pas d'ajouter que les vices étalés dans une haute sphère autorisaient
ces attaques contre le trône, et que pendant qu'au dehors on battait
en brèche les remparts de la monarchie, ils étaient ébranlés au
dedans par ceux qui avaient mission de les défendre. Les licences du
règne fournissaient des armes aux licences de la presse. Le cri
d'alarme prophétique que jetait le Dauphin sur l'avenir était donc
doublement motivé. On a écrit que celui qui jugeait ainsi son époque
succomba à une maladie dont il portait le germe depuis plusieurs
années. Je n'ai vu nulle part que la science ait constaté ce fait. On
a dit que l'abolition de la Compagnie de Jésus, dont il croyait
l'existence nécessaire à l'éducation chrétienne de la jeunesse dans
les provinces du royaume[22], lui avait causé un chagrin qui avait
altéré sa santé. La chose n'est pas impossible, car le Dauphin sentait
profondément toute atteinte portée à la religion, qui était à ses yeux
le premier fondement des empires.
[Note 22: Cerutti, qui avait eu la gloire de voir un de ses ouvrages
attribué à J. J. Rousseau, et la satisfaction de voir son _Apologie de
l'Institut des Jésuites_ obtenir le suffrage particulier du Dauphin,
raconte qu'à l'époque où il entreprit ce dernier ouvrage, il avait eu
avec ce prince «une conversation où son auguste interlocuteur, mettant
à l'écart les petits intérêts monastiques, lui développa des vues
dignes de l'héritier d'un grand royaume.»]
On est allé plus loin. On a insinué que M. de Choiseul avait voulu se
débarrasser par le poison d'un concurrent dangereux[23], capable
autant que digne de gagner la confiance du Roi son père. Je ne puis me
résoudre à croire à une pareille infamie.
[Note 23: C'est ce qui résulterait d'un document publié par Soulavie
dans ses _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_,
tome I, page 295:
«_Opinion et témoignage du maréchal de Richelieu consigné
dans une note de lui, remise à Mirabeau, auteur de l'ouvrage
intitulé Mémoires du duc d'Aiguillon, sur la mort de M. le
Dauphin, père de Louis XVI._
»M. le Dauphin, ce digne prince, si peu connu pendant trente-cinq ans
de sa vie, et qui aurait tant mérité de l'être; cet excellent fils, si
bon père, avait vécu fort retiré dans les temps des troubles causés
par l'empire des maîtresses, empire qu'il blâmait en silence, mais que
son respect pour son roi ne lui permettait pas d'examiner.
»Depuis la mort de madame de Pompadour, voyant son père entièrement
livré à ses enfants, et passant sa vie avec eux, il avait cru pouvoir
développer davantage les sentiments dont son coeur était rempli.
»Le camp de Compiègne parut lui donner une nouvelle existence. Ce
prince, aussi affable que vertueux, visitait les soldats, les
secourait, _leur présentait sa femme_, les appelait _mes camarades et
mes amis_, et causait parmi eux une ivresse universelle qui allait
jusqu'au délire.
»Mais comme ce n'était ni l'intention ni l'intérêt du ministre
prépondérant que le crédit de M. le Dauphin augmentât à un tel point
que le Roi ne pût lui refuser le degré de confiance qu'il méritait,
c'est-à-dire sa confiance tout entière, M. de Choiseul ne fut pas
longtemps à se débarrasser d'un tel concurrent. On sait quelle fut la
maladie et la mort du meilleur des princes. Vingt fois il m'a dit
qu'il savait bien ce qui la lui causait, les profonds calculs de son
ennemi M. le duc de Choiseul. Mais il est inutile de s'appesantir ici
sur des détails qui ne doivent point entrer dans le sujet que je
traite.»
Soulavie dit ailleurs: «Plusieurs mémoires, des notes et des billets
que Louis XVI avait réunis et cachetés de son petit sceau, accusent de
ce forfait le duc de Choiseul. Le duc de la Vauguyon, ennemi
particulier de ce ministre, placé par le Dauphin à la tête de
l'éducation des Enfants de France et de celle de leur aîné le duc de
Berry, ne cessa de l'attribuer au duc de Choiseul, etc.» (T. I, p.
42.)]
