Le respect que le Dauphin professait pour son père ne lui permettait

pas d'ajouter que les vices étalés dans une haute sphère autorisaient

ces attaques contre le trône, et que pendant qu'au dehors on battait

en brèche les remparts de la monarchie, ils étaient ébranlés au

dedans par ceux qui avaient mission de les défendre. Les licences du

règne fournissaient des armes aux licences de la presse. Le cri

d'alarme prophétique que jetait le Dauphin sur l'avenir était donc

doublement motivé. On a écrit que celui qui jugeait ainsi son époque

succomba à une maladie dont il portait le germe depuis plusieurs

années. Je n'ai vu nulle part que la science ait constaté ce fait. On

a dit que l'abolition de la Compagnie de Jésus, dont il croyait

l'existence nécessaire à l'éducation chrétienne de la jeunesse dans

les provinces du royaume[22], lui avait causé un chagrin qui avait

altéré sa santé. La chose n'est pas impossible, car le Dauphin sentait

profondément toute atteinte portée à la religion, qui était à ses yeux

le premier fondement des empires.

[Note 22: Cerutti, qui avait eu la gloire de voir un de ses ouvrages

attribué à J. J. Rousseau, et la satisfaction de voir son _Apologie de

l'Institut des Jésuites_ obtenir le suffrage particulier du Dauphin,

raconte qu'à l'époque où il entreprit ce dernier ouvrage, il avait eu

avec ce prince «une conversation où son auguste interlocuteur, mettant

à l'écart les petits intérêts monastiques, lui développa des vues

dignes de l'héritier d'un grand royaume.»]

On est allé plus loin. On a insinué que M. de Choiseul avait voulu se

débarrasser par le poison d'un concurrent dangereux[23], capable

autant que digne de gagner la confiance du Roi son père. Je ne puis me

résoudre à croire à une pareille infamie.

[Note 23: C'est ce qui résulterait d'un document publié par Soulavie

dans ses _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_,

tome I, page 295:

«_Opinion et témoignage du maréchal de Richelieu consigné

dans une note de lui, remise à Mirabeau, auteur de l'ouvrage

intitulé Mémoires du duc d'Aiguillon, sur la mort de M. le

Dauphin, père de Louis XVI._

»M. le Dauphin, ce digne prince, si peu connu pendant trente-cinq ans

de sa vie, et qui aurait tant mérité de l'être; cet excellent fils, si

bon père, avait vécu fort retiré dans les temps des troubles causés

par l'empire des maîtresses, empire qu'il blâmait en silence, mais que

son respect pour son roi ne lui permettait pas d'examiner.

»Depuis la mort de madame de Pompadour, voyant son père entièrement

livré à ses enfants, et passant sa vie avec eux, il avait cru pouvoir

développer davantage les sentiments dont son coeur était rempli.

»Le camp de Compiègne parut lui donner une nouvelle existence. Ce

prince, aussi affable que vertueux, visitait les soldats, les

secourait, _leur présentait sa femme_, les appelait _mes camarades et

mes amis_, et causait parmi eux une ivresse universelle qui allait

jusqu'au délire.

»Mais comme ce n'était ni l'intention ni l'intérêt du ministre

prépondérant que le crédit de M. le Dauphin augmentât à un tel point

que le Roi ne pût lui refuser le degré de confiance qu'il méritait,

c'est-à-dire sa confiance tout entière, M. de Choiseul ne fut pas

longtemps à se débarrasser d'un tel concurrent. On sait quelle fut la

maladie et la mort du meilleur des princes. Vingt fois il m'a dit

qu'il savait bien ce qui la lui causait, les profonds calculs de son

ennemi M. le duc de Choiseul. Mais il est inutile de s'appesantir ici

sur des détails qui ne doivent point entrer dans le sujet que je

traite.»

Soulavie dit ailleurs: «Plusieurs mémoires, des notes et des billets

que Louis XVI avait réunis et cachetés de son petit sceau, accusent de

ce forfait le duc de Choiseul. Le duc de la Vauguyon, ennemi

particulier de ce ministre, placé par le Dauphin à la tête de

l'éducation des Enfants de France et de celle de leur aîné le duc de

Berry, ne cessa de l'attribuer au duc de Choiseul, etc.» (T. I, p.

42.)]

