ainsi dire renouvelé l'aspect de la cour de France, devenue déjà si
brillante par le mariage de l'héritier du trône avec une archiduchesse
d'Autriche. Les deux frères du Dauphin avaient épousé[30] deux
princesses de Savoie, soeurs elles-mêmes. Le duc de Chartres s'était
marié[31] à la fille du duc de Penthièvre; le duc de Bourbon à une
princesse d'Orléans[32]; et la princesse de Lamballe essayait de
cacher sous son voile de veuve l'éclat d'une jeunesse en fleur. Le roi
Louis XV se trouvait ainsi au milieu d'une cour toute _printanière_,
comme disait madame du Deffand. Dans de pareilles circonstances, Louis
XIV vieillissant s'était fait le centre de la société brillante formée
par les générations nouvelles des princes de sa maison; entouré de ses
petits-fils, de leurs femmes, de leurs cours, il s'informait d'eux, de
leurs intérêts, de leurs habitudes; il s'occupait de leurs plaisirs;
sa sollicitude inspirait une respectueuse affection. Aussi, aïeul,
enfants, petits-enfants, se rencontraient-ils volontiers, certains de
n'avoir point à subir un ennui ou à redouter un blâme. Mais Louis XV
n'était ni père ni roi dans son palais: il n'aimait ni la gravité du
cérémonial qui impose une gêne, ni la sévérité de l'étiquette qui se
fait gardienne de la décence. Arraché aux sentiments de la famille par
des passions devenues plus déplorables avec l'âge, il se renfermait
pour s'épargner l'ennui d'un contrôle ou la honte d'un scandale.
[Note 30: Monsieur, comte de Provence, le 14 mai 1771, et le comte
d'Artois, le 16 novembre 1773.]
[Note 31: Le 5 avril 1769.]
[Note 32: Le 24 avril 1770.]
D'après les bruits qui coururent à cette époque, mais qui n'ont que la
valeur d'hypothèses accueillies par la malignité publique, il aurait
eu un trésor particulier qu'il n'aurait pas dédaigné de grossir, comme
aurait pu le faire un simple agioteur, par le jeu des actions et des
effets royaux; spéculateur d'autant plus habile qu'instruit de l'état
exact et du mouvement des fonds publics, il aurait pu diriger ses
opérations selon le thermomètre de son intérêt. Il aurait étendu même
ses trafics sur le commerce des blés. Ce qu'il y a de certain, c'est
que les souffrances rancuneuses du peuple lui attribuèrent plusieurs
fois la disette. Si le caractère d'un prince doux, patient et qu'on
disait ami de son peuple, ne mérite pas une telle flétrissure, il faut
dire toutefois que son insouciance et son incurie autorisaient de
graves accusations. Louis XV ne croyait pas à la probité: cette triste
incrédulité était-elle le reflet d'une mauvaise conscience ou le
résultat de l'expérience qu'il avait faite des hommes? Je ne sais;
mais il avait un grand dégoût pour les affaires comme un grand mépris
pour l'humanité. Le bien qu'il ne se sentait pas la force de faire, il
n'imaginait pas qu'un autre pût le tenter. Il regardait comme chose
étrangère ce qui ne lui était point personnel, et les plaisirs mêmes
qu'il recherchait cessaient de lui plaire dès que l'uniformité s'y
mêlait.
Cependant, le gouvernement qui s'accommodait de la dépravation des
moeurs commençait à s'inquiéter du déréglement effréné des écrits.
Pendant son séjour à Fontainebleau, au mois d'octobre 1771, M. de
Maupeou appela l'attention du Roi sur cette question. Ce n'était point
sa sollicitude pour l'intérêt public qui le portait à agir ainsi,
encore moins la pensée de rendre hommage à la mémoire du Dauphin; il
obéissait exclusivement à un intérêt de préservation personnelle. Mais
aucun moyen ne fut encore proposé pour arrêter ce fléau contagieux des
libelles licencieux qui avait envahi les provinces[33].
[Note 33: M. de Maupeou écrivait le «5 mars 1772» à M. de Sivry, P{r}
de la C. S. de Nancy:
«Monsieur, au mois d'octobre dernier vous me promîtes, à
Fontainebleau, de m'envoyer des mémoires contenant les moyens
d'empêcher l'impression et la distribution des mauvais livres dans la
Lorraine et dans les Trois-Évêchés. Je ne vous laissai pas ignorer
pour lors combien le Roi étoit occupé de cet objet; cependant je n'ai
point encore reçu de vos nouvelles à ce sujet. Vous voudrez bien ne
pas différer plus longtemps de me mettre à portée d'en rendre compte à
Sa Majesté.
