LA VIE
DE
MADAME ÉLISABETH
SOEUR DE LOUIS XVI
Par M. A. de BEAUCHESNE
OUVRAGE
ENRICHI DE DEUX PORTRAITS GRAVÉS EN TAILLE-DOUCE
SOUS LA DIRECTION DE M. HENRIQUEL DUPONT
PAR MORSE ET ÉMILE ROUSSEAU
DE FAC-SIMILÉ D'AUTOGRAPHES ET DE PLANS
ET PRÉCÉDÉ D'UNE
LETTRE DE Mgr DUPANLOUP
ÉVÊQUE D'ORLÉANS.
TOME PREMIER
PARIS
HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
RUE GARANCIÈRE, 10
MDCCCLXIX
_Tous droits réservés._
MONSIEUR ET BIEN EXCELLENT AMI,
Vous venez de donner à votre beau livre de _Louis XVII_ une suite
digne de lui, en publiant l'histoire de Madame Élisabeth.
Madame Élisabeth, cette sainte, cette noble et douce figure, la plus
touchante peut-être de toutes les victimes de la Révolution, n'avait
pas été jusqu'ici assez étudiée ni connue. Son rôle secondaire, la
réserve modeste où elle se renferma toujours, le dévouement qui
enveloppa toute sa vie, l'avaient trop laissée dans l'ombre: on
n'avait pas vu d'assez près, ni dans le détail, ce qu'était cette
nature, ce coeur, cette âme, cette vie. L'ouvrage que vous nous
donnez, et que vous avez écrit avec cette sûreté de recherches qui
caractérise tous vos travaux historiques, sera sur cette Princesse une
véritable révélation.
Sans doute cette révélation ne jettera point sur sa mémoire
l'extraordinaire éclat que Marie-Antoinette reçut tout à coup de la
découverte de ses lettres authentiques. La fille de Marie-Thérèse
était d'une nature plus brillante, plus rare, on peut le dire, plus
royale, que la soeur de Louis XVI; car, quel qu'ait pu être, dans sa
première jeunesse, son goût pour les fêtes de la cour, rien n'était
moins frivole au fond que cette Reine: et quand elle fut touchée par
le malheur, on la vit s'élever tout à coup aux plus hautes sublimités
de l'héroïsme, et trouver tout naturellement, dans son coeur et sur
ses lèvres, de ces mots où l'on sent tout à coup l'accent d'une grande
âme.
Madame Élisabeth était d'autre trempe. Esprit moins élevé, moins étendu,
moins pénétrant peut-être, mais d'un très-grand et très-vif bon sens;
nature impétueuse, mais dominée et domptée par la piété; si innocente et
si pure, que la calomnie n'osa jamais s'y attaquer: la piété s'empara
d'elle, si je puis ainsi dire, et fut l'inspiration, la grande force de
sa vie. Et dès lors Madame Élisabeth devint une sainte, et c'est la
sainteté qui éleva son âme à des hauteurs où la nature seule n'eût jamais
pu la faire monter. L'amitié, où, après Dieu, elle se réfugia et se
concentra tout entière, suffit à son coeur. Ses lettres témoignent à quel
point elle fut tendre et fidèle à ses amies. Et quand vinrent pour sa
famille les grandes épreuves, son affection pour le Roi son frère, pour
la Reine, pour son neveu, pour sa nièce, devint ce dévouement qui fera à
jamais la plus belle gloire de cette Princesse. Quoique placée en dehors
des événements, et nullement mêlée à la politique, elle vit d'un coup
d'oeil étonnamment sûr la marche des choses, et ne se fit aucune illusion
sur le sort qui l'attendait elle-même, si elle restait auprès de son
frère; et elle y resta: rien ne l'en put séparer. Et dans toutes ces
terribles catastrophes, par lesquelles passa l'infortunée famille de
Louis XVI, elle fut toujours là, admirable de courage, et quelquefois
d'une incomparable grandeur. Dans l'affreuse journée du 20 juin, quand
mille piques étaient là menaçantes et qu'un canon était braqué dans
l'appartement du Roi, lorsque la foule, qui avait envahi les Tuileries,
réclamait à grands cris la Reine: «C'est moi!» s'écria Madame Élisabeth,
s'offrant aux coups elle-même à la place de Marie-Antoinette.--«Non; la
Reine, c'est moi!» s'écria Marie-Antoinette. Quelle lutte entre ces deux
femmes! Je ne connais rien non plus qui soit plus grand que la réponse de
Madame Élisabeth au président du tribunal révolutionnaire, à cette
question: «Qui êtes-vous?--Je me nomme Élisabeth de France,
répondit-elle, tante de votre Roi.» Voilà jusqu'où la sainteté avait su
élever cette nature. Son supplice fut tout ce qu'on peut imaginer de plus
odieux. Louis XVI eut des juges, Marie-Antoinette eut un procès; Madame
Élisabeth n'en eut pas: il n'y eut pour elle ni défenseur, ni témoins, ni
jugement. Elle fut traînée à l'échafaud avec vingt-trois autres victimes,
et exécutée la dernière. On fit tomber sous ses yeux ces vingt-trois
têtes; mais toutes les victimes en passant allaient s'incliner devant
elle, et les femmes lui baisaient la main. On dit, les contemporains
l'affirment, qu'au moment où cette angélique créature mourut, il se
répandit, comme il arrive quelquefois à la mort des saints, un parfum sur
toute la place Louis XV: c'est qu'en effet le plus pur encens venait de
monter vers Dieu pour l'expiation des crimes qui châtiaient alors la
France.
Telle fut celle dont vous venez de nous raconter la vie, avec ces
précieux détails, et ce style noble, grave et ému, qui donnent à vos
récits tant de prix.
L'histoire de Louis XVII a fait répandre à ceux qui l'ont lue bien des
larmes; l'histoire de Madame Élisabeth va en rouvrir la source.
Agréez, Monsieur et bien excellent ami, tous mes fidèles et dévoués
hommages.
+ FÉLIX, _évêque d'Orléans_.
Orléans, 23 décembre 1868.
AU LECTEUR.
J'ai raconté la vie d'un enfant à qui l'on a donné un numéro d'ordre
dans la série de nos Rois, mais auquel la captivité, la souffrance,
l'agonie et la mort ont seules constitué un règne dans nos annales.
J'ai dit les désastres de sa famille groupés autour de son berceau,
désastres plus tristes, plus profonds, plus complets que ceux des
victimes de la fatalité antique.
