Pensant que si je connaissais leurs amis j'aurais plus d'occasions de

voir ces jeunes filles, j'avais été sur le point de lui demander à

être présenté. Je le dis à Albertine, dès qu'il fut parti en répétant:

«Je suis dans les choux.» Je pensais lui inculquer ainsi l'idée de le

faire la prochaine fois. «Mais voyons, s'écria-t-elle, je ne peux pas

vous présenter à un gigolo! Ici ça pullule de gigolos. Mais ils ne

pourraient pas causer avec vous. Celui-ci joue très bien au golf, un

point c'est tout. Je m'y connais, il ne serait pas du tout votre

genre.--Vos amies vont se plaindre si vous les laissez ainsi, lui

dis-je, espérant qu'elle allait me proposer d'aller avec elle les

rejoindre.--Mais non, elles n'ont aucun besoin de moi». Nous croisâmes

Bloch qui m'adressa un sourire fin et insinuant, et, embarrassé au

sujet d'Albertine qu'il ne connaissait pas ou du moins connaissait

«sans la connaître», abaissa sa tête vers son col d'un mouvement raide

et rébarbatif. «Comment s'appelle-t-il, cet ostrogoth-là?, me demanda

Albertine. Je ne sais pas pourquoi il me salue puisqu'il ne me connaît

pas. Aussi je ne lui ai pas rendu son salut.» Je n'eus pas le temps de

répondre à Albertine, car marchant droit sur nous: «Excuse-moi,

dit-il, de t'interrompre, mais je voulais t'avertir que je vais demain

à Doncières. Je ne peux plus attendre sans impolitesse et je me

demande ce que Saint-Loup-en-Bray doit penser de moi. Je te préviens

que je prends le train de deux heures. A ta disposition.» Mais je me

pensais plus qu'à revoir Albertine et à tâcher de connaître ses amies,

et Doncières, comme elles n'y allaient pas et me ferait rentrer après

l'heure où elles allaient sur la plage, me paraissait au bout du

monde. Je dis à Bloch que cela m'était impossible. «Hé bien, j'irai

seul. Selon les deux ridicules alexandrins du sieur Arouet, je dirai à

Saint-Loup, pour charmer son cléricalisme: «Apprends que mon devoir ne

dépend pas du sien, qu'il y manque s'il veut; je dois faire le mien.»