»Je suis, Monsieur, votre affectionné serviteur,
»DE MAUPEOU.»]
Une question aussi grave occupait moins la société française qu'un
vers de Voltaire ou un bon mot de mademoiselle Arnould. Le billet
d'enterrement du duc de la Vauguyon attira l'attention publique cent
fois plus que n'avait fait l'annonce de sa mort.
Marie-Antoinette, qui imputait à cet ancien gouverneur du Dauphin et
des princes ses frères tout ce qui lui paraissait défectueux dans
leurs habitudes et dans leurs goûts, n'avait aucune sorte de sympathie
pour lui, et ne témoigna aucun regret de sa mort. Comme une de ses
femmes accourut tout émue lui raconter les actes de piété, de repentir
et de charité qui avaient honoré ses derniers instants, disant qu'il
avait fait venir ses gens près de son lit pour leur demander pardon...
«Pardon de quoi? reprit la Dauphine avec vivacité: il a placé tous ses
valets, il les a tous enrichis; c'était au Dauphin et à ses frères que
le saint homme que vous pleurez avait à demander pardon pour avoir
donné si peu de soins à l'éducation des princes dont dépendent les
destinées et le bonheur de vingt-cinq millions d'hommes. Heureusement
que leur bon naturel et leur aptitude personnelle n'ont point cessé de
travailler à racheter la coupable incurie de leur gouverneur.»
Le billet d'enterrement de ce vieillard, oeuvre d'une composition
réfléchie et laborieuse, avait été envoyé, selon l'usage, aux portes
de tous les hôtels de Versailles; il n'en devint pas moins bientôt,
par sa singularité, un effet de bibliothèque, d'autant plus recherché,
qu'une émulation de curiosité le rendit de jour en jour plus rare. En
voici la teneur:
«Vous êtes prié d'assister au convoi, service et enterrement de
Monseigneur Antoine-Paul-Jacques de Quelen, chef des noms et armes des
anciens seigneurs de la châtellenie de Quelen, en haute Bretagne,
juveigneur[34] des comtes de Porhoët, substitué aux noms et armes de
Stuer de Caulsade, duc de la Vauguyon, pair de France, prince de
Carency, comte de Quélen et du Boulay, marquis de Saint-Mégrin, de
Callonge et d'Archiac; vicomte de Calvaignac; baron des anciennes et
hautes baronnies de Tonneins, Gratteloup, Villeton, la Gruère et
Picornet; seigneur de Larnagol et Talcoimur; vidame, chevalier et
avoué de Sarlac, haut baron de Guyenne, second baron de Quercy,
lieutenant général des armées du Roi, chevalier de ses ordres, menin
de feu monseigneur le Dauphin, premier gentilhomme de la chambre de
monseigneur le Dauphin, grand maître de sa garde-robe, ci-devant
gouverneur de sa personne et de celle de monseigneur le comte de
Provence, gouverneur de la personne de monseigneur le comte d'Artois,
premier gentilhomme de sa chambre, grand maître de sa garde-robe et
surintendant de sa maison, qui se feront jeudi 6 février 1772, à dix
heures du matin, en l'église royale et paroissiale de Notre-Dame de
Versailles, où son corps sera inhumé.
»_De profundis._»
[Note 34: On appelait ainsi autrefois un cadet apanagé. Le duc
d'Orléans était juveigneur de la maison de France.]
Grimm, après avoir transcrit cette lettre d'invitation dans sa
_Correspondance_, ajoutait plaisamment: «Il seroit à propos de fonder
et d'ériger une chaire dont le professeur ne feroit autre chose, toute
l'année, que d'expliquer à la jeunesse le billet d'enterrement de M.
le duc de la Vauguyon, sans quoi il est à craindre que l'érudition
nécessaire pour le bien entendre ne se perde insensiblement, et que ce
billet ne devienne, avec le temps, le désespoir des critiques.»
Madame Élisabeth en fit justice à sa manière. Comme l'on revenait sans
cesse sur ce billet incroyable: «Combien M. de Saint-Mégrin, dit-elle,
doit regretter d'avoir donné prétexte à tant de bruit sur la tombe de
son père!»
