Mais les demoiselles Bloch et leur frère rougirent jusqu'aux

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MARCEL PROUST

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

TROISIÈME PARTIE

Une fois M. de Charlus parti, nous pûmes enfin, Robert et moi, aller

dîner chez Bloch. Or je compris pendant cette petite fête que les

histoires trop facilement trouvées drôles par notre camarade étaient

des histoires de M. Bloch, père, et que l'homme «tout à fait curieux»

était toujours un de ses amis qu'il jugeait de cette façon. Il y a un

certain nombre de gens qu'on admire dans son enfance, un père plus

spirituel que le reste de la famille, un professeur qui bénéficie à

nos yeux de la métaphysique qu'il nous révèle, un camarade plus avancé

que nous (ce que Bloch avait été pour moi) qui méprise le Musset de

l'Espoir en Dieu quand nous l'aimons encore, et quand nous en serons

venus au père Leconte ou à Claudel ne s'extasiera plus que sur:

«A Saint-Blaise, à la Zuecca

Vous étiez, vous étiez bien aise».

en y ajoutant:

«Padoue est un fort bel endroit

Ou de très grands docteurs en droit

...Mais j'aime mieux la polenta

...Passe dans son domino noir

La Toppatelle.»

et de toutes les «Nuits» ne retient que:

«Au Havre, devant l'Atlantique,

A Venise, à l'affreux Lido,

Où vient sur l'herbe d'un tombeau

Mourir la pâle Adriatique.»

Or, de quelqu'un qu'on admire de confiance, on recueille, on cite avec

admiration, des choses très inférieures à celles que livré à son

propre génie on refuserait avec sévérité, de même qu'un écrivain

utilise dans un roman, sous prétexte qu'ils sont vrais, des «mots», des

personnages, qui dans l'ensemble vivant font au contraire poids mort,

partie médiocre. Les portraits de Saint Simon écrits par lui sans

qu'il s'admire sans doute, sont admirables, les traits qu'il cite

comme charmants de gens d'esprit qu'il a connus, sont restés médiocres

ou devenus incompréhensibles. Il eût dédaigné d'inventer ce qu'il

rapporte comme si fin ou si coloré de Mme Cornuel ou de Louis XIV,

fait qui du reste est à noter chez bien d'autres et comporte diverses

interprétations dont il suffit en ce moment de retenir celle-ci: c'est

que dans l'état d'esprit où l'on «observe», on est très au-dessous du

niveau où l'on se trouve quand on crée.

Il y avait donc, enclavé en mon camarade Bloch, un père Bloch, qui

retardait de quarante ans sur son fils, débitait des anecdotes

saugrenues, et en riait autant au fond de mon ami que ne faisait le

père Bloch extérieur et véritable, puisque au rire que ce dernier

lâchait non sans répéter deux ou trois fois le dernier mot, pour que

son public goûtât bien l'histoire, s'ajoutait le rire bruyant par

lequel le fils ne manquait pas à table de saluer les histoires de son

père. C'est ainsi qu'après avoir dit les choses les plus

intelligentes, Bloch jeune, manifestant l'apport qu'il avait reçu de

sa famille, nous racontait pour la trentième fois quelques-uns des

mots que le père Bloch sortait seulement (en même temps que sa

redingote) les jours solennels où Bloch jeune amenait quelqu'un qu'il

valait la peine d'éblouir: un de ses professeurs, un «copain» qui

avait tous les prix, ou, ce soir-là, Saint-Loup et moi. Par exemple:

«Un critique militaire très fort, qui avait savamment déduit avec

preuves à l'appui pour quelles raisons infaillibles dans la guerre

russo-japonaise, les Japonais seraient battus et les Russes

vainqueurs», ou bien: «C'est un homme éminent qui passe pour un grand

financier dans les milieux politiques et pour un grand politique dans

les milieux financiers.» Ces histoires étaient interchangeables avec

une du baron de Rothschild et une de sir Rufus Israël, personnages mis

en scène d'une manière équivoque qui pouvait donner à entendre que M.

Bloch les avait personnellement connus.