«Je reconnais qu'il est assez joli garçon, me dit Albertine, mais ce

qu'il me dégoûte!» Je n'avais jamais songé que Bloch pût être joli

garçon; il l'était, en effet. Avec une tête un peu proéminente, un nez

très busqué, un air d'extrême finesse et d'être persuadé de sa

finesse, il avait un visage agréable. Mais il ne pouvait pas plaire à

Albertine. C'était peut-être du reste à cause des mauvais côtés de

celle-ci, de la dureté, de l'insensibilité de la petite bande, de sa

grossièreté avec tout ce qui n'était pas elle. D'ailleurs plus tard

quand je les présentai, l'antipathie d'Albertine ne diminua pas. Bloch

appartenait à un milieu où, entre la blague exercée contre le monde et

pourtant le respect suffisant des bonnes manières que doit avoir un

homme qui a «les mains propres», on a fait une sorte de compromis

spécial qui diffère des manières du monde et est malgré tout une sorte

particulièrement odieuse de mondanité. Quand on le présentait, il

s'inclinait à la fois avec un sourire de scepticisme et un respect

exagéré et si c'était à un homme disait: «Enchanté, Monsieur», d'une

voix qui se moquait des mots qu'elle prononçait mais avait conscience

d'appartenir à quelqu'un qui n'était pas un mufle. Cette première

seconde donnée à une coutume qu'il suivait et raillait à la fois

(comme il disait le premier janvier: «Je vous la souhaite bonne et

heureuse») il prenait un air fin et rusé et «proférait des choses

subtiles» qui étaient souvent pleines de vérité mais «tapaient sur les

nerfs» d'Albertine. Quand je lui dis ce premier jour qu'il s'appelait

Bloch, elle s'écria: «Je l'aurais parié que c'était un youpin. C'est

bien leur genre de faire les punaises.» Du reste, Bloch devait dans la

suite irriter Albertine d'autre façon. Comme beaucoup d'intellectuels

il ne pouvait pas dire simplement les choses simples. Il trouvait pour

chacune d'elles un qualificatif précieux, puis généralisait. Cela

ennuyait Albertine, laquelle n'aimait pas beaucoup qu'on s'occupât de

ce qu'elle faisait, que quand elle s'était foulé le pied et restait

tranquille, Bloch dît: «Elle est sur sa chaise longue, mais par

ubiquité ne cesse pas de fréquenter simultanément de vagues golfs et

de quelconques tennis.» Ce n'était que de la «littérature», mais qui,

à cause des difficultés qu'Albertine sentait que cela pouvait lui

créer avec des gens chez qui elle avait refusé une invitation en

disant qu'elle ne pouvait pas remuer, eût suffi pour lui faire prendre

en grippe la figure, le son de la voix, du garçon qui disait ces

choses. Nous nous quittâmes, Albertine et moi, en nous promettant de

sortir une fois ensemble. J'avais causé avec elle sans plus savoir où

tombaient mes paroles, ce qu'elles devenaient, que si j'eusse jeté des

cailloux dans un abîme sans fond. Qu'elles soient remplies en général

par la personne à qui nous les adressons d'un sens qu'elle tire de sa

propre substance et qui est très différent de celui que nous avions

mis dans ces mêmes paroles, c'est un fait que la vie courante nous

révèle perpétuellement. Mais si de plus nous nous trouvons auprès

d'une personne dont l'éducation (comme pour moi celle d'Albertine)

nous est inconcevable, inconnus les penchants, les lectures, les

principes, nous ne savons pas si nos paroles éveillent en elle quelque

chose qui y ressemble plus que chez un animal à qui pourtant on aurait

à faire comprendre certaines choses. De sorte qu'essayer de me lier

avec Albertine m'apparaissait comme une mise en contact avec l'inconnu

sinon avec l'impossible, comme un exercice aussi malaisé que dresser

un cheval, aussi reposant qu'élever des abeilles ou que cultiver des

rosiers.

J'avais cru, il y avait quelques heures, qu'Albertine ne répondrait à

mon salut que de loin. Nous venions de nous quitter en faisant le

projet d'une excursion ensemble. Je me promis, quand je rencontrerais

Albertine, d'être plus hardi avec elle, et je m'étais tracé d'avance

le plan de tout ce que je lui dirais et même (maintenant que j'avais

tout à fait l'impression qu'elle devait être légère) de tous les

plaisirs que je lui demanderais. Mais l'esprit est influençable comme

la plante, comme la cellule, comme les éléments chimiques, et le

milieu qui le modifie si on l'y plonge, ce sont des circonstances, un

cadre nouveau. Devenu différent par le fait de sa présence même, quand

je me trouvai de nouveau avec Albertine, je lui dis tout autre chose

que ce que j'avais projeté. Puis me souvenant de la tempe enflammée je

me demandais si Albertine n'apprécierait pas davantage une gentillesse

qu'elle saurait être désintéressée. Enfin j'étais embarrassé devant

certains de ses regards, de ses sourires. Ils pouvaient signifier

mœurs faciles mais aussi gaîté un peu bête d'une jeune fille

sémillante mais ayant un fond d'honnêteté. Une même expression, de

figure comme de langage, pouvant comporter diverses acceptions,

j'étais hésitant comme un élève devant les difficultés d'une version

grecque.

Cette fois-là nous rencontrâmes presque tout de suite la grande

Andrée, celle qui avait sauté par-dessus le premier président;

Albertine dut me présenter. Son amie avait des yeux extraordinairement

clairs, comme est dans un appartement à l'ombre l'entrée, par la porte

ouverte, d'une chambre où donnent le soleil et le reflet verdâtre de

la mer illuminée.

