Mais quelque succès que pussent attirer au Dauphin l'élévation de ses

vues dans une assemblée politique, ou les grâces de son esprit dans la

société des gens du monde, il craignait de se produire; il aimait la

simplicité dans l'habillement et dans les manières; il préférait à

tout la vie de famille; il passait une partie de la journée dans le

cabinet de la Dauphine, lisant et écrivant, tandis que de son côté

elle s'occupait à sa musique ou à quelque ouvrage de broderie. Les

sentiments de confiance et d'affection qui régnaient dans cet

harmonieux intérieur du rez-de-chaussée de Versailles faisaient

l'étonnement des personnes qui habitaient les autres appartements du

château, en même temps qu'ils avaient la valeur d'une critique. Cette

intimité conjugale ne craignait pas de se montrer au dehors, et il

n'était pas rare de voir le Dauphin se promener avec la Dauphine en

lui donnant le bras, sur la terrasse et dans les allées du jardin de

Versailles. Tous deux se plaisaient dans cette résidence, berceau de

tous leurs enfants, et c'était plus par devoir que par goût qu'ils

accompagnaient le Roi et la Reine à Compiègne et à Fontainebleau, où

grand nombre d'invités se rendaient aux fêtes de l'été et aux chasses

de l'automne.

Ce seul mot de chasse d'ailleurs ravivait dans le coeur du prince le

souvenir d'un malheur qui fut un des tourments de sa vie. Le 16 août

1755, pendant que la cour se trouvait à Compiègne, il chassait au tiré

avec quelques officiers de sa maison dans la plaine de Villepreux, à

deux lieues de Versailles. À la fin de cet exercice, il voulut

décharger son fusil sur une compagnie de perdrix que les rabatteurs

venaient de faire lever: le coup porta dans l'épaule de son écuyer, M.

de Chambors, qu'une haie intermédiaire dérobait à son regard. Le cri

de douleur qui répondit à ce coup annonçait qu'un homme était blessé.

Le prince jette son arme et accourt vers l'endroit d'où part ce cri:

il voit un homme se roulant dans la poussière, il reconnaît M. de

Chambors, il le presse, il l'embrasse, il le conjure en pleurant de

lui pardonner. «Ce ne sera rien, Monseigneur», murmura M. de Chambors

pour rassurer le prince; mais celui-ci plein d'inquiétude avait déjà

mandé sa voiture: il fit immédiatement conduire son écuyer à

Versailles et appeler près de lui les chirurgiens les plus renommés.

Le Dauphin, en veste de chasse, la tête nue, les cheveux en désordre,

paraissait plus souffrant et plus défait que le blessé lui-même. Pour

l'arracher à son accablement, quelques personnes de la cour essayèrent

de dire à leur tour: «Monseigneur, ce ne sera rien; la blessure n'est

pas mortelle.» Mais ces mots, inspirés d'abord par le dévouement,

n'étaient répétés que par la complaisance: le prince le comprit. «Eh

quoi! s'écria-t-il, faudra-t-il donc que j'aie tué un homme pour être

dans la douleur!» Le Dauphin ne s'occupa que du blessé, et bien que sa

vue seule, comme il le disait lui-même, lui perçât le coeur, il allait

chaque jour voir son malheureux écuyer, s'assurer si tous les soins

lui étaient prodigués. Sa mort le jeta dans le désespoir. «Ô mon Dieu!

s'écria-t-il, il est donc vrai que j'ai tué un homme!» Et comme on

lui représentait qu'il n'était que la cause innocente de ce malheur:

«Vous direz ce que vous voudrez, répondait-il, mais ce pauvre Chambors

est toujours mort, et mort d'un coup parti de ma main: non, je ne me

le pardonnerai jamais.» Dès ce moment il renonça sans retour à la

chasse, quoique ce genre d'exercice fût nécessaire à sa santé.

Longtemps après, il disait encore: «J'ai toujours devant les yeux le

corps sanglant de ce malheureux Chambors.» Il combla de bienfaits sa

veuve et ses enfants, et les recommanda au Roi dans son testament[15].

[Note 15: Voir à la fin du volume les lettres du Dauphin et de la

Dauphine adressées à madame de Chambors, nº I.]