La France présentait un singulier spectacle: rien ne bougeait dans la
politique, et les esprits étaient agités. La légèreté de la nation,
son insouciance naturelle s'accommodaient trop bien de la douceur du
gouvernement intérieur pour attacher de l'importance aux événements
qui se préparaient au delà de l'horizon.
Le choix des distractions, la poursuite des plaisirs étaient les seuls
mobiles qui imprimassent une impulsion à la société endormie dans une
douce quiétude. Le mouvement n'était pas dans les faits, il était dans
les idées. Aussi les nouveautés de tout genre étaient-elles
accueillies avec faveur. Les discussions du jansénisme et du
molinisme, qui avaient passionné la génération précédente, ne
rencontraient qu'une profonde indifférence chez l'insouciante oisiveté
des gens du monde. Un opéra nouveau, une séance de l'Académie
française, les Mémoires de Beaumarchais, quelques lignes de
l'_Encyclopédie_, dont chaque livraison était annoncée à son de trompe
par la _Gazette de France_, voilà quels étaient les principaux
éléments des passions du jour.
Une question de musique enflammait les esprits bien autrement que le
démembrement de la Pologne ou l'indépendance de l'Amérique. Les noms
de Gluck et de Piccini étaient les cris de ralliement; la salle de
l'Opéra était le théâtre de la guerre, guerre puérile et pourtant de
longue durée, guerre de chansons, d'épigrammes et de pamphlets,
prélude étrange des divisions politiques qui allaient déchirer la
France. Le sujet des querelles était sans doute médiocre et puéril,
mais l'esprit de lutte et d'antagonisme se révélait déjà. Un
enthousiasme extraordinaire accueillait aussi les découvertes
merveilleuses qui étaient signalées dans le domaine des sciences
physiques.
La société peu instruite, que ces révélations étonnaient et
ravissaient, y puisait je ne sais quel idéal chimérique qu'elle
allait bientôt poursuivre à travers tous les obstacles. Les bornes de
l'impossible semblaient au moment d'être franchies par le génie de
l'homme. Les systèmes les plus extravagants et les chimères les plus
insensées trouvaient des prôneurs.
La _Gazette de France_ annonçait tous les deux mois comme une nouvelle
importante l'apparition d'un nouveau volume de l'_Encyclopédie_; tous
les jours elle enregistrait la collation faite par le Roi d'abbayes et
de prébendes à des ecclésiastiques moins nourris de leur bréviaire et
de l'histoire de l'Église que de l'étude des romans de Voltaire ou de
Restif de la Bretonne. La plupart de ces bénéfices étant à la
nomination et présentation des princes et seigneurs, l'autorité royale
se bornait à les sanctionner aveuglément comme autant de faveurs
accordées au népotisme ou arrachées par l'importunité. Et pourtant le
sentiment public attribuait forcément au Roi lui-même toute la
responsabilité des désordres enfantés par ces abus. Le mal que faisait
une partie du haut clergé au sommet de l'édifice social par sa
corruption, une partie du bas clergé le continuait dans les degrés
inférieurs par son ignorance. Le prêtre du dix-huitième siècle était
ainsi, aux deux extrêmes degrés de l'échelle, bien loin de ressembler
au prêtre tel que le neuvième siècle en concevait l'idéal.
«Le docteur ecclésiastique, déclarait le concile d'Aix-la-Chapelle en
836, doit briller par la science comme par la piété de la vie, car la
science sans la piété le rend arrogant, la piété sans la science le
rend inutile.»
En convenant que le défaut de piété est plus criminel, nous ferons
remarquer que le défaut de science est plus irréparable: un mouvement
de la grâce peut changer les moeurs d'un mauvais prêtre et le ramener
à Dieu; mais pour acquérir la science il faut de grands efforts et des
années. Si, dans chaque état, il est besoin d'une instruction
spéciale pour en remplir dignement les fonctions; si, faute de cette
instruction spéciale, le négociant se ruine, le capitaine se fait
battre, le juge commet des injustices, le médecin tue ses malades, que
dirons-nous donc si le ministère des âmes, cet art des arts, comme
l'appelle saint Grégoire, c'est-à-dire le ministère le plus important
de tous, est confié à des prêtres dépourvus des lumières qu'ils
doivent enseigner, et par conséquent défenseurs inhabiles des dogmes
qu'on attaque, et gardiens impuissants de la morale qu'on altère?
