Hélas! dans la fleur la plus fraîche on peut distinguer les points

imperceptibles qui pour l'esprit averti dessinent déjà ce qui sera,

par la dessiccation ou la fructification des chairs aujourd'hui en

fleur, la forme immuable et déjà prédestinée de la graine. On suit

avec délices un nez pareil à une vaguelette qui enfle délicieusement

une eau matinale et qui semble immobile, dessinable, parce que la mer

est tellement calme qu'on ne perçoit pas la marée. Les visages humains

ne semblent pas changer au moment qu'on les regarde parce que la

révolution qu'ils accomplissent est trop lente pour que nous la

percevions. Mais il suffisait de voir à côté de ces jeunes filles leur

mère ou leur tante, pour mesurer les distances que sous l'attraction

interne d'un type généralement affreux, ces traits auraient traversées

dans moins de trente ans, jusqu'à l'heure du déclin des regards,

jusqu'à celle où le visage passé tout entier au-dessous de l'horizon,

ne reçoit plus de lumière. Je savais que aussi profond, aussi

inéluctable que le patriotisme juif, ou l'atavisme chrétien chez ceux

qui se croient le plus libérés de leur race, habitait sous la rose

inflorescence d'Albertine, de Rosemonde, d'Andrée, inconnus à

elles-mêmes, tenu en réserve pour les circonstances, un gros nez, une

bouche proéminente, un embonpoint qui étonnerait mais était en réalité

dans la coulisse, prêt à entrer en scène, tout comme tel dreyfusisme,

tel cléricalisme soudain, imprévu, fatal, tel héroïsme nationaliste et

féodal, soudainement issus à l'appel des circonstances d'une nature

antérieure à l'individu lui-même, par laquelle il pense, vit, évolue,

se fortifie ou meurt, sans qu'il puisse la distinguer des mobiles

particuliers qu'il prend pour elle. Même mentalement, nous dépendons

des lois naturelles beaucoup plus que nous ne croyons et notre esprit

possède d'avance comme certain cryptogame, comme telle graminée, les

particularités que nous croyons choisir. Mais nous ne saisissons que

les idées secondes sans percevoir la cause première (race juive,

famille française, etc.) qui les produisait nécessairement et que nous

manifestons au moment voulu. Et peut-être, alors que les unes nous

paraissent le résultat d'une délibération, les autres d'une imprudence

dans notre hygiène, tenons-nous de notre famille, comme les

papillonacées la forme de leur graine, aussi bien les idées dont nous

vivons que la maladie dont nous mourrons.

Comme sur un plant où les fleurs mûrissent à des époques différentes,

je les avais vues, en de vieilles dames, sur cette plage de Balbec,

ces dures graines, ces mous tubercules, que mes amies seraient un

jour. Mais qu'importait? en ce moment c'était la saison des fleurs.

Aussi quand Mme de Villeparisis m'invitait à une promenade, je

cherchais une excuse pour n'être pas libre. Je ne fis de visites à

Elstir que celles où mes nouvelles amies m'accompagnèrent. Je ne pus

même pas trouver un après-midi pour aller à Doncières voir Saint-Loup,

comme je le lui avais promis. Les réunions mondaines, les

conversations sérieuses, voire une amicale causerie, si elles avaient

pris la place de mes sorties avec ces jeunes filles, m'eussent fait le

même effet qui si à l'heure du déjeuner on nous emmenait non pas

manger, mais regarder un album. Les hommes, les jeunes gens, les

femmes vieilles ou mûres, avec qui nous croyons nous plaire, ne sont

portés pour nous que sur une plane et inconsistante superficie, parce

que nous ne prenons conscience d'eux que par la perception visuelle

réduite à elle-même; mais c'est comme déléguée des autres sens qu'elle

se dirige vers les jeunes filles; ils vont chercher l'une derrière

l'autre les diverses qualités odorantes, tactiles, savoureuses, qu'ils

goûtent ainsi même sans le secours des mains et des lèvres; et,

capables, grâce aux arts de transposition, au génie de synthèse où

excelle le désir, de restituer sous la couleur des joues ou de la

poitrine, l'attouchement, la dégustation, les contacts interdits, ils

donnent à ces filles la même consistance mielleuse qu'ils font quand

ils butinent dans une roseraie, ou dans une vigne dont ils mangent des

yeux les grappes.