Plus que jamais recueilli en lui-même, il s'étonna de se trouver si

insuffisant en présence du fardeau de la couronne; il s'effraya des

lacunes qu'avaient laissées dans son instruction la faiblesse de

l'enfance, la dissipation de la jeunesse; il résolut de refaire ses

études, _de les reprendre en sous-oeuvre_, selon les paroles qu'il

adressa à l'évêque de Senlis. Il demanda particulièrement à l'histoire

ces graves leçons qui lui apprenaient à connaître les hommes et le

préparaient à les gouverner. «L'histoire, disait-il un jour à l'abbé

de Marbeuf, est la ressource des peuples contre les erreurs des

princes. Elle donne aux enfants les leçons qu'elle n'osait faire aux

pères: elle craint moins un roi dans le tombeau qu'un paysan dans sa

chaumière.» Aussi appliquait-il souvent à la position dans laquelle il

devait se trouver un jour les enseignements qu'il puisait dans ses

lectures. Au nombre de ses maximes, nous devons citer celle-ci: «Il

faut qu'un Dauphin paraisse inutile et qu'un Roi s'efforce d'être un

homme universel.»

Il apportait dans le choix de ses amis le même discernement que dans

le choix de ses études: il avait un tendre attachement pour M. le

comte du Muy, un des hommes les plus vertueux de cette époque. Un

jour, ayant trouvé sous sa main le livre d'heures de ce brave homme,

il y écrivit cette prière: «Mon Dieu, protégez votre serviteur du Muy,

afin que si vous m'obligez jamais à porter le pesant fardeau de la

couronne, il puisse me soutenir par sa vertu, ses leçons et ses

exemples.»

Le même sentiment d'estime l'entraînait vers Mgr d'Orléans de la

Motte, évêque d'Amiens, et lui rendait agréable le séjour de

Compiègne, où il avait l'occasion de le rencontrer.

C'était un des rares évêques, dans ce temps, qui devaient leur

élévation à la réputation de leurs vertus et à leurs travaux

apostoliques. Témoin de la peste de Marseille, il avait pris de Mgr de

Belzunce l'exemple qu'il eût lui-même dignement donné plus tard. Il

n'était jamais venu à Paris et n'avait jamais paru à la cour, quand il

fut nommé évêque d'Amiens en 1733.--Arrivé dans cette ville, il

signala son début dans la carrière épiscopale par une visite générale

de son diocèse, examinant avec attention les abus à réformer comme les

améliorations à introduire dans chaque paroisse, causant avec les

paysans et interrogeant aussi les enfants; il pourvut à l'instruction

de ceux-ci, en favorisant l'établissement des missions. Il retrancha

une grande partie de son bien-être personnel, afin de l'employer au

soulagement des indigents. Ennemi du faste et de la représentation, il

fit dans la sphère de l'Église ce que, quelques années plus tard,

Turgot essaya dans la sphère de l'État. Son esprit était aussi aimable

que sa raison était solide, et les jeunes philosophes étaient disposés

à lui pardonner sa foi vive en écoutant sa conversation enjouée.

Tous les ans, dès que la famille royale était installée au château de

Compiègne, la Reine y conviait l'évêque d'Amiens; mais le prélat

essayait quelquefois de se dispenser d'obéir, tantôt prétextant qu'il

n'avait pas d'habit court et que les tailleurs d'Amiens n'avaient

point appris à en faire à l'usage des évêques; tantôt invoquant les

rigueurs de l'âge, qui ne le rendaient propre qu'à figurer dans une

collection d'antiques. «Je crois, mon vénérable, lui dit un jour la

Reine, que vous devez voir dans notre cour une foule d'abus qui

échappent à nos yeux profanes.--Il en est un qui me frappe, répondit

l'évêque, c'est de m'y voir moi-même goûtant la consolation auprès de

Votre Majesté, au lieu d'être à la répandre parmi mes pauvres

diocésains.--Et l'habit court, reprit le Dauphin, croyez-vous que M.

d'Amiens ne l'ait pas sur le coeur?--Il est vrai, Monseigneur,

continua le prélat, que j'ai sur le coeur et que je trouve bien

indigeste qu'on veuille nous faire déposer ici _de par le Roi_ l'habit

que nous portons _de par Dieu_.» Heureux de trouver dans l'évêque un

complice et un défenseur de ses sentiments personnels, le Dauphin

dirigea l'entretien sur la répartition souvent injuste et partant

dangereuse des biens ecclésiastiques.