Cinq messieurs passèrent que je connaissais très bien de vue depuis

que j'étais à Balbec. Je m'étais souvent demandé qui ils étaient. «Ce

ne sont pas des gens très chics, me dit Albertine en ricanant d'un air

de mépris. Le petit vieux, qui a des gants jaunes, il en a une touche,

hein, il dégotte bien, c'est le dentiste de Balbec, c'est un brave

type; le gros c'est le maire, pas le tout petit gros, celui-là vous

devez l'avoir vu, c'est le professeur de danses, il est assez moche

aussi, il ne peut pas nous souffrir parce que nous faisons trop de

bruit au Casino, que nous démolissons ses chaises, que nous voulons

danser sans tapis, aussi il ne nous a jamais donné le prix quoique il

n'y a que nous qui sachions danser. Le dentiste est un brave homme, je

lui aurais fait bonjour pour faire rager le maître de danse, mais je

ne pouvais pas parce qu'il y a avec eux M. de Sainte-Croix, le

conseiller général, un homme d'une très bonne famille qui s'est mis du

côté des républicains, pour de l'argent; aucune personne propre ne le

salue plus. Il connaît mon oncle, à cause du gouvernement, mais le

reste de ma famille lui a tourné le dos. Le maigre avec un

imperméable, c'est le chef d'orchestre. Comment, vous ne le connaissez

pas! Il joue divinement. Vous n'avez pas été entendre Cavalleria

Rusticana? Ah! je trouve ça idéal! Il donne un concert ce soir, mais

nous ne pouvons pas y aller parce que ça a lieu dans la salle de la

Mairie. Au casino ça ne fait rien, mais dans la salle de la Mairie

d'où on a enlevé le Christ, la mère d'Andrée tomberait en apoplexie si

nous y allions. Vous me direz que le mari de ma tante est dans le

gouvernement. Mais qu'est-ce que vous voulez? Ma tante est ma tante.

Ce n'est pas pour cela que je l'aime! Elle n'a jamais eu qu'un désir,

se débarrasser de moi. La personne qui m'a vraiment servi de mère, et

qui a eu double mérite puisqu'elle ne m'est rien, c'est une amie que

j'aime du reste comme une mère. Je vous montrerai sa photo.» Nous

fûmes abordés un instant par le champion de golf et joueur de baccara,

Octave. Je pensai avoir découvert un lien entre nous, car j'appris

dans la conversation qu'il était un peu parent, et de plus assez aimé

des Verdurin. Mais il parla avec dédain des fameux mercredis, et

ajouta que M. Verdurin ignorait l'usage du smoking ce qui rendait

assez gênant de le rencontrer dans certains «music-halls» où on aurait

tant aimé ne pas s'entendre crier: «Bonjour galopin» par un monsieur

en veston et en cravate noire de notaire de village. Puis Octave nous

quitta, et bientôt après ce fut le tour d'Andrée, arrivée devant son

chalet où elle entra sans que de toute la promenade elle m'eût dit un

seul mot. Je regrettai d'autant plus son départ que tandis que je

faisais remarquer à Albertine combien son amie avait été froide avec

moi, et rapprochais en moi-même cette difficulté qu'Albertine semblait

avoir à me lier avec ses amies de l'hostilité contre laquelle, pour

exaucer mon souhait, paraissait s'être le premier jour heurté Elstir,

passèrent des jeunes filles que je saluai, les demoiselles d'Ambresac,

auxquelles Albertine dit aussi bonjour.

Je pensai que ma situation vis-à-vis d'Albertine allait en être

améliorée. Elles étaient les filles d'une parente de Mme de

Villeparisis et qui connaissait aussi Mme de Luxembourg. M. et Mme

d'Ambresac qui avaient une petite villa à Balbec, et excessivement

riches, menaient une vie des plus simples, étaient toujours habillés,

le mari du même veston, la femme d'une robe sombre. Tous deux

faisaient à ma grand'mère d'immenses saluts qui ne menaient à rien.

Les filles, très jolies, s'habillaient avec plus d'élégance mais une

élégance de ville et non de plage. Dans leurs robes longues, sous

leurs grands chapeaux, elles avaient l'air d'appartenir à une autre

humanité qu'Albertine. Celle-ci savait très bien qui elles étaient.

«Ah! vous connaissez les petites d'Ambresac. Hé bien, vous connaissez

des gens très chics. Du reste, ils sont très simples, ajouta-t-elle

comme si c'était contradictoire. Elles sont très gentilles mais

tellement bien élevées qu'on ne les laisse pas aller au Casino,

surtout à cause de nous, parce que nous avons trop mauvais genre.

Elles vous plaisent? Dame, ça dépend. C'est tout à fait les petites

oies blanches. Ça a peut-être son charme. Si vous aimez les petites

oies blanches, vous êtes servi à souhait. Il paraît qu'elles peuvent

plaire puisqu'il y en a déjà une de fiancée au marquis de Saint-Loup.