S'il pleuvait, bien que le mauvais temps n'effrayât pas Albertine

qu'on voyait souvent, dans son caoutchouc, filer en bicyclette sous les

averses, nous passions la journée dans le casino où il m'eût paru ces

jours-là impossible de ne pas aller. J'avais le plus grand mépris pour

les demoiselles d'Ambresac qui n'y étaient jamais entrées. Et j'aidais

volontiers mes amies à jouer de mauvais tours au professeur de danse.

Nous subissions généralement quelques admonestations du tenancier ou

des employés usurpant un pouvoir directorial parce que mes amies, même

Andrée qu'à cause de cela j'avais cru le premier jour une créature si

dionysiaque et qui était au contraire frêle, intellectuelle, et cette

année-là fort souffrante, mais qui obéissait malgré cela moins à

l'état de sa santé qu'au génie de cet âge qui emporte tout et confond

dans la gaîté les malades et les vigoureux, ne pouvaient pas aller au

vestibule, à la salle des fêtes, sans prendre leur élan, sauter

par-dessus toutes les chaises, revenir sur une glissade en gardant

leur équilibre par un gracieux mouvement de bras, en chantant, mêlant

tous les arts, dans cette première jeunesse, à la façon de ces poètes

des anciens âges pour qui les genres ne sont pas encore séparés, et

qui mêlent dans un poème épique les préceptes agricoles aux

enseignements théologiques.

Cette Andrée qui m'avait paru la plus froide le premier jour était

infiniment plus délicate, plus affectueuse, plus fine qu'Albertine à

qui elle montrait une tendresse caressante et douce de grande sœur.

