Les premiers temps, quand nous arrivions, le soleil venait de se

coucher, mais il faisait encore clair; dans le jardin du restaurant

dont les lumières n'étaient pas encore allumées, la chaleur du jour

tombait, se déposait, comme au fond d'un vase le long des parois

duquel la gelée transparente et sombre de l'air semblait si

consistante qu'un grand rosier appliqué au mur obscurci qu'il veinait

de rose, avait l'air de l'arborisation qu'on voit au fond d'une pierre

d'onyx. Bientôt ce ne fut qu'à la nuit que nous descendions de

voiture, souvent même que nous partions de Balbec si le temps était

mauvais et que nous eussions retardé le moment de faire atteler, dans

l'espoir d'une accalmie. Mais ces jours-là, c'est sans tristesse que

j'entendais le vent souffler, je savais qu'il ne signifiait pas

l'abandon de mes projets, la réclusion dans une chambre, je savais

que, dans la grande salle à manger du restaurant où nous entrerions au

son de la musique des tziganes, les innombrables lampes triompheraient

aisément de l'obscurité et du froid en leur appliquant leurs larges

cautères d'or, et je montais gaiement à côté de Saint-Loup dans le

coupé qui nous attendait sous l'averse. Depuis quelque temps, les

paroles de Bergotte, se disant convaincu que malgré ce que je

prétendais, j'étais fait pour goûter surtout les plaisirs de

l'intelligence, m'avaient rendu au sujet de ce que je pourrais faire

plus tard une espérance que décevait chaque jour l'ennui que

j'éprouvais à me mettre devant une table, à commencer une étude

critique ou un roman. «Après tout, me disais-je, peut-être le plaisir

qu'on a eu à l'écrire n'est-il pas le critérium infaillible de la

valeur d'une belle page; peut-être n'est-il qu'un état accessoire qui

s'y surajoute souvent, mais dont le défaut ne peut préjuger contre

elle. Peut-être certains chefs-d'œuvre ont-ils été composés en

bâillant.» Ma grand'mère apaisait mes doutes en me disant que je

travaillerais bien et avec joie si je me portais bien. Et, notre

médecin ayant trouvé plus prudent de m'avertir des graves risques

auxquels pouvait m'exposer mon état de santé, et m'ayant tracé toutes

les précautions d'hygiène à suivre pour éviter un accident, je

subordonnais tous les plaisirs au but que je jugeais infiniment plus

important qu'eux, de devenir assez fort pour pouvoir réaliser l'œuvre

que je portais peut-être en moi, j'exerçais sur moi-même depuis que

j'étais à Balbec un contrôle minutieux et constant. On n'aurait pu me

faire toucher à la tasse de café qui m'eût privé du sommeil de la

nuit, nécessaire pour ne pas être fatigué le lendemain. Mais quand

nous arrivions à Rivebelle, aussitôt, à cause de l'excitation d'un

plaisir nouveau et me trouvant dans cette zone différente où

l'exceptionnel nous fait entrer après avoir coupé le fil, patiemment

tissé depuis tant de jours, qui nous conduisait vers la sagesse--comme

s'il ne devait plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins

élevées à réaliser--disparaissait ce mécanisme précis de prudente

hygiène qui fonctionnait pour les sauvegarder. Tandis qu'un valet de

pied me demandait mon paletot, Saint-Loup me disait:

--Vous n'aurez pas froid? Vous feriez peut-être mieux de le garder, il

ne fait pas très chaud.

Je répondais: «Non, non,» et peut-être je ne sentais pas le froid,

mais en tous cas je ne savais plus la peur de tomber malade, la

nécessité de ne pas mourir, l'importance de travailler. Je donnais mon

paletot; nous entrions dans la salle du restaurant aux sons de quelque

marche guerrière jouée par les tziganes, nous nous avancions entre les

rangées des tables servies comme dans un facile chemin de gloire, et,

sentant l'ardeur joyeuse imprimée à notre corps par les rythmes de

l'orchestre qui nous décernait ses honneurs militaires et ce triomphe

immérité, nous la dissimulions sous une mine grave et glacée, sous une

démarche pleine de lassitude, pour ne pas imiter ces gommeuses de

café-concert qui, venant de chanter sur un air belliqueux un couplet

grivois, entrent en courant sur la scène avec la contenance martiale

d'un général vainqueur.

