qui aidèrent à améliorer son caractère, et à
lui inculquer les premières notions de cette religion dont elle avait
déjà elle-même nourri son âme.
Le moment approchait où cette jeune princesse, douée des sentiments
les plus purs et de la plus douce piété, allait faire sa première
communion. Les dispositions angéliques qu'elle apportait à cet acte
lui faisaient désirer ardemment de voir arriver ce grand jour. Ce fut
le troisième mardi d'après Pâques de l'année 1770, le dix-septième
jour d'avril, qu'elle eut ce bonheur, dont le souvenir ne s'effaça
jamais de sa mémoire. Ce jour-là, selon l'étiquette de la cour, elle
quitta les simples habits de l'enfance pour revêtir la parure d'une
jeune princesse. Sa modestie inquiète se rappela toujours avec
tristesse, j'ai presque dit avec remords, qu'elle avait revêtu une
parure mondaine pour aller recevoir le Dieu des pauvres et des
affligés, et elle n'en parla jamais qu'avec le sentiment de la plus
sincère humilité.
Madame de Marsan avait senti qu'elle avait besoin d'aide pour la
seconder dans la réforme qu'elle avait à coeur d'opérer: elle jeta
les yeux sur madame la baronne de Mackau, dont le mari avait été
ministre du Roi à Ratisbonne. Mademoiselle Marie-Angélique de Fitte de
Soucy (madame de Mackau) avait été élevée à Saint-Cyr. Cette maison
conservait avec soin non-seulement des notes sur le caractère et le
mérite de ses élèves, mais elle aimait à les suivre dans le monde,
pour lequel elle les avait formées. Ce fut d'après les renseignements
puisés à cette source que madame de Marsan demanda au Roi de nommer
sous-gouvernante madame de Mackau, qui vivait retirée en Alsace. Ce
choix semblait offrir toutes les conditions requises pour obtenir
d'heureux changements dans le caractère d'un enfant volontaire et
hautain: madame de Mackau, en effet, possédait la fermeté qui fait
ployer la résistance et la bienveillance affectueuse qui sait attirer
l'attachement. Armée d'une puissance presque maternelle, elle éleva
les enfants du trône comme elle eût élevé ses enfants, ne leur passant
aucun défaut, sachant au besoin se faire craindre d'eux, tout en leur
faisant aimer la vertu, dont les leçons, dans sa bouche, avaient cette
autorité que l'exemple rend forte et sacrée. Elle joignait à un esprit
supérieur une dignité de ton et de manières qui inspirait le respect.
Quand son élève s'abandonnait à un de ces mouvements d'humeur hautaine
auxquels elle était sujette, madame de Mackau, après quelques
observations sévères, laissait paraître sur sa physionomie une gravité
morne, comme pour lui rappeler que les princes, aussi bien que toutes
les autres personnes, ne peuvent être aimés que pour leurs vertus et
leurs qualités. Affligée, déconcertée de ce changement subit et
inattendu, Élisabeth, ne sachant ni feindre ni cacher ce qui se
passait en son âme, donnait un grand avantage à sa gouvernante, habile
à profiter de la connaissance qu'elle avait de ce qui se passait dans
l'âme de son élève pour diriger son éducation.
La vive expression du regret de ses fautes, la promesse de s'amender,
amenaient un changement dans les manières de madame de Mackau. Aussi
arrivait-il souvent que, malgré ses cris et ses lamentations,
Élisabeth cédait aux douces instances de l'amitié. Peu à peu on vit
s'effacer en elle les défauts qui retardaient ses progrès et
l'empêchaient de profiter d'une instruction si propre à son
développement moral. Ses sages directrices ne négligeaient rien pour
former sa raison, l'habituer à discuter sur toutes les questions avec
facilité et sans pédantisme, à bien poser un argument, à l'examiner
avec discernement, et à résoudre une question avec logique. Comme tout
progrès ne s'accomplit que par degrés, la jeune princesse, pendant
quelque temps encore, commettait des fautes. En ces occasions,
devenues rares toutefois, elle rencontrait un regard sévère, un
accueil sec, et ce seul témoignage de mécontentement lui devenait une
punition efficace.
Outre les progrès rapides qu'elle fit dans ses études élémentaires,
l'amélioration qui s'était produite dans son naturel prouvait
l'excellence de la méthode qu'on avait employée. Ce caractère si
hautain et si violent se changea peu à peu en une fermeté de
principes, une noblesse et une énergie de sentiments qui plus tard la
rendirent supérieure à toutes les épreuves qui traversèrent sa vie.
C'est ainsi que Madame Élisabeth s'était sentie dominée par un
ascendant irrésistible; c'est ainsi que sous cette sage et forte
discipline, ses défauts naturels se changèrent peu à peu en vertus.
C'est ainsi qu'elle reconnut que sous cet extérieur froid et imposant
il y avait un coeur qui l'aimait pour elle-même, et que dès lors
disposée à aimer son institutrice, à son tour, elle chercha à lui
plaire.
Désormais humble et soumise, elle écoute avec plaisir les
avertissements qu'on lui donne, elle les met en pratique avec
empressement: à la simplicité de l'enfance déjà elle joint la
prudence et le discernement de l'âge mûr. À mesure que ses
connaissances augmentent, elle cherche à régler ses actions et à les
diriger vers Dieu; à mesure aussi qu'elle témoigne à sa gouvernante
plus de déférence et d'affection, elle reçoit d'elle, en retour, des
témoignages plus marqués de dévouement maternel. Elle sent alors
douloureusement la perte qu'elle a faite de ses parents: privée de
leurs caresses et du plus doux sentiment de la nature, son coeur
s'ouvre à l'amour fraternel, qui devient sa passion dominante. Elle
chérit tendrement ses trois frères, mais une sorte de prédilection
l'entraîne vers le duc de Berry, devenu Dauphin. Serait-ce qu'elle
prévoit qu'il sera malheureux, puisqu'il est déjà menacé d'être roi?
Cette tendresse de coeur, qui a servi à corriger tous les défauts
d'Élisabeth, doit être dans le cours de sa vie la source de ses
consolations, de son courage, de ses chagrins et de son dévouement.
Madame de Mackau lui présenta sa fille, qui fut associée à ses études
aussi bien qu'à ses récréations. Tenant par l'âge le milieu entre
Clotilde et Élisabeth, ayant deux ans de plus que celle-ci et deux ans
de moins que la première, elle était comme un trait d'union entre les
deux soeurs.
«Lorsque je fus présentée à Madame Élisabeth, a rapporté madame de
Bombelles (mademoiselle de Mackau), j'étois, malgré mes deux ans de
plus, aussi portée qu'elle à m'amuser. Les jeux furent bientôt établis
entre nous, et la connoissance bientôt faite. Madame Élisabeth
demandoit sans cesse à me voir: j'étois la récompense ou de son
application ou de sa docilité.»