Elle venait au casino s'asseoir à côté de moi et savait--au

contraire d'Albertine--refuser un tour de valse ou même si j'étais

fatigué renoncer à aller au casino pour venir à l'hôtel. Elle

exprimait son amitié pour moi, pour Albertine, avec des nuances qui

prouvaient la plus délicieuse intelligence des choses du cœur, laquelle

était peut-être due en partie à son état maladif. Elle avait toujours

un sourire gai pour excuser l'enfantillage d'Albertine qui exprimait

avec une violence naïve la tentation irrésistible qu'offraient pour

elle des parties de plaisir auxquelles elle ne savait pas, comme

Andrée, préférer résolument de causer avec moi... Quand l'heure

d'aller à un goûter donné au golf approchait, si nous étions tous

ensemble à ce moment-là, elle se préparait, puis venant à Andrée: «Hé

bien, Andrée, qu'est-ce que tu attends pour venir? tu sais que nous

allons goûter au golf.--Non, je reste à causer avec lui, répondait

Andrée en me désignant.--Mais tu sais que Madame Durieux t'a invitée,

s'écriait Albertine, comme si l'intention d'Andrée de rester avec moi

ne pouvait s'expliquer que par l'ignorance où elle devait être qu'elle

avait été invitée.--Voyons, ma petite, ne sois pas tellement idiote»,

répondait Andrée. Albertine n'insistait pas, de peur qu'on lui

proposât de rester aussi. Elle secouait la tête: «Fais à ton idée,

répondait-elle, comme on dit à un malade qui par plaisir se tue à

petit feu, moi je me trotte, car je crois que ma montre retarde», et

elle prenait ses jambes à son cou. «Elle est charmante, mais inouïe»,

disait Andrée en enveloppant son amie d'un sourire qui la caressait

et la jugeait à la fois. Si, en ce goût du divertissement, Albertine

avait quelque chose de la Gilberte des premiers temps, c'est qu'une

certaine ressemblance existe, tout en évoluant, entre les femmes que

nous aimons successivement, ressemblance qui tient à la fixité de

notre tempérament parce que c'est lui qui les choisit, éliminant

toutes celles qui ne nous seraient pas à la fois opposées et

complémentaires, c'est-à-dire propres à satisfaire nos sens et à faire

souffrir notre cœur. Elles sont, ces femmes, un produit de notre

tempérament, une image, une projection renversée, un «négatif» de

notre sensibilité. De sorte qu'un romancier, pourrait au cours de la

vie de son héros, peindre presque exactement semblables ses

successives amours, et donner par là l'impression non de s'imiter

lui-même mais de créer, puisqu'il y a moins de force dans une

innovation artificielle que dans une répétition destinée à suggérer

une vérité neuve. Encore devrait-il noter, dans le caractère de

l'amoureux, un indice de variation qui s'accuse au fur et à mesure

qu'on arrive dans de nouvelles régions, sous d'autres latitudes de la

vie. Et peut-être exprimerait-il encore une vérité de plus si,

peignant pour ses autres personnages des caractères, il s'abstenait

d'en donner aucun à la femme aimée. Nous connaissons le caractère des

indifférents, comment pourrions-nous saisir celui d'un être qui se

confond avec notre vie, que bientôt nous ne séparons plus de

nous-même, sur les mobiles duquel nous ne cessons de faire d'anxieuses

hypothèses, perpétuellement remaniées. S'élançant d'au delà de

l'intelligence, notre curiosité de la femme que nous aimons dépasse

dans sa course le caractère de cette femme, nous pourrions nous y

arrêter que sans doute nous ne le voudrions pas. L'objet de notre

inquiète investigation est plus essentiel que ces particularités de

caractère, pareilles à ces petits losanges d'épiderme dont les

combinaisons variées font l'originalité fleurie de la chair. Notre

radiation intuitive les traverse et les images qu'elle nous rapporte

ne sont point celles d'un visage particulier mais représentent la

morne et douloureuse universalité d'un squelette.

Comme Andrée était extrêmement riche, Albertine pauvre et orpheline,

Andrée avec une grande générosité la faisait profiter de son luxe.

Quant à ses sentiments pour Gisèle ils n'étaient pas tout à fait ceux

que j'avais crus. On eut en effet bientôt des nouvelles de l'étudiante

et quand Albertine montra la lettre qu'elle en avait reçue, lettre

destinée par Gisèle à donner des nouvelles de son voyage et de son

arrivée à la petite bande, en s'excusant sur sa paresse de ne pas

écrire encore aux autres, je fus surpris d'entendre Andrée, que je

croyais brouillée à mort avec elle, dire: «Je lui écrirai demain,

parce que si j'attends sa lettre d'abord, je peux attendre longtemps,

elle est si négligente.» Et se tournant vers moi elle ajouta: «Vous ne

la trouveriez pas très remarquable évidemment, mais c'est une si brave

fille et puis j'ai vraiment une grande affection pour elle.» Je

conclus que les brouilles d'Andrée ne duraient pas longtemps.