Ceux qui, sans amnistier complétement M. de Choiseul, assignent à la

mort du Dauphin une cause naturelle, se bornent à soutenir que les

amertumes dont l'avaient abreuvé madame de Pompadour et M. de

Choiseul, aussi bien que le profond chagrin qu'il avait ressenti de la

perte de son fils aîné, avaient précipité le terme de ses jours. Je

suis disposé à le croire.

Enfin, ceux qui ne voient que le côté matériel des choses humaines ont

prétendu que le prince était mort des fatigues qu'il s'était données

au camp de Compiègne. Ceci ne me paraît point vraisemblable.

La véritable cause de sa mort, nous persistons à le croire, ce fut le

spectacle qu'il avait sous les yeux, le sentiment réfléchi des périls

de sa maison, de la catastrophe qui menaçait sa patrie, et de sa

propre impuissance à la prévenir. Il y avait là une torture qui était

autre chose que la fatigue occasionnée par des parades militaires et

des manoeuvres d'artillerie. C'était moins à l'aspect d'un simulacre

de bataille que les forces lui manquaient qu'à l'aspect de ce royal

édifice qui penchait déjà sur sa race, et dont, malgré son grand

coeur, il ne se sentait pas capable d'empêcher la chute.

Ses funérailles eurent lieu avec tous les honneurs dus à son rang. La

_Gazette de France_ du vendredi 3 janvier 1766 en donne le récit

officiel:

«Après la mort de Mgr le Dauphin, son corps est demeuré exposé dans le

château de Fontainebleau. Le Roi a ordonné que le duc d'Orléans y

resteroit pour commander les détachements de sa maison militaire et

domestique qui devoient faire le service, et pour donner tous les

ordres convenables relativement aux obsèques et au transport du corps

de Fontainebleau à Sens, où feu Mgr le Dauphin a désiré d'être

enterré. Le samedi 28 du mois dernier, tout étant prêt pour le départ

du convoi, l'archevêque de Reims, grand aumônier, fit à onze heures du

matin la cérémonie de lever le corps, qui fut placé dans le char

destiné à le porter à l'église métropolitaine de Sens. Le convoi se

mit en marche peu après dans l'ordre suivant: Deux gardes du corps,

soixante pauvres portant des flambeaux, plusieurs carrosses des

personnes qui composoient le deuil, cinquante mousquetaires de la

seconde compagnie, cinquante de la première, cinquante chevau-légers,

deux carrosses du Roi occupés par les menins, un autre carrosse du Roi

dans lequel étoient le duc d'Orléans, le duc de Tresmes, le duc de

Fronsac et le marquis de Chauvelin, un quatrième dans lequel étoient

l'archevêque de Reims, un aumônier du Roi, le confesseur de feu Mgr le

Dauphin et le curé de l'église paroissiale de Fontainebleau, les pages

de Madame la Dauphine, les pages de la Reine, vingt-quatre pages du

Roi et plusieurs écuyers de Leurs Majestés, quatre trompettes des

écuries, les hérauts d'armes, le maître des cérémonies, le marquis de

Dreux, grand maître des cérémonies, quatre chevau-légers, le char

funèbre, aux deux côtés duquel marchoient les Cent-Suisses de la garde

du Roi, et qui étoit entouré d'un grand nombre de valets de pied de Sa

Majesté. Quatre aumôniers du Roi portoient les quatre coins du poêle;

les commandants des gendarmes, des chevau-légers et des mousquetaires

marchoient près des roues. Le sieur de Saint-Sauveur, lieutenant des

gardes du corps, suivoit le char à la tête de son détachement, qui

précédoit cinquante gendarmes. Toutes les troupes de Sa Majesté, ainsi

que les pages et les valets de pied, portoient des flambeaux. La

marche étoit fermée par des carrosses des personnes qui composoient le

deuil.

»Vers les sept heures du soir, le convoi arriva à Sens. Le cardinal de

Luynes, archevêque de cette ville, reçut le corps de Mgr le Dauphin à

la porte de l'église; l'archevêque de Reims le présenta au cardinal;

le cercueil fut porté dans le choeur; on chanta les prières

ordinaires; après quoi le duc d'Orléans et toutes les personnes qui

avoient accompagné le convoi se retirèrent. Le corps de Mgr le Dauphin

a été exposé dans le choeur de l'église pendant la nuit, et le

lendemain 29, on a fait un service solennel, qui a été célébré par le

cardinal de Luynes, et auquel le duc d'Orléans et toutes les personnes

nommées ci-dessus ont assisté. Après le service, le corps de Mgr le

Dauphin a été inhumé dans le caveau qui avoit été construit pour l'y

déposer.»

