Quand j'arrivai chez Elstir, un peu plus tard, je crus d'abord que

Mlle Simonet n'était pas dans l'atelier. Il y avait bien une jeune

fille assise, en robe de soie, nu tête, mais de laquelle je ne

connaissais pas la magnifique chevelure, ni le nez, ni ce teint et où

je ne retrouvais pas l'entité que j'avais extraite d'une jeune

cycliste se promenant coiffée d'un polo, le long de la mer. C'était

pourtant Albertine. Mais même quand je le sus, je ne m'occupai pas

d'elle. En entrant dans toute réunion mondaine, quand on est jeune, on

meurt à soi-même, on devient un homme différent, tout salon étant un

nouvel univers où, subissant la loi d'une autre perspective morale, on

darde son attention, comme si elles devaient nous importer à jamais,

sur des personnes, des danses, des parties de cartes, que l'on aura

oubliées le lendemain. Obligé de suivre, pour me diriger vers une

causerie avec Albertine, un chemin nullement tracé par moi et qui

s'arrêtait d'abord devant Elstir, passait par d'autres groupes

d'invités à qui on me nommait, puis le long du buffet, où m'étaient

offertes, et où je mangeais, des tartes aux fraises, cependant que

j'écoutais, immobile, une musique qu'on commençait d'exécuter, je me

trouvais donner à ces divers épisodes la même importance qu'à ma

présentation à Mlle Simonet, présentation qui n'était plus que l'un

d'entre eux et que j'avais entièrement oubliée avoir été, quelques

minutes auparavant, le but unique de ma venue. D'ailleurs n'en est-il

pas ainsi, dans la vie active, de nos vrais bonheurs, de nos grands

malheurs. Au milieu d'autres personnes, nous recevons de celle que

nous aimons la réponse favorable ou mortelle que nous attendions

depuis une année. Mais il faut continuer à causer, les idées

s'ajoutent les unes aux autres, développant une surface sous laquelle

c'est à peine si de temps à autre vient sourdement affleurer le

souvenir autrement profond mais fort étroit que le malheur est venu

pour nous. Si, au lieu du malheur, c'est le bonheur il peut arriver

que ce ne soit que plusieurs années après que nous nous rappelons que

le plus grand événement de notre vie sentimentale s'est produit, sans

que nous eussions le temps de lui accorder une longue attention,

presque d'en prendre conscience, dans une réunion mondaine par

exemple, et où nous ne nous étions rendus que dans l'attente de cet

événement.

Au moment où Elstir me demanda de venir pour qu'il me présentât à

Albertine, assise un peu plus loin, je finis d'abord de manger un

éclair au café et demandai avec intérêt à un vieux monsieur dont je

venais de faire connaissance et auquel je crus pouvoir offrir la rose

qu'il admirait à ma boutonnière, de me donner des détails sur

certaines foires normandes. Ce n'est pas à dire que la présentation

qui suivit ne me causa aucun plaisir et n'offrit pas, à mes yeux, une

certaine gravité. Pour le plaisir, je ne le connus naturellement qu'un

peu plus tard, quand, rentré à l'hôtel, resté seul, je fus redevenu

moi-même. Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on

prend en présence de l'être aimé, n'est qu'un cliché négatif, on le

développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa

disposition cette chambre noire intérieure dont l'entrée est

«condamnée» tant qu'on voit du monde.