Ceux qui, sans amnistier complétement M. de Choiseul, assignent à la
mort du Dauphin une cause naturelle, se bornent à soutenir que les
amertumes dont l'avaient abreuvé madame de Pompadour et M. de
Choiseul, aussi bien que le profond chagrin qu'il avait ressenti de la
perte de son fils aîné, avaient précipité le terme de ses jours. Je
suis disposé à le croire.
Enfin, ceux qui ne voient que le côté matériel des choses humaines ont
prétendu que le prince était mort des fatigues qu'il s'était données
au camp de Compiègne. Ceci ne me paraît point vraisemblable.
La véritable cause de sa mort, nous persistons à le croire, ce fut le
spectacle qu'il avait sous les yeux, le sentiment réfléchi des périls
de sa maison, de la catastrophe qui menaçait sa patrie, et de sa
propre impuissance à la prévenir. Il y avait là une torture qui était
autre chose que la fatigue occasionnée par des parades militaires et
des manoeuvres d'artillerie. C'était moins à l'aspect d'un simulacre
de bataille que les forces lui manquaient qu'à l'aspect de ce royal
édifice qui penchait déjà sur sa race, et dont, malgré son grand
coeur, il ne se sentait pas capable d'empêcher la chute.
Ses funérailles eurent lieu avec tous les honneurs dus à son rang. La
_Gazette de France_ du vendredi 3 janvier 1766 en donne le récit
officiel:
«Après la mort de Mgr le Dauphin, son corps est demeuré exposé dans le
château de Fontainebleau. Le Roi a ordonné que le duc d'Orléans y
resteroit pour commander les détachements de sa maison militaire et
domestique qui devoient faire le service, et pour donner tous les
ordres convenables relativement aux obsèques et au transport du corps
de Fontainebleau à Sens, où feu Mgr le Dauphin a désiré d'être
enterré. Le samedi 28 du mois dernier, tout étant prêt pour le départ
du convoi, l'archevêque de Reims, grand aumônier, fit à onze heures du
matin la cérémonie de lever le corps, qui fut placé dans le char
destiné à le porter à l'église métropolitaine de Sens. Le convoi se
mit en marche peu après dans l'ordre suivant: Deux gardes du corps,
soixante pauvres portant des flambeaux, plusieurs carrosses des
personnes qui composoient le deuil, cinquante mousquetaires de la
seconde compagnie, cinquante de la première, cinquante chevau-légers,
deux carrosses du Roi occupés par les menins, un autre carrosse du Roi
dans lequel étoient le duc d'Orléans, le duc de Tresmes, le duc de
Fronsac et le marquis de Chauvelin, un quatrième dans lequel étoient
l'archevêque de Reims, un aumônier du Roi, le confesseur de feu Mgr le
Dauphin et le curé de l'église paroissiale de Fontainebleau, les pages
de Madame la Dauphine, les pages de la Reine, vingt-quatre pages du
Roi et plusieurs écuyers de Leurs Majestés, quatre trompettes des
écuries, les hérauts d'armes, le maître des cérémonies, le marquis de
Dreux, grand maître des cérémonies, quatre chevau-légers, le char
funèbre, aux deux côtés duquel marchoient les Cent-Suisses de la garde
du Roi, et qui étoit entouré d'un grand nombre de valets de pied de Sa
Majesté. Quatre aumôniers du Roi portoient les quatre coins du poêle;
les commandants des gendarmes, des chevau-légers et des mousquetaires
marchoient près des roues. Le sieur de Saint-Sauveur, lieutenant des
gardes du corps, suivoit le char à la tête de son détachement, qui
précédoit cinquante gendarmes. Toutes les troupes de Sa Majesté, ainsi
que les pages et les valets de pied, portoient des flambeaux. La
marche étoit fermée par des carrosses des personnes qui composoient le
deuil.
»Vers les sept heures du soir, le convoi arriva à Sens. Le cardinal de
Luynes, archevêque de cette ville, reçut le corps de Mgr le Dauphin à
la porte de l'église; l'archevêque de Reims le présenta au cardinal;
le cercueil fut porté dans le choeur; on chanta les prières
ordinaires; après quoi le duc d'Orléans et toutes les personnes qui
avoient accompagné le convoi se retirèrent. Le corps de Mgr le Dauphin
a été exposé dans le choeur de l'église pendant la nuit, et le
lendemain 29, on a fait un service solennel, qui a été célébré par le
cardinal de Luynes, et auquel le duc d'Orléans et toutes les personnes
nommées ci-dessus ont assisté. Après le service, le corps de Mgr le
Dauphin a été inhumé dans le caveau qui avoit été construit pour l'y
déposer.»