Aujourd'hui je continue la tâche que j'ai commencée: je pénètre plus
avant dans le sein de cette famille. J'y rencontre une existence qui
ne ressemble à aucune autre, une destinée à part dans les fastes de la
Révolution française, aussi bien que dans les malheurs de la maison
royale. Cette figure, placée au second plan, a été à peine aperçue par
les historiens de la Révolution, qui n'ont vu dans Madame Élisabeth
qu'une princesse recommandable par sa charité et son courage, et
forcément enveloppée dans les proscriptions de sa race. Mais sa
destinée pieuse et discrète, qui fuyait le bruit et cherchait l'ombre,
n'a été ni sondée ni étudiée par les investigateurs de cette époque,
occupés la plupart à exagérer la valeur des innovations politiques et
à dissimuler l'étendue des sacrifices par lesquels il a fallu les
payer.
J'ai essayé de montrer que Madame Élisabeth était d'abord une soeur,
la plus tendre des soeurs, la plus dévouée, la plus simplement
dévouée; mais comme ce rôle tout naturel n'implique que l'idée d'une
vertu facile, j'ai cru devoir la représenter aussi comme une
belle-soeur admirable, portant l'abnégation jusqu'à l'oubli
d'elle-même et le dévouement jusqu'à l'héroïsme.
J'ai eu aussi à la peindre comme une tante douée d'une vigilance
maternelle, éprouvant pour les enfants de son frère la tendresse et
l'affection d'une véritable mère, car, à l'instar d'Isabelle de
France, soeur de saint Louis, la vierge royale ne se maria pas, elle
ne voulut pas se marier, afin de rester près de son frère.
Elle ne vécut que pour Dieu, maître de son amour et de son âme;
Pour son malheureux frère, qu'elle voulut consoler;
Pour la femme de ce frère, plus infortunée encore, et dont elle
partagea les angoisses;
Pour leur pauvre fils, cette petite fleur flétrie dans le cachot du
Temple par l'haleine homicide de la Révolution;
Pour leur fille, qui seule devait sortir vivante de la tour du Temple,
et par conséquent recevoir d'elle ses dernières leçons[1].
[Note 1: Un contemporain de Madame Élisabeth, un témoin oculaire de
ses vertus, l'abbé Proyart, qui, dans les plus mauvais jours de la
Révolution, s'était retiré à Bruxelles, eut le sentiment de la haute
mission réservée par la Providence à Madame Élisabeth. En lui
adressant la _Vie de Madame Louise de France_, la pieuse carmélite,
livre qui allait chercher la pieuse captive dans la tour du Temple
après la mort du Roi et de la Reine, il lui écrivait la lettre
suivante, où éclatent d'une manière vraiment sublime le respect,
l'admiration, la vénération sans égale qu'inspirait Madame Élisabeth
au plus vertueux de ses contemporains.
«_À Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI._
»MADAME,
»Un ordre de la Providence, dont vous nous apprenez si bien à adorer
les justes rigueurs, ne me permet pas de m'honorer de votre agrément
en vous faisant hommage de la vie de Madame Louise. Mais tout me
répond, Madame, de l'accueil que recevra l'ouvrage, quelle que soit la
main officieuse qui se charge de l'introduire dans la solitude que
vous habitez. L'histoire d'une princesse chrétienne de la France,
d'une âme courageuse qui étonna son siècle par la générosité de son
sacrifice, et qui, déjà connue dans le monde par l'éclat de ses
vertus, devint plus célèbre encore dans la demeure obscure où l'esprit
de Dieu l'avait conduite, voilà, Madame, ce qui prête des
rapprochements qui, pour échapper aux yeux de la piété modeste, n'en
seront pas moins saisis avec l'intérêt le plus touchant par tous les
coeurs français. Vivez donc, ange de la France, digne émule de l'ange
du Carmel, vivez. Vivez pour vous, vivez pour la patrie; vivez pour
les têtes précieuses que le bon Louis vous recommandait en mourant.
Remplissez la tâche glorieuse que le Ciel vous impose, de perpétuer
les vertus héroïques dans la maison de saint Louis.
»Je suis avec le plus profond respect,
»De Madame Élisabeth
»Le très-humble et très-obéissant serviteur.
»L'abbé PROYART.»]
* * * * *
Est-ce tout? Non, elle vécut encore pour ses amies, car elle en eut de
tendres et de dévouées. Nous ne la connaissons même complétement que
par sa correspondance intime, constante, familière avec les amies de
son enfance, qui demeurèrent les amies de sa vie entière.
Immobile au milieu de la transformation de la société, étrangère à la
politique, son royaume à elle fut celui de la charité. Cependant elle
devait être à son tour immolée par la politique... Je me trompe: dans
la progression fatale de violences et de crimes qui poussait une
époque en démence à surpasser l'attentat de la veille par le forfait
du jour, elle fut jetée sur l'échafaud par une démagogie en délire.
Elle fut la victime la plus innocente, la plus inattendue de la
Révolution. De tous les meurtres de ce temps, le plus inexplicable
comme le plus incompréhensible fut le meurtre de Madame Élisabeth. Les
événements qu'elle avait prévus l'émurent sans la surprendre. Elle
les jugea avec calme, elle les raconte et les explique avec sagacité à
mesure qu'ils se succèdent; elle en prévit les dernières et fatales
conséquences, elle les attendit avec une fermeté d'âme inébranlable.
Ma respectueuse et ineffable pitié pour d'augustes et innocentes
victimes ne m'empêchera pas de juger de sang-froid ceux qui les ont
immolées, et l'époque où se sont passées ces terribles tragédies. La
justice est un devoir, même envers le crime.
En étudiant de près les hommes de la Révolution, j'ai été frappé de
l'espèce de démence à la fois passionnée et raisonneuse sous l'empire
de laquelle ils agissaient: le plus souvent ils passèrent par
l'absurde pour arriver à l'horrible.
Il ne faut pas comprendre dans l'anathème porté contre les coupables
la génération tout entière. Les contemporains de ces catastrophes
inouïes eussent été disposés à se faire une idée fausse de notre
nation, si les prodiges de patriotisme et de vertu militaire accomplis
par l'épée de la France au delà des frontières n'eussent mis un
contre-poids moral aux sanglants holocaustes de la Révolution.
Les proscriptions, les incendies, les meurtres, les prisons gorgées de
victimes, les échafauds ruisselants de sang, nous eussent fait
regarder comme un peuple impie et cruel, si l'Europe ne nous eût vus
de plus près sur les champs de bataille. Ce jugement eût été injuste.