Si la connaissance du plaisir fut ainsi retardée pour moi de quelques

heures, en revanche la gravité de cette présentation, je la ressentis

tout de suite. Au moment de la présentation, nous avons beau nous

sentir tout à coup gratifiés et porteurs d'un «bon», valable pour des

plaisirs futurs, après lequel nous courions depuis des semaines, nous

comprenons bien que son obtention met fin pour nous, non pas seulement

à de pénibles recherches--ce qui ne pourrait que nous remplir de

joie--mais aussi à l'existence d'un certain être, celui que notre

imagination avait dénaturé, que notre crainte anxieuse de ne jamais

pouvoir être connus de lui avait grandi. Au moment où notre nom

résonne dans la bouche du présentateur, surtout si celui-ci l'entoure

comme fit Elstir de commentaires élogieux, ce moment sacramentel,

analogue à celui où, dans une féérie, le génie ordonne à une personne

d'en être soudain une autre, celle que nous avons désiré d'approcher,

s'évanouit; d'abord comment resterait-elle pareille à elle-même

puisque--de par l'attention que l'inconnue est obligée de prêter à

notre nom et de marquer à notre personne--dans les yeux hier situés

à l'infini (et que nous croyions que les nôtres, errants, mal réglés,

désespérés, divergents, ne parviendraient jamais à rencontrer) le

regard conscient, la pensée inconnaissable que nous cherchions, vient

d'être miraculeusement et tout simplement remplacée par notre propre

image peinte comme au fond d'un miroir qui sourirait. Si l'incarnation

de nous même en ce qui nous en semblait le plus différent est ce qui

modifie le plus la personne à qui on vient de nous présenter, la forme

de cette personne reste encore assez vague; et nous pouvons nous

demander si elle sera dieu, table ou cuvette. Mais, aussi agiles que

ces ciroplastes qui font un buste devant nous en cinq minutes, les

quelques mots que l'inconnue va nous dire, préciseront cette forme et

lui donneront quelque chose de définitif qui exclura toutes les

hypothèses auxquelles se livraient la veille notre désir et notre

imagination. Sans doute, même avant de venir à cette matinée,

Albertine n'était plus tout à fait pour moi ce seul fantôme digne de

hanter notre vie que reste une passante dont nous ne savons rien, que

nous avons à peine discernée. Sa parenté avec Mme Bontemps avait déjà

restreint ces hypothèses merveilleuses, en aveuglant une des voies par

lesquelles elles pouvaient se répandre. Au fur et à mesure que je me

rapprochais de la jeune fille, et la connaissais davantage, cette

connaissance se faisait par soustraction, chaque partie d'imagination

et de désir étant remplacée par une notion qui valait infiniment

moins, notion à laquelle il est vrai que venait s'ajouter une sorte

d'équivalent, dans le domaine de la vie, de ce que les Sociétés

financières donnent après le remboursement de l'action primitive, et

qu'elles appellent action de jouissance. Son nom, ses parentés avaient

été une première limite apportée à mes suppositions. Son amabilité,

tandis que tout près d'elle je retrouvais son petit grain de beauté

sur la joue au-dessous de l'œil fut une autre borne; enfin, je fus

étonné de l'entendre se servir de l'adverbe «parfaitement» au lieu de

«tout à fait», en parlant de deux personnes, disant de l'une «elle est

parfaitement folle, mais très gentille tout de même» et de l'autre

«c'est un monsieur parfaitement commun et parfaitement ennuyeux». Si

peu plaisant que soit cet emploi de «parfaitement», il indique un degré

de civilisation et de culture auquel je n'aurais pu imaginer

qu'atteignait la bacchante à bicyclette, la muse orgiaque du golf. Il

n'empêche d'ailleurs qu'après cette première métamorphose, Albertine

devait changer encore bien des fois pour moi. Les qualités et les

défauts qu'un être présente disposés au premier plan de son visage, se

rangent selon une formation tout autre si nous l'abordons par un côté

différent--comme dans une ville les monuments répandus en ordre

dispersé sur une seule ligne, d'un autre point de vue s'échelonnent en

profondeur et échangent leurs grandeurs relatives. Pour commencer je

trouvai Albertine l'air assez intimidée à la place d'implacable; elle

me sembla plus comme il faut que mal élevée à en juger par les

épithètes de «elle a un mauvais genre, elle a un drôle de genre»,

qu'elle appliqua à toutes les jeunes filles dont je lui parlai; elle

avait enfin comme point de mire du visage une tempe assez enflammée et

peu agréable à voir, et non plus le regard singulier auquel j'avais

toujours repensé jusque-là. Mais ce n'était qu'une seconde vue et il y

en avait d'autres sans doute par lesquelles je devrais successivement

passer. Ainsi ce n'est qu'après avoir reconnu non sans tâtonnements

les erreurs d'optique du début qu'on pourrait arriver à la

connaissance exacte d'un être si cette connaissance était possible.