J'y fus moi-même pris et à la manière dont M. Bloch père parla de

Bergotte, je crus aussi que c'était un de ses vieux amis. Or, tous les

gens célèbres, M. Bloch ne les connaissait que «sans les connaître»,

pour les avoir vus de loin au théâtre, sur les boulevards. Il

s'imaginait du reste que sa propre figure, son nom, sa personnalité ne

leur étaient pas inconnus et qu'en l'apercevant, ils étaient souvent

obligés de retenir une furtive envie de le saluer. Les gens du monde,

parce qu'ils connaissent les gens de talent original, qu'ils les

reçoivent à dîner, ne les comprennent pas mieux pour cela. Mais quand

on a un peu vécu dans le monde, la sottise de ses habitants vous fait

trop souhaiter de vivre, trop supposer d'intelligence, dans les

milieux obscurs où l'on ne connaît que «sans connaître». J'allais m'en

rendre compte en parlant de Bergotte. M. Bloch n'était pas le seul qui

eût des succès chez lui. Mon camarade en avait davantage encore auprès

de ses sœurs qu'il ne cessait d'interpeller sur un ton bougon, en

enfonçant sa tête dans son assiette; il les faisait ainsi rire aux

larmes. Elles avaient d'ailleurs adopté la langue de leur frère

qu'elles parlaient couramment, comme si elle eût été obligatoire et la

seule dont pussent user des personnes intelligentes. Quand nous

arrivâmes, l'aînée dit à une de ses cadettes: «Va prévenir notre père

prudent et notre mère vénérable.--Chiennes, leur dit Bloch, je vous

présente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides qui est venu

pour quelques jours de Doncières aux demeures de pierre polie, féconde

en chevaux.» Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours se

terminait d'habitude par quelque plaisanterie moins homérique:

«Voyons, fermez un peu vos peplos aux belles agrafes, qu'est-ce que

c'est que ce chichi-là? Après tout c'est pas mon père!» Et les

demoiselles Bloch s'écroulaient dans une tempête de rires. Je dis à

leur frère combien de joies il m'avait données en me recommandant la

lecture de Bergotte dont j'avais adoré les livres.

M. Bloch père qui ne connaissait Bergotte que de loin, et la vie de

Bergotte que par les racontars du parterre, avait une manière tout

aussi indirecte de prendre connaissance de ses œuvres, à l'aide de

jugements d'apparence littéraire. Il vivait dans le monde des à peu

près, où l'on salue dans le vide, où l'on juge dans le faux.

L'inexactitude, l'incompétence, n'y diminuent pas l'assurance, au

contraire. C'est le miracle bienfaisant de l'amour-propre que peu de

gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances

profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux

partagés parce que l'optique des gradins sociaux fait que tout rang

semble le meilleur à celui qui l'occupe et qui voit moins favorisés

que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu'il nomme et

calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre.

Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages

personnels par l'amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la

dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est

nécessaire, l'envie est là pour combler la différence. Il est vrai que

si l'envie s'exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire: «Je ne

veux pas le connaître» par «je ne peux pas le connaître». C'est le

sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien: «je ne veux pas le

connaître.» On sait que cela n'est pas vrai mais on ne le dit pas

cependant par simple artifice, on le dit parce qu'on éprouve ainsi, et

cela suffit pour supprimer la distance, c'est-à-dire pour le bonheur.

L'égocentrisme permettant de la sorte à chaque humain de voir

l'univers étagé au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se donnait le

luxe d'en être un impitoyable quand le matin en prenant son chocolat,

voyant la signature de Bergotte au bas d'un article dans le journal à

peine entr'ouvert, il lui accordait dédaigneusement une audience

écourtée, prononçait sa sentence, et s'octroyait le confortable

plaisir de répéter entre chaque gorgée du breuvage bouillant: «Ce

Bergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-là peut être

embêtant. C'est à se désabonner. Comme c'est emberlificoté, quelle

tartine!» Et il reprenait une beurrée.