A partir de ce moment-là j'étais un homme nouveau, qui n'était plus le

petit-fils de ma grand'mère et ne se souviendrait d'elle qu'en

sortant, mais le frère momentané des garçons qui allaient nous servir.

La dose de bière, à plus forte raison de champagne, qu'à Balbec je

n'aurais pas voulu atteindre en une semaine, alors pourtant qu'à ma

conscience calme et lucide la saveur de ces breuvages représentassent

un plaisir clairement appréciable mais aisément sacrifié, je

l'absorbais en une heure en y ajoutant quelques gouttes de porto, trop

distrait pour pouvoir le goûter, et je donnais au violoniste qui

venait de jouer les deux «louis» que j'avais économisés depuis un mois

en vue d'un achat que je ne me rappelais pas. Quelques-uns des garçons

qui servaient, lâchés entre les tables, fuyaient à toute vitesse,

ayant sur leur paumes tendues un plat que cela semblait être le but de

ce genre de courses de ne pas laisser choir. Et de fait, les soufflés

au chocolat arrivaient à destination sans avoir été renversés, les

pommes à l'anglaise, malgré le galop qui avait dû les secouer, rangées

comme au départ autour de l'agneau de Pauilhac. Je remarquai un de ces

servants, très grand, emplumé de superbes cheveux noirs, la figure

fardée d'un teint qui rappelait davantage certaines espèces d'oiseaux

rares que l'espèce humaine et qui, courant sans trêve et, eût-on dit,

sans but, d'un bout à l'autre de la salle, faisait penser à quelqu'un

de ces «aras» qui remplissent les grandes volières des jardins

zoologiques de leur ardent coloris et de leur incompréhensible

agitation. Bientôt le spectacle s'ordonna, à mes yeux du moins, d'une

façon plus noble et plus calme. Toute cette activité vertigineuse se

fixait en une calme harmonie. Je regardais les tables rondes, dont

l'assemblée innombrable emplissait le restaurant, comme autant de

planètes, telles que celles-ci sont figurées dans les tableaux

allégoriques d'autrefois. D'ailleurs, une force d'attraction

irrésistible s'exerçait entre ces astres divers et à chaque table les

dîneurs n'avaient d'yeux que pour les tables où ils n'étaient pas,

exception faite pour quelque riche amphitryon, lequel ayant réussi à

amener un écrivain célèbre, s'évertuait à tirer de lui, grâce aux

vertus de la table tournante, des propos insignifiants dont les dames

s'émerveillaient. L'harmonie de ces tables astrales n'empêchait pas

l'incessante révolution des servants innombrables, lesquels parce

qu'au lieu d'être assis, comme les dîneurs, étaient debout, évoluaient

dans une zone supérieure. Sans doute l'un courait porter des

hors-d'œuvre, changer le vin, ajouter des verres. Mais malgré ces

raisons particulières, leur course perpétuelle entre les tables rondes

finissait par dégager la loi de sa circulation vertigineuse et réglée.

Assises derrière un massif de fleurs, deux horribles caissières,

occupées à des calculs sans fin, semblaient deux magiciennes occupées à

prévoir par des calculs astrologiques les bouleversements qui

pouvaient parfois se produire dans cette voûte céleste conçue selon la

science du moyen âge.

Et je plaignais un peu tous les dîneurs parce que je sentais que pour

eux les tables rondes n'étaient pas des planètes et qu'ils n'avaient

pas pratiqué dans les choses un sectionnement qui nous débarrasse de

leur apparence coutumière et nous permet d'apercevoir des analogies.

Ils pensaient qu'ils dînaient avec telle ou telle personne, que le

repas coûterait à peu près tant et qu'ils recommenceraient le

lendemain. Et ils paraissaient absolument insensibles au déroulement

d'un cortège de jeunes commis qui, probablement n'ayant pas à ce

moment de besogne urgente, portaient processionnellement des pains

dans des paniers. Quelques-uns, trop jeunes, abrutis par les taloches

que leur donnaient en passant les maîtres d'hôtel, fixaient

mélancoliquement leurs yeux sur un rêve lointain et n'étaient consolés

que si quelque client de l'hôtel de Balbec où ils avaient jadis été

employés, les reconnaissant, leur adressait la parole et leur disait

personnellement d'emporter le champagne qui n'était pas buvable, ce

qui les remplissait d'orgueil.

J'entendais le grondement de mes nerfs dans lesquels il y avait du

bien-être indépendant des objets extérieurs qui peuvent en donner et

que le moindre déplacement que j'occasionnais à mon corps, à mon

attention, suffisait à me faire éprouver, comme à un œil fermé une

légère compression donne la sensation de la couleur. J'avais déjà bu

beaucoup de porto, et si je demandais à en prendre encore, c'était

moins en vue du bien-être que les verres nouveaux m'apporteraient que

par l'effet du bien-être produit par les verres précédents. Je

laissais la musique conduire elle-même mon plaisir sur chaque note où,

docilement, il venait alors se poser. Si, pareil à ces industries

chimiques grâce auxquelles sont débités en grandes quantités des

corps qui ne se rencontrent dans la nature que d'une façon

accidentelle et fort rarement, ce restaurant de Rivebelle réunissait

en un même moment plus de femmes au fond desquelles me sollicitaient

des perspectives de bonheur que le hasard des promenades ou des

voyages ne m'en eût fait rencontrer en une année; d'autre part, cette

musique que nous entendions--arrangements de valses, d'opérettes

allemandes, de chansons de cafés-concerts, toutes nouvelles pour

moi--était elle-même comme un lieu de plaisir aérien superposé à l'autre

et plus grisant que lui. Car chaque motif, particulier comme une

femme, ne réservait pas comme elle eût fait, pour quelque privilégié,

le secret de volupté qu'il recélait: il me le proposait, me reluquait,

venait à moi d'une allure capricieuse ou canaille, m'accostait, me

caressait, comme si j'étais devenu tout d'un coup plus séduisant, plus

puissant ou plus riche; je leur trouvais bien, à ces airs, quelque

chose de cruel; c'est que tout sentiment désintéressé de la beauté,

tout reflet de l'intelligence leur était inconnu; pour eux le plaisir

physique existe seul. Et ils sont l'enfer le plus impitoyable, le plus

dépourvu d'issues pour le malheureux jaloux à qui ils présentent ce

plaisir--ce plaisir que la femme aimée goûte avec un autre--comme la

seule chose qui existe au monde pour celle qui le remplit tout entier.

Mais tandis que je répétais à mi-voix les notes de cet air, et lui

rendais son baiser, la volupté à lui spéciale qu'il me faisait

éprouver me devint si chère, que j'aurais quitté mes parents pour

suivre le motif dans le monde singulier qu'il construisait dans

l'invisible, en lignes tour à tour pleines de langueur et de vivacité.

Quoiqu'un tel plaisir ne soit pas d'une sorte qui donne plus de valeur

à l'être auquel il s'ajoute, car il n'est perçu que de lui seul, et

quoique, chaque fois que dans notre vie nous avons déplu à une femme

qui nous a aperçu, elle ignorât si à ce moment-là nous possédions ou

non cette félicité intérieure et subjective qui, par conséquent, n'eût

rien changé au jugement qu'elle porta sur nous, je me sentais plus

puissant, presque irrésistible. Il me semblait que mon amour n'était

plus quelque chose de déplaisant et dont on pouvait sourire mais avait

précisément la beauté touchante, la séduction de cette musique,

semblable elle-même à un milieu sympathique où celle que j'aimais et

moi nous nous serions rencontrés, soudain devenus intimes.

