D'ailleurs, il n'y avait même pas besoin pour rentrer de quitter la

digue et de pénétrer dans l'hôtel par le hall, c'est-à-dire par

derrière. En vertu d'une avance comparable à celle du samedi où à

Combray on déjeunait une heure plus tôt, maintenant avec le plein de

l'été les jours étaient devenus si longs que le soleil était encore

haut dans le ciel, comme à une heure de goûter, quand on mettait le

couvert pour le dîner au Grand-Hôtel de Balbec. Aussi les grandes

fenêtres vitrées et à coulisses restaient-elles ouvertes de

plain-pied avec la digue. Je n'avais qu'à enjamber un mince cadre de

bois pour me trouver dans la salle à manger que je quittais aussitôt

pour prendre l'ascenseur.

En passant devant le bureau j'adressai un sourire au directeur, et sans

l'ombre de dégoût, en recueillis un dans sa figure que, depuis que

j'étais à Balbec, mon attention compréhensive injectait et

transformait peu à peu comme une préparation d'histoire naturelle. Ses

traits m'étaient devenus courants, chargés d'un sens médiocre, mais

intelligible comme une écriture qu'on lit et ne ressemblaient plus en

rien à ces caractères bizarres, intolérables que son visage m'avait

présentés ce premier jour où j'avais vu devant moi un personnage

maintenant oublié, ou, si je parvenais à l'évoquer, méconnaissable,

difficile à identifier avec la personnalité insignifiante et polie

dont il n'était que la caricature, hideuse et sommaire. Sans la

timidité ni la tristesse du soir de mon arrivée, je sonnai le lift qui

ne restait plus silencieux pendant que je m'élevais à côté de lui dans

l'ascenseur, comme dans une cage thoracique mobile qui se fût déplacée

le long de la colonne montante, mais me répétait:

«Il n'y a plus autant de monde comme il y a un mois. On va commencer à

s'en aller, les jours baissent.» Il disait cela, non que ce fût vrai,

mais parce qu'ayant un engagement pour une partie plus chaude de la

côte, il aurait voulu que nous partîmes tous le plus tôt possible afin

que l'hôtel fermât et qu'il eût quelques jours à lui, avant de

«rentrer» dans sa nouvelle place. Rentrer et «nouvelle» n'étaient du

reste pas des expressions contradictoires car, pour le lift, «rentrer»

était la forme usuelle du verbe «entrer». La seule chose qui m'étonnât

était qu'il condescendît à dire «place», car il appartenait à ce

prolétariat moderne qui désire effacer dans le langage la trace du

régime de la domesticité. Du reste, au bout d'un instant, il m'apprit

que dans la «situation» où il allait «rentrer», il aurait une plus

jolie «tunique» et un meilleur «traitement»; les mots «livrée» et

«gages» lui paraissaient désuets et inconvenants. Et comme, par une

contradiction absurde, le vocabulaire a, malgré tout, chez les

«patrons», survécu à la conception de l'inégalité, je comprenais

toujours mal ce que me disait le lift. Ainsi la seule chose qui

m'intéressât était de savoir si ma grand'mère était à l'hôtel. Or,

prévenant mes questions, le lift me disait: «Cette dame vient de

sortir de chez vous.» J'y étais toujours pris, je croyais que c'était

ma grand-mère. «Non, cette dame qui est je crois employée chez vous.»

Comme dans l'ancien langage bourgeois, qui devrait bien être aboli,

une cuisinière ne s'appelle pas une employée, je pensais un instant:

«Mais il se trompe nous ne possédons ni usine, ni employés.» Tout d'un

coup, je me rappelais que le nom d'employé est comme le port de la

moustache pour les garçons de café, une satisfaction d'amour-propre

donnée aux domestiques et que cette dame qui venait de sortir était

Françoise (probablement en visite à la caféterie ou en train de

regarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction

qui ne suffisait pas encore au lift car il disait volontiers en

s'apitoyant sur sa propre classe «chez l'ouvrier» ou «chez le petit» se

servant du même singulier que Racine quand il dit: «le pauvre...».

Mais d'habitude, car mon zèle et ma timidité du premier jour étaient

loin, je ne parlais plus au lift. C'était lui maintenant qui restait

sans recevoir de réponses dans la courte traversée dont il filait les

nœuds à travers l'hôtel, évidé comme un jouet et qui déployait autour

de nous, étage par étage, ses ramifications de couloirs dans les

profondeurs desquels la lumière se veloutait, se dégradait,

amincissait les portes de communication ou les degrés des escaliers

intérieurs qu'elle convertissait en cette ambre dorée, inconsistante

et mystérieuse comme un crépuscule, où Rembrandt découpe tantôt

l'appui d'une fenêtre ou la manivelle d'un puits. Et à chaque étage

une lueur d'or reflétée sur le tapis annonçait le coucher du soleil et

la fenêtre des cabinets.