«Ce danger est plus grave qu'on ne pense, dit alors M. de la Motte; la

déconsidération de l'État entraîne celle de l'Église, quand le favori

du trône devient le scandale du sanctuaire.--En vérité, mon vénérable,

reprit la Reine, quand vous vous trouvez avec mon fils vous ne savez

plus que médire, et je commence à craindre qu'après avoir énuméré les

erreurs des rois, les fautes des gens d'Église, vous n'en veniez à

passer en revue les torts des reines.--Madame, répondit le prélat, le

plus grand tort que les reines puissent avoir sera toujours de ne pas

prendre en tout Votre Majesté pour modèle.--Oh! voyez donc, s'écria la

Reine, ce que c'est que respirer l'air des cours! Ne voilà-t-il pas

que l'évêque d'Amiens parle le langage des courtisans les plus

corrompus!»

«Ne pensez-vous pas, lui dit une autre fois la Reine, que les évêques

qui font des prières publiques pour écarter les fléaux qui affligent

leurs diocèses, devraient bien en ordonner aussi pour obtenir la

cessation du scandale occasionné par le déluge d'écrits licencieux qui

inondent la France?--Madame, répondit le saint évêque, si nous ne nous

adressons pas à Dieu pour lui demander cette grâce, c'est parce que

Dieu a chargé le conseil de Versailles de nous en faire jouir.--Voilà

parler en évêque, répondit le Dauphin: eh bien! demandez donc à Dieu

notre conversion.--Je me garderai bien, Monseigneur, de lui demander

la vôtre.--Il est vrai que sur ce chapitre, reprit le Dauphin, je sais

assez à quoi m'en tenir; mais combien d'autres points sur lesquels

j'aurais besoin de conversion! Aussi ne craignez pas de prier pour moi

plus que pour personne, quoi que vous en dise la Reine, qui ne demande

que pour elle, ajouta malicieusement le Dauphin.» Et la conversation

durait longtemps avec ce même abandon[16].--M. d'Orléans de la Motte

avait cinquante et un ans lorsqu'il fut nommé évêque. Quelqu'un

s'étonnant devant lui que cette dignité, conférée souvent dans ce

temps-là à de jeunes ecclésiastiques, lui arrivât aussi tard: «C'est

que, répondit-il, quand le Roi a une faute à faire, il la fait le plus

tard qu'il peut[17].»

[Note 16: Vie du Dauphin, d'après l'abbé Proyart et le Père Griffet,

par Henri de l'Épinois, p. 121.]

[Note 17: Louis-François-Gabriel d'Orléans de la Motte, né à

Carpentras en 1683, sacré évêque d'Amiens le 4 juillet 1734, mourut en

son diocèse, dans sa quatre-vingt-douzième année.]

Le Dauphin avait eu huit soeurs: six étaient encore vivantes. Deux

jumelles nées avant lui, Louise-Élisabeth, qui avait épousé don

Philippe, infant d'Espagne, duc de Parme; et Henriette, morte à

Versailles le 10 février 1752; quatre venues au monde après lui,

Adélaïde en 1732, Victoire en 1733, Sophie en 1734, et Louise en 1737.

Le cardinal de Fleury, effrayé des dépenses que devait causer au

trésor royal l'éducation de tant de filles de France, conseilla au

Roi, au mois d'avril 1738, d'en envoyer cinq à l'abbaye de Fontevrault

et d'en donner la surintendance à madame de Mortemart, abbesse de

cette maison. Louis XV, qui aimait tendrement ses filles, hésitait à

prendre ce parti: cependant il s'y résigna. Il en coûtait aussi

beaucoup à la Reine de voir ses filles s'éloigner d'elle. Adélaïde,

qui n'avait guère que six ans, manifestait de son côté un grand regret

de partir. On lui indiqua, dit-on, un moyen de rester à Versailles.

Chaque jour ses deux soeurs aînées allaient voir le Roi au sortir de

la messe. Elle se mit une fois à leur suite, se glissa devant son

père, lui baisa la main et se jeta à ses pieds en pleurant. Le Roi,

qui ne savait pas résister à un témoignage de tendresse, se mit à

pleurer lui-même: Adélaïde ne partit pas.