L'hérésie du seizième siècle avait dû presque tous ses succès à
l'ignorance du clergé. Ce malheur devait se reproduire dans le dernier
siècle, avec des chances d'autant plus fatales que l'esprit de la
philosophie était plein d'audace et maniait avec un rare talent l'arme
de la raillerie.
Cependant il ne faut pas croire que le clergé français tout entier fût
atteint de l'aveuglement de l'ignorance ou de la gangrène de la
corruption. S'il en avait été ainsi, la Révolution, quand elle
descendit menaçante dans l'arène, n'aurait pas trouvé tant de prêtres
prêts à renouveler les merveilles du christianisme héroïque, et à
protester par le martyre contre la profanation des choses saintes et
l'usurpation des droits de l'Église. À l'époque même où se
manifestaient dans la sphère ecclésiastique les abus que nous avons
signalés, on voyait monter dans la chaire des prêtres qui, usant de la
liberté de la parole presque égale à la licence des moeurs,
dévoilaient et combattaient ces abus. Les voix du clergé français les
plus écoutées s'élevaient contre la dépravation de la morale, et
faisaient remarquer, dans les progrès de l'irréligion, le présage de
la décadence de l'État. Un archidiacre de l'Église de Montpellier,
nourri de l'étude de Bossuet et de Bourdaloue et qui s'était acquis
une certaine renommée par le panégyrique de saint Louis, prononcé en
présence de l'Académie française, avait été choisi en 1757 pour
prêcher devant le Roi de France. L'abbé de Cambacérès (c'était son
nom[35]) avait l'amour du bien, un grand zèle pour le service de
l'Église et de l'humanité; dénué de toute ambition personnelle et peu
soucieux des faveurs du prince, il étala devant Louis XV le tableau de
la société et du gouvernement avec des paroles si vraies qu'elles
étonnèrent le monarque et firent trembler les courtisans.
[Note 35: Mort en 1802. C'était l'oncle du prince archichancelier de
l'empire et du cardinal-archevêque de Rouen.]
Ces avertissements descendirent encore de la chaire avec plus de
précision. L'abbé de Beauvais, qui dut à ses vertus sacerdotales
encore plus qu'à son éloquence son élévation à l'épiscopat[36],
prononça, dans les premiers mois de 1774, un sermon dont nous
extrayons ce passage: «Sire, mon devoir de ministre d'un Dieu de
vérité m'ordonne de vous dire que vos peuples sont malheureux, que
vous en êtes la cause, et qu'on vous le laisse ignorer.» Ajoutons que
l'orateur avait pris pour texte de son discours ces paroles de Jonas:
«_Adhuc quadraginta dies, et Ninive subvertetur._ Encore quarante
jours, et Ninive sera renversée.» Ces paroles doublement prophétiques
ne retentirent pas en vain. Quarante jours après, le roi Louis XV
mourut.
[Note 36: Jean-Baptiste-Charles-Marie de Beauvais, évêque de Sénez,
démissionnaire en 1783, nommé en 1789 député de la vicomté de Paris
aux états généraux, mort le 4 avril 1790.]
Le mercredi 27 avril 1774, ce prince, étant à Trianon, eut un frisson
suivi de fièvre, de mal de tête et de douleurs dans les reins. Il se
détermina à revenir à Versailles.
Le vendredi 29, il fut saigné deux fois, et dans la soirée la petite
vérole parut. Cette atteinte n'offrit d'abord aucun signe alarmant.
La _Gazette de France_ du lundi 9 mai donnait les nouvelles
suivantes:
«De Versailles, le 8 mai 1774.
»Le 5 de ce mois, la petite vérole de Sa Majesté a fait beaucoup de
progrès pendant la journée; le redoublement de la nuit a été plus fort
que les précédents; il y a eu beaucoup de chaleur et même quelques
moments de délire. Néanmoins la journée du 6 s'est passée fort
tranquillement.... La nuit suivante, le redoublement a été plus
modéré, et quoiqu'il eût été moins long que dans la nuit précédente,
Sa Majesté fit appeler de son propre mouvement l'abbé Maudeux, son
confesseur, et demanda sur les sept heures du matin à recevoir le
saint viatique, qui lui fut apporté par le cardinal de la Roche-Aymon,
grand aumônier de France. La famille royale, les princes et princesses
du sang, les grands officiers de la couronne, les ministres
secrétaires d'État, etc., accompagnèrent le saint sacrement jusqu'aux
appartements du Roi et le reconduisirent à la chapelle dans le même
ordre. Les gardes françoises et suisses étoient sous les armes dans la
grande cour du château et battoient aux champs. Sa Majesté a montré
dans cette maladie beaucoup de force, de fermeté, de constance et de
courage, et principalement dans cette occasion des sentiments de piété
et de religion dignes d'un roi très-chrétien.... La journée du 7 a été
fort calme.... Ce matin, vers les cinq heures et demie, le
redoublement est devenu très-fort, et Sa Majesté a eu quelques moments
de délire. Ces accidents ont été bientôt calmés par des efforts pour
vomir qui sont survenus naturellement. La suppuration se soutient, et
la plus grande partie des boutons du visage et du col sont déjà
desséchés.»