Je me demandais si les jeunes filles que je venais de voir habitaient

Balbec et qui elles pouvaient être. Quand le désir est ainsi orienté

vers une petite tribu humaine qu'il sélectionne, tout ce qui peut se

rattacher à elle devient motif d'émotion, puis de rêverie. J'avais

entendu une dame dire sur la digue: «C'est une amie de la petite

Simonet» avec l'air de précision avantageuse de quelqu'un qui

explique: «C'est le camarade inséparable du petit La Rochefoucauld.»

Et aussitôt on avait senti sur la figure de la personne à qui on

apprenait cela une curiosité de mieux regarder la personne favorisée

qui était «amie de la petite Simonet». Un privilège assurément qui ne

paraissait pas donné à tout le monde. Car l'aristocratie est une chose

relative. Et il y a des petits trous pas cher où le fils d'un marchand

de meubles est prince des élégances et règne sur une cour comme un

jeune prince de Galles. J'ai souvent cherché depuis à me rappeler

comment avait résonné pour moi sur la plage, ce nom de Simonet, encore

incertain alors dans sa forme que j'avais mal distinguée, et aussi

quant à sa signification, à la désignation par lui de telle personne,

ou peut-être de telle autre; en somme empreint de ce vague et de cette

nouveauté si émouvants pour nous dans la suite, quand ce nom dont les

lettres sont à chaque seconde plus profondément gravées en nous par

notre attention incessante, est devenu (ce qui ne devait arriver pour

moi, à l'égard de la petite Simonet, que quelques années plus tard) le

premier vocable que nous retrouvions, soit au moment du réveil, soit

après un évanouissement, même avant la notion de l'heure qu'il est, du

lieu où nous sommes, presque avant le mot «je», comme si l'être qu'il

nomme était plus nous que nous-même, et comme si après quelques moments

d'inconscience, la trêve qui expire avant toute autre était celle

pendant laquelle on ne pensait pas à lui. Je ne sais pourquoi je me

dis dès le premier jour que le nom de Simonet devait être celui d'une

des jeunes filles, je ne cessai plus de me demander comment je

pourrais connaître la famille Simonet; et cela par des gens qu'elle

jugeât supérieurs à elle-même ce qui ne devait pas être difficile si

ce n'étaient que de petites grues du peuple, pour qu'elle ne pût avoir

une idée dédaigneuse de moi. Car on ne peut avoir de connaissance

parfaite, on ne peut pratiquer l'absorption complète de qui vous

dédaigne, tant qu'on n'a pas vaincu ce dédain. Or, chaque fois que

l'image de femmes si différentes pénètre en nous, à moins que l'oubli

ou la concurrence d'autres images ne l'élimine, nous n'avons de repos

que nous n'ayons converti ces étrangères en quelque chose qui soit

pareil à nous, notre âme étant à cet égard douée du même genre de

réaction et d'activité que notre organisme physique, lequel ne peut

tolérer l'immixtion dans son sein d'un corps étranger sans qu'il

s'exerce aussitôt à digérer et assimiler l'intrus; la petite Simonet

devait être la plus jolie de toutes--celle, d'ailleurs, qui, me

semblait-il, aurait pu devenir ma maîtresse, car elle était la seule

qui à deux ou trois reprises, détournant à demi la tête, avait paru

prendre conscience de mon fixe regard. Je demandai au lift s'il ne

connaissait pas à Balbec, des Simonet. N'aimant pas à dire qu'il

ignorait quelque chose, il répondit qu'il lui semblait avoir entendu

causer de ce nom-là. Arrivé au dernier étage, je le priai de me faire

apporter les dernières listes d'étrangers.