Les princesses demeurèrent à Fontevrault jusqu'à l'âge de quatorze à

quinze ans. Madame Victoire en revint au mois d'avril 1748[18];

Mesdames Sophie et Louise ensemble, en octobre 1750[19]. À cette

dernière date la Cour se trouvait à Fontainebleau, qui sembla

s'embellir et s'égayer de la présence de ces jeunes visages, dont

Barbier nous donne l'esquisse dans son Journal:

[Note 18: «Madame la maréchale de Duras et autres dames ont été la

chercher. Elles ont trouvé en chemin un détachement de la Maison, et

le 24 du mois, le Roi et M. le Dauphin ont été au-devant d'elle la

recevoir à l'étang du Plessis-Piquet; de là, ils l'ont conduite à

Versailles.» (BARBIER, _Journal du règne de Louis XV_, t. III, p. 32,

in-8º, 1851.)]

[Note 19: «Le Roi les a embrassées l'une et l'autre, pendant un quart

d'heure même, en pleurant comme un bon père de famille, bourgeois de

Paris.» (ID., _ibid._, t. III, p. 176.)]

«Madame Victoire est assez grande, formée, assez puissante, plus jolie

qu'autrement, les yeux beaux, plus brune que blanche, et fort

enjouée[20];

[Note 20: IDEM, _ibid._, t. III, p. 32.]

Madame Sophie est grande, belle princesse, ressemble au Roi et est

assez sérieuse; Madame Louise est plus petite, moins blanche, fort

jolie néanmoins, gaie, de l'esprit; c'est elle qui porte toujours la

parole[21].»

[Note 21: _Journal de Barbier_, t. III, p. 180.]

Ces princesses, qui faisaient l'ornement du trône de France,

semblaient prédestinées à lui créer au dehors de puissantes alliances.

Il n'en fut rien: on s'était étonné de voir l'aînée d'entre elles

s'allier modestement au troisième infant d'Espagne: on fut bien

autrement surpris de voir ses nombreuses soeurs atteindre, dans le

palais où elles étaient nées, l'âge au delà duquel on ne songe plus

ordinairement à contracter les liens du mariage, sans paraître

attristées de leur célibat, sans exprimer aucun regret en voyant

s'évanouir une à une toutes les chances qu'elles semblaient avoir à

être appelées à porter une couronne. Tenues à l'écart des affaires

politiques, heureuses de ne quitter ni leur père ni leur patrie, elles

voyaient s'écouler sans tristesse des jours uniformément remplis par

des affections de famille, des actes de piété et des cérémonies de

cour réglées par une étiquette invariable. N'y aurait-il pas quelque

chose de plus dans ce renoncement au mariage, dans cette vie de

recueillement presque claustral? N'est-on pas autorisé à y voir une

protestation virginale contre les souillures de l'époque? Dans la

conduite austère de ces princesses, filles d'un père dissolu, ne

pourrait-on pas voir une intention de réparation envers la religion et

la morale publique offensées, comme une satisfaction faite à la

société et une expiation offerte à Dieu?

Le Ciel semblait bénir la si parfaite union du Dauphin et de la

Dauphine. Après Marie-Zéphirine et le duc de Bourgogne, ils eurent

quatre autres fils et deux filles:

En 1753, le duc d'Aquitaine, qui vécut à peine trois mois et demi;

En 1754, le duc de Berry, qui fut Louis XVI;

En 1755, le comte de Provence, qui fut Louis XVIII;

En 1757, le comte d'Artois, qui fut Charles X;

En 1759, Marie-Clotilde, qui fut reine de Sardaigne;

Et enfin, en 1764, notre Élisabeth.

La naissance successive de ces enfants avait resserré de plus en plus

les liens du Dauphin et de la Dauphine. L'étude même que ces deux

nobles coeurs avaient faite l'un de l'autre avait donné quelque chose

de plus profond à leur affection: leurs sentiments, leurs goûts,

étaient devenus les mêmes, et l'on peut dire qu'ils vivaient de la

même vie. La perte qu'ils firent, au mois de mars 1761, du duc de

Bourgogne, l'aîné de leurs quatre fils et l'héritier présomptif de la

couronne après le Dauphin, avait sanctifié par les larmes une union

déjà éprouvée par le temps. Ce jeune prince, d'un naturel violent et

hautain, mais que l'éducation avait dompté, annonçait des qualités

extraordinaires, un caractère et une instruction tels qu'on n'en avait

jamais vu dans un enfant de cet âge: il succomba aux souffrances les

plus douloureuses, supportées avec le courage le plus magnanime. La

France s'associa aux regrets de sa famille, et Le Franc de Pompignan

fit l'oraison funèbre du royal enfant, en disant que «dans un âge

aussi tendre il avait rempli sa carrière en homme; que sans être

parvenu au trône, il s'était montré digne de régner; que sans avoir

fait de grandes choses, il avait été un grand prince; qu'il avait

souffert en héros et qu'il était mort comme un saint.»