Telles furent les funérailles du Dauphin de France, père des rois

Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, ces trois frères qui se

succédèrent dans la lignée des Bourbons, comme celle des Valois avait

été close par trois frères. Un mausolée lui fut élevé dans la

métropole de Sens, des historiens écrivirent sa vie, des orateurs

prononcèrent son éloge; la douleur du peuple fut sa plus belle oraison

funèbre. Encore un quart de siècle, et ces cérémonies des royales

obsèques ne se seraient pas déroulées à la mort du fils de Louis XV.

C'est pour cela que j'ai cru devoir m'arrêter un instant devant le

cercueil de ce prince, avant de toucher à l'histoire de Madame

Élisabeth, sa fille. Son cercueil, en effet, est comme une borne

milliaire entre les choses d'autrefois et les choses nouvelles, entre

le repos et les orages, entre la monarchie et la révolution. Il nous

servira à constater la marche que nous aurons faite sur le terrain

brûlant des réformes sociales et des essais politiques. Ce fils de

Louis XV avait assez vécu pour voir l'esprit orgueilleux des libres

penseurs prévaloir sur l'esprit de l'Évangile. Il savait que Voltaire

dominait le siècle, et que la raillerie ou la révolte ne laisserait

debout aucune autorité consacrée par le temps. Aussi, avant de mourir,

il demanda pour ses restes une sépulture moins royale que celle de ses

aïeux. Il semble que ce n'était pas assez pour lui de fuir le Louvre,

il voulut s'éloigner de Saint-Denis, que la révolution devait aussi

visiter dans ses fureurs.

L'orphelin de onze ans que nous avons vu apparaître dans l'appartement

de Louis XV au moment où la vie du Dauphin venait de s'éteindre, était

sous quelques rapports digne d'un père si justement regretté. Sa jeune

âme s'ouvrait à tous les sentiments vertueux, son esprit à toutes les

sciences utiles. Il est permis de croire que si son père eût occupé le

trône pendant quinze à vingt ans, et que ce jeune prince, avant d'y

monter à son tour, eût été formé à l'école paternelle, la France

aurait eu ces deux bons règnes que le Dauphin jugeait nécessaires pour

sauver la monarchie.

Malheureusement son héritier ne fut point préparé par une intelligente

et mâle éducation aux luttes qu'il devait rencontrer. Ses études

subissaient l'influence de ce temps d'imprévoyance et d'erreur. Les

instituteurs des princes leur enseignaient à modérer leur pouvoir

beaucoup mieux qu'à le maintenir, et de leur côté les princes,

désireux de complaire à l'opinion, dépouillaient le trône de son

prestige et mettaient de l'orgueil à montrer qu'ils n'étaient plus à

craindre.

Louis XV toutefois, malgré ses défauts, n'était pas un prince sans

clairvoyance et sans fermeté. Apportant un grand esprit de modération

dans son conseil, il laissait volontiers, dans les matières

ordinaires, passer la décision à la majorité, alors même qu'elle était

contraire à son avis; mais il savait, dans les affaires d'État,

imposer son opinion. Aucun prince ne sut mieux écouter ni observer

plus mûrement avant de prendre un parti. On sait combien il fut lent à

se décider dans les deux actes les plus importants de son règne,

l'expulsion des jésuites et le changement des parlements. Mais

lorsqu'il n'était question que des prérogatives et affaires des

princes de sa maison, il ne consultait même point son conseil, se

regardant comme le seul législateur des droits de sa famille. Voici

une loi qui fait également l'éloge de son esprit et de son coeur.

Sollicité de régler le cérémonial entre Madame la Dauphine et l'aîné

de ses fils (Louis XVI): «Il n'y a que la couronne, dit-il, qui puisse

décider absolument du rang. Le droit naturel le donne aux mères: ainsi

Madame la Dauphine l'aura sur son fils jusqu'à ce qu'il soit roi.»

* * * * *

Pénétrée des devoirs sacrés que lui imposait la perte qu'elle venait

de faire, Madame la Dauphine essaya de surmonter sa douleur pour se

dévouer à l'éducation de ses enfants. Élisabeth, qui n'avait que

dix-huit mois, et dont le tempérament était toujours extrêmement

délicat, occupait particulièrement sa vigilante sollicitude. Chaque

jour la chétive existence de cette enfant était en péril, et ce ne fut

qu'à force de soins et de tendresse qu'elle fut disputée à la mort:

elle dut donc deux fois la vie à sa mère.

Un peu rassurée sur la santé de sa dernière-née, dont le pâle visage

se colorait de jour en jour d'un rayon de vie, la Dauphine songea à se

tracer pour l'instruction de ses enfants un plan de conduite et

d'étude, et en chercha les éléments dans une liasse de papiers laissés

par leur père avec cette suscription: «_Écrits pour l'éducation de mon

fils de Berry._» L'examen de ces documents, qu'avec un sentiment pieux

elle appelait _son trésor_, ne se terminait jamais sans larmes. Avec

le concours d'une personne éclairée et discrète, elle en tira des

notes, des observations, des conseils qu'elle fondit dans un plan

d'étude suivi, dont elle médita longuement chaque article. Ce labeur

occupa sa première année de deuil, et elle s'y était appliquée avec

tant d'attention qu'elle avait appris par coeur quelques préceptes

touchants afin de les enseigner à ses fils. Ce plan d'étude achevé,

elle le soumit à l'approbation du Roi[24].

[Note 24: Nous avons recherché ce document intéressant et peu connu,

que le lecteur trouvera à la fin du volume, nº II.]

Qui dira l'influence qu'auraient pu exercer sur les destinées de la

France les leçons de cette royale institutrice, inspirée par

l'élévation de son esprit et l'énergie de son caractère, aussi bien

que par l'amour maternel? Qui sait si, sous cette forte main, le jeune

duc de Berry, qui fut plus tard Louis XVI, n'eût pas senti germer dans

son coeur, à côté des instincts droits qui font l'honnête homme, la

décision d'esprit et la fermeté de caractère qui font le roi? Mais

tour à tour les guides éclairés, les tuteurs habiles devaient manquer

à cette pléiade de princes éclose à une heure difficile. Dieu, qui

avait décidé que la grande monarchie française serait anéantie, voulut

que la veuve inconsolée allât rejoindre son époux dans le tombeau. Ce

malheur arriva à Versailles le vendredi 13 mars 1767.

Les bruits qui avaient circulé sur la cause de la mort du Dauphin se

renouvelèrent au sujet de la mort de la Dauphine. Plus d'un historien

a voulu encore charger de ce crime la politique du duc de

Choiseul[25], mais ces assertions ont rencontré peu de crédit.

[Note 25: Soulavie prétend que «le gouverneur des Enfants de France

(le duc de la Vauguyon) ne cessa d'entretenir dans la suite l'aîné des

princes (Louis XVI) de cette opinion. «Il ne cessa, ajoute-t-il, de

travailler son imagination tendre, timide et faible, et parvint à

aliéner le duc de Choiseul de l'esprit de son élève, et à persuader au

jeune prince que le même valet avait accéléré la mort de son père, et

peu de temps après celle de sa mère. Le Roi ne put jamais dans la

suite effacer cette impression.» (_Mémoires historiques et

politiques_, t. I, p. 43.)]

Le Dauphin, on l'a vu, avait demandé de reposer dans la cathédrale de

Sens. Les restes de sa digne compagne y furent réunis aux siens.

Guillaume Coustou fut chargé de l'exécution du mausolée, qui leur fut

commun. On peut dire, sans être taxé d'exagération, que dans ce simple

monument, qui représente deux urnes enlacées de guirlandes

d'immortelles et les attributs symboliques des vertus chrétiennes,

venaient de descendre l'espérance et le bonheur de la France[26].

[Note 26: Le 15 prairial an II (3 juin 1794), une députation de la

commune de Sens annonça à la Convention nationale que «les corps des

père et mère de Louis XVI avaient été exhumes du temple où ils avaient

été déposés, et rappelés, après leur mort, à une égalité qu'ils

n'avaient pu connaître pendant leur vie.»]

La mort de la Dauphine fut en effet le prélude des calamités qui

devaient affliger le royaume. Élisabeth était à peine âgée de trois

ans quand elle devint orpheline. Elle vit des larmes sur le visage de

toutes les personnes qui l'entouraient; mais elle ne comprit pas, à un

âge si tendre, l'étendue de la perte qu'elle venait de faire, et que

rien ne pouvait réparer pour elle.

Vers la fin de l'année 1768, il fut question de la présentation de

madame du Barry à la cour. Le duc de Choiseul s'opposa le plus qu'il

put au nouvel amour du Roi. Dévoué à la cour d'Autriche, il

travaillait à amener le mariage du Roi avec une archiduchesse, dans la

pensée que cette combinaison assurerait le maintien de sa politique.

Le parti du duc de Choiseul paria que madame du Barry ne serait point

présentée. Le parti du duc d'Aiguillon tint la gageure; triste

gageure, qui peint l'époque, et qui devait être gagnée contre la

fortune de la France! Le duc de Richelieu, habile dans ce genre

d'affaires, présenta madame du Barry. La favorite reçut les hommages

des princes de Condé et de Conti; mesdames de Château-Renaud, de

l'Hospital, d'Aiguillon, de Mirepoix, la fréquentèrent; elle ne manqua

ni de courtisans ni d'adorateurs. Le duc de Choiseul, vaincu dans

cette intrigue, ne renonça point pour cela à l'alliance autrichienne;

seulement il négocia pour le Dauphin le mariage qu'il avait projeté

pour Louis XV. La jeune archiduchesse arriva le 14 mai 1770 à

Compiègne, où elle fut reçue par le Roi et le Dauphin; le 15 elle

soupa à la Muette avec la famille royale, y coucha, ainsi que ses

femmes, et alla le lendemain à Versailles se réunir à la cour et

recevoir la bénédiction nuptiale. Les témoins des fêtes données à

Versailles à ce sujet ont attesté qu'aucune description n'en saurait

donner une idée, et qu'elles dépassaient en magnificence les fêtes les

plus célèbres du règne de Louis XIV. On a prétendu que la somme énorme

de vingt millions fut dépensée à cette cérémonie; mais il est probable

que le chiffre en a été exagéré par l'opposition philosophique, qui,

justement irritée des profusions de la cour, regardait les abus avec

un verre grossissant, afin de s'en faire un argument pour décrier le

pouvoir. L'élégance splendide des toilettes étalées à cette occasion,

la beauté des parures ruisselantes de diamants, l'illumination du

jardin, éclairé en une seconde et comme par enchantement de plusieurs

millions de lampions, offraient un coup d'oeil magique. Le bouquet du

feu d'artifice fit éclore ensemble trente mille fusées, qui

embrasèrent l'espace et remplacèrent la nuit par l'éclat du jour.

Quatorze jours après, un effroyable accident consterna la France. La

ville de Paris voulut aussi avoir son feu d'artifice. Les présages

funestes qui avaient troublé les fêtes dans le palais de Louis XIV se

renouvelèrent à Paris autour de la statue de Louis XV. Si le 16 mai,

au moment même de la cérémonie nuptiale, un violent orage avait éclaté

sur Versailles, si le tonnerre avait grondé, si les éclairs avaient

brillé, si des torrents de pluie avaient inondé la ville, à Paris il y

eut quelque chose de plus que des présages fâcheux: ce furent des

désastres réels qui marquèrent d'un deuil ineffaçable la soirée du 30

mai. À qui peut-on attribuer la responsabilité de ce malheur public?

L'incurie de l'autorité et les calculs coupables de la malveillance

doivent partager cette responsabilité. La rue Royale-Saint-Honoré, que

l'on rebâtissait à cette époque, présentait l'aspect d'un terrain

entrecoupé de décombres, d'échafaudages, de monceaux de pierres, de

gravois qui en rendaient le passage difficile. Des mesures mal prises,

la négligence qu'on eut de ne pas débarrasser les issues de la place

Louis XV, où se tirait le feu d'artifice, un rassemblement de filous

faisant presse afin de voler plus facilement, l'absence de la police

et de la force armée, toutes ces circonstances concoururent à amener

une confusion inextricable et un engorgement dans lequel trois cents

personnes restèrent étouffées sur place. Un grand nombre d'autres

demeurèrent pendant des heures renversées, abattues, foulées aux

pieds, écrasées, et moururent des suites de leurs blessures[27].

Quelques historiens portent à plus de douze cents le nombre des

victimes de cette catastrophe, qui jeta le deuil dans tant de

familles.

