C'était l'heure où dames et messieurs venaient tous les jours faire

leur tour de digue, exposés aux feux impitoyables du face-à-main que

fixait sur eux, comme s'ils eussent été porteurs de quelque tare

qu'elle tenait à inspecter dans ses moindres détails, la femme du

premier président, fièrement assise devant le kiosque de musique, au

milieu de cette rangée de chaises redoutée où eux-mêmes tout à

l'heure, d'acteurs devenus critiques, viendraient s'installer pour

juger à leur tour ceux qui défileraient devant eux. Tous ces gens qui

longeaient la digue en tanguant aussi fort que si elle avait été le

pont d'un bateau (car ils ne savaient pas lever une jambe sans du même

coup remuer le bras, tourner les yeux, remettre d'aplomb leurs

épaules, compenser par un mouvement balancé du côté opposé le

mouvement qu'ils venaient de faire de l'autre côté, et congestionner

leur face), et qui, faisant semblant de ne pas voir pour faire croire

qu'ils ne se souciaient pas d'elles, mais regardant à la dérobée pour

ne pas risquer de les heurter, les personnes qui marchaient à leurs

côtés ou venaient en sens inverse, butaient au contraire contre elles,

s'accrochaient à elles, parce qu'ils avaient été réciproquement de

leur part l'objet de la même attention secrète, cachée sous le même

dédain apparent; l'amour--par conséquent la crainte--de la foule

étant un des plus puissants mobiles chez tous les hommes, soit qu'ils

cherchent à plaire aux autres ou à les étonner, soit à leur montrer

qu'ils les méprisent. Chez le solitaire, la claustration même absolue

et durant jusqu'à la fin de la vie, a souvent pour principe un amour

déréglé de la foule qui l'emporte tellement sur tout autre sentiment,

que, ne pouvant obtenir quand il sort l'admiration de la concierge,

des passants, du cocher arrêté, il préfère n'être jamais vu d'eux, et

pour cela renoncer à toute activité qui rendrait nécessaire de sortir.

Au milieu de tous ces gens dont quelques-uns poursuivaient une pensée,

mais en trahissaient alors la mobilité par une saccade de gestes, une

divagation de regards, aussi peu harmonieuses que la circonspecte

titubation de leurs voisins, les fillettes que j'avais aperçues, avec

la maîtrise de gestes que donne un parfait assouplissement de son

propre corps et un mépris sincère du reste de l'humanité, venaient

droit devant elles, sans hésitation ni raideur, exécutant exactement

les mouvements qu'elles voulaient, dans une pleine indépendance de

chacun de leurs membres par rapport aux autres, la plus grande partie

de leur corps gardant cette immobilité si remarquable chez les bonnes

valseuses. Elles n'étaient plus loin de moi. Quoique chacune fût d'un

type absolument différent des autres, elles avaient toutes de la

beauté; mais, à vrai dire, je les voyais depuis si peu d'instants et

sans oser les regarder fixement que je n'avais encore individualisé

aucune d'elles. Sauf une, que son nez droit, sa peau brune mettait en

contraste au milieu des autres comme dans quelque tableau de la

Renaissance, un roi Mage de type arabe, elles ne m'étaient connues,

l'une que par une paire d'yeux durs, butés et rieurs; une autre que

par des joues où le rose avait cette teinte cuivrée qui évoque l'idée

de géranium; et même ces traits je n'avais encore indissolublement

attaché aucun d'entre eux à l'une des jeunes filles plutôt qu'à

l'autre; et quand (selon l'ordre dans lequel se déroulait cet ensemble

merveilleux parce qu'y voisinaient les aspects les plus différents,

que toutes les gammes de couleurs y étaient rapprochées, mais qui

était confus comme une musique où je n'aurais pas su isoler et

reconnaître au moment de leur passage les phrases, distinguées mais

oubliées aussitôt après), je voyais émerger un ovale blanc, des yeux

noirs, des yeux verts, je ne savais pas si c'était les mêmes qui

m'avaient déjà apporté du charme tout à l'heure, je ne pouvais pas les

rapporter à telle jeune fille que j'eusse séparée des autres et

reconnue. Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que

j'établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un

flottement harmonieux, la translation continue d'une beauté fluide,

collective et mobile.