Sauf ces jours de pluie, comme nous devions aller en bicyclette sur la

falaise ou dans la campagne, une heure d'avance je cherchais à me

faire beau et gémissais si Françoise n'avait pas bien préparé mes

affaires. Or, même à Paris, elle redressait fièrement et rageusement

sa taille que l'âge commençait à courber, pour peu qu'on la trouvât en

faute, elle humble, elle modeste et charmante quand son amour-propre

était flatté. Comme il était le grand ressort de sa vie, la

satisfaction et la bonne humeur de Françoise étaient en proportion

directe de la difficulté des choses qu'on lui demandait. Celles

qu'elle avait à faire à Balbec étaient si aisées qu'elle montrait

presque toujours un mécontentement qui était soudain centuplé et

auquel s'alliait une ironique expression d'orgueil quand je me

plaignais, au moment d'aller retrouver mes amies, que mon chapeau ne

fût pas brossé, ou mes cravates en ordre. Elle qui pouvait se donner

tant de peine sans trouver pour cela qu'elle eût rien fait, à la

simple observation qu'un veston n'était pas à sa place, non seulement

elle vantait avec quel soin elle l'avait «renfermé plutôt que non pas

le laisser à la poussière», mais prononçant un éloge en règle de ses

travaux, déplorait que ce ne fussent guère des vacances qu'elle

prenait à Balbec, qu'on ne trouverait pas une seconde personne comme

elle pour mener une telle vie. «Je ne comprends pas comment qu'on peut

laisser ses affaires comme ça et allez-y voir si une autre saurait se

retrouver dans ce pêle et mêle. Le diable lui-même y perdrait son

latin.» Ou bien elle se contentait de prendre un visage de reine, me

lançant des regards enflammés, et gardait un silence rompu aussitôt

qu'elle avait fermé la porte et s'était engagée dans le couloir; il

retentissait alors de propos que je devinais injurieux, mais qui

restaient aussi indistincts que ceux des personnages qui débitent

leurs premières paroles derrière le portant avant d'être entrés en

scène. D'ailleurs, quand je me préparais ainsi à sortir avec mes

amies, même si rien ne manquait et si Françoise était de bonne humeur

elle se montrait tout de même insupportable. Car se servant de

plaisanteries que dans mon besoin de parler de ces jeunes filles je

lui avais faites sur elles, elle prenait un air de me révéler ce que

j'aurais mieux su qu'elle si cela avait été exact, mais ce qui ne

l'était pas car Françoise avait mal compris. Elle avait comme tout le

monde son caractère propre; une personne ne ressemble jamais à une

voie droite, mais nous étonne de ses détours singuliers et inévitables

dont les autres ne s'aperçoivent pas et par où il nous est pénible

d'avoir à passer. Chaque fois que j'arrivais au point: «Chapeau pas en

place», «nom d'Andrée ou d'Albertine», j'étais obligé par Françoise de

m'égarer dans les chemins détournés et absurdes qui me retardaient

beaucoup. Il en était de même quand je faisais préparer des sandwichs

au chester et à la salade et acheter des tartes que je mangerais à

l'heure du goûter, sur la falaise, avec ces jeunes filles et qu'elles

auraient bien pu payer à tour de rôle si elles n'avaient été aussi

intéressées, déclarait Françoise au secours de qui venait alors tout

un atavisme de rapacité et de vulgarité provinciales et pour laquelle

on eût dit que l'âme divisée de la défunte Eulalie s'était incarnée

plus gracieusement qu'en Saint-Eloi, dans les corps charmants de mes

amies de la petite bande. J'entendais ces accusations avec la rage de

me sentir buter à un des endroits à partir desquels le chemin rustique

et familier qu'était le caractère de Françoise devenait impraticable,

pas pour longtemps heureusement. Puis le veston retrouvé et les

sandwichs prêts, j'allais chercher Albertine, Andrée, Rosemonde,

d'autres parfois, et, à pied ou en bicyclette, nous partions.

Autrefois j'eusse préféré que cette promenade eût lieu par le mauvais

temps. Alors je cherchais à retrouver dans Balbec «le pays des

Cimmériens», et de belles journées étaient une chose qui n'aurait pas

dû exister là, une intrusion du vulgaire été des baigneurs dans cette

antique région voilée par les brumes. Mais maintenant, tout ce que

j'avais dédaigné, écarté de ma vue, non seulement les effets de

soleil, mais même les régates, les courses de chevaux, je l'eusse

recherché avec passion pour la même raison qu'autrefois je n'aurais

voulu que des mers tempétueuses, et qui était qu'elles se

rattachaient, les unes comme autrefois les autres, à une idée

esthétique. C'est qu'avec mes amies nous étions quelquefois allés voir

Elstir, et les jours où les jeunes filles étaient là, ce qu'il avait

montré de préférence, c'était quelques croquis d'après de jolies

yachtswomen ou bien une esquisse prise sur un hippodrome voisin de

Balbec. J'avais d'abord timidement avoué à Elstir que je n'avais pas

voulu aller aux réunions qui y avaient été données. «Vous avez eu

tort, me dit-il, c'est si joli et si curieux aussi. D'abord cet être

particulier, le jockey, sur lequel tant de regards sont fixés, et qui

devant le paddock est là morne, grisâtre dans sa casaque éclatante, ne

faisant qu'un avec le cheval caracolant qu'il ressaisit, comme ce

serait intéressant de dégager ses mouvements professionnels, de

montrer la tache brillante qu'il fait et que fait aussi la robe des

chevaux, sur le champ de courses. Quelle transformation de toutes

choses dans cette immensité lumineuse d'un champ de courses où on est

surpris par tant d'ombres, de reflets, qu'on ne voit que là. Ce que

les femmes peuvent y être jolies! La première réunion surtout était

ravissante, et il y avait des femmes d'une extrême élégance, dans une

lumière humide, hollandaise, où l'on sentait monter dans le soleil

même, le froid pénétrant de l'eau. Jamais je n'ai vu de femmes

arrivant en voiture, ou leurs jumelles aux yeux, dans une pareille

lumière qui tient sans doute à l'humidité marine. Ah! que j'aurais

aimé la rendre; je suis revenu de ces courses, fou, avec un tel désir

de travailler!» Puis il s'extasia plus encore sur les réunions du

yachting que sur les courses de chevaux et je compris que des régates,

que des meetings sportifs où des femmes bien habillées baignent dans

la glauque lumière d'un hippodrome marin, pouvaient être pour un

artiste moderne motifs aussi intéressants que les fêtes qu'ils

aimaient tant à décrire pour un Véronèse ou un Carpaccio. «Votre

comparaison est d'autant plus exacte, me dit Elstir, qu'à cause de la

ville où ils peignaient, ces fêtes étaient pour une part nautiques.