Telles furent les funérailles du Dauphin de France, père des rois
Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, ces trois frères qui se
succédèrent dans la lignée des Bourbons, comme celle des Valois avait
été close par trois frères. Un mausolée lui fut élevé dans la
métropole de Sens, des historiens écrivirent sa vie, des orateurs
prononcèrent son éloge; la douleur du peuple fut sa plus belle oraison
funèbre. Encore un quart de siècle, et ces cérémonies des royales
obsèques ne se seraient pas déroulées à la mort du fils de Louis XV.
C'est pour cela que j'ai cru devoir m'arrêter un instant devant le
cercueil de ce prince, avant de toucher à l'histoire de Madame
Élisabeth, sa fille. Son cercueil, en effet, est comme une borne
milliaire entre les choses d'autrefois et les choses nouvelles, entre
le repos et les orages, entre la monarchie et la révolution. Il nous
servira à constater la marche que nous aurons faite sur le terrain
brûlant des réformes sociales et des essais politiques. Ce fils de
Louis XV avait assez vécu pour voir l'esprit orgueilleux des libres
penseurs prévaloir sur l'esprit de l'Évangile. Il savait que Voltaire
dominait le siècle, et que la raillerie ou la révolte ne laisserait
debout aucune autorité consacrée par le temps. Aussi, avant de mourir,
il demanda pour ses restes une sépulture moins royale que celle de ses
aïeux. Il semble que ce n'était pas assez pour lui de fuir le Louvre,
il voulut s'éloigner de Saint-Denis, que la révolution devait aussi
visiter dans ses fureurs.
L'orphelin de onze ans que nous avons vu apparaître dans l'appartement
de Louis XV au moment où la vie du Dauphin venait de s'éteindre, était
sous quelques rapports digne d'un père si justement regretté. Sa jeune
âme s'ouvrait à tous les sentiments vertueux, son esprit à toutes les
sciences utiles. Il est permis de croire que si son père eût occupé le
trône pendant quinze à vingt ans, et que ce jeune prince, avant d'y
monter à son tour, eût été formé à l'école paternelle, la France
aurait eu ces deux bons règnes que le Dauphin jugeait nécessaires pour
sauver la monarchie.
Malheureusement son héritier ne fut point préparé par une intelligente
et mâle éducation aux luttes qu'il devait rencontrer. Ses études
subissaient l'influence de ce temps d'imprévoyance et d'erreur. Les
instituteurs des princes leur enseignaient à modérer leur pouvoir
beaucoup mieux qu'à le maintenir, et de leur côté les princes,
désireux de complaire à l'opinion, dépouillaient le trône de son
prestige et mettaient de l'orgueil à montrer qu'ils n'étaient plus à
craindre.
Louis XV toutefois, malgré ses défauts, n'était pas un prince sans
clairvoyance et sans fermeté. Apportant un grand esprit de modération
dans son conseil, il laissait volontiers, dans les matières
ordinaires, passer la décision à la majorité, alors même qu'elle était
contraire à son avis; mais il savait, dans les affaires d'État,
imposer son opinion. Aucun prince ne sut mieux écouter ni observer
plus mûrement avant de prendre un parti. On sait combien il fut lent à
se décider dans les deux actes les plus importants de son règne,
l'expulsion des jésuites et le changement des parlements. Mais
lorsqu'il n'était question que des prérogatives et affaires des
princes de sa maison, il ne consultait même point son conseil, se
regardant comme le seul législateur des droits de sa famille. Voici
une loi qui fait également l'éloge de son esprit et de son coeur.
Sollicité de régler le cérémonial entre Madame la Dauphine et l'aîné
de ses fils (Louis XVI): «Il n'y a que la couronne, dit-il, qui puisse
décider absolument du rang. Le droit naturel le donne aux mères: ainsi
Madame la Dauphine l'aura sur son fils jusqu'à ce qu'il soit roi.»