Ce n'était peut-être pas, dans la vie, le hasard seul qui, pour réunir

ces amies les avait toutes choisies si belles; peut-être ces filles

(dont l'attitude suffisait à révéler la nature hardie, frivole et

dure), extrêmement sensibles à tout ridicule et à toute laideur,

incapables de subir un attrait d'ordre intellectuel ou moral,

s'étaient-elles naturellement trouvées, parmi les camarades de leur

âge, éprouver de la répulsion pour toutes celles chez qui des

dispositions pensives ou sensibles se trahissaient par de la timidité,

de la gêne, de la gaucherie, par ce qu'elles devaient appeler «un

genre antipathique», et les avaient-elles tenues à l'écart; tandis

qu'elles s'étaient liées au contraire avec d'autres vers qui les

attiraient un certain mélange de grâce, de souplesse et d'élégance

physique, seule forme sous laquelle elles pussent se représenter la

franchise d'un caractère séduisant et la promesse de bonnes heures à

passer ensemble. Peut-être aussi la classe à laquelle elles

appartenaient et que je n'aurais pu préciser, était-elle à ce point de

son évolution où, soit grâce à l'enrichissement et au loisir, soit

grâce aux habitudes nouvelles de sport, répandues même dans certains

milieux populaires, et d'une culture physique à laquelle ne s'est pas

encore ajoutée celle de l'intelligence, un milieu social pareil aux

écoles de sculpture harmonieuses et fécondes qui ne recherchent pas

encore l'expression tourmentée, produit naturellement, et en

abondance, de beaux corps aux belles jambes, aux belles hanches, aux

visages sains et reposés, avec un air d'agilité et de ruse. Et

n'étaient-ce pas de nobles et calmes modèles de beauté humaine que je

voyais là, devant la mer, comme des statues exposées au soleil sur un

rivage de la Grèce?

Telles que si, du sein de leur bande qui progressait le long de la

digue comme une lumineuse comète, elles eussent jugé que la foule

environnante était composée d'êtres d'une autre race et dont la

souffrance même n'eût pu éveiller en elles un sentiment de solidarité,

elles ne paraissaient pas la voir, forçaient les personnes arrêtées à

s'écarter ainsi que sur le passage d'une machine qui eût été lâchée et

dont il ne fallait pas attendre qu'elle évitât les piétons, et se

contentaient tout au plus, si quelque vieux monsieur dont elles

n'admettaient pas l'existence et dont elles repoussaient le contact

s'était enfui avec des mouvements craintifs ou furieux, précipités ou

risibles, de se regarder entre elles en riant. Elles n'avaient à

l'égard de ce qui n'était pas de leur groupe aucune affectation de

mépris, leur mépris sincère suffisait. Mais elles ne pouvaient voir un

obstacle sans s'amuser à le franchir en prenant leur élan ou à pieds

joints, parce qu'elles étaient toutes remplies, exubérantes, de cette

jeunesse qu'on a si grand besoin de dépenser même quand on est triste

ou souffrant, obéissant plus aux nécessités de l'âge qu'à l'humeur de

la journée, on ne laisse jamais passer une occasion de saut ou de

glissade sans s'y livrer consciencieusement, interrompant, semant sa

marche lente -- comme Chopin la phrase la plus mélancolique -- de

gracieux détours où le caprice se mêle à la virtuosité. La femme d'un

vieux banquier, après avoir hésité pour son mari entre diverses

expositions, l'avait assis, sur un pliant, face à la digue, abrité du

vent et du soleil par le kiosque des musiciens. Le voyant bien

installé, elle venait de le quitter pour aller lui acheter un journal

qu'elle lui lirait et qui le distrairait, petites absences pendant

lesquelles elle le laissait seul et qu'elle ne prolongeait jamais au

delà de cinq minutes, ce qui lui semblait bien long, mais qu'elle

renouvelait assez fréquemment pour que le vieil époux à qui elle

prodiguait à la fois et dissimulait ses soins eût l'impression qu'il

était encore en état de vivre comme tout le monde et n'avait nul

besoin de protection. La tribune des musiciens formait au-dessus de

lui un tremplin naturel et tentant sur lequel sans une hésitation

l'aînée de la petite bande se mit à courir: elle sauta par-dessus le

vieillard épouvanté, dont la casquette marine fut effleurée par les

pieds agiles, au grand amusement des autres jeunes filles, surtout de

deux yeux verts dans une figure poupine qui exprimèrent pour cet acte

une admiration et une gaieté où je crus discerner un peu de timidité,

d'une timidité honteuse et fanfaronne, qui n'existait pas chez les

autres. «C'pauvre vieux, y m'fait d'la peine, il a l'air à moitié

crevé», dit l'une de ces filles d'une voix rogommeuse et avec un

accent à demi-ironique. Elles firent quelques pas encore, puis

s'arrêtèrent un moment au milieu du chemin sans s'occuper d'arrêter la

circulation des passants, en un conciliabule, un agrégat de forme

irrégulière, compact, insolite et piaillant, comme des oiseaux qui

s'assemblent au moment de s'envoler; puis elles reprirent leur lente

promenade le long de la digue, au-dessus de la mer.

Maintenant, leurs traits charmants n'étaient plus indistincts et

mêlés. Je les avais répartis et agglomérés (à défaut du nom de

chacune, que j'ignorais) autour de la grande qui avait sauté par

dessus le vieux banquier; de la petite qui détachait sur l'horizon de

la mer ses joues bouffies et roses, ses yeux verts; de celle au teint

bruni, au nez droit, qui tranchait au milieu des autres; d'une autre,

au visage blanc comme un œuf dans lequel un petit nez faisait un arc de

cercle comme un bec de poussin, visage comme en ont certains très

jeunes gens; d'une autre encore, grande, couverte d'une pèlerine (qui

lui donnait un aspect si pauvre et démentait tellement sa tournure

élégante que l'explication qui se présentait à l'esprit était que

cette jeune fille devait avoir des parents assez brillants et plaçant

leur amour-propre assez au-dessus des baigneurs de Balbec et de

l'élégance vestimentaire de leurs propres enfants pour qu'il leur fût

absolument égal de la laisser se promener sur la digue dans une tenue

que de petites gens eussent jugée trop modeste); d'une fille aux yeux

brillants, rieurs, aux grosses joues mates, sous un «polo» noir,

enfoncé sur sa tête, qui poussait une bicyclette avec un dandinement

de hanches si dégingandé, en employant des termes d'argot si

voyous et criés si fort, quand je passai auprès d'elle (parmi lesquels

je distinguai cependant la phrase fâcheuse de «vivre sa vie»)

qu'abandonnant l'hypothèse que la pèlerine de sa camarade m'avait fait

échafauder, je conclus plutôt que toutes ces filles appartenaient à la

population qui fréquente les vélodromes, et devaient être les très

jeunes maîtresses de coureurs cyclistes. En tous cas, dans aucune de

mes suppositions, ne figurait celle qu'elles eussent pu être

vertueuses. A première vue--dans la manière dont elles se

regardaient en riant, dans le regard insistant de celle aux joues

mates--j'avais compris qu'elles ne l'étaient pas. D'ailleurs, ma

grand-mère avait toujours veillé sur moi avec une délicatesse trop

timorée pour que je ne crusse pas que l'ensemble des choses qu'on ne

doit pas faire est indivisible et que des jeunes filles qui manquent

de respect à la vieillesse, fussent tout d'un coup arrêtées par des

scrupules quand il s'agit de plaisirs plus tentateurs que de sauter

par dessus un octogénaire.

Individualisées maintenant, pourtant la réplique que se donnaient les

uns aux autres leurs regards animés de suffisance et d'esprit de

camaraderie, et dans lesquels se rallumaient d'instant en instant

tantôt l'intérêt, tantôt l'insolente indifférence dont brillait

chacune, selon qu'il s'agissait de l'une de ses amies ou des passants,

cette conscience aussi de se connaître entre elles assez intimement

pour se promener toujours ensemble, en faisant «bande à part»,

mettaient entre leurs corps indépendants et séparés, tandis qu'ils

s'avançaient lentement, une liaison invisible, mais harmonieuse comme

une même ombre chaude, une même atmosphère, faisant d'eux un tout

aussi homogène en ses parties qu'il était différent de la foule au

milieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège.

Un instant, tandis que je passais à côté de la brune aux grosses joues

qui poussait une bicyclette, je croisai ses regards obliques et

rieurs, dirigés du fond de ce monde inhumain qui enfermait la vie de

cette petite tribu, inaccessible inconnu où l'idée de ce que j'étais

ne pouvait certainement ni parvenir ni trouver place. Toute occupée à

ce que disaient ses camarades, cette jeune fille coiffée d'un polo qui

descendait très bas sur son front m'avait-elle vu au moment où le

rayon noir émané de ses yeux m'avait rencontré. Si elle m'avait vu,

qu'avais-je pu lui représenter? Du sein de quel univers me

distinguait-elle? Il m'eût été aussi difficile de le dire que, lorsque

certaines particularités nous apparaissent grâce au télescope, dans un

astre voisin, il est malaisé de conclure d'elles que des humains y

habitent, qu'ils nous voient, et quelles idées cette vue a pu éveiller

en eux.

Si nous pensions que les yeux d'une telle fille ne sont qu'une

brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et

d'unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque

réfléchissant n'est pas dû uniquement à sa composition matérielle; que

ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être

se fait, relativement aux gens et aux lieux qu'il connaît--pelouses

des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et

bois, m'eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que

celle du paradis persan,--les ombres aussi de la maison où elle va

rentrer, des projets qu'elle forme ou qu'on a formés pour elle; et

surtout que c'est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses

répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne

posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu'il

y avait dans ses yeux. Et c'était par conséquent toute sa vie qui

m'inspirait du désir; désir douloureux, parce que je le sentais

irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma

vie ayant brusquement cessé d'être ma vie totale, n'étant plus qu'une

petite partie de l'espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir,

et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m'offrait ce

prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le

bonheur. Et, sans doute, qu'il n'y eût entre nous aucune habitude--comme

aucune idée--communes, devait me rendre plus difficile de me

lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c'était grâce

à ces différences, à la conscience qu'il n'entrait pas dans la

composition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément

que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la

satiété, la soif--pareille à celle dont brûle une terre altérée--d'une

vie que mon âme, parce qu'elle n'en avait jamais reçu jusqu'ici

une seule goutte, absorberait d'autant plus avidement, à longs traits,

dans une plus parfaite imbibition.

J'avais tant regardé cette cycliste aux yeux brillants qu'elle parut

s'en apercevoir et dit à la plus grande un mot que je n'entendis pas

mais qui fit rire celle-ci. A vrai dire, cette brune n'était pas celle

qui me plaisait le plus, justement parce qu'elle était brune, et que

(depuis le jour où dans le petit raidillon de Tansonville, j'avais vu

Gilberte), une jeune fille rousse à la peau dorée était restée pour

moi l'idéal inaccessible. Mais Gilberte elle-même ne l'avais-je pas

aimée surtout parce qu'elle m'était apparue nimbée par cette auréole

d'être l'amie de Bergotte, d'aller visiter avec lui les cathédrales.