Et cela fait beaucoup de peine à la cadette qui était amoureuse de ce

jeune homme. Moi, rien que leur manière de parler du bout des lèvres

m'énerve. Et puis elles s'habillent d'une manière ridicule. Elles vont

jouer au golf en robes de soie. A leur âge elles sont mises plus

prétentieusement que des femmes âgées qui savent s'habiller. Tenez

Madame Elstir, voilà une femme élégante.» Je répondis qu'elle m'avait

semblé vêtue avec beaucoup de simplicité. Albertine se mit à rire.

«Elle est mise très simplement, en effet, mais elle s'habille à ravir

et pour arriver à ce que vous trouvez de la simplicité, elle dépense

un argent fou.» Les robes de Mme Elstir passaient inaperçues aux yeux

de quelqu'un qui n'avait pas le goût sûr et sobre des choses de la

toilette. Il me faisait défaut. Elstir le possédait au suprême degré,

à ce que me dit Albertine. Je ne m'en étais pas douté ni que les

choses élégantes mais simples qui emplissaient son atelier étaient des

merveilles désirées par lui, qu'il avait suivies de vente en vente,

connaissant toute leur histoire, jusqu'au jour où il avait gagné assez

d'argent pour pouvoir les posséder. Mais là-dessus, Albertine aussi

ignorante que moi, ne pouvait rien m'apprendre. Tandis que pour les

toilettes, avertie par un instinct de coquette et peut-être par un

regret de jeune fille pauvre qui goûte avec plus de désintéressement,

de délicatesse chez les riches ce dont elle ne pourra se parer

elle-même, elle sut me parler très bien des raffinements d'Elstir, si

difficile qu'il trouvait toute femme mal habillée, et que mettant tout

un monde dans une proportion, dans une nuance, il faisait faire pour

sa femme à des prix fous des ombrelles, des chapeaux, des manteaux

qu'il avait appris à Albertine à trouver charmants et qu'une personne

sans goût n'eût pas plus remarqués que je n'avais fait. Du reste,

Albertine qui avait fait un peu de peinture sans avoir d'ailleurs,

elle l'avouait, aucune «disposition», éprouvait une grande admiration

pour Elstir, et grâce à ce qu'il lui avait dit et montré, s'y

connaissait en tableaux d'une façon qui contrastait fort avec son

enthousiasme pour Cavalleria Rusticana. C'est qu'en réalité bien que

cela ne se vît guère encore, elle était très intelligente et dans les

choses qu'elle disait, la bêtise n'était pas sienne, mais celle de son

milieu et de son âge. Elstir avait eu sur elle une influence heureuse

mais partielle. Toutes les formes de l'intelligence n'étaient pas

arrivées chez Albertine au même degré de développement. Le goût de la

peinture avait presque rattrapé celui de la toilette et de toutes les

formes de l'élégance, mais n'avait pas été suivi par le goût de la

musique qui restait fort en arrière.

Albertine avait beau savoir qui étaient les Ambresac, comme qui peut

le plus ne peut pas forcément le moins, je ne la trouvai pas, après

que j'eusse salué ces jeunes filles, plus disposée à me faire

connaître ses amies. «Vous êtes bien bon d'attacher, de leur donner de

l'importance. Ne faites pas attention à elles, ce n'est rien du tout.