Ce bulletin, fait pour rassurer sur les suites de la maladie, ne
laissait pas que de causer une grande émotion. La consternation est
dans Versailles. On annonce que l'air du château est infecté:
cinquante personnes gagnent la petite vérole pour avoir traversé
seulement la galerie; dix en meurent.
«Le Roi est à toute extrémité: outre la petite vérole, il a le
pourpre; on ne peut entrer sans danger dans sa chambre. M. de
Létorière est mort pour avoir entr'ouvert sa porte afin de le regarder
deux minutes. Les médecins eux-mêmes prennent toutes sortes de
précautions pour se préserver de la contagion de ce mal affreux, et
Mesdames, qui n'ont jamais eu la petite vérole, qui ne sont plus
jeunes, et dont la santé est naturellement mauvaise, sont toutes trois
dans la chambre, assises près de son lit et sous ses rideaux; elles
passent là le jour et la nuit. Tout le monde leur a fait à ce sujet
les plus fortes représentations; on leur a dit que c'étoit plus que
d'exposer leur vie, que c'étoit la sacrifier: rien n'a pu les empêcher
de remplir ce pieux devoir[37].»
[Note 37: _Souvenirs de Félicie._]
La conduite de Mesdames inspira à Madame la Dauphine un sentiment
d'estime et d'attachement dont elle se plut à leur donner de nombreux
témoignages lorsqu'elle fut Reine. Madame Élisabeth, que son âge avait
empêchée d'être initiée à ces détails, en apprit plus tard le récit,
qui la pénétra aussi de respect pour ses tantes.
La seule pensée de la mort du Roi suffisait dans ce temps-là pour
agiter profondément les esprits. De toutes parts s'élevaient des
prières; les villes, les confréries, les abbayes, les communautés
religieuses et les corps militaires faisaient célébrer des messes pour
le rétablissement de la santé du Roi. La ville de Strasbourg disputait
aux plus vieilles cités de la monarchie le droit de montrer en cette
occasion des sentiments français. Dès qu'elle apprit la maladie du
prince, elle ordonna des prières publiques; elle fit une procession
générale, où derrière le saint sacrement marchèrent le maréchal de
Contades et tous les corps du clergé, de la magistrature et de la
noblesse. Pendant la grand'messe, les magistrats en corps se
présentèrent à l'offrande, et firent lire par l'un des avocats
généraux de la ville l'acte d'un voeu solennel, qui fut déposé sur
l'autel.
«Dieu tout-puissant, arbitre des destinées, vous donnez aux peuples
dans votre miséricorde les rois selon votre coeur. Les jours de notre
auguste monarque Louis _le Bien-Aimé_ sont menacés. Voyez le magistrat
et le peuple prosternés aux pieds de vos autels. Ils viennent vous
supplier de prolonger, pour la gloire de votre nom et pour notre
bonheur, les jours précieux de notre monarque et notre père. En
reconnoissance de ce bienfait, nous faisons le voeu public et
solennel, au nom de cette ville, de renouveler annuellement nos
actions de grâces par le sacrifice de la messe, que nous ferons
célébrer à cet effet; et comme votre miséricorde entend de préférence
la voix des pauvres, nous promettons de doter en mariage quatre
personnes indigentes nées de cette ville, pour en jouir autant qu'il
plaira à votre divine bonté de conserver la vie de notre Roi, pour
laquelle nous offrons mille fois les nôtres.»
Ce voeu, que nous citons à cause de la manière dont il est énoncé,
devait rester inexécuté. Dans la soirée du 8, l'état du Roi empira.