Plus que jamais retenu dans sa demeure par le chagrin, le Dauphin

s'occupa de l'éducation de ses enfants. Les devoirs d'un père envers

ses enfants avaient à ses yeux un caractère sacré, et il les

remplissait avec un zèle infatigable. «Si l'obscur citoyen, disait-il,

doit rendre compte à son pays de la conduite de ses enfants, combien

davantage doit satisfaire à cette dette celui dont les fils

gouverneront un jour l'État! Il faut que j'en fasse des hommes, pour

que plus tard ils deviennent des princes; toute négligence de ma part

à cet égard serait un crime, comme au contraire chaque vertu que je

leur inspirerai sera un bienfait pour la patrie, puisque je suis

responsable envers la postérité de tout le mal qu'ils pourront faire

et de tout le bien qu'ils ne feront pas.» On comprend avec quelle

ardeur scrupuleuse un prince guidé par de pareils principes s'occupait

de l'éducation de ses enfants. Il tenait surtout à leur infiltrer dans

le coeur cette bonté compatissante qui honore et distingue les princes

généreux et cléments. Il recommandait à leur gouverneur et à leurs

précepteurs de les conduire souvent dans la demeure du pauvre.

«Montrez-leur, disait-il, ce qui peut les attendrir; qu'ils voient le

pain noir dont se nourrit le malheureux; qu'ils touchent de leurs

mains la paille sur laquelle il couche; qu'ils apprennent à pleurer.

Un prince qui n'a jamais versé de larmes ne peut être bon.»

Un mémoire imprimé en 1778, et attribué à un célèbre ministre d'État,

détracteur et ennemi déclaré du Dauphin, présente sur ce prince une

étrange critique, en lui reprochant d'avoir un _caractère polonais_.

Quand il est question d'apprécier sérieusement les qualités et les

vices des hommes et particulièrement des princes, on devrait, ce

semble, au lieu de prendre pour règles les coutumes et les préjugés

des cours, s'élever aux grands principes de morale et d'honneur qui

sont les immortels flambeaux de la conscience humaine. Ce _caractère

polonais_, que le Dauphin tenait de sa noble mère Marie Leckzinska,

n'était au fond que l'amour de la vertu et l'horreur du vice. Il eût

été à souhaiter pour la France et la monarchie que toute la Cour de

Louis XV eût imité le prince qu'on insultait d'en bas, faute de

pouvoir s'élever jusqu'à lui. Il n'est ni dans mon sujet ni dans mes

intentions de chercher à diminuer le mérite de M. de Choiseul ou à

surfaire le mérite du Dauphin; mais il me sera permis de dire que tous

les hommes sensés n'hésiteront pas à préférer à cette légèreté d'un

esprit sceptique avec laquelle le ministre se vantait d'être fort

novice en examen de conscience, la gravité pleine de sagesse du prince

qui, désireux de donner à ses fils une leçon d'humanité et d'égalité

chrétienne, faisait apporter au palais de Versailles le registre de la

paroisse où ils avaient été baptisés, et l'ouvrant en leur présence,

leur disait: «Voyez, mes enfants, vos noms inscrits à la suite de

celui du pauvre et de l'indigent. La religion et la nature ont fait

les hommes égaux; la vertu seule établit une différence entre eux.

Peut-être même que le malheureux qui vous précède dans cette liste

sera plus grand aux yeux de Dieu que vous ne le serez jamais aux yeux

des peuples.»

Parmi les enfants qui écoutaient ces paroles, il n'y avait guère que

le duc de Berry qui fût en âge de les comprendre. Élisabeth, qui

devait un jour pratiquer cette morale, n'en reçut pas l'initiation des

lèvres paternelles. Venue, nous l'avons dit, la dernière de la lignée,

elle ne devait point connaître celui qu'elle était appelée à imiter.