Mais elle ne l'est pas; car tandis que se rectifie la vision que nous

avons de lui, lui-même qui n'est pas un objectif inerte change pour

son compte, nous pensons le rattraper, il se déplace, et, croyant le

voir enfin plus clairement, ce n'est que les images anciennes que nous

en avions prises que nous avons réussi à éclaircir, mais qui ne le

représentent plus.

Pourtant, quelques déceptions inévitables qu'elle doive apporter,

cette démarche vers ce qu'on n'a qu'entrevu, ce qu'on a eu le loisir

d'imaginer, cette démarche est la seule qui soit saine pour les sens,

qui y entretienne l'appétit. De quel morne ennui est empreinte la vie

des gens qui par paresse ou timidité, se rendent directement en

voiture chez des amis qu'ils ont connus sans avoir d'abord rêvé d'eux,

sans jamais oser sur le parcours s'arrêter auprès de ce qu'ils

désirent.

Je rentrai en pensant à cette matinée, en revoyant l'éclair au café

que j'avais fini de manger avant de me laisser conduire par Elstir

auprès d'Albertine, la rose que j'avais donnée au vieux monsieur, tous

ces détails choisis à notre insu par les circonstances et qui

composent pour nous, en un arrangement spécial et fortuit, le tableau

d'une première rencontre. Mais ce tableau, j'eus l'impression de le

voir d'un autre point de vue, de très loin de moi-même, comprenant

qu'il n'avait pas existé que pour moi, quand quelques mois plus tard,

à mon grand étonnement, comme je parlais à Albertine du premier jour

où je l'avais connue, elle me rappela l'éclair, la fleur que j'avais

donnée, tout ce que je croyais, je ne peux pas dire n'être important

que pour moi, mais n'avoir été aperçu que de moi, que je retrouvais

ainsi, transcrit en une version dont je ne soupçonnais pas l'existence,

dans la pensée d'Albertine. Dès ce premier jour, quand en entrant je

pus voir le souvenir que je rapportais, je compris quel tour de

muscade avait été parfaitement exécuté, et comment j'avais causé un

moment avec une personne qui, grâce à l'habileté du prestidigitateur,

sans avoir rien de celle que j'avais suivie si longtemps au bord de la

mer, lui avait été substituée. J'aurais du reste pu le deviner

d'avance, puisque la jeune fille de la plage avait été fabriquée par

moi. Malgré cela, comme je l'avais, dans mes conversations avec

Elstir, identifiée à Albertine, je me sentais envers celle-ci

l'obligation morale de tenir les promesses d'amour faites à

l'Albertine imaginaire. On se fiance par procuration, et on se croit

obligé d'épouser ensuite la personne interposée. D'ailleurs, si avait

disparu provisoirement du moins de ma vie une angoisse qu'eût suffi à

apaiser le souvenir des manières comme il faut, de cette expression

«parfaitement commun» et de la tempe enflammée, ce souvenir éveillait

en moi un autre genre de désir qui, bien que doux et nullement

douloureux, semblable à un sentiment fraternel, pouvait à la longue

devenir aussi dangereux en me faisant ressentir à tout moment le

besoin d'embrasser cette personne nouvelle dont les bonnes façons et

la timidité, la disponibilité inattendue, arrêtaient la course inutile

de mon imagination, mais donnaient naissance à une gratitude

attendrie. Et puis comme la mémoire commence tout de suite à prendre

des clichés indépendants les uns des autres, supprime tout lien, tout

progrès, entre les scènes qui y sont figurées, dans la collection de

ceux qu'elle expose, le dernier ne détruit pas forcément les

précédents. En face de la médiocre et touchante Albertine à qui

j'avais parlé, je voyais la mystérieuse Albertine en face de la mer.

C'était maintenant des souvenirs, c'est-à-dire des tableaux dont l'un

ne me semblait pas plus vrai que l'autre. Pour en finir avec ce premier soir

de présentation, en cherchant à revoir ce petit grain de beauté sur la joue

au-dessous de l'œil, je me rappelai que de chez Elstir, quand Albertine

était partie, j'avais vu ce grain de beauté sur le menton.

En somme, quand je la voyais, je remarquais qu'elle avait un grain de

beauté, mais ma mémoire errante le promenait ensuite sur la figure

d'Albertine et le plaçait tantôt ici tantôt là.