Il n'est point de nation, quelque civilisée qu'elle soit, qui ayant,
comme nous, vu briser en un moment tous les éléments qui l'avaient
constituée, s'étant séparée de toutes les traditions qui avaient
alimenté sa vie, ayant vu périr toute règle morale et tomber tout
frein religieux, condamnée par la désorganisation complète de la
puissance sociale, en face des factions organisées, à assister à
l'assassinat juridique de ses chefs légitimes renversés, mis à mort et
remplacés par les flatteurs de la populace et par les hideux
courtisans des clubs, il n'est pas de nation, dis-je, qui, placée dans
une telle condition, n'eût pas subi un excès aussi odieux.
L'Anglais, réputé plus sage, plus grave et moins inconstant que
d'autres peuples, avait avant nous donné au monde le funeste et
scandaleux exemple de la subversion d'un empire et du supplice d'un
roi mis à mort judiciairement. Il ne faut donc pas être surpris de
voir se reproduire cet acte d'iniquité dans l'histoire d'une nation
vive, inquiète et ardente, séduite et entraînée vers l'abîme par des
hommes dont quelques-uns à la perversité du coeur unissaient de rares
talents. Ce qui plutôt doit être aujourd'hui comme alors un sujet
d'étonnement, c'est de rencontrer dans un peuple si longtemps
encouragé à la mollesse et au vice par les indulgents sourires de la
philosophie, un fonds si grand et si inépuisable de courage et de
dévouement; c'est de trouver dans une société qui passait pour être
dégénérée, corrompue et athée, un ferment si puissant de vertu, de foi
et d'héroïsme. Tant il est vrai que si la Révolution de 1789 devait
étonner le monde par l'excès de ses crimes, la génération de cette
époque devait souvent l'étonner encore plus par l'exemple de ses
vertus. Au milieu des scènes les plus sanglantes apparaissent les
actions les plus généreuses accomplies simplement, et n'ayant souvent
pour témoins, avec Dieu, que le geôlier et le bourreau.
Que de traits de vertu héroïque, de dévouement et d'abnégation, à
opposer à tant d'actes d'ignominie et de cruauté!
Des filles séparées de leurs parents ont été vues aux genoux des
membres des comités révolutionnaires jusqu'à ce que la même prison les
eût reçues. En vain des commissaires émus de pitié pour leur jeune
âge, ou peut-être séduits par leur beauté, leur ménagèrent des moyens
de se soustraire à l'action homicide des lois. La piété filiale
réclamait la communauté de la cause, du jugement et du supplice.
Des serviteurs fidèles se sacrifiaient pour le salut de leurs maîtres.
Des grandes dames, comme madame de Tourzel, osaient affirmer leur
dévouement à la Reine jusque dans la cour de la Force, au milieu des
massacres de septembre.
À Nantes, madame de la Biliais, pendant la terreur qu'y faisait régner
Carrier, marchait à l'échafaud entre ses deux filles, dont la plus
jeune n'avait pas encore seize ans. L'aînée mourut courageusement sans
un soupir jeté vers la terre; mais la seconde, ce n'était encore qu'un
enfant, se prit à pleurer comme la captive d'André Chénier, et, se
retournant vers sa mère, elle lui dit en songeant à sa jeunesse: «Ô
maman, il faut donc mourir?» Madame de la Biliais se redressa à ces
mots comme la mère des Machabées. «Mon enfant, répondit-elle, regarde
ce beau ciel où nous allons tous être réunis.» Alors l'enfant gravit
d'un pas ferme les marches de l'échafaud, et elle mourut avec courage,
comme était morte sa soeur, comme allait mourir sa mère, la plus
malheureuse des trois, puisqu'elle mourut la dernière.
La vicomtesse de Noailles, conduite au supplice avec la maréchale de
Noailles, son aïeule, et la duchesse d'Ayen, sa mère, exhortait à la
résignation un jeune homme qui, dans sa rage contre les proscripteurs,
n'avait cessé de proférer des blasphèmes pendant le fatal trajet; le
pied déjà sur le sanglant escalier, cette touchante chrétienne se
tournait encore vers cet homme exaspéré pour lui demander le sacrifice
dont elle lui donnait l'exemple, en lui disant d'un ton et avec des
regards suppliants: «En grâce, dites pardon!»
Tandis que le christianisme produisait son immortelle moisson de
vertus, le stoïcisme antique se réveillait et jetait de beaux éclairs.
Madame Roland, ferme et intrépide sur la charrette, sereine et presque
souriante sur la guillotine, exhortait aussi, à son heure dernière,
son compagnon qui ne savait pas mourir. «Courage, monsieur!» lui
disait cette illustre païenne. Il n'y a que le christianisme qui nous
apprenne à dire: «Pardon!»
Des jeunes filles, comme Marie Gattey, entendant condamner à mort
leurs fiancés, criaient _Vive le Roi!_ afin de mourir avec eux.
Des pères, comme Loizerolles, donnaient leur vie pour leur fils[2].
[Note 2: La substitution de Loizerolles père à son fils n'est restée
un doute pour personne; Fouquier, dans son procès, fut obligé d'en
convenir, et il rejeta la faute sur son substitut Lieudon.
«La déclaration de Loizerolles fils sur le dévouement de son père,
rapporte M. Berriat-Saint-Prix, fut extrêmement touchante. Longtemps
il avait ignoré ce sublime sacrifice. Mis en liberté avec sa mère le 6
brumaire an III (27 octobre 1794), quelques jours après, il l'apprit
d'un ancien curé de Champigny, le sieur Pranville, d'abord enfermé à
Saint-Lazare, puis à la Conciergerie, et que le 9 thermidor avait
sauvé. «Embrassez-moi, dit Pranville au fils Loizerolles, nous sommes
deux malheureux échappés du naufrage. Savez-vous qui vous a sauvé la
vie? C'est votre père, et voici ses dernières paroles: _Ces gens-là
sont si bêtes, ils vont si vite en besogne, qu'ils n'ont pas le temps
de regarder derrière eux. Il ne leur faut que des têtes; peu leur
importe lesquelles, pourvu qu'ils aient leur nombre; au surplus, je ne
fais pas de tort à mon fils, tout le bien est à sa mère. Si, au milieu
de ces orages, il arrive un jour serein, mon fils est jeune, il en
profitera; je persiste dans ma résolution._»
»Loizerolles fils avait peine à comprendre un pareil dévouement. Le
lendemain il en eut la preuve. Traversant le pont de l'Hôtel-Dieu, il
vit son arrêt de mort affiché parmi plusieurs autres; cet extrait
était conforme au jugement du tribunal; le père condamné, c'était le
fils qui était resté dans cet acte. Avec la permission d'une
patrouille, Loizerolles arracha ce papier, et ce fut la première pièce
qui motiva sa pétition et celle de sa mère, qui furent accueillies par
la Convention. Devant le tribunal, la déposition de Loizerolles fut si
intéressante, si pathétique, que l'auditoire fondit en larmes, et que
le président se hâta de fermer le débat sur ce douloureux incident.»