Peu de temps après sa naissance, le Dauphin et la Dauphine vinrent à

Paris, en l'église de Notre-Dame, remercier Dieu de leur avoir accordé

une seconde fille. Fort empressés, à cette époque, à se porter sur les

pas de la famille royale, les Parisiens remarquèrent que le prince,

qui était naguère d'un embonpoint plus qu'ordinaire, avait maigri

d'une façon surprenante, et que le coloris de son teint s'était tout à

fait effacé. Le mal dont ce changement était le symptôme ne tarda pas

à se révéler. Cependant, malgré sa langueur, il voulut se rendre à un

camp de plaisance établi à Compiègne, puis il suivit la cour à

Fontainebleau. Là devait s'arrêter sa course. Étendu sur un lit de

souffrance dont il ne se releva plus, il retrouva près de lui sa

fidèle compagne, cette garde angélique qu'il tenait de Dieu. «Quelle

digne femme! s'écria-t-il; après avoir fait le bonheur de ma vie, elle

m'aide encore à mourir!» Lorsque son confesseur entra dans sa chambre

et approcha de son lit, le Dauphin voyant son air triste, lui dit le

premier: «Ne vous affligez pas; je n'ai, grâce à Dieu, aucune attache

à la vie. Je n'ai jamais été ébloui de l'éclat du trône auquel j'étais

appelé par ma naissance; je ne l'envisageais que par les redoutables

devoirs qui l'accompagnent et les périls qui l'environnent.»

Le Dauphin demanda au cardinal de Luynes s'il y avait des caves de

sépulture dans le choeur de sa cathédrale. «Monseigneur, lui répondit

le cardinal, il n'y en a qu'une sous l'autel pour les archevêques.--Il

faudra donc, reprit le prince, en faire une autre; car je dois faire

un voyage à Sens.»

Ces mots se trouvèrent bientôt expliqués.

Au dehors du château et dans toute la France des voeux se faisaient

pour la conservation de ce prince, tandis que de son côté le prince

faisait cette suprême prière: «Mon Dieu, je vous en conjure, protégez

à jamais ce royaume, comblez-le de vos grâces et de vos bénédictions

les plus abondantes.» Dieu ne voulut exaucer ni les prières de la

France ni les prières du prince: le Dauphin mourut le vendredi 20

novembre 1765, à huit heures du matin, âgé de trente-six ans et trois

mois et demi.

Louis XV, qui n'avait point voulu quitter Fontainebleau pendant la

maladie de ce fils tendrement aimé, fut vivement ému de sa mort, et

surtout de la manière dont il l'apprit. Les jeunes princes, fils du

Dauphin, avaient connu avant le Roi le malheur qui venait de les

frapper. L'aîné d'entre eux, le jeune duc de Berry, s'en montrait

inconsolable et refusait de quitter sa chambre. Son gouverneur, le duc

de la Vauguyon, lui fit comprendre qu'il était de son devoir de le

conduire auprès de son royal aïeul. Arrivé aux appartements du Roi, le

duc de la Vauguyon donna l'ordre d'annoncer _Monsieur le Dauphin_. À

ce nom qu'on lui donnait pour la première fois, l'enfant fondit en

larmes et s'évanouit. «Pauvre France! s'écria Louis XV en sanglotant,

un Roi âgé de cinquante-cinq ans et un Dauphin de onze!»

Dans cette dramatique scène, on dirait que Louis XV, en prenant le

deuil de son fils, porte celui de la monarchie. Il semble qu'on voit

apparaître les misères du présent, et que par une rapide échappée on

aperçoit les nuages sombres et chargés de tempêtes qui montent à

l'horizon de l'avenir.

Le présent, en effet, offrait tant de scandales et l'avenir tant de

périls, que le prince qui venait de mourir dans la force de l'âge

n'avait pu jusqu'à sa dernière heure en détourner ses tristes pensées.

Il s'éteignait comme accablé sous le poids des terribles obligations

qui le menaçaient.--«Ce qui rend, disait-il un jour en soupirant, la

réforme de l'État si difficile, c'est qu'il faudrait deux bons règnes

de suite, l'un pour extirper les abus, l'autre pour les empêcher de

renaître.» Et remarquant que ce déclin du sens moral, qui avait déjà

frappé Leibnitz, était dû surtout au déréglement effréné de la plume

et de la parole: «Vous le voyez, s'écriait-il, il ne paraît presque

point de livres où la religion ne soit traitée de superstition et de

chimère, où les rois ne soient représentés comme des tyrans, et leur

autorité comme un despotisme intolérable. Les uns le disent

ouvertement et avec audace, les autres se contentent de l'insinuer

adroitement.»

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1 · 第 2 / 47 段