Le restaurant n'était pas fréquenté seulement par des demi-mondaines,

mais aussi par des gens du monde le plus élégant, qui y venaient

goûter vers cinq heures ou y donnaient de grands dîners. Les goûters

avaient lieu dans une longue galerie vitrée, étroite, en forme de

couloir qui, allant du vestibule à la salle à manger, longeait sur un

côté le jardin, duquel elle n'était séparée, sauf en exceptant

quelques colonnes de pierre, que par le vitrage qu'on ouvrait ici ou

là. Il en résultait outre de nombreux courants d'air, des coups de

soleil brusques, intermittents, un éclairage éblouissant, empêchant

presque de distinguer les goûteuses, ce qui faisait que, quand elles

étaient là, empilées deux tables par deux tables dans toute la

longueur de l'étroit goulot, comme elles chatoyaient à tous les

mouvements qu'elles faisaient pour boire leur thé ou se saluer entre

elles, on aurait dit un réservoir, une nasse où le pêcheur a entassé

les éclatants poissons qu'il a pris, lesquels à moitié hors de l'eau

et baignés de rayons miroitent aux regards en leur éclat changeant.

Quelques heures plus tard, pendant le dîner qui lui, était

naturellement servi dans la salle à manger, on allumait les lumières,

bien qu'il fît encore clair dehors, de sorte qu'on voyait devant soi,

dans le jardin, à côté de pavillons éclairés par le crépuscule et qui

semblaient les pâles spectres du soir, des charmilles dont la glauque

verdure était traversée par les derniers rayons et qui, de la pièce

éclairée par les lampes où on dînait, apparaissaient au delà du

vitrage non plus, comme on aurait dit, des dames qui goûtaient à la

fin de l'après-midi, le long du couloir bleuâtre et or, dans un filet

étincelant et humide, mais comme les végétations d'un pâle et vert

aquarium géant à la lumière surnaturelle. On se levait de table; et si

les convives, pendant le repas, tout en passant leur temps à regarder,

à reconnaître, à se faire nommer les convives du dîner voisin, avaient

été retenus dans une cohésion parfaite autour de leur propre table, la

force attractive qui les faisait graviter autour de leur amphitryon

d'un soir perdait de sa puissance, au moment où pour prendre le café

ils se rendaient dans ce même couloir qui avait servi aux goûters; il

arrivait souvent qu'au moment du passage, tel dîner en marche

abandonnait l'un ou plusieurs de ses corpuscules, qui ayant subi trop

fortement l'attraction du dîner rival se détachaient un instant du

leur, où ils étaient remplacés par des messieurs ou des dames qui

étaient venus saluer des amis, avant de rejoindre, en disant: «Il faut

que je me sauve retrouver M. X... dont je suis ce soir l'invité.» Et

pendant un instant on aurait dit de deux bouquets séparés qui auraient

interchangé quelques-unes de leurs fleurs. Puis le couloir lui-même se

vidait. Souvent, comme il faisait même après dîner encore un peu jour,

on n'allumait pas ce long corridor, et côtoyé par les arbres qui se

penchaient au dehors de l'autre côté du vitrage, il avait l'air d'une

allée dans un jardin boisé et ténébreux. Parfois dans l'ombre une

dîneuse s'y attardait. En le traversant pour sortir, j'y distinguai un

soir, assise au milieu d'un groupe inconnu, la belle princesse de

Luxembourg. Je me découvris sans m'arrêter. Elle me reconnut, inclina

la tête en souriant; très au-dessus de ce salut, émanant de ce

mouvement même, s'élevèrent mélodieusement quelques paroles à mon

adresse, qui devaient être un bonsoir un peu long, non pour que je

m'arrêtasse, mais seulement pour compléter le salut, pour en faire un

salut parlé. Mais les paroles restèrent si indistinctes et le son que

seul je perçus se prolongea si doucement et me sembla si musical, que

ce fut comme si, dans la ramure assombrie des arbres, un rossignol se

fût mis à chanter. Si par hasard pour finir la soirée avec telle bande

d'amis à lui que nous avions rencontrée, Saint-Loup décidait de nous

rendre au Casino d'une plage voisine, et partant avec eux, s'il me

mettait seul dans une voiture, je recommandais au cocher d'aller à

toute vitesse, afin que fussent moins longs les instants que je

passerais sans avoir l'aide de personne pour me dispenser de fournir

moi-même à ma sensibilité--en faisant machine en arrière et en

sortant de la passivité où j'étais pris comme dans un engrenage--ces

modifications que depuis mon arrivée à Rivebelle je recevais des

autres. Le choc possible avec une voiture venant en sens inverse dans

ces sentiers où il n'y avait de place que pour une seule et où il

faisait nuit noire, l'instabilité du sol souvent éboulé de la falaise,

la proximité de son versant à pic sur la mer, rien de tout cela ne

trouvait en moi le petit effort qui eût été nécessaire pour amener la

représentation et la crainte du danger jusqu'à ma raison. C'est que,

pas plus que ce n'est le désir de devenir célèbre, mais l'habitude

d'être laborieux qui nous permet de produire une œuvre, ce n'est

l'allégresse du moment présent, mais les sages réflexions du passé,

qui nous aident à préserver le futur. Or, si déjà en arrivant à

Rivebelle, j'avais jeté loin de moi ces béquilles du raisonnement, du

contrôle de soi-même qui aident notre infirmité à suivre le droit

chemin, et me trouvais en proie à une sorte d'ataxie morale, l'alcool,

en tendant exceptionnellement mes nerfs, avait donné aux minutes

actuelles une qualité, un charme, qui n'avaient pas eu pour effet de

me rendre plus apte ni même plus résolu à les défendre; car en me les

faisant préférer mille fois au reste de ma vie, mon exaltation les en

isolait; j'étais enfermé dans le présent comme les héros, comme les

ivrognes; momentanément éclipsé, mon passé ne projetait plus devant

moi cette ombre de lui-même que nous appelons notre avenir; plaçant le

but de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé,

mais dans la félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus

loin qu'elle. De sorte que, par une contradiction qui n'était

qu'apparente, c'est au moment où j'éprouvais un plaisir exceptionnel,

où je sentais que ma vie pouvait être heureuse, où elle aurait dû

avoir à mes yeux plus de prix, c'est à ce moment que, délivré des

soucis qu'elle avait pu m'inspirer jusque-là, je la livrais sans

hésitation au hasard d'un accident. Je ne faisais, du reste, en somme,

que concentrer dans une soirée l'incurie qui pour les autres hommes

est diluée dans leur existence entière où journellement ils affrontent

sans nécessité le risque d'un voyage en mer, d'une promenade en

aéroplane ou en automobile, quand les attend à la maison l'être que

leur mort briserait ou quand est encore lié à la fragilité de leur

cerveau le livre dont la prochaine mise au jour est la seule raison de

leur vie. Et de même dans le restaurant de Rivebelle, les soirs où

nous y restions, si quelqu'un était venu dans l'intention de me tuer,

comme je ne voyais plus que dans un lointain sans réalité ma

grand-mère, ma vie à venir, mes livres à composer, comme j'adhérais

tout entier à l'odeur de la femme qui était à la table voisine, à la

politesse des maîtres d'hôtel, au contour de la valse qu'on jouait,

que j'étais collé à la sensation présente, n'ayant pas plus

d'extension qu'elle ni d'autre but que de ne pas en être séparé, je

serais mort contre elle, je me serais laissé massacrer sans offrir de

défense, sans bouger, abeille engourdie par la fumée du tabac, qui n'a

plus le souci de préserver sa ruche.