(_La Justice révolutionnaire._ Paris, Cosse et Marchal, place
Dauphine, 1861, page 125.)
On sait aussi que Sallier père, président à la cour des aides, fut
condamné par erreur à la place de son fils, conseiller au parlement de
Paris, alors absent depuis deux ans. Une autre fois, ce fut un fils
qui fut immolé à la place de son père. M. et madame de Saint-Pern
figuraient bien sur la liste d'accusation sous la désignation de
Saint-Pern et sa femme, ex-marquis et ex-nobles, gendre et fille de
Magon de la Balue. Néanmoins, leur fils, encore presque enfant (il
avait dix-sept ans), fut, par ordre de Fouquier, extrait de la prison,
placé parmi les accusés déjà sur les bancs, et condamné le jour même,
sans avoir reçu d'acte d'accusation.]
D'autres, n'ignorant pas que les biens des condamnés pour crime
d'opinion étaient confisqués par la République, reculaient jusqu'aux
dévouements du paganisme antique, que la morale stoïcienne admirait,
que la morale plus sévère du christianisme réprouve, et n'attendaient
point leur jugement; comme l'infortuné Caubert[3], ils se donnaient la
mort dans leur prison, voulant conserver du pain à leurs enfants.
[Note 3: Ce trait de tendresse paternelle est rapporté dans les
_Mémoires de Lombard_, de Langres (tome Ier, page 120. Ladvocat,
1823). Non-seulement il n'a pas été contesté, mais la Convention, qui
en fut instruite, craignit que cet acte d'héroïsme ne trouvât des
imitateurs, et, par un décret du 29 brumaire, prononça la confiscation
contre tout prévenu qui se donnerait la mort.]
Des femmes, comme madame Davaux[4], comme Victoire Regnier, femme
Lavergne[5], Lucile Duplessis[6], réclamaient avidement pour elles
l'échafaud de leurs maris.
[Note 4: M. Davaux, ancien lieutenant général du présidial de Riom,
avait été arrêté dans cette ville, et devait être transféré à la
Conciergerie. Sachant le péril qui le menace, madame Davaux, qui n'a
contre elle aucun mandat d'amener, s'élance sur la voiture qui le
conduit à Paris avec d'autres prisonniers des départements. À leur
arrivée, elle obtient d'être enfermée avec eux, et elle partage le
sort de son époux.]
[Note 5: «Victoire Regnier, femme Lavergne, âgée d'environ vingt-six
ans, dit le _Dictionnaire des condamnés à mort pendant la Révolution_,
condamnée à mort le 11 germinal an II (31 mars 1794) par le tribunal
révolutionnaire de Paris comme contre-révolutionnaire, ayant crié
_Vive le Roi!_ dans l'une des salles qui précèdent celle de l'audience
du tribunal où elle venait d'assister au jugement de mort rendu contre
son mari, et afin de terminer ses jours avec lui.» (L. PRUDHOMME, t.
II, p. 316.)]
[Note 6: Veuve de Camille Desmoulins, âgée de vingt-trois ans, née et
domiciliée à Paris, «condamnée à mort le 24 germinal an II (13 avril
1794) par le tribunal révolutionnaire de Paris, comme convaincue
d'être auteur ou complice d'une conspiration tendant à troubler l'État
par une guerre civile, dissoudre la représentation nationale,
assassiner ses membres, détruire le gouvernement républicain,
s'emparer de la souveraineté du peuple et rétablir la monarchie.»]
Des prêtres s'oubliaient dans les cachots pour ne s'occuper que de
leurs compagnons d'infortune, apaiser leurs regrets, ranimer leur
courage et obtenir d'eux de marcher ensemble à la mort en chantant en
choeur des hymnes en faveur de leurs meurtriers.
Nous ne saurions compter le nombre des victimes innocentes et pures
qui s'offrirent à Dieu en expiation de tant d'erreurs et de crimes.
Parmi elles il en est une, la plus sainte et la plus pieuse de toutes,
c'est celle dont je me suis proposé d'écrire l'histoire.
J'ai souvenance que lorsque j'étais encore presque enfant, j'entendais
souvent les vieillards parler avec un pieux enthousiasme de Madame
Élisabeth. Au nom de cette femme angélique était attaché pour eux le
souvenir d'une perfection idéale. Je serais heureux si le simple récit
de son passage sur la terre était accepté comme un témoignage qui
confirme la juste appréciation de ces vieillards.
Depuis lors, dans toutes les circonstances de ma vie où j'étais
conduit vers les souvenirs de la Révolution, ma pensée ne cessait
d'évoquer avec un charme mélancolique cette douce figure qui
m'attristait tout ensemble et me consolait. Je souscris volontiers aux
admirations si légitimes qu'excite Marie-Antoinette, et je suis
disposé à croire que par son caractère aussi bien que par ses
souffrances et par sa mort, cette magnanime princesse demeurera une
des grandes figures de notre histoire; mais Madame Élisabeth, sans
parler autant que la Reine à mon imagination, m'inspire peut-être un
sentiment plus paisible de vénération et de recueillement. Les
contemporains de ces deux femmes éprouvaient pour elles, comme nous,
des sentiments différents.
L'esprit dénigrant de l'époque s'ingéniait à trouver à
Marie-Antoinette des goûts, des passions ou des travers qui la
rapprochassent des femmes ordinaires: c'est ainsi que l'envie, qui la
regardait d'en bas, se consolait de ne pouvoir nier sa beauté et sa
grandeur.
La personne de Madame Élisabeth n'apparaissait qu'au second plan, et
dégagée de cet éblouissant éclat qui environnait la reine de France.
Le dépit n'eut pas à lui supposer des faiblesses pour se venger de son
rang. Et nous-même, pour arriver à elle et pour la voir telle qu'elle
est, nous n'avons pas eu besoin d'écarter l'auréole de la puissance,
puis les nuages de la calomnie qui nous dérobent la fille de
Marie-Thérèse.
Louis XVI, la Reine et Madame Élisabeth ont eu à souffrir d'immenses
douleurs; mais ces douleurs eurent de même un caractère différent. Le
Roi a été méconnu, abandonné, trahi, insulté: sa mémoire a de nos
jours encore des accusateurs, des bourreaux même, car des feuilles
publiques se sont trouvées pour présenter l'apologie du crime du 21
janvier en glorifiant ses auteurs.
Marie-Antoinette a été en butte aux traits de la haine la plus
déloyale: elle fut à la fois attaquée dans ce qu'il y a de plus
frivole, l'amour de la toilette, du luxe et des fêtes; dans ce qu'il y
a de plus sacré, son honneur d'épouse; dans ce qu'il y a de plus pur,
dans son coeur de mère. La calomnie l'a poursuivie avec une fureur
persévérante qui ne s'est point arrêtée devant l'auréole même du
martyre.
Madame Élisabeth n'eut point à subir personnellement de tels outrages;
mais elle en fut témoin d'assez près pour en gémir. Tous les coups que
reçurent le Roi, la Reine, la Royauté dans leur puissance, dans leur
honneur, dans leur prestige, Madame Élisabeth les reçut dans son
coeur. Quant à elle, elle a été respectée par la plupart de ceux-là
même qui ne respectaient personne.
Il y eut aussi une différence entre les procès du Roi, de la Reine et
de leur soeur. Celui du Roi, qui depuis le 11 décembre 1792, jour de
sa première comparution à la barre de l'assemblée conventionnelle,
jusqu'au 21 janvier 1793, jour de son supplice, avait duré quarante et
un jours, avait présenté le formidable spectacle d'un monarque vaincu,
déchu et prisonnier, en présence d'un tribunal de sept cent cinquante
juges, dont un grand nombre avaient d'avance résolu sa mort: procès
étrange, inique, où, en violant les règles de la justice, on en avait
parodié les formes.
Le procès de la Reine avait donné lieu à vingt heures de débats, et à
l'audition d'une multitude de témoins dont les dépositions, quelque
insignifiantes ou quelque odieusement absurdes qu'elles fussent,
accompagnées d'un amas confus de pièces non moins insignifiantes
qu'absurdes, avaient offert le simulacre d'un procès régulier.
Le procès de Madame Élisabeth ne présenta rien de semblable. Le
lecteur aura l'occasion de remarquer qu'on ne mit sous ses yeux aucune
pièce accusatrice; aucun témoin ne fut appelé à déposer contre elle.
Devant sa dignité, qui déconcerta ses juges, s'incline déjà la
postérité: la Révolution qui l'immola a rougi elle-même de l'avoir
frappée[7].
[Note 7: On sait que Robespierre lui-même, redoutant l'effet que
produirait la condamnation de Madame Élisabeth, s'y était vivement
opposé. Le soir même de l'exécution, passant avec Barère devant la
boutique de Maret, libraire au Palais-Royal, il y entra, comme il
faisait souvent, et tout en feuilletant quelques brochures nouvelles,
il demanda ce qu'on disait dans le public. Maret, connu par sa
bonhomie et sa franchise, lui répondit: «On murmure; on crie contre
vous; on demande ce que vous avait fait Madame Élisabeth, quels
étaient ses crimes, pourquoi vous avez envoyé à l'échafaud cette
innocente et vertueuse personne?--Eh bien, dit Robespierre en
s'adressant à Barère, vous l'entendez, c'est toujours moi..... Je vous
atteste, mon cher Maret, que loin d'être l'auteur de la mort de Madame
Élisabeth, j'ai voulu la sauver; c'est ce scélérat de Collot d'Herbois
qui me l'a arrachée.»
Déjà dans la séance du 1er frimaire (21 novembre 1793), aux Jacobins,
Robespierre avait fait rejeter une proposition d'Hébert tendant à
faire juger _la race de Capet_. Le mois précédent, le 7 brumaire (28
octobre 1793), ce même Hébert avait demandé, en pressant le jugement
des Girondins, que l'on traduisît aussi Madame Élisabeth au tribunal.
«On jugea Capet et sa femme, s'écria-t-il, et leurs nombreux complices
restent impunis. J'ai vu sur la soeur de Capet des traits qui peignent
sans réplique cette femme atroce; c'est elle qui accompagna son frère
à la revue des assassins du peuple, dans sa fuite et dans toutes ses
démarches contre-révolutionnaires; qui lui en souffla un grand nombre;
on sait qu'elle se défit de ses diamants pour les envoyer à l'homme
qui avait provoqué sur nous le fer et le feu; il est mille traits
d'elle qui devraient déjà l'avoir conduite à l'échafaud; on n'en parle
pas non plus, et sans doute on veut ainsi la soustraire à la justice,
à la vengeance du peuple.»
(_Moniteur_ du 10 brumaire an II [31 octobre 1793], p. 162.)]
Ceux qui eurent à exprimer sur elle une opinion, quand sa destinée fut
accomplie, ne doutèrent pas que ses vertus ne fussent entrées dans les
conseils miséricordieux de la prescience divine en faveur de notre
pays. Ceux qui la virent dans la fleur de son jeune âge eurent une
intuition de sa sainteté. Lorsqu'un motif de piété la conduisait au
Carmel de Saint-Denis, où s'était retirée et où vivait, sous le nom de
Thérèse de Saint-Augustin, Madame Louise de France, sa vénérée tante,
c'était elle-même souvent qui y portait l'édification qu'elle y allait
chercher. Une religieuse de cette communauté, établie à Paris en 1807,
transférée à Autun en 1838, a écrit la vie de la Révérende Mère
Thérèse de Saint-Augustin, où nous trouvons ce paragraphe relatif à
Madame Élisabeth, sa nièce:
«Non contente, dit-elle, de venir souvent s'édifier des vertus de sa
tante, la jeune princesse aimait encore à participer à ses pieux
exercices et aux humbles fonctions de la vie du cloître. Étant arrivée
un jour d'assez bonne heure au monastère, elle témoigna le désir de
servir le dîner à la communauté; notre vénérée mère lui inspira la
pensée de remplir cet emploi dans les formes religieuses, ce qui fut
fort de son goût. S'étant donc rendue au réfectoire, au moment
indiqué, elle mit un tablier, et, après avoir baisé la terre, elle se
présenta à la porte de service: on lui remit une planche sur laquelle
étaient les portions des soeurs. Elle les distribuait adroitement,
lorsque tout à coup la planche s'incline et une portion tombe à terre.
Son embarras fut au comble. Pour l'en tirer, l'auguste prieure lui
dit: «Ma nièce, après une telle gaucherie, la coupable doit baiser la
terre.» Aussitôt Madame Élisabeth se prosterna, puis elle continua le
service sans aucun autre contre-temps.