Je sortis de l'ascenseur, mais au lieu d'aller vers ma chambre je

m'engageai plus avant dans le couloir, car à cette heure-là le valet

de chambre de l'étage, quoiqu'il craignît les courants d'air, avait

ouvert la fenêtre du bout, laquelle regardait, au lieu de la mer, le

côté de la colline et de la vallée, mais ne les laissait jamais voir,

car ses vitres, d'un verre opaque, étaient le plus souvent fermées. Je

m'arrêtai devant elle en une courte station et le temps de faire mes

dévotions à la «vue» que pour une fois elle découvrait au delà de la

colline à laquelle était adossé l'hôtel et qui ne contenait qu'une

maison posée à quelque distance mais à laquelle la perspective et la

lumière du soir en lui conservant son volume donnait une ciselure

précieuse et un écrin de velours, comme à une de ces architectures en

miniature, petit temple ou petite chapelle d'orfèvrerie et d'émaux qui

servent de reliquaires et qu'on n'expose qu'à de rares jours à la

vénération des fidèles. Mais cet instant d'adoration avait déjà trop

duré, car le valet de chambre qui tenait d'une main un trousseau de

clefs et de l'autre me saluait en touchant sa calotte de sacristain,

mais sans la soulever à cause de l'air pur et frais du soir, venait

refermer comme ceux d'une châsse les deux battants de la croisée et

dérobait à mon adoration le monument réduit et la relique d'or.

J'entrai dans ma chambre.

Au fur et à mesure que la saison s'avança,

changea le tableau que j'y trouvais dans la fenêtre. D'abord il

faisait grand jour, et sombre seulement s'il faisait mauvais temps;

alors, dans le verre glauque et qu'elle boursoufflait de ses vagues

rondes, la mer, sertie entre les montants de fer de ma croisée comme

dans les plombs d'un vitrail, effilochait sur toute la profonde

bordure rocheuse de la baie des triangles empennés d'une immobile

écume linéamentée avec la délicatesse d'une plume ou d'un duvet

dessinés par Pisanello, et fixés par cet émail blanc, inaltérable et

crémeux qui figure une couche de neige dans les verreries de Gallé.

Bientôt les jours diminuèrent et au moment où j'entrais dans la

chambre, le ciel violet semblait stigmatisé par la figure raide,

géométrique, passagère et fulgurante du soleil (pareille à la

représentation de quelque signe miraculeux, de quelque apparition

mystique), s'inclinait vers la mer sur la charnière de l'horizon comme

un tableau religieux au-dessus du maître-autel, tandis que les parties

différentes du couchant exposées dans les glaces des bibliothèques

basses en acajou qui couraient le long des murs et que je rapportais

par la pensée à la merveilleuse peinture dont elles étaient détachées,

semblaient comme ces scènes différentes que quelque maître ancien

exécuta jadis pour une confrérie sur une châsse et dont on exhibe à

côté les uns des autres dans une salle de musée les volets séparés que

l'imagination seule du visiteur remet à leur place sur les prédelles

du retable. Quelques semaines plus tard, quand je remontais, le soleil

était déjà couché. Pareille à celle que je voyais à Combray au-dessus

du Calvaire à mes retours de promenade et quand je m'apprêtais à

descendre avant le dîner à la cuisine, une bande de ciel rouge

au-dessus de la mer compacte et coupante comme de la gelée de viande,

puis bientôt, sur la mer déjà froide et bleue comme le poisson appelé

mulet, le ciel du même rose qu'un de ces saumons que nous nous ferions

servir tout à l'heure à Rivebelle, ravivaient le plaisir que j'allais

avoir à me mettre en habit pour partir dîner. Sur la mer, tout près du

rivage, essayaient de s'élever, les unes par-dessus les autres, à

étages de plus en plus larges, des vapeurs d'un noir de suie mais

aussi d'un poli, d'une consistance d'agate, d'une pesanteur visible,

si bien que les plus élevées penchant au-dessus de la tige déformée et

jusqu'en dehors du centre de gravité de celles qui les avaient

soutenues jusqu'ici, semblaient sur le point d'entraîner cet

échafaudage déjà à demi-hauteur du ciel et de le précipiter dans la

mer. La vue d'un vaisseau qui s'éloignait comme un voyageur de nuit me

donnait cette même impression que j'avais eue en wagon, d'être

affranchi des nécessités du sommeil et de la claustration dans une

chambre. D'ailleurs je ne me sentais pas emprisonné dans celle où

j'étais puisque dans une heure j'allais la quitter pour monter en

voiture. Je me jetais sur mon lit; et, comme si j'avais été sur la

couchette d'un des bateaux que je voyais assez près de moi et que la

nuit on s'étonnerait de voir se déplacer lentement dans l'obscurité,

comme des cygnes assombris et silencieux mais qui ne dorment pas,

j'étais de tous côtés entouré des images de la mer.