Je dois du reste dire que cette insignifiance où tombaient les choses

les plus graves, par contraste avec la violence de mon exaltation,

finissait par comprendre même Mlle Simonet et ses amies. L'entreprise

de les connaître me semblait maintenant facile mais indifférente, car

ma sensation présente seule, grâce à son extraordinaire puissance, à

la joie que provoquaient ses moindres modifications et même sa simple

continuité, avait de l'importance pour moi; tout le reste, parents,

travail, plaisirs, jeunes filles de Balbec, ne pesait pas plus qu'un

flocon d'écume dans un grand vent qui ne le laisse pas se poser,

n'existait plus que relativement à cette puissance intérieure:

l'ivresse réalise pour quelques heures l'idéalisme subjectif, le

phénoménisme pur; tout n'est plus qu'apparences et n'existe plus qu'en

fonction de notre sublime nous-même. Ce n'est pas, du reste, qu'un

amour véritable, si nous en avons un, ne puisse subsister dans un

semblable état. Mais nous sentons si bien, comme dans un milieu

nouveau, que des pressions inconnues ont changé les dimensions de ce

sentiment que nous ne pouvons pas le considérer pareillement. Ce même

amour, nous le retrouvons bien, mais déplacé, ne pesant plus sur nous,

satisfait de la sensation que lui accorde le présent et qui nous

suffit, car de ce qui n'est pas actuel nous ne nous soucions pas.

Malheureusement le coefficient qui change ainsi les valeurs ne les

change que dans cette heure d'ivresse. Les personnes qui n'avaient

plus d'importance et sur lesquelles nous soufflions comme sur des

bulles de savon reprendront le lendemain leur densité; il faudra

essayer de nouveau de se remettre aux travaux qui ne signifiaient plus

rien. Chose plus grave encore, cette mathématique du lendemain, la

même que celle d'hier et avec les problèmes de laquelle nous nous

retrouverons inexorablement aux prises, c'est celle qui nous régit

même pendant ces heures-là, sauf pour nous-même. S'il se trouve près

de nous une femme vertueuse ou hostile, cette chose si difficile la

veille--à savoir que nous arrivions à lui plaire--nous semble

maintenant un million de fois plus aisée sans l'être devenue en rien,

car ce n'est qu'à nos propres yeux, à nos propres yeux intérieurs que

nous avons changé. Et elle est aussi mécontente à l'instant même que

nous nous soyons permis une familiarité que nous le serons le

lendemain d'avoir donné cent francs au chasseur et, pour la même

raison, qui pour nous a été seulement retardée: l'absence d'ivresse.

Je ne connaissais aucune des femmes qui étaient à Rivebelle, et qui,

parce qu'elles faisaient partie de mon ivresse comme les reflets font

partie du miroir, me paraissaient mille fois plus désirables que la de

moins en moins existante Mlle Simonet. Une jeune blonde, seule, à

l'air triste, sous son chapeau de paille piqué de fleurs des champs me

regarda un instant d'un air rêveur et me parut agréable. Puis ce fut

le tour d'une autre, puis d'une troisième; enfin d'une brune au teint

éclatant. Presque toutes étaient connues, à défaut de moi, par

Saint-Loup.

Avant qu'il eût fait la connaissance de sa maîtresse actuelle, il

avait en effet tellement vécu dans le monde restreint de la noce, que

de toutes les femmes qui dînaient ces soirs-là à Rivebelle et dont

beaucoup s'y trouvaient par hasard, étant venues au bord de la mer,

certaines pour retrouver leur amant, d'autres pour tâcher d'en trouver

un, il n'y en avait guère qu'il ne connût pour avoir passé--lui-même

ou tel de ses amis--au moins une nuit avec elles. Il ne les saluait

pas si elles étaient avec un homme, et elles, tout en le regardant plus

qu'un autre parce que l'indifférence qu'on lui savait pour toute femme

qui n'était pas son actrice lui donnait aux yeux de celles-ci un

prestige singulier, elles avaient l'air de ne pas le connaître. Et

l'une chuchotait: «C'est le petit Saint-Loup. Il paraît qu'il aime

toujours sa grue. C'est la grande amour. Quel joli garçon! Moi je le

trouve épatant; et quel chic! Il y a tout de même des femmes qui ont

une sacrée veine. Et un chic type en tout. Je l'ai bien connu quand

j'étais avec d'Orléans. C'était les deux inséparables. Il en faisait

une noce à ce moment-là! Mais ce n'est plus ça; il ne lui fait pas de

queues. Ah! elle peut dire qu'elle en a une chance. Et je me demande

qu'est-ce qu'il peut lui trouver. Il faut qu'il soit tout de même une

fameuse truffe. Elle a des pieds comme des bateaux, des moustaches à

l'américaine et des dessous sales! Je crois qu'une petite ouvrière ne

voudrait pas de ses pantalons. Regardez-moi un peu quels yeux il a, on

se jetterait au feu pour un homme comme ça. Tiens, tais-toi, il m'a

reconnue, il rit, oh! il me connaissait bien. On n'a qu'à lui parler

de moi.» Entre elles et lui je surprenais un regard d'intelligence.

J'aurais voulu qu'il me présentât à ces femmes, pouvoir leur demander

un rendez-vous et qu'elles me l'accordassent même si je n'avais pas pu

l'accepter. Car sans cela leur visage resterait éternellement dépourvu,

dans ma mémoire, de cette partie de lui-même--et comme si elle

était cachée par un voile--qui varie avec toutes les femmes, que

nous ne pouvons imaginer chez l'une quand nous ne l'y avons pas vue,

et qui apparaît seulement dans le regard qui s'adresse à nous et qui

acquiesce à notre désir et nous promet qu'il sera satisfait. Et

pourtant même aussi réduit, leur visage était pour moi bien plus que

celui des femmes que j'aurais su vertueuses et ne me semblait pas

comme le leur, plat, sans dessous, composé d'une pièce unique et sans

épaisseur. Sans doute il n'était pas pour moi ce qu'il devait être

pour Saint-Loup qui par la mémoire, sous l'indifférence, pour lui

transparente, des traits immobiles qui affectaient de ne pas le

connaître ou sous la banalité du même salut que l'on eût adressé aussi

bien à tout autre, se rappelait, voyait, entre des cheveux défaits,

une bouche pâmée et des yeux mi-clos, tout un tableau silencieux comme

ceux que les peintres, pour tromper le gros des visiteurs revêtent

d'une toile décente. Certes, pour moi au contraire qui sentais que

rien de mon être n'avait pénétré en telle ou telle de ces femmes et

n'y serait emporté dans les routes inconnues qu'elle suivrait pendant

sa vie, ces visages restaient fermés. Mais c'était déjà assez de

savoir qu'ils s'ouvraient pour qu'ils me semblassent d'un prix que je

ne leur aurais pas trouvé s'ils n'avaient été que de belles médailles,

au lieu de médaillons sous lesquels se cachaient des souvenirs

d'amour. Quand à Robert, tenant à peine en place, quand il était

assis, dissimulant sous un sourire d'homme de cour l'avidité d'agir en

homme de guerre, à le bien regarder, je me rendais compte combien

l'ossature énergique de son visage triangulaire devait être la même

que celle de ses ancêtres, plus faite pour un ardent archer que pour

un lettré délicat. Sous la peau fine, la construction hardie,

l'architecture féodale apparaissaient. Sa tête faisait penser à ces

tours d'antiques donjons dont les créneaux inutilisés restent

visibles, mais qu'on a aménagées intérieurement en bibliothèque.

En rentrant à Balbec, de telle de ces inconnues à qui il m'avait

présenté je me redisais sans m'arrêter une seconde et pourtant sans

presque m'en apercevoir: «Quelle femme délicieuse!» comme on chante un

refrain. Certes, ces paroles étaient plutôt dictées par des

dispositions nerveuses que par un jugement durable. Il n'en est pas

moins vrai que si j'eusse eu mille francs sur moi et qu'il y eût

encore des bijoutiers d'ouverts à cette heure-là, j'eusse acheté une

bague à l'inconnue. Quand les heures de notre vie se déroulent ainsi

que des plans trop différents, on se trouve donner trop de soi

pour des personnes diverses qui le lendemain vous semblent sans

intérêt. Mais on se sent responsable de ce qu'on leur a dit la veille

et on veut y faire honneur.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie · 第 4 / 18 段