»C'était une vraie jouissance pour notre vénérée mère de voir les
vertus de son auguste famille reproduites dans cette jeune princesse.»
Telle était cette vie si simple et cette destinée si mystérieuse, que
Joseph de Maistre a dit, en parlant _de la réversibilité des douleurs
de l'innocence au profit des coupables_:
«Ce fut de ce dogme, ce me semble, que les anciens firent dériver
l'usage des sacrifices qu'ils pratiquèrent dans tout l'univers, et
qu'ils jugeaient utiles non-seulement aux vivants, mais encore aux
morts..... Les dévouements, si fameux dans l'antiquité, tenaient
encore au même dogme. Décius avait la _foi_ que le sacrifice de sa vie
serait accepté par la divinité, et qu'il pouvait faire équilibre à
tous les maux qui menaçaient sa patrie.
»Le christianisme est venu consacrer ce dogme, qui est infiniment
naturel, quoiqu'il paraisse difficile d'y arriver par le raisonnement.
»Ainsi, il peut y avoir eu dans le coeur de Louis XVI, dans celui de
la céleste Élisabeth, tel mouvement, telle acceptation capable de
sauver la France[8].»
[Note 8: _Soirées de Saint-Pétersbourg_, Lyon, Pélagaud, Jesne et
Crozet, grande rue Mercière, 36. Tome II, p. 146 et 147, IXe
entretien.]
Voici une autorité plus haute encore que celle de Joseph de Maistre.
L'auguste Pie VII était venu à Paris en 1804 pour sacrer l'empereur
Napoléon. L'abbé Proyart, l'auteur de la lettre à la Prisonnière du
Temple, que j'ai citée plus haut, vint mettre aux pieds du Souverain
Pontife cette même _Vie de Madame Louise de France_ qu'il avait offerte à
la soeur de Louis XVI. Le Pape occupait aux Tuileries le pavillon de
Flore, où avait résidé autrefois Madame Élisabeth.--«J'habite ici
l'appartement d'une autre sainte,» lui dit Pie VII en recevant de la main
de l'abbé Proyart la Vie de la grande carmélite; et il semble avoir ainsi
béatifié d'un mot ces deux Filles de France; l'une, morte sur les
hauteurs du Carmel; l'autre, sur les hauteurs de l'échafaud dont sa
vertu fit un Calvaire.
B.
INTRODUCTION.
DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XV.
23 MAI 1764--10 MAI 1774.
Le Dauphin et la Dauphine, père et mère de Madame Élisabeth.
-- Leurs nombreux enfants. -- Maladie du Dauphin, soins que
lui prodigue la Dauphine. -- La reine Marie Leckzinska. --
Lettre du roi Stanislas. -- Mot de la Dauphine, réponse du
Dauphin. -- Celui-ci admis au Conseil d'État. -- Intérieur
du Dauphin et de la Dauphine au palais de Versailles. --
Chasse dans la plaine de Villepreux; M. de Chambors blessé à
mort; le Dauphin, inconsolable, comble de bienfaits sa veuve
et ses enfants. -- Il refait ses études, se livre à celle de
l'histoire. -- Paroles du Prince à ce sujet. -- Son
attachement pour le maréchal du Muy, pour M. de Lamotte,
évêque d'Amiens. -- Séjour de la cour à Compiègne;
conversation entre la Reine, l'évêque d'Amiens et le
Dauphin. -- Les six soeurs du Dauphin encore vivantes. -- Il
est question d'en envoyer cinq à Fontevrault; supercherie de
la jeune Adélaïde pour ne point y aller. -- Retour des
jeunes princesses après leur éducation. -- Leur célibat. --
Le Ciel semble bénir l'union du Dauphin et de la Dauphine.
-- Cinq fils et trois filles. -- Mort du duc de Bourgogne,
l'aîné d'entre eux. -- Son Oraison funèbre. -- Le Dauphin
s'occupe de l'éducation de ses autres enfants. -- M. de
Choiseul, antagoniste du Dauphin. -- Leçon de morale donnée
par celui-ci à ses enfants. -- Le Dauphin et la Dauphine
viennent à Notre-Dame remercier Dieu de la naissance de
Madame Élisabeth. -- Changement opéré dans la physionomie du
Dauphin. -- Ce prince au camp de Compiègne, puis à
Fontainebleau. -- Sa mort. -- Le duc de Berry, nouveau
Dauphin. -- Prétendues causes de la mort du Dauphin. --
Funérailles de ce prince. -- Effroi qu'il avait de régner.
-- Louis XV dans son conseil, dans les affaires d'État et
dans sa famille. -- La Dauphine s'occupe de ses enfants, et
fait pour le jeune Dauphin un plan d'études qu'elle soumet
au Roi. -- Mort prématurée de la Dauphine; regrets que cause
sa perte. -- Elle est inhumée dans la cathédrale de Sens, à
côté de son époux. -- Bruits auxquels sa mort a donné lieu.
-- Présentation à la cour de madame du Barry. Les ducs de
Choiseul et de Richelieu. -- Mariage du jeune Dauphin et de
Marie-Antoinette d'Autriche. -- Fêtes de Versailles; malheur
arrivé dans celles de Paris. -- Le Dauphin et la Dauphine
inconsolables. -- Susceptibilité d'amour-propre;
l'inexorable étiquette. Intervention de la noblesse. --
Mariage de quatre princes de la famille royale. -- Louis XV
au milieu de cette cour _printanière_. -- Aspect de la
France. -- Opinion publique. -- Le clergé. -- Remontrances
faites au Roi du haut de la chaire. -- Maladie de Louis XV;
voeux pour sa guérison. -- Billet du Dauphin à l'abbé
Terray. -- Mort du Roi. -- Ses funérailles. -- L'opinion
publique.
Avant d'entrer dans la vie de Madame Élisabeth, il convient de
présenter le tableau de l'époque où Dieu la fit naître: sans cette
étude préalable, on ne comprendrait pas le temps où elle était
destinée à vivre et à mourir. Une appréciation de la situation de la
société française en 1764,--des détails sur l'intérieur de la famille
royale, et en particulier sur le père et la mère de Madame Élisabeth,
tels sont les éléments nécessaires de cette étude préliminaire.