J'avais beau être assez désappointé d'avoir trouvé en Mlle Simonet une

jeune fille trop peu différente de tout ce que je connaissais, de même

que ma déception devant l'église de Balbec ne m'empêchait pas de

désirer aller à Quimperlé, à Pont-Aven et à Venise je me disais que par

Albertine du moins, si elle-même n'était pas ce que j'avais espéré, je

pourrais connaître ses amies de la petite bande.

Je crus d'abord que j'y échouerais. Comme elle devait rester fort

longtemps encore à Balbec et moi aussi, j'avais trouvé que le mieux

était de ne pas trop chercher à la voir et d'attendre une occasion qui

me fît la rencontrer. Mais cela arrivât-il tous les jours, il était

fort à craindre qu'elle se contentât de répondre de loin à mon salut,

lequel dans ce cas, répété quotidiennement pendant toute la saison, ne

m'avancerait à rien.

Peu de temps après, un matin où il avait plu et où il faisait presque

froid, je fus abordé sur la digue par une jeune fille portant un

toquet et un manchon, si différente de celle que j'avais vue à la

réunion d'Elstir que reconnaître en elle la même personne semblait

pour l'esprit une opération impossible; le mien y réussit cependant,

mais après une seconde de surprise qui je crois n'échappa pas à

Albertine. D'autre part me souvenant à ce moment-là des «bonnes

façons» qui m'avaient frappé, elle me fit éprouver l'étonnement

inverse par son ton rude et ses manières «petite bande». Au reste la

tempe avait cessé d'être le centre optique et rassurant du visage,

soit que je fusse placé de l'autre côté, soit que le toquet la

recouvrît, soit que son inflammation ne fût pas constante. «Quel

temps, me dit-elle, au fond l'été sans fin à Balbec est une vaste

blague. Vous ne faites rien ici? On ne vous voit jamais au golf, aux

bals du Casino; vous ne montez pas à cheval non plus. Comme vous devez

vous raser. Vous ne trouvez pas qu'on se bêtifie à rester tout le

temps sur la plage? Ah! vous aimez à faire le lézard? Vous avez du

temps de reste. Je vois que vous n'êtes pas comme moi, j'adore tous

les sports! Vous n'étiez pas aux courses de la Sogne? Nous y sommes

allés par le tram et je comprends que ça ne vous amuse pas de prendre

un tacot pareil! nous avons mis deux heures! J'aurais fait trois fois

l'aller et retour avec ma bécane.» Moi qui avais admiré Saint-Loup

quand il avait appelé tout naturellement le petit chemin de fer

d'intérêt local, le tortillard, à cause des innombrables détours qu'il

faisait, j'étais intimidé par la facilité avec laquelle Albertine

disait le «tram», le «tacot». Je sentais sa maîtrise dans un mode de

désignations où j'avais peur qu'elle ne constatât et ne méprisât mon

infériorité. Encore la richesse de synonymes que possédait la petite

bande pour désigner ce chemin de fer ne m'était-elle pas encore

révélée. En parlant, Albertine gardait la tête immobile, les narines

serrées, ne faisait remuer que le bout des lèvres. Il en résultait

ainsi un son traînard et nasal dans la composition duquel entraient

peut-être des hérédités provinciales, une affectation juvénile de

flegme britannique, les leçons d'une institutrice étrangère et une

hypertrophie congestive de la muqueuse du nez. Cette émission qui

cédait bien vite du reste quand elle connaissait plus les gens et

redevenait naturellement enfantine, aurait pu passer pour désagréable.

Mais elle était particulière et m'enchantait. Chaque fois que j'étais

quelques jours sans la rencontrer, je m'exaltais en me répétant: «On

ne vous voit jamais au golf», avec le ton nasal sur lequel elle

l'avait dit, toute droite sans bouger la tête. Et je pensais alors

qu'il n'existait pas de personne plus désirable.