[Note 27: Nous avons connu un vieillard (M. Lherbette, ancien notaire

à Paris et père du député de l'Aisne sous Louis-Philippe) qui, couché

pendant des heures sous un tas de personnes estropiées, mutilées ou

mortes, avait gardé de ce souvenir une telle impression, qu'il ne

pouvait plus supporter une position horizontale; et depuis le 30 mai

1770 jusqu'au 8 octobre 1836, où il mourut à quatre-vingt-six ans, il

ne s'est jamais reposé autrement que dans un fauteuil.]

Après avoir dit les funestes événements qui vinrent assombrir ces

fêtes, il faut ajouter, sans pouvoir préciser un chiffre, qu'elles

furent très-dispendieuses. Il reste à ce sujet un mot historique de

l'abbé Terray qui peint tout ensemble le cynisme de son esprit et la

dureté de son âme. Louis XV lui ayant demandé comment il avait trouvé

ces fêtes: «_Ah! Sire, impayables,_» répondit-il en déridant son front

nébuleux. En effet, il ne se pressa pas de payer les fournisseurs.

Le Dauphin et la Dauphine furent inconsolables de ce malheur; ils

essayèrent d'en effacer la trace, ou du moins d'en adoucir les

souvenirs par des largesses et des témoignages de bonté.

Les fêtes de la cour aussi eurent leurs contre-temps: elles

soulevèrent en effet des conflits d'amour-propre et des prétentions de

préséance. L'Impératrice avait témoigné le désir que Mademoiselle de

Lorraine et le prince de Lambesc, ses parents, y prissent rang

immédiatement après les princes du sang. Cette demande avait provoqué

une vive opposition de la part de la noblesse française, et comme la

Dauphine, qui ne comprenait pas cette susceptibilité, en exprimait sa

surprise aux duchesses de Noailles et de Bouillon, ces dames, tout en

protestant de leur respectueuse déférence pour la princesse,

répondirent que l'_inexorable étiquette_ ne leur permettait pas de

faire le sacrifice de droits et de priviléges consacrés par le temps.

La jeune Dauphine, dit-on, se prit à sourire, et ce sourire causa un

tel scandale que la noblesse du royaume se crut obligée d'intervenir

en corps dans le débat. Un mémoire fut rédigé en son nom et remis au

Roi par l'évêque de Noyon[28]. Marie-Antoinette se soumit de bonne

grâce, mais elle conçut pour l'étiquette _inexorable_ un dégoût

qu'elle ne put surmonter et qui lui attira des ennemis plus

inexorables encore que l'étiquette.

[Note 28: Voir aux pièces justificatives le discours du prélat et le

Mémoire de la noblesse, nº III.]

Ce mémoire, dont quelques considérants étaient parfaitement

applicables à la vieille noblesse guerrière, et qui par cela même

avait le tort de se tromper un peu de date à la fin du dix-huitième

siècle, quand la noblesse comptait tant d'anoblis, éveilla une foule

de susceptibilités qu'on n'avait pas prévues. Il occupa aussi les

causeries railleuses de l'ancienne bourgeoisie, qui commençait à

compter dans la société française, et qui déjà, dans son impatience

envieuse, sentait que son règne était proche. N'apercevant pas dans ce

rapport le côté national qui aurait dû trouver grâce à ses yeux, la

ville fit comme Marie-Antoinette, elle se mit à rire de prétentions

qui irritaient sa jalousie tout autant qu'elles avaient blessé la

naïve fierté de la Dauphine. Quant au Roi, il se tira de cette

méchante affaire par un moyen terme, qui semblait offrir une

satisfaction à l'Impératrice sans porter atteinte aux priviléges de la

noblesse du royaume[29].

[Note 29: Voir la réponse du Roi à la fin du volume, nº IV.]

L'entrée publique du Dauphin et de la Dauphine dans la capitale fut

saluée par les plus chaleureuses acclamations. Pour répondre à

l'empressement du peuple parisien, le prince et la princesse se

promenèrent longtemps dans le jardin des Tuileries, au milieu d'une

foule compacte de spectateurs. Ce fut comme un témoignage incessant de

sympathie et d'affection échangé entre ce jeune couple destiné au

trône, et ce bon peuple, alors si dévoué encore à ses princes en ce

temps-là.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 3 / 47 段