Louis, Dauphin de France, fils de Louis XV, né à Versailles en 1729,
était doué des plus heureuses dispositions et d'une âme naturellement
portée à la vertu. Il avait montré dès l'enfance tant d'ardeur et une
assiduité si rare au travail, qu'il avait eu à cet égard autant besoin
de frein que les autres ont besoin d'aiguillon. Sa douceur, son
affabilité, l'élévation de ses sentiments, son asservissement au
devoir, en avaient fait un prince accompli. La Reine, sa mère, disait:
«Le Ciel ne m'a accordé qu'un fils, mais il me l'a donné tel que
j'aurais pu le souhaiter.» En 1745, ce prince, qui n'avait pas atteint
sa seizième année, accompagna à l'armée de Flandre le Roi son père et
eut la gloire de prendre une part, sous ses yeux, à la bataille de
Fontenoy. Des boulets avaient sillonné la terre à deux pas de lui.
«Monsieur le Dauphin, lui cria le Roi, renvoyez-les à l'ennemi, je ne
veux rien avoir à lui.» Le prince n'avait pas le temps de répondre, il
se battait. Marié peu de mois avant cette campagne à l'infante
Marie-Thérèse-Antoinette Raphaelle, fille de Philippe V, roi
d'Espagne, il perdit, au milieu de l'année suivante, cet objet de ses
plus tendres affections. Ce malheur le jeta dans un profond chagrin.
Enfermé dans son appartement, il se déroba à toute consolation et
s'isola de toute société. Mais la raison d'État, mais la prévoyance
dynastique ne pouvaient permettre au fils unique du Roi de pleurer à
loisir: elles avaient décidé que, malgré ses justes et douloureux
regrets, M. le Dauphin passerait à de secondes noces; et sans plus le
consulter on arrangea son mariage avec la fille de l'Électeur de Saxe,
roi de Pologne[9].
[Note 9: «Jeudi 9 février 1747, jour du mariage de M. le Dauphin, le
corps de ville de Paris a donné pour fête au peuple de Paris cinq
chars peints et dorés qui, depuis dix heures du matin jusqu'au soir,
ont fait le tour des différents quartiers de Paris.
«Le premier représentoit le dieu Mars avec des guerriers; le second
étoit rempli de musiciens; le tr. (_sic_) représentoit un vaisseau,
qui sont les armes de la ville; le quatrièm., Bacchus sur un tonneau;
et le cinquième, la déesse Cérès. Ils étoient tous attelés de huit
chevaux assez bien ornés, avec des gens à pied qui les conduisoient.
Tous les habillements, dans chaque char, étoient de différentes
couleurs, et en galons d'or ou d'argent. Le tout faisoit un coup
d'oeil assez réjouissant et assez magnifique, quoique tout en
clinquant; mais les figures dans les chars étoient très-mal exécutées.
Dans certaines places, ceux qui étoient dans les chars jetoient au
peuple des morceaux de cervelas, du pain, des biscuits et des oranges.
Il y avoit dans ces places des tonneaux de vin pour le peuple, et le
soir toute la ville a été illuminée.» (E. J. F. BARBIER, _Journal
hist. du règne de Louis XV_, t. III, p. 5.)]
Cette jeune princesse avait de la religion, du savoir, un caractère
très-distingué. Elle savait le latin et plusieurs langues vivantes.
Elle donna dès son arrivée à la Cour des preuves de l'élévation de son
esprit et de son coeur. Quand le Dauphin, la première nuit de ses
noces, entra dans son appartement, toute sa douleur se réveilla à la
vue de quelques meubles qui avaient été à l'usage de sa première
femme. La Dauphine s'étant aperçue des efforts qu'il faisait pour se
contenir, lui dit avec tendresse: «Laissez, monsieur, librement couler
vos larmes et ne craignez pas que je m'en offense; elles présagent au
contraire que je serai la femme la plus heureuse si j'ai le bonheur de
vous plaire, et c'est là l'unique objet de mon ambition.»
Cette alliance avait uni par des liens étroits deux familles qui
paraissaient irréconciliables. Sous le toit du même palais habitaient
en effet deux princesses de Pologne, filles de deux rois rivaux, et la
Reine pouvait dire à la Dauphine: Votre père a détrôné le mien. La
religion avait surmonté ces motifs de rancune et d'amertume. La fille
de Stanislas témoigna les meilleurs sentiments à la fille de
Frédéric-Auguste, et le roi détrôné une affection toute paternelle à
la fille de celui qui l'avait dépouillé de ses États. De son côté, la
jeune Dauphine triompha sans effort des situations délicates que
l'étrangeté de sa position pouvait faire naître. L'étiquette exigeait
que le troisième jour après ses noces elle portât en bracelet le
portrait du Roi son père. Le sentiment de la piété filiale, qui était
très-vif chez la Reine, aurait pu s'émouvoir à la vue du portrait de
Frédéric-Auguste, porté sous ses yeux comme une sorte de trophée. La
religion fut encore en cette occasion une excellente conseillère. Une
partie de la journée était déjà passée, et pas une personne de la Cour
n'avait osé adresser à la Dauphine un compliment sur la beauté du
bracelet. La Reine fut la première qui lui en parla. «Voilà donc, ma
fille, lui dit-elle, le portrait du Roi votre père?--Oui, maman,
répondit la princesse en lui présentant son bras, voyez comme il est
ressemblant!» C'était celui de Stanislas. La Reine fut touchée de ce
trait, elle en témoigna sa satisfaction à sa belle-fille, qu'elle aima
chaque jour davantage.
Le temps réalisa aussi le souhait que, dès le premier jour de son
mariage, la Dauphine avait formé dans la candeur de son âme: peu à peu
s'étaient adoucis les regrets de son royal époux, et leur union devint
aussi heureuse que féconde. Ils eurent d'abord, en 1750, une princesse
(Marie-Zéphirine), puis en 1751, un prince qui reçut le nom de duc de
Bourgogne.
La joie publique que causa cet événement fut suivie l'année d'après
d'une inquiétude tout aussi vive.
Le mardi soir, 1er août, le Dauphin fut attaqué d'un mal de tête et
d'une fièvre qui causèrent tout d'abord les plus vives alarmes. Bien
que la petite vérole ne fût point déclarée, les médecins soupçonnèrent
sa présence, et saignèrent le prince par deux fois. La petite vérole
se montra, mais sortit mal. Le Roi, qui était à Compiègne, arriva en
poste le 3. «Le Dauphin étoit comme en léthargie et à l'extrémité,
dit l'annaliste du règne de Louis XV; il y eut grande consultation.
Tout le monde sait qu'on ne saigne plus quand la petite vérole a paru.