Qu'est-ce que ces petites gosses peuvent compter pour un homme de

votre valeur. Andrée au moins est remarquablement intelligente. C'est

une bonne petite fille, quoique parfaitement fantasque, mais les

autres sont vraiment très stupides.» Après avoir quitté Albertine, je

ressentis tout à coup beaucoup de chagrin que Saint-Loup m'eût caché

ses fiançailles, et fît quelque chose d'aussi mal que se marier sans

avoir rompu avec sa maîtresse. Peu de jours après pourtant, je fus

présenté à Andrée et comme elle parla assez longtemps, j'en profitai

pour lui dire que je voudrais bien la voir le lendemain, mais elle me

répondit que c'était impossible parce qu'elle avait trouvé sa mère

assez mal et ne voulait pas la laisser seule. Deux jours après, étant

allé voir Elstir, il me dit la sympathie très grande qu'Andrée avait

pour moi; comme je lui répondais: «Mais c'est moi qui ai eu beaucoup

de sympathie pour elle dès le premier jour, je lui avais demandé à la

revoir le lendemain, mais elle ne pouvait pas.--Oui, je sais, elle me

l'a raconté, me dit Elstir, elle l'a assez regretté, mais elle avait

accepté un pique-nique à dix lieues d'ici où elle devait aller en

break et elle ne pouvait plus se décommander.» Bien que ce mensonge

fût, Andrée me connaissant si peu, fort insignifiant, je n'aurais pas

dû continuer à fréquenter une personne qui en était capable. Car ce

que les gens ont fait, ils le recommencent indéfiniment. Et qu'on

aille voir chaque année un ami qui les premières fois n'a pu venir à

votre rendez-vous, ou s'est enrhumé, on le retrouvera avec un autre

rhume qu'il aura pris, on le manquera à un autre rendez-vous où il ne

sera pas venu, pour une même raison permanente à la place de laquelle

il croit voir des raisons variées, tirées des circonstances.

Un des matins qui suivirent celui où Andrée m'avait dit qu'elle était

obligée de rester auprès de sa mère, je faisais quelques pas avec

Albertine que j'avais aperçue, élevant au bout d'un cordonnet un

attribut bizarre qui la faisait ressembler à l'«Idolâtrie» de Giotto;

il s'appelle d'ailleurs un «diabolo» et est tellement tombé en

désuétude que devant le portrait d'une jeune fille en tenant un, les

commentateurs de l'avenir pourront disserter comme devant telle figure

allégorique de l'Arêna, sur ce qu'elle a dans la main. Au bout d'un

moment, leur amie à l'air pauvre et dur, qui avait ricané le premier

jour d'un air si méchant: «Il me fait de la peine ce pauvre vieux» en

parlant du vieux monsieur effleuré par les pieds légers d'Andrée, vint

dire à Albertine: «Bonjour, je vous dérange?» Elle avait ôté son

chapeau qui la gênait, et ses cheveux comme une variété végétale

ravissante et inconnue reposaient sur son front, dans la minutieuse

délicatesse de leur foliation. Albertine, peut-être irritée de la voir

tête nue, ne répondit rien, garda un silence glacial malgré lequel

l'autre resta, tenue à distance de moi par Albertine qui s'arrangeait

à certains instants pour être seule avec elle, à d'autres pour marcher

avec moi, en la laissant derrière. Je fus obligé pour qu'elle me

présentât de le lui demander devant l'autre. Alors au moment où

Albertine me nomma, sur la figure et dans les yeux bleus de cette

jeune fille à qui j'avais trouvé un air si cruel quand elle avait dit:

«Ce pauvre vieux, y m'fait d'la peine», je vis passer et briller un

sourire cordial, aimant, et elle me tendit la main. Ses cheveux

étaient dorés, et ne l'étaient pas seuls; car si ses joues étaient

roses et ses yeux bleus, c'était comme le ciel encore empourpré du

matin où partout pointe et brille l'or.

Prenant feu aussitôt, je me dis que c'était une enfant timide quand

elle aimait et que c'était pour moi, par amour pour moi, qu'elle était

restée avec nous malgré les rebuffades d'Albertine, et qu'elle avait

dû être heureuse de pouvoir m'avouer enfin, par ce regard souriant et

bon, qu'elle serait aussi douce avec moi que terrible aux autres. Sans

doute m'avait-elle remarqué sur la plage même quand je ne la

connaissais pas encore et pensa-t-elle à moi depuis; peut-être

était-ce pour se faire admirer de moi qu'elle s'était moquée du vieux

monsieur et parce qu'elle ne parvenait pas à me connaître qu'elle

avait eu les jours suivants l'air morose. De l'hôtel, je l'avais

souvent aperçue le soir se promenant sur la plage. C'était

probablement avec l'espoir de me rencontrer. Et maintenant, gênée par

la présence d'Albertine autant qu'elle l'eût été par celle de toute la

bande, elle ne s'attachait évidemment à nos pas, malgré l'attitude de

plus en plus froide de son amie, que dans l'espoir de rester la

dernière, de prendre rendez-vous avec moi pour un moment où elle

trouverait moyen de s'échapper sans que sa famille et ses amies le

sussent et me donner rendez-vous dans un lieu sûr avant la messe ou

après le golf. Il était d'autant plus difficile de la voir qu'Andrée

était mal avec elle et la détestait.

--J'ai supporté longtemps sa terrible fausseté, me dit-elle, sa

bassesse, les innombrables crasses qu'elle m'a faites. J'ai tout

supporté à cause des autres. Mais le dernier trait a tout fait

déborder. Et elle me raconta un potin qu'avait fait cette jeune fille

et qui, en effet, pouvait nuire à Andrée.

Mais les paroles à moi promises par le regard de Gisèle pour le moment

où Albertine nous aurait laissés ensemble ne purent m'être dites,

parce qu'Albertine, obstinément placée entre nous deux, ayant continué

de répondre de plus en plus brièvement, puis ayant cessé de répondre

du tout aux propos de son amie, celle-ci finit par abandonner la

place. Je reprochai à Albertine d'avoir été si désagréable. «Cela lui

apprendra à être plus discrète. Ce n'est pas une mauvaise fille mais

elle est barbante. Elle n'a pas besoin de venir fourrer son nez

partout. Pourquoi se colle-t-elle à nous sans qu'on lui demande. Il

était moins cinq que je l'envoie paître. D'ailleurs, je déteste

qu'elle ait ses cheveux comme ça, ça donne mauvais genre.» Je

regardais les joues d'Albertine pendant qu'elle me parlait et je me

demandais quel parfum, quel goût elles pouvaient avoir: ce jour-là

elle était non pas fraîche, mais lisse, d'un rose uni, violacé,

crémeux, comme certaines roses qui ont un vernis de cire. J'étais

passionné pour elles comme on l'est parfois pour une espèce de fleurs.

«Je ne l'avais pas remarqué», lui répondis-je.--Vous l'avez pourtant

assez regardée, on aurait dit que vous vouliez faire son portrait, me

dit-elle sans être radoucie par le fait qu'en ce moment ce fût

elle-même que je regardais tant. Je ne crois pourtant pas qu'elle

vous plairait. Elle n'est pas flirt du tout. Vous devez aimer les

jeunes filles flirt, vous. En tous cas, elle n'aura plus l'occasion

d'être collante et de se faire semer, parce qu'elle repart tantôt pour

Paris.--Vos autres amies s'en vont avec elle?.--Non, elle seulement,

elle et miss, parce qu'elle a à repasser ses examens, elle va

potasser, la pauvre gosse. Ce n'est pas gai, je vous assure. Il peut

arriver qu'on tombe sur un bon sujet. Le hasard est si grand. Ainsi

une de nos amies a eu: «Racontez un accident auquel vous avez

assisté». Ça, c'est une veine. Mais je connais une jeune fille qui a

eu à traiter (et à l'écrit encore): «D'Alceste ou de Philinte, qui

préféreriez-vous avoir comme ami?» Ce que j'aurais séché là-dessus!