Nous formions ce matin-là un de ces couples qui piquent çà et là la

digue de leur conjonction, de leur arrêt, juste le temps d'échanger

quelques paroles avant de se désunir pour reprendre séparément chacun

sa promenade divergente. Je profitai de cette immobilité pour regarder

et savoir définitivement où était situé le grain de beauté. Or, comme

une phrase de Vinteuil qui m'avait enchanté dans la Sonate et que ma

mémoire faisait errer de l'andante au final jusqu'au jour où ayant la

partition en main je pus la trouver et l'immobiliser dans mon souvenir

à sa place, dans le scherzo, de même le grain de beauté que je m'étais

rappelé tantôt sur la joue, tantôt sur le menton, s'arrêta à jamais

sur la lèvre supérieure au-dessous du nez. C'est ainsi encore que nous

rencontrons avec étonnement des vers que nous savons par cœur, dans une

pièce où nous ne soupçonnions pas qu'ils se trouvassent.

A ce moment, comme pour que devant la mer se multipliât en liberté,

dans la variété de ses formes, tout le riche ensemble décoratif

qu'était le beau déroulement des vierges, à la fois dorées et roses,

cuites par le soleil et par le vent, les amies d'Albertine, aux belles

jambes, à la taille souple, mais si différentes les unes des autres,

montrèrent leur groupe qui se développa, s'avançant dans notre

direction, plus près de la mer, sur une ligne parallèle. Je demandai à

Albertine la permission de l'accompagner pendant quelques instants.

Malheureusement elle se contenta de leur faire bonjour de la main.

«Mais vos amies vont se plaindre si vous les laissez», lui-dis-je,

espérant que nous nous promènerions ensemble. Un jeune homme aux

traits réguliers, qui tenait à la main des raquettes, s'approcha de

nous. C'était le joueur de baccarat dont les folies indignaient tant

la femme du premier président. D'un air froid, impassible, en lequel

il se figurait évidemment que consistait la distinction suprême, il

dit bonjour à Albertine. «Vous venez du golf, Octave? lui

demanda-t-elle. Ça a-t-il bien marché, étiez-vous en forme?--Oh! ça

me dégoûte, je suis dans les choux», répondit-il.--Est-ce qu'Andrée y

était?--Oui, elle a fait soixante-dix-sept.--Oh! mais c'est un

record.--J'avais fait quatre-vingt-deux hier.» Il était le fils d'un

très riche industriel qui devait jouer un rôle assez important dans

l'organisation de la prochaine Exposition Universelle. Je fus frappé à

quel point chez ce jeune homme et les autres très rares amis masculins

de ces jeunes filles la connaissance de tout ce qui était vêtements,

manière de les porter, cigares, boissons anglaises, cheveux, et qu'il

possédait jusque dans ses moindres détails avec une infaillibilité

orgueilleuse qui atteignait à la silencieuse modestie du savant--s'était

développée isolément sans être accompagnée de la moindre

culture intellectuelle. Il n'avait aucune hésitation sur l'opportunité

du smoking ou du pyjama, mais ne se doutait pas du cas où on peut ou

non employer tel mot, même des règles les plus simples du français.

Cette disparité entre les deux cultures devait être la même chez son

père, président du Syndicat des propriétaires de Balbec, car dans une

lettre ouverte aux électeurs, qu'il venait de faire afficher sur tous

les murs, il disait: «J'ai voulu voir le maire pour lui en causer, il

n'a pas voulu écouter mes justes griefs.» Octave obtenait, au casino,

des prix dans tous les concours de boston, de tango, etc., ce qui lui

ferait faire s'il le voulait un joli mariage dans ce milieu des «bains

de mer» où ce n'est pas au figuré mais au propre que les jeunes filles

épousent leur «danseur». Il alluma un cigare en disant à Albertine:

«Vous permettez», comme on demande l'autorisation de terminer tout en

causant un travail pressé. Car il ne pouvait jamais «rester sans rien

faire» quoiqu'il ne fît d'ailleurs jamais rien. Et comme l'inactivité

complète finit par avoir les mêmes effets que le travail exagéré,

aussi bien dans le domaine moral que dans la vie du corps et des

muscles, la constante nullité intellectuelle qui habitait sous le

front songeur d'Octave avait fini par lui donner, malgré son air calme,

d'inefficaces démangeaisons de penser qui la nuit l'empêchaient de

dormir, comme il aurait pu arriver à un métaphysicien surmené.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie · 第 10 / 18 段