Seulement, la beauté des embarcations de ce temps-là résidait le plus

souvent dans leur lourdeur, dans leur complication. Il y avait des

joutes sur l'eau, comme ici, données généralement en l'honneur de

quelque ambassade pareille à celle que Carpaccio a représentée dans la

Légende de Sainte Ursule. Les navires étaient massifs, construits

comme des architectures, et semblaient presque amphibies comme de

moindres Venises au milieu de l'autre, quand amarrés à l'aide de ponts

volants, recouverts de satin cramoisi et de tapis persans ils

portaient des femmes en brocart cerise ou en damas vert, tout près des

balcons inscrustés de marbres multicolores où d'autres femmes se

penchaient pour regarder, dans leurs robes aux manches noires à crevés

blancs serrés de perles ou ornés de guipures. On ne savait plus où

finissait la terre, où commençait l'eau, qu'est-ce qui était encore le

palais ou déjà le navire, la caravelle, la galéasse, le Bucentaure.»

Albertine écoutait avec une attention passionnée ces détails de

toilette, ces images de luxe que nous décrivait Elstir. «Oh! je

voudrais bien voir les guipures dont vous me parlez, c'est si joli le

point de Venise, s'écriait-elle; d'ailleurs j'aimerais tant aller à

Venise!»

--Vous pourrez peut-être bientôt, lui dit Elstir, contempler les

étoffes merveilleuses qu'on portait là-bas. On ne les voyait plus que

dans les tableaux des peintres vénitiens, ou alors très rarement dans

les trésors des églises, parfois même il y en avait une qui passait

dans une vente. Mais on dit qu'un artiste de Venise, Fortuny, a

retrouvé le secret de leur fabrication et qu'avant quelques années les

femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles, dans des

brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses

patriciennes, avec des dessins d'Orient. Mais je ne sais pas si

j'aimerai beaucoup cela, si ce ne sera pas un peu trop costume

anachronique, pour des femmes d'aujourd'hui, même paradant aux

régates, car pour en revenir à nos bateaux modernes de plaisance,

c'est tout le contraire que du temps de Venise, «Reine de

l'Adriatique». Le plus grand charme d'un yacht, de l'ameublement d'un

yacht, des toilettes de yachting, est leur simplicité de choses de la

mer, et j'aime tant la mer. Je vous avoue que je préfère les modes

d'aujourd'hui aux modes du temps de Véronèse et même de Carpaccio. Ce

qu'il y a de joli dans nos yachts--et dans les yachts moyens

surtout, je n'aime pas les énormes, trop navires, c'est comme pour les

chapeaux, il y a une mesure à garder--c'est la chose unie, simple,

claire, grise, qui par les temps voilés, bleuâtres, prend un flou

crémeux. Il faut que la pièce où l'on se tient ait l'air d'un petit

café. Les toilettes des femmes sur un yacht c'est la même chose; ce

qui est gracieux, ce sont ces toilettes légères, blanches et unies, en

toile, en linon, en pékin, en coutil, qui au soleil et sur le bleu de

la mer font un blanc aussi éclatant qu'une voile blanche. Il y a très

peu de femmes du reste qui s'habillent bien, quelques-unes pourtant

sont merveilleuses. Aux courses, Mlle Léa avait un petit chapeau blanc

et une petite ombrelle blanche, c'était ravissant. Je ne sais pas ce

que je donnerais pour avoir cette petite ombrelle.» J'aurais tant

voulu savoir en quoi cette petite ombrelle différait des autres, et

pour d'autres raisons, de coquetterie féminine, Albertine l'aurait

voulu plus encore. Mais comme Françoise qui disait pour les soufflés:

«C'est un tour de main», la différence était dans la coupe. «C'était,

disait Elstir, tout petit, tout rond, comme un parasol chinois.» Je

citai les ombrelles de certaines femmes, mais ce n'était pas cela du

tout. Elstir trouvait toutes ces ombrelles affreuses. Homme d'un goût

difficile et exquis, il faisait consister dans un rien, qui était tout,

la différence entre ce que portait les trois quarts des femmes et qui

lui faisait horreur et une jolie chose qui le ravissait, et, au

contraire de ce qui m'arrivait à moi pour qui tout luxe était

stérilisant, exaltait son désir de peintre «pour tâcher de faire des

choses aussi jolies». «Tenez, voilà une petite qui a déjà compris

comment étaient le chapeau et l'ombrelle, me dit Elstir en me montrant

Albertine, dont les yeux brillaient de convoitise.--Comme j'aimerais

être riche pour avoir un yacht, dit-elle au peintre. Je vous

demanderais des conseils pour l'aménager. Quels beaux voyages je

ferais. Et comme ce serait joli d'aller aux régates de Cowes. Et une

automobile! Est-ce que vous trouvez que c'est joli les modes des

femmes pour les automobiles?--Non, répondait Elstir, mais cela sera.