* * * * *
Pénétrée des devoirs sacrés que lui imposait la perte qu'elle venait
de faire, Madame la Dauphine essaya de surmonter sa douleur pour se
dévouer à l'éducation de ses enfants. Élisabeth, qui n'avait que
dix-huit mois, et dont le tempérament était toujours extrêmement
délicat, occupait particulièrement sa vigilante sollicitude. Chaque
jour la chétive existence de cette enfant était en péril, et ce ne fut
qu'à force de soins et de tendresse qu'elle fut disputée à la mort:
elle dut donc deux fois la vie à sa mère.
Un peu rassurée sur la santé de sa dernière-née, dont le pâle visage
se colorait de jour en jour d'un rayon de vie, la Dauphine songea à se
tracer pour l'instruction de ses enfants un plan de conduite et
d'étude, et en chercha les éléments dans une liasse de papiers laissés
par leur père avec cette suscription: «_Écrits pour l'éducation de mon
fils de Berry._» L'examen de ces documents, qu'avec un sentiment pieux
elle appelait _son trésor_, ne se terminait jamais sans larmes. Avec
le concours d'une personne éclairée et discrète, elle en tira des
notes, des observations, des conseils qu'elle fondit dans un plan
d'étude suivi, dont elle médita longuement chaque article. Ce labeur
occupa sa première année de deuil, et elle s'y était appliquée avec
tant d'attention qu'elle avait appris par coeur quelques préceptes
touchants afin de les enseigner à ses fils. Ce plan d'étude achevé,
elle le soumit à l'approbation du Roi[24].
[Note 24: Nous avons recherché ce document intéressant et peu connu,
que le lecteur trouvera à la fin du volume, nº II.]
Qui dira l'influence qu'auraient pu exercer sur les destinées de la
France les leçons de cette royale institutrice, inspirée par
l'élévation de son esprit et l'énergie de son caractère, aussi bien
que par l'amour maternel? Qui sait si, sous cette forte main, le jeune
duc de Berry, qui fut plus tard Louis XVI, n'eût pas senti germer dans
son coeur, à côté des instincts droits qui font l'honnête homme, la
décision d'esprit et la fermeté de caractère qui font le roi? Mais
tour à tour les guides éclairés, les tuteurs habiles devaient manquer
à cette pléiade de princes éclose à une heure difficile. Dieu, qui
avait décidé que la grande monarchie française serait anéantie, voulut
que la veuve inconsolée allât rejoindre son époux dans le tombeau. Ce
malheur arriva à Versailles le vendredi 13 mars 1767.
Les bruits qui avaient circulé sur la cause de la mort du Dauphin se
renouvelèrent au sujet de la mort de la Dauphine. Plus d'un historien
a voulu encore charger de ce crime la politique du duc de
Choiseul[25], mais ces assertions ont rencontré peu de crédit.
[Note 25: Soulavie prétend que «le gouverneur des Enfants de France
(le duc de la Vauguyon) ne cessa d'entretenir dans la suite l'aîné des
princes (Louis XVI) de cette opinion. «Il ne cessa, ajoute-t-il, de
travailler son imagination tendre, timide et faible, et parvint à
aliéner le duc de Choiseul de l'esprit de son élève, et à persuader au
jeune prince que le même valet avait accéléré la mort de son père, et
peu de temps après celle de sa mère. Le Roi ne put jamais dans la
suite effacer cette impression.» (_Mémoires historiques et
politiques_, t. I, p. 43.)]
Le Dauphin, on l'a vu, avait demandé de reposer dans la cathédrale de
Sens. Les restes de sa digne compagne y furent réunis aux siens.
Guillaume Coustou fut chargé de l'exécution du mausolée, qui leur fut
commun. On peut dire, sans être taxé d'exagération, que dans ce simple
monument, qui représente deux urnes enlacées de guirlandes
d'immortelles et les attributs symboliques des vertus chrétiennes,
venaient de descendre l'espérance et le bonheur de la France[26].
[Note 26: Le 15 prairial an II (3 juin 1794), une députation de la
commune de Sens annonça à la Convention nationale que «les corps des
père et mère de Louis XVI avaient été exhumes du temple où ils avaient
été déposés, et rappelés, après leur mort, à une égalité qu'ils
n'avaient pu connaître pendant leur vie.»]
La mort de la Dauphine fut en effet le prélude des calamités qui
devaient affliger le royaume. Élisabeth était à peine âgée de trois
ans quand elle devint orpheline. Elle vit des larmes sur le visage de
toutes les personnes qui l'entouraient; mais elle ne comprit pas, à un
âge si tendre, l'étendue de la perte qu'elle venait de faire, et que
rien ne pouvait réparer pour elle.