Mais bien souvent ce n'était, en effet, que des images; j'oubliais que

sous leur couleur se creusait le triste vide de la plage, parcouru par

le vent inquiet du soir, que j'avais si anxieusement ressenti à mon

arrivée à Balbec; d'ailleurs, même dans ma chambre, tout occupé des

jeunes filles que j'avais vu passer, je n'étais plus dans des

dispositions assez calmes ni assez désintéressées pour que pussent se

produire en moi des impressions vraiment profondes de beauté.

L'attente du dîner à Rivebelle rendait mon humeur plus frivole encore

et ma pensée, habitant à ces moments-là la surface de mon corps que

j'allais habiller pour tâcher de paraître le plus plaisant possible

aux regards féminins qui me dévisageraient dans le restaurant

illuminé, était incapable de mettre de la profondeur derrière la

couleur des choses. Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux

des martinets et des hirondelles n'avait pas monté comme un jet d'eau,

comme un feu d'artifice de vie, unissant l'intervalle de ses hautes

fusées par la filée immobile et blanche de longs sillages horizontaux,

sans le miracle charmant de ce phénomène naturel et local qui

rattachait à la réalité les paysages que j'avais devant les yeux,

j'aurais pu croire qu'ils n'étaient qu'un choix, chaque jour

renouvelé, de peintures qu'on montrait arbitrairement dans l'endroit

où je me trouvais et sans qu'elles eussent de rapport nécessaire avec

lui. Une fois c'était une exposition d'estampes japonaises: à côté de

la mince découpure de soleil rouge et rond comme la lune, un nuage

jaune paraissait un lac contre lequel des glaives noirs se profilaient

ainsi que les arbres de sa rive, une barre d'un rose tendre que je

n'avais jamais revu depuis ma première boîte de couleurs s'enflait

comme un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient

attendre à sec qu'on vînt les tirer pour les mettre à flot. Et avec le

regard dédaigneux, ennuyé et frivole d'un amateur ou d'une femme

parcourant, entre deux visites mondaines, une galerie, je me disais:

«C'est curieux ce coucher de soleil, c'est différent, mais enfin j'en

ai déjà vu d'aussi délicats, d'aussi étonnants que celui-ci.» J'avais

plus de plaisir les soirs où un navire absorbé et fluidifié par

l'horizon apparaissait tellement de la même couleur que lui, ainsi que

dans une toile impressionniste, qu'il semblait aussi de la même

matière, comme si on n'eût fait que découper son avant, et les

cordages en lesquels elle s'était amincie et filigranée dans le bleu

vaporeux du ciel. Parfois l'océan emplissait presque toute ma fenêtre,

surélevée qu'elle était par une bande de ciel bordée en haut seulement

d'une ligne qui était du même bleu que celui de la mer, mais qu'à

cause de cela je croyais être la mer encore et ne devant sa couleur

différente qu'à un effet d'éclairage. Un autre jour la mer n'était

peinte que dans la partie basse de la fenêtre dont tout le reste était

rempli de tant de nuages poussés les uns contre les autres par bandes

horizontales, que les carreaux avaient l'air par une préméditation ou

une spécialité de l'artiste, de présenter une «étude de nuages»,

cependant que les différentes vitrines de la bibliothèque montrant des

nuages semblables mais dans une autre partie de l'horizon et

diversement colorés par la lumière, paraissaient offrir comme la

répétition, chère à certains maîtres contemporains, d'un seul et même

effet, pris toujours à des heures différentes mais qui maintenant avec

l'immobilité de l'art pouvaient être tous vus ensemble dans une même

pièce, exécutés au pastel et mis sous verre. Et parfois sur le ciel et

la mer uniformément gris, un peu de rose s'ajoutait avec un

raffinement exquis, cependant qu'un petit papillon qui s'était endormi

au bas de la fenêtre semblait apposer avec ses ailes au bas de cette

«harmonie gris et rose» dans le goût de celles de Whistler, la

signature favorite du maître de Chelsea. Le rose même disparaissait, il

n'y avait plus rien à regarder. Je me mettais debout un instant et

avant de m'étendre de nouveau je fermais les grands rideaux. Au-dessus

d'eux, je voyais de mon lit la raie de clarté qui y restait encore,

s'assombrissant, s'amincissant progressivement, mais c'est sans

m'attrister et sans lui donner de regret que je laissais ainsi mourir

au haut des rideaux l'heure où d'habitude j'étais à table, car je

savais que ce jour-ci était d'une autre sorte que les autres, plus

long comme ceux du pôle que la nuit interrompt seulement quelques

minutes; je savais que de la chrysalide de ce crépuscule se préparait

à sortir, par une radieuse métamorphose, la lumière éclatante du

restaurant de Rivebelle. Je me disais: «Il est temps»; je m'étirais,

sur le lit, je me levais, j'achevais ma toilette; et je trouvais du

charme à ces instants inutiles, allégés de tout fardeau matériel, où

tandis qu'en bas les autres dînaient, je n'employais les forces

accumulées pendant l'inactivité de cette fin de journée qu'à sécher

mon corps, à passer un smoking, à attacher ma cravate, à faire tous

ces gestes que guidait déjà le plaisir attendu de revoir cette femme

que j'avais remarquée la dernière fois à Rivebelle, qui avait paru me

regarder, n'était peut-être sortie un instant de table que dans

l'espoir que je la suivrais; c'est avec joie que j'ajoutais à moi tous

ces appâts pour me donner entier et dispos à une vie nouvelle, libre,

sans souci, où j'appuierais mes hésitations au calme de Saint-Loup et

choisirais entre les espèces de l'histoire naturelle et les

provenances de tous les pays, celles qui, composant les plats

inusités, aussitôt commandés par mon ami, auraient tenté ma

gourmandise ou mon imagination.

Et tout à la fin, les jours vinrent où je ne pouvais plus rentrer de

la digue par la salle à manger, ses vitres n'étaient plus ouvertes,

car il faisait nuit dehors, et l'essaim des pauvres et des curieux

attirés par le flamboiement qu'ils ne pouvaient atteindre pendait, en

noires grappes morfondues par la bise, aux parois lumineuses et

glissantes de la ruche de verre.

On frappa; c'était Aimé qui avait tenu à m'apporter lui-même les

dernières listes d'étrangers.

Aimé, avant de se retirer, tint à me dire que Dreyfus était mille fois

coupable. «On saura tout, me dit-il, pas cette année, mais l'année

prochaine: c'est un monsieur très lié dans l'état-major qui me l'a

dit. Je lui demandais si on ne se déciderait pas à tout découvrir tout

de suite avant la fin de l'année. Il a posé sa cigarette, continua

Aimé en mimant la scène et en secouant la tête et l'index comme avait

fait son client voulant dire: il ne faut pas être trop exigeant. «Pas

cette année, Aimé, qu'il m'a dit en me touchant à l'épaule, ce n'est

pas possible. Mais à Pâques, oui!» Et Aimé me frappa légèrement sur

l'épaule en me disant: «Vous voyez je vous montre exactement comme il

a fait», soit qu'il fût flatté de cette familiarité d'un grand

personnage, soit pour que je pusse mieux apprécier en pleine

connaissance de cause la valeur de l'argument et nos raisons

d'espérer.

Ce ne fut pas sans un léger choc au cœur qu'à la première page de la

liste des étrangers, j'aperçus les mots: «Simonet et sa famille».

J'avais en moi de vieilles rêveries qui dataient de mon enfance et où

toute la tendresse qui était dans mon cœur, mais qui éprouvée par lui

ne s'en distinguait pas, m'était apportée par un être aussi différent

que possible de moi. Cet être, une fois de plus je le fabriquais en

utilisant pour cela le nom de Simonet et le souvenir de l'harmonie qui

régnait entre les jeunes corps que j'avais vus se déployer sur la

plage, en une procession sportive, digne de l'antique et de Giotto. Je

ne savais pas laquelle de ces jeunes filles était Mlle Simonet, si

aucune d'elles s'appelait ainsi, mais je savais que j'étais aimé de

Mlle Simonet et que j'allais grâce à Saint-Loup essayer de la

connaître. Malheureusement n'ayant obtenu qu'à cette condition une

prolongation de congé, il était obligé de retourner tous les jours à

Doncières; mais, pour le faire manquer à ses obligations militaires,

j'avais cru pouvoir compter, plus encore que sur son amitié pour moi,

sur cette même curiosité de naturaliste humain que si souvent--même

sans avoir vu la personne dont on parlait et rien qu'à entendre dire

qu'il y avait une jolie caissière chez un fruitier--j'avais eue de

faire connaissance avec une nouvelle variété de la beauté féminine.

Or, cette curiosité, c'est à tort que j'avais espéré l'exciter chez

Saint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle était pour

longtemps paralysée en lui par l'amour qu'il avait pour cette actrice

dont il était l'amant. Et même l'eût-il légèrement ressentie qu'il

l'eût réprimée, à cause d'une sorte de croyance superstitieuse que de

sa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse. Aussi

fût-ce sans qu'il m'eût promis de s'occuper activement de mes jeunes

filles que nous partîmes dîner à Rivebelle.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie · 第 3 / 18 段