D'ailleurs, il y a peu de couturière, un ou deux, Callot, quoique

donnant un peu trop dans la dentelle, Doucet, Cheruit, quelquefois

Paquin. Le reste sont des horreurs.--Mais alors, il y a une

différence immense entre une toilette de Callot et celle d'un

couturier quelconque?, demandai-je à Albertine.--Mais énorme, mon

petit bonhomme, me répondit-elle. Oh! pardon. Seulement, hélas! ce qui

coûte trois cents francs ailleurs coûte deux mille francs chez eux.

Mais cela ne se ressemble pas, cela a l'air pareil pour les gens qui

n'y connaissent rien.--Parfaitement, répondit Elstir, sans aller

pourtant jusqu'à dire que la différence soit aussi profonde qu'entre

une statue de la cathédrale de Reims et de l'église Saint-Augustin...

Tenez, à propos de cathédrales, dit-il en s'adressant spécialement à

moi, parce que cela se référait à une causerie à laquelle ces jeunes

filles n'avaient pas pris part et qui d'ailleurs ne les eût nullement

intéressées, je vous parlais l'autre jour de l'église de Balbec comme

d'une grande falaise, une grande levée des pierres du pays, mais

inversement, me dit-il en me montrant une aquarelle, regardez ces

falaises (c'est une esquisse prise tout près d'ici, aux Creuniers),

regardez comme ces rochers puissamment et délicatement découpés font

penser à une cathédrale.» En effet, on eût dit d'immenses arceaux

roses. Mais peints par un jour torride, ils semblaient réduits en

poussière, volatilisés par la chaleur, laquelle avait à demi bu la

mer, presque passée, dans toute l'étendue de la toile, à l'état

gazeux. Dans ce jour où la lumière avait comme détruit la réalité,

celle-ci était concentrée dans des créatures sombres et transparentes

qui par contraste donnaient une impression de vie plus saisissante,

plus proche: les ombres. Altérées de fraîcheur, la plupart, désertant

le large enflammé, s'étaient réfugiées au pied des rochers, à l'abri du

soleil; d'autres nageant lentement sur les eaux comme des dauphins

s'attachaient aux flancs de barques en promenade dont elles

élargissaient la coque, sur l'eau pâle, de leur corps verni et bleu.

C'était peut-être la soif de fraîcheur communiquée par elles qui

donnait le plus la sensation de la chaleur de ce jour et qui me fit

m'écrier combien je regrettais de ne pas connaître les Creuniers.

Albertine et Andrée assurèrent que j'avais dû y aller cent fois. En ce

cas, c'était sans le savoir, ni me douter qu'un jour leur vue pourrait

m'inspirer une telle soif de beauté, non pas précisément naturelle

comme celle que j'avais cherchée jusqu'ici dans les falaises de

Balbec, mais plutôt architecturale. Surtout moi qui, parti pour voir

le royaume des tempêtes, ne trouvais jamais dans mes promenades avec

Mme de Villeparisis où souvent nous ne l'apercevions que de loin,

peint dans l'écartement des arbres, l'océan assez réel, assez liquide,

assez vivant, donnant assez l'impression de lancer ses masses d'eau, et

qui n'aurais aimé le voir immobile que sous un linceul hivernal de

brume, je n'eusse guère pu croire que je rêverais maintenant d'une mer

qui n'était plus qu'une vapeur blanchâtre ayant perdu la consistance

et la couleur. Mais cette mer, Elstir, comme ceux qui rêvaient dans

ces barques engourdies par la chaleur, en avait, jusqu'à une telle

profondeur, goûté l'enchantement qu'il avait su rapporter, fixer sur

sa toile, l'imperceptible reflux de l'eau, la pulsation d'une minute

heureuse; et on était soudain devenu si amoureux, en voyant ce

portrait magique, qu'on ne pensait plus qu'à courir le monde pour

retrouver la journée enfuie, dans sa grâce instantanée et dormante.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie · 第 12 / 18 段