Vers la fin de l'année 1768, il fut question de la présentation de
madame du Barry à la cour. Le duc de Choiseul s'opposa le plus qu'il
put au nouvel amour du Roi. Dévoué à la cour d'Autriche, il
travaillait à amener le mariage du Roi avec une archiduchesse, dans la
pensée que cette combinaison assurerait le maintien de sa politique.
Le parti du duc de Choiseul paria que madame du Barry ne serait point
présentée. Le parti du duc d'Aiguillon tint la gageure; triste
gageure, qui peint l'époque, et qui devait être gagnée contre la
fortune de la France! Le duc de Richelieu, habile dans ce genre
d'affaires, présenta madame du Barry. La favorite reçut les hommages
des princes de Condé et de Conti; mesdames de Château-Renaud, de
l'Hospital, d'Aiguillon, de Mirepoix, la fréquentèrent; elle ne manqua
ni de courtisans ni d'adorateurs. Le duc de Choiseul, vaincu dans
cette intrigue, ne renonça point pour cela à l'alliance autrichienne;
seulement il négocia pour le Dauphin le mariage qu'il avait projeté
pour Louis XV. La jeune archiduchesse arriva le 14 mai 1770 à
Compiègne, où elle fut reçue par le Roi et le Dauphin; le 15 elle
soupa à la Muette avec la famille royale, y coucha, ainsi que ses
femmes, et alla le lendemain à Versailles se réunir à la cour et
recevoir la bénédiction nuptiale. Les témoins des fêtes données à
Versailles à ce sujet ont attesté qu'aucune description n'en saurait
donner une idée, et qu'elles dépassaient en magnificence les fêtes les
plus célèbres du règne de Louis XIV. On a prétendu que la somme énorme
de vingt millions fut dépensée à cette cérémonie; mais il est probable
que le chiffre en a été exagéré par l'opposition philosophique, qui,
justement irritée des profusions de la cour, regardait les abus avec
un verre grossissant, afin de s'en faire un argument pour décrier le
pouvoir. L'élégance splendide des toilettes étalées à cette occasion,
la beauté des parures ruisselantes de diamants, l'illumination du
jardin, éclairé en une seconde et comme par enchantement de plusieurs
millions de lampions, offraient un coup d'oeil magique. Le bouquet du
feu d'artifice fit éclore ensemble trente mille fusées, qui
embrasèrent l'espace et remplacèrent la nuit par l'éclat du jour.
Quatorze jours après, un effroyable accident consterna la France. La
ville de Paris voulut aussi avoir son feu d'artifice. Les présages
funestes qui avaient troublé les fêtes dans le palais de Louis XIV se
renouvelèrent à Paris autour de la statue de Louis XV. Si le 16 mai,
au moment même de la cérémonie nuptiale, un violent orage avait éclaté
sur Versailles, si le tonnerre avait grondé, si les éclairs avaient
brillé, si des torrents de pluie avaient inondé la ville, à Paris il y
eut quelque chose de plus que des présages fâcheux: ce furent des
désastres réels qui marquèrent d'un deuil ineffaçable la soirée du 30
mai. À qui peut-on attribuer la responsabilité de ce malheur public?
L'incurie de l'autorité et les calculs coupables de la malveillance
doivent partager cette responsabilité. La rue Royale-Saint-Honoré, que
l'on rebâtissait à cette époque, présentait l'aspect d'un terrain
entrecoupé de décombres, d'échafaudages, de monceaux de pierres, de
gravois qui en rendaient le passage difficile. Des mesures mal prises,
la négligence qu'on eut de ne pas débarrasser les issues de la place
Louis XV, où se tirait le feu d'artifice, un rassemblement de filous
faisant presse afin de voler plus facilement, l'absence de la police
et de la force armée, toutes ces circonstances concoururent à amener
une confusion inextricable et un engorgement dans lequel trois cents
personnes restèrent étouffées sur place. Un grand nombre d'autres
demeurèrent pendant des heures renversées, abattues, foulées aux
pieds, écrasées, et moururent des suites de leurs blessures[27].
Quelques historiens portent à plus de douze cents le nombre des
victimes de cette catastrophe, qui jeta le deuil dans tant de
familles.
[Note 27: Nous avons connu un vieillard (M. Lherbette, ancien notaire
à Paris et père du député de l'Aisne sous Louis-Philippe) qui, couché
pendant des heures sous un tas de personnes estropiées, mutilées ou
mortes, avait gardé de ce souvenir une telle impression, qu'il ne
pouvait plus supporter une position horizontale; et depuis le 30 mai
1770 jusqu'au 8 octobre 1836, où il mourut à quatre-vingt-six ans, il
ne s'est jamais reposé autrement que dans un fauteuil.]
Après avoir dit les funestes événements qui vinrent assombrir ces
fêtes, il faut ajouter, sans pouvoir préciser un chiffre, qu'elles
furent très-dispendieuses. Il reste à ce sujet un mot historique de
l'abbé Terray qui peint tout ensemble le cynisme de son esprit et la
dureté de son âme. Louis XV lui ayant demandé comment il avait trouvé
ces fêtes: «_Ah! Sire, impayables,_» répondit-il en déridant son front
nébuleux. En effet, il ne se pressa pas de payer les fournisseurs.
Le Dauphin et la Dauphine furent inconsolables de ce malheur; ils
essayèrent d'en effacer la trace, ou du moins d'en adoucir les
souvenirs par des largesses et des témoignages de bonté.
Les fêtes de la cour aussi eurent leurs contre-temps: elles
soulevèrent en effet des conflits d'amour-propre et des prétentions de
préséance. L'Impératrice avait témoigné le désir que Mademoiselle de
Lorraine et le prince de Lambesc, ses parents, y prissent rang
immédiatement après les princes du sang. Cette demande avait provoqué
une vive opposition de la part de la noblesse française, et comme la
Dauphine, qui ne comprenait pas cette susceptibilité, en exprimait sa
surprise aux duchesses de Noailles et de Bouillon, ces dames, tout en
protestant de leur respectueuse déférence pour la princesse,
répondirent que l'_inexorable étiquette_ ne leur permettait pas de
faire le sacrifice de droits et de priviléges consacrés par le temps.
La jeune Dauphine, dit-on, se prit à sourire, et ce sourire causa un
tel scandale que la noblesse du royaume se crut obligée d'intervenir
en corps dans le débat. Un mémoire fut rédigé en son nom et remis au
Roi par l'évêque de Noyon[28]. Marie-Antoinette se soumit de bonne
grâce, mais elle conçut pour l'étiquette _inexorable_ un dégoût
qu'elle ne put surmonter et qui lui attira des ennemis plus
inexorables encore que l'étiquette.
[Note 28: Voir aux pièces justificatives le discours du prélat et le
Mémoire de la noblesse, nº III.]
Ce mémoire, dont quelques considérants étaient parfaitement
applicables à la vieille noblesse guerrière, et qui par cela même
avait le tort de se tromper un peu de date à la fin du dix-huitième
siècle, quand la noblesse comptait tant d'anoblis, éveilla une foule
de susceptibilités qu'on n'avait pas prévues. Il occupa aussi les
causeries railleuses de l'ancienne bourgeoisie, qui commençait à
compter dans la société française, et qui déjà, dans son impatience
envieuse, sentait que son règne était proche. N'apercevant pas dans ce
rapport le côté national qui aurait dû trouver grâce à ses yeux, la
ville fit comme Marie-Antoinette, elle se mit à rire de prétentions
qui irritaient sa jalousie tout autant qu'elles avaient blessé la
naïve fierté de la Dauphine. Quant au Roi, il se tira de cette
méchante affaire par un moyen terme, qui semblait offrir une
satisfaction à l'Impératrice sans porter atteinte aux priviléges de la
noblesse du royaume[29].
[Note 29: Voir la réponse du Roi à la fin du volume, nº IV.]
L'entrée publique du Dauphin et de la Dauphine dans la capitale fut
saluée par les plus chaleureuses acclamations. Pour répondre à
l'empressement du peuple parisien, le prince et la princesse se
promenèrent longtemps dans le jardin des Tuileries, au milieu d'une
foule compacte de spectateurs. Ce fut comme un témoignage incessant de
sympathie et d'affection échangé entre ce jeune couple destiné au
trône, et ce bon peuple, alors si dévoué encore à ses princes en ce
temps-là.