D'abord en dehors de tout, ce n'est pas une question à poser à des

jeunes filles. Les jeunes filles sont liées avec d'autres jeunes

filles et ne sont pas censées avoir pour amis des messieurs. (Cette

phrase, en me montrant que j'avais peu de chance d'être admis dans la

petite bande, me fit trembler.) Mais en tous cas, même si la question

était posée à des jeunes gens, qu'est-ce que vous voulez qu'on puisse

trouver à dire là-dessus? Plusieurs familles ont écrit au _Gaulois_ pour

se plaindre de la difficulté de questions pareilles. Le plus fort est

que dans un recueil des meilleurs devoirs d'élèves couronnées, le

sujet a été traité deux fois d'une façon absolument opposée. Tout

dépend de l'examinateur. L'un voulait qu'on dise que Philinte était un

homme flatteur et fourbe, l'autre qu'on ne pouvait pas refuser son

admiration à Alceste, mais qu'il était par trop acariâtre et que comme

ami il fallait lui préférer Philinte. Comment voulez-vous que les

malheureuses élèves s'y reconnaissent quand les professeurs ne sont

pas d'accord entre eux. Et encore ce n'est rien, chaque année ça

devient plus difficile. Gisèle ne pourrait s'en tirer qu'avec un bon

coup de piston.» Je rentrai à l'hôtel, ma grand'mère n'y était pas, je

l'attendis longtemps; enfin, quand elle rentra, je la suppliai de me

laisser aller faire dans des conditions inespérées une excursion qui

durerait peut-être quarante-huit heures, je déjeunai avec elle,

commandai une voiture et me fis conduire à la gare. Gisèle ne serait

pas étonnée de m'y voir; une fois que nous aurions changé à Doncières,

dans le train de Paris, il y avait un wagon couloir où tandis que miss

sommeillerait je pourrais emmener Gisèle dans des coins obscurs,

prendre rendez-vous avec elle pour ma rentrée à Paris que je tâcherais

de rapprocher le plus possible. Selon la volonté qu'elle

m'exprimerait, je l'accompagnerais jusqu'à Caen ou jusqu'à Évreux, et

reprendrais le train suivant. Tout de même, qu'eût-elle pensé si elle

avait su que j'avais hésité longtemps entre elle et ses amies, que

tout autant que d'elle j'avais voulu être amoureux d'Albertine, de la

jeune fille aux yeux clairs, et de Rosemonde! J'éprouvais des remords,

maintenant qu'un amour réciproque allait m'unir à Gisèle. J'aurais pu

du reste lui assurer très véridiquement qu'Albertine ne me plaisait

plus. Je l'avais vue ce matin s'éloigner en me tournant presque le

dos, pour parler à Gisèle. Sur sa tête inclinée d'un air boudeur, ses

cheveux qu'elle avait derrière, différents et plus noirs encore,

luisaient comme si elle venait de sortir de l'eau. J'avais pensé à une

poule mouillée et ces cheveux m'avaient fait incarner en Albertine une

autre âme que jusque-là la figure violette et le regard mystérieux.

Ces cheveux luisants derrière la tête, c'est tout ce que j'avais pu

apercevoir d'elle pendant un moment, et c'est cela seulement que je

continuais à voir. Notre mémoire ressemble à ces magasins, qui, à

leurs devantures, exposent d'une certaine personne, une fois une

photographie, une fois une autre. Et d'habitude la plus récente reste

quelque temps seule en vue. Tandis que le cocher pressait son cheval,

j'écoutais les paroles de reconnaissance et de tendresse que Gisèle me

disait, toutes nées de son bon sourire, et de sa main tendue: c'est

que dans les périodes de ma vie où je n'étais pas amoureux et où je

désirais de l'être, je ne portais pas seulement en moi un idéal

physique de beauté qu'on a vu, que je reconnaissais de loin dans

chaque passante assez éloignée pour que ses traits confus ne

s'opposassent pas à cette identification, mais encore le fantôme

moral--toujours prêt à être incarné--de la femme qui allait être éprise

de moi, me donner la réplique dans la comédie amoureuse que j'avais

tout écrite dans ma tête depuis mon enfance et que toute jeune fille

aimable me semblait avoir la même envie de jouer, pourvu qu'elle eût

aussi un peu le physique de l'emploi. De cette pièce, quelle que fût

la nouvelle «étoile» que j'appelais à créer ou à reprendre le rôle, le

scénario, les péripéties, le texte même, gardaient une forme _ne

varietur_.

Quelques jours plus tard, malgré le peu d'empressement qu'Albertine

avait mis à nous présenter, je connaissais toute la petite bande du

premier jour, restée au complet à Balbec (sauf Gisèle, qu'à cause d'un

arrêt prolongé devant la barrière de la gare, et un changement dans

l'horaire, je n'avais pu rejoindre au train, parti cinq minutes avant

mon arrivée, et à laquelle d'ailleurs je ne pensais plus) et en plus

deux ou trois de leurs amies qu'à ma demande elles me firent

connaître. Et ainsi l'espoir du plaisir que je trouverais avec une

jeune fille nouvelle venant d'une autre jeune fille par qui je l'avais

connue, la plus récente était alors comme une de ces variétés de roses

qu'on obtient grâce à une rose d'une autre espèce. Et remontant de

corolle en corolle dans cette chaîne de fleurs, le plaisir d'en

connaître une différente me faisait retourner vers celle à qui je la

devais, avec une reconnaissance mêlée d'autant de désir que mon espoir

nouveau. Bientôt je passai toutes mes journées avec ces jeunes filles.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie · 第 11 / 18 段