Dès qu'il connut la nature de son mal, Louis XV désespéra de sa
guérison. «Je n'entends pas, dit-il, qu'on renouvelle ici la scène de
Metz.» C'était ordonner le renvoi de madame du Barry. Elle se retira à
Ruel chez le duc d'Aiguillon. Quelques personnes de la cour, au nombre
de quinze, dit-on, crurent devoir l'y visiter. Leurs livrées furent
remarquées. Une sorte de défaveur rejaillit sur ces personnes.
Longtemps après, pour désigner l'une d'elles, on disait dans le cercle
de la famille royale: «C'était une des quinze voitures de Ruel.»
M. le Dauphin, menacé d'être roi, demandait instamment à Dieu
d'éloigner de lui ce malheur. Dans la matinée du 9 mai, il écrivit à
l'abbé Terray ce billet, que l'histoire doit conserver: «Monsieur le
contrôleur général, je vous prie de faire distribuer sur-le-champ deux
cent mille francs aux pauvres de Paris, pour prier Dieu pour le Roi;
et si vous trouvez que c'est trop cher, retenez-les sur nos pensions à
Madame la Dauphine et à moi.»
Louis XV, sentant le danger où il se trouvait, demanda
l'extrême-onction, qui lui fut administrée le 9, à neuf heures du
soir, par l'évêque de Senlis, son premier aumônier. Il reçut ce
sacrement avec une piété édifiante, et, malgré ses souffrances, ne
cessa de joindre ses prières à celles qu'on faisait pour lui. «Le
prêtre qui lui administra les derniers sacrements, rapporte
Anquetil[38], demanda publiquement, par son ordre et en son nom,
pardon des scandales qu'il avait donnés.» Dans la nuit du 9 au 10, ses
souffrances devinrent atroces; dans la matinée du 10, elles se
calmèrent un peu, et à trois heures de l'après-midi, elles cessèrent
tout à fait. Louis XV était âgé de soixante-quatre ans trois mois et
cinq jours.
[Note 38: _Histoire de France_, an XIII (1805), t. XIII, p. 196 à
203.]
Un symptôme infaillible annonçait de minute en minute la fin de plus
en plus prochaine du monarque. Une foule considérable encombrait les
abords du palais, et l'OEil-de-boeuf se remplissait de courtisans.
Le Dauphin avait résolu de quitter Versailles avec sa famille au
moment même de la mort du Roi. Dans une telle circonstance, il eût été
peu convenable de transmettre de bouche en bouche des ordres positifs
de départ. La bienséance inventa un moyen de correspondance entre le
château et l'écurie: une bougie placée sur une fenêtre de
l'appartement royal devait être éteinte aussitôt que le Roi aurait
fermé les yeux. Les écuyers tenaient l'oeil fixé sur cette petite
lumière, avec laquelle allait finir un règne.
Au bout d'une demi-heure, la fenêtre s'ouvre et la lumière est
éteinte. Les carrosses de la cour sont attelés, les gardes du corps,
les écuyers, les pages montent à cheval. Cependant un bruit terrible
et ressemblant, dit la chronique, à celui du tonnerre, se faisait
entendre dans l'appartement de Louis XV: c'était la foule des
courtisans désertant l'antichambre du Roi mort et se précipitant dans
l'antichambre du nouveau Roi. C'est ce bruit étrange et sinistre qui
annonça à Louis XVI et à Marie-Antoinette que leur règne commençait.
Tous deux, par un mouvement spontané, tombèrent à genoux, les yeux
pleins de larmes, et en s'écriant: «Mon Dieu! guidez-nous,
protégez-nous; nous régnons trop jeunes.» À ce moment, madame la
comtesse de Noailles entre, et la première salue Madame la Dauphine
comme reine de France; elle prie Leurs Majestés de vouloir bien
quitter les cabinets intérieurs pour venir dans la chambre recevoir
les hommages de la famille royale et des grands officiers de la
couronne. Appuyée au bras de son époux, un mouchoir sur les yeux, la
jeune Reine, dans l'attitude la plus touchante, reçoit ces premières
visites. Les carrosses sont avancés, l'escorte est à cheval; l'horloge
du palais marque quatre heures; toute la cour part pour Choisy:
Mesdames, tantes du Roi, dans leur voiture particulière, Madame
Clotilde et Madame Élisabeth avec madame la comtesse de Marsan et
leurs sous-gouvernantes; le Roi, la Reine, Monsieur, frère du Roi,
Madame, le comte et la comtesse d'Artois réunis dans une même voiture.