Et de la même façon ne pouvais-je me réjouir d'avoir vu cette brune me

regarder (ce qui me faisait espérer qu'il me serait plus facile

d'entrer en relations avec elle d'abord), car elle me présenterait aux

autres, à l'impitoyable qui avait sauté par-dessus le vieillard, à la

cruelle qui avait dit: «Il me fait de la peine, ce pauvre vieux»; à

toutes successivement, desquelles elle avait d'ailleurs le prestige

d'être l'inséparable compagne. Et cependant, la supposition que je

pourrais un jour être l'ami de telle ou telle de ces jeunes filles,

que ces yeux dont les regards inconnus me frappaient parfois en jouant

sur moi sans le savoir comme un effet de soleil sur un mur, pourraient

jamais par une alchimie miraculeuse laisser transpénétrer entre leurs

parcelles ineffables l'idée de mon existence, quelque amitié pour ma

personne, que moi-même je pourrais un jour prendre place entre elles, dans

la théorie qu'elles déroulaient le long de la mer--cette supposition

me paraissait enfermer en elle une contradiction aussi insoluble que

si, devant quelque frise attique ou quelque fresque figurant un

cortège, j'avais cru possible, moi spectateur, de prendre place, aimé

d'elles, entre les divines processionnaires.

Le bonheur de connaître ces jeunes filles était-il donc irréalisable?

Certes ce n'eût pas été le premier de ce genre auquel j'eusse renoncé.

Je n'avais qu'à me rappeler tant d'inconnues que, même à Balbec, la

voiture s'éloignant à toute vitesse m'avait fait à jamais abandonner.

Et même le plaisir que me donnait la petite bande, noble comme si elle

était composée de vierges helléniques, venait de ce qu'elle avait

quelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacité

des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer

de la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par

dévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien

n'arrête plus l'imagination. Or dépouiller d'elle nos plaisirs, c'est

les réduire à eux-mêmes, à rien. Offertes chez une de ces

entremetteuses que, par ailleurs, on a vu que je ne méprisais pas,

retirées de l'élément qui leur donnait tant de nuances et de vague,

ces jeunes filles m'eussent moins enchanté. Il faut que l'imagination,

éveillée par l'incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but

qui nous cache l'autre, et en substituant au plaisir sensuel l'idée de

pénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir,

d'éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée.

Il faut qu'entre nous et le poisson qui si nous le voyions pour la

première fois servi sur une table ne paraîtrait pas valoir les mille

ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s'interpose,

pendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel

viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en

faire, le poli d'une chair, l'indécision d'une forme, dans la fluidité

d'un transparent et mobile azur.

Ces jeunes filles bénéficiaient aussi de ce changement des proportions

sociales caractéristiques de la vie des bains de mer. Tous les

avantages qui dans notre milieu habituel nous prolongent, nous

agrandissent, se trouvent là devenus invisibles, en fait supprimés; en

revanche les êtres à qui on suppose indûment de tels avantages, ne

s'avancent qu'amplifiés d'une étendue postiche. Elle rendait plus aisé

que des inconnues, et ce jour-là ces jeunes filles, prissent à mes yeux

une importance énorme, et impossible de leur faire connaître celle que

je pouvais avoir.

Mais si la promenade de la petite bande avait pour elle de n'être

qu'un extrait de la fuite innombrable de passantes, laquelle m'avait

toujours troublé, cette fuite était ici ramenée à un mouvement

tellement lent qu'il se rapprochait de l'immobilité. Or, précisément,

que dans une phase aussi peu rapide, les visages non plus emportés

dans un tourbillon, mais calmes et distincts, me parussent encore

beaux, cela m'empêchait de croire, comme je l'avais fait si souvent

quand m'emportait la voiture de Mme de Villeparisis, que, de plus

près, si je me fusse arrêté un instant, tels détails, une peau grêlée,

un défaut dans les ailes du nez, un regard benêt, la grimace du

sourire, une vilaine taille, eussent remplacé dans le visage et dans

le corps de la femme ceux que j'avais sans doute imaginés; car il

avait suffi d'une jolie ligne de corps, d'un teint frais entrevu, pour

que de très bonne foi j'y eusse ajouté quelque ravissante épaule,

quelque regard délicieux dont je portais toujours en moi le souvenir

ou l'idée préconçue, ces déchiffrages rapides d'un être qu'on voit à

la volée nous exposant ainsi aux mêmes erreurs que ces lectures trop

rapides où, sur une seule syllabe et sans prendre le temps

d'identifier les autres, on met à la place du mot qui est écrit, un

tout différent que nous fournit notre mémoire. Il ne pouvait en être

ainsi maintenant. J'avais bien regardé leurs visages; chacun d'eux je

l'avais vu, non pas dans tous ses profils, et rarement de face, mais

tout de même selon deux ou trois aspects assez différents pour que je

pusse faire soit la rectification, soit la vérification et la «preuve»

des différentes suppositions de lignes et de couleurs que hasarde la

première vue, et pour voir subsister en eux, à travers les expressions

successives, quelque chose d'inaltérablement matériel. Aussi, je

pouvais me dire avec certitude que, ni à Paris, ni à Balbec, dans les

hypothèses les plus favorables de ce qu'auraient pu être, même si

j'avais pu rester à causer avec elles, les passantes qui avaient

arrêté mes yeux, il n'y en avait jamais eu dont l'apparition, puis la

disparition sans que je les eusse connues, m'eussent laissé plus de

regrets que ne feraient celles-ci, m'eussent donné l'idée que leur

amitié pût être une telle ivresse. Ni parmi les actrices, ou les

paysannes, ou les demoiselles du pensionnat religieux, je n'avais rien

vu d'aussi beau, imprégné d'autant d'inconnu, aussi inestimablement

précieux, aussi vraisemblablement inaccessible. Elles étaient, du

bonheur inconnu et possible de la vie, un exemplaire si délicieux et

en si parfait état, que c'était presque pour des raisons

intellectuelles que j'étais désespéré de ne pas pouvoir faire dans des

conditions uniques, ne laissant aucune place à l'erreur possible,

l'expérience de ce que nous offre de plus mystérieux la beauté qu'on

désire et qu'on se console de ne posséder jamais, en demandant du

plaisir--comme Swann avait toujours refusé de faire, avant Odette--à

des femmes qu'on n'a pas désirées, si bien qu'on meurt sans avoir

jamais su ce qu'était cet autre plaisir. Sans doute, il se pouvait

qu'il ne fût pas en réalité un plaisir inconnu, que de près son

mystère se dissipât, qu'il ne fût qu'une projection, qu'un mirage du

désir. Mais, dans ce cas, je ne pourrais m'en prendre qu'à la

nécessité d'une loi de la nature--qui si elle s'appliquait à ces

jeunes filles, s'appliquerait à toutes--et non à la défectuosité de

l'objet. Car il était celui que j'eusse choisi entre tous, me rendant

bien compte, avec une satisfaction de botaniste, qu'il n'était pas

possible de trouver réunies des espèces plus rares que celles de ces

jeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi la ligne du

flot de leur haie légère, pareille à un bosquet de roses de

Pennsylvanie, ornement d'un jardin sur la falaise, entre lesquelles

tient tout le trajet de l'océan parcouru par quelque steamer, si lent

à glisser sur le trait horizontal et bleu qui va d'une tige à l'autre,

qu'un papillon paresseux, attardé au fond de la corolle que la coque

du navire a depuis longtemps dépassée, peut pour s'envoler en étant

sûr d'arriver avant le vaisseau, attendre que rien qu'une seule

parcelle azurée sépare encore la proue de celui-ci du premier

pétale de la fleur vers laquelle il navigue.

Je rentrai parce que je devais aller dîner à Rivebelle avec Robert et

que ma grand'mère exigeait qu'avant de partir, je m'étendisse ces

soirs-là pendant une heure sur mon lit, sieste que le médecin de

Balbec m'ordonna bientôt d'étendre à tous les autres soirs.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie · 第 2 / 18 段