Cependant M. Dumoulin fut d'avis d'une seconde saignée au pied; il dit
qu'il étoit vrai que M. le Dauphin pouvoit mourir dans la saignée et
qu'il n'en répondoit pas; mais aussi, que si on ne le saignoit pas, il
seroit mort dans une heure; que s'il supportoit la saignée il pourroit
en revenir. Cela fut dit sur de bonnes raisons: il y avoit là une
chance redoutable à courir. On demanda l'avis du Roi, qui dit: Si cela
est ainsi, qu'on le saigne.» M. le Dauphin fut donc saigné au pied, à
onze heures du soir, après quoi l'éruption se fit comme on le
souhaitoit. La Reine n'arriva qu'après ce moment critique: M. le
Dauphin alloit mieux, elle embrassa Dumoulin avant tout le monde. M.
Dumoulin, qui étoit transporté de sa réussite, et qui est gai avec
tout son esprit, quoique fort âgé, dit tout haut en riant: «Messieurs,
je vous prends à témoin que la Reine me prend de force[10].»
[Note 10: E. J. F. BARBIER, _Journal hist. du règne de Louis XV_,
Paris, 1851, in-8º, t. III, p. 398.]
Au milieu des soins les plus empressés que l'on prodiguait au prince, la
Dauphine s'oubliait elle-même, elle lui présentait tout ce qu'il prenait,
ne laissait à nul autre les offices les plus rebutants: sa tendresse les
estimait doux et faciles[11]. «Tout le monde, rapporte le Journal de M.
Barbier, est charmé de Madame la Dauphine, qui n'a pas quitté un instant.
M. le Dauphin ne prend ni bouillon ni autre chose que de sa main. Quand
on lui représenta d'abord le danger où elle s'exposoit, elle répondit
qu'on ne manqueroit pas de Dauphines, mais qu'il n'y avoit qu'un Dauphin.
Elle a banni toute cérémonie à son égard, et elle dit aux médecins et
autres qui sont là: «Ne prenez pas garde à moi; je ne suis plus Dauphine,
je ne suis que garde-malade[12].»
[Note 11: Mandement de l'évêque de Valence (Alexandre Milon), 29 sept.
1752.]
[Note 12: T. III, p. 399.]
Souvent même, pour que rien ne la gênât dans les soins que son coeur
lui dictait, elle était en robe de chambre et en tablier blanc. Les
médecins de la Cour, craignant, en s'en rapportant à leurs seules
lumières sur la maladie du Dauphin, d'être responsables envers la
nation d'une tête si chère, avaient appelé en consultation quelques
membres célèbres de la faculté de médecine de Paris, entre autres M.
Pousse, homme d'un grand mérite, mais ignorant les formes du monde et
n'ayant jamais mis le pied à la Cour. Frappé de la sollicitude
touchante que montrait au malade la femme qui le servait, il dit en se
retirant: «Cette garde est précieuse; ne vous défaites pas de ses
services.» Dès qu'il fut sorti: «Savez-vous bien, dit la Dauphine, que
je n'ai jamais été si fière: ce compliment du docteur m'honore, et je
ne veux pas cesser de le mériter. Décidément la faculté me flatte
depuis que vous êtes souffrant, car Sénac a dit l'autre jour qu'il
m'avait prise pour une soeur de charité.»
La position du prince s'améliora insensiblement et le quatorzième jour
il entra en convalescence. La famille royale retrouva le repos, et
l'union du Dauphin et de la Dauphine fut désormais d'autant plus vive
qu'elle avait été éprouvée. Leur appartement au château de Versailles
était situé au bas du grand escalier de marbre. L'appartement de la
Dauphine était de plain-pied avec celui du Dauphin, et venait en
retour dans l'aile gauche du palais qui est au midi[13]. Pour aller de
leur appartement dans le parc, ils passaient par la petite cour de
marbre et le vestibule qui est au milieu. Ils dînaient habituellement
ensemble et ils soupaient chez Madame Adélaïde, qui, se trouvant
l'aînée de leurs soeurs par la mort de Madame Henriette[14], était
devenue leur confidente et leur plus intime amie. Ils aimaient la
musique, et donnaient chez eux des concerts assez fréquents. Le
Dauphin y chantait quelquefois un psaume ou une hymne sacrée. La
solennelle gravité des chants religieux convenait à son esprit, et
cette préférence lui avait attiré plus d'un quolibet. Il était évident
que, sous le règne de Voltaire, le prince qui préférait un motet de
Haendel à une ariette de Philidor ne pouvait être qu'un esprit faible
et un imbécile.
[Note 13: PIGANIOL DE LA FORCE, _Description de Versailles_.]
[Note 14: Morte à Versailles le 10 février 1752, portée à Saint-Denis
le 16 et inhumée le 24.]
La pieuse Reine de France, Marie Leckzinska, était souvent l'âme de
ces petites réunions sans apparat. «Je suis persuadé, lui écrivait le
roi Stanislas lors des fêtes bruyantes données à Fontainebleau, que la
quantité de monde vous ennuie, et que vous voudriez estre dans votre
sollitude de Versailles; mais songez donc que si le grand monde ne
vous plaist pas, vous plaisez à tout l'univers.»
La Reine ne se trouvait nulle part aussi bien que dans la société de
son fils. De son côté, ce fils si cher avait pour sa mère la plus vive
affection et le plus touchant respect. Il était sa joie dans le
commerce habituel de la vie, son conseil dans quelques affaires, sa
consolation dans tous ses soucis: elle ne manquait aucune occasion de
le dire elle-même. Elle avait l'habitude de se faire lire chaque matin
l'histoire du saint du jour. Le 11 juin, comme elle écoutait la
lecture de la vie de saint Barnabé, le Dauphin entra chez elle.--«Bon!
dit la Reine, voilà mon Barnabé!--Et pourquoi donc, maman, me
baptisez-vous de ce nom?--C'est que Barnabé, reprend la Reine,
signifie _enfant de consolation_.--Alors, que Barnabé soit mon nom,
continua le prince, il m'est doux de le prendre avec ses charges.»
À vingt et un ans, le Dauphin fut admis au conseil des dépêches, et à
vingt-huit, dans les autres sections du conseil d'État.
Jeune encore, il y fit admirer une haute instruction. Quoique la
position qui lui était faite dans une cour dépravée, et sous la
dépendance directe de son père, fût extrêmement délicate et difficile,
et ne lui permît guère de montrer ni les rares qualités dont il était
doué, ni les talents réels qu'il avait acquis, néanmoins la fermeté de
ses principes, son exactitude dans l'accomplissement de ses devoirs,
l'étendue de ses connaissances théoriques dans l'art du gouvernement,
et par-dessus tout la simplicité de ses moeurs antiques, formaient
avec tout ce qui l'environnait un contraste accueilli comme une
espérance par la masse des Français, qui sentaient le besoin d'un
règne réparateur.