Cette importance illusoire de M. Bloch père était d'ailleurs étendue

un peu au delà du cercle de sa propre perception. D'abord ses enfants

le considéraient comme un homme supérieur. Les enfants ont toujours

une tendance soit à déprécier, soit à exalter leurs parents, et pour

un bon fils, son père est toujours le meilleur des pères, en dehors

même de toutes raisons objectives de l'admirer. Or celles-ci ne

manquaient pas absolument pour M. Bloch, lequel était instruit, fin,

affectueux pour les siens. Dans la famille la plus proche, on se

plaisait d'autant plus avec lui que si dans la «société», on juge les

gens d'après un étalon, d'ailleurs absurde, et selon des règles

fausses mais fixes, par comparaison avec la totalité des autres gens

élégants, en revanche dans le morcellement de la vie bourgeoise, les

dîners, les soirées de famille tournent autour de personnes qu'on

déclare agréables, amusantes, et qui dans le monde ne tiendraient pas

l'affiche deux soirs. Enfin, dans ce milieu où les grandeurs factices

de l'aristocratie n'existent pas, on les remplace par des distinctions

plus folles encore. C'est ainsi que pour sa famille et jusqu'à un

degré de parenté fort éloigné, une prétendue ressemblance dans la

façon de porter la moustache et dans le haut du nez faisait qu'on

appelait M. Bloch un «faux duc d'Aumale». (Dans le monde des

«chasseurs» de cercle, l'un qui porte sa casquette de travers et sa

vareuse très serrée de manière à se donner l'air, croit-il, d'un

officier étranger, n'est-il pas une manière de personnage pour ses

camarades?)

La ressemblance était des plus vagues, mais on eût dit que ce fût un

titre. On répétait: «Bloch? lequel? le duc d'Aumale?» Comme on dit:

«La princesse Murat? laquelle? la Reine (de Naples)?» Un certain

nombre d'autres infimes indices achevaient de lui donner aux yeux du

cousinage une prétendue distinction. N'allant pas jusqu'à avoir une

voiture, M. Bloch louait à certains jours une victoria découverte à

deux chevaux de la Compagnie et traversait le Bois de Boulogne,

mollement étendu de travers, deux doigts sur la tempe, deux autres

sous le menton et si les gens qui ne le connaissaient pas le

trouvaient à cause de cela «faiseur d'embarras», on était persuadé

dans la famille que pour le chic, l'oncle Salomon aurait pu en

remontrer à Gramont-Caderousse. Il était de ces personnes qui quand

elles meurent et à cause d'une table commune avec le rédacteur en chef

de cette feuille, dans un restaurant des boulevards, sont qualifiés de

physionomie bien connue des Parisiens, par la Chronique mondaine du

_Radical_. M. Bloch nous dit à Saint-Loup et à moi que Bergotte savait

si bien pourquoi lui M. Bloch ne le saluait pas que dès qu'il

l'apercevait au théâtre ou au cercle, il fuyait son regard. Saint-Loup

rougit, car il réfléchit que ce cercle ne pouvait pas être le Jockey

dont son père avait été président. D'autre part ce devait être un

cercle relativement fermé, car M. Bloch avait dit que Bergotte n'y

serait plus reçu aujourd'hui. Aussi est-ce en tremblant de

«sous-estimer l'adversaire» que Saint-Loup demanda si ce cercle était

le cercle de la rue Royale, lequel était jugé «déclassant» par la

famille de Saint-Loup et où il savait qu'étaient reçus certains

israélites. «Non, répondit M. Bloch d'un air négligent, fier et

honteux, c'est un petit cercle, mais beaucoup plus agréable, le cercle

des Ganaches. On y juge sévèrement la galerie.--Est-ce que sir Rufus

Israël n'en est pas président», demanda Bloch fils à son père, pour

lui fournir l'occasion d'un mensonge honorable et sans se douter que

ce financier n'avait pas le même prestige aux yeux de Saint-Loup

qu'aux siens. En réalité, il y avait au Cercle des Ganaches non point

sir Rufus Israël, mais un de ses employés. Mais comme il était fort

bien avec son patron, il avait à sa disposition des cartes du grand

financier, et en donnait une à M. Bloch, quand celui-ci partait en

voyage sur une ligne dont sir Rufus était administrateur, ce qui

faisait dire au père Bloch: «Je vais passer au cercle demander une

recommandation de sir Rufus.» Et la carte lui permettait d'éblouir les

chefs de train. Les demoiselles Bloch furent plus intéressées par

Bergotte et revenant à lui au lieu de poursuivre sur les «Ganaches»,

la cadette demanda à son frère du ton le plus sérieux du monde car

elle croyait qu'il n'existait pas au monde pour désigner les gens de

talent d'autres expressions que celles qu'il employait: «Est-ce un

coco vraiment étonnant, ce Bergotte? Est-il de la catégorie des grands

bonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle?--Je l'ai rencontré à

plusieurs générales, dit M. Nissim Bernard. Il est gauche, c'est une

espèce de Schlemihl.» Cette allusion au conte de Chamisso n'avait rien

de bien grave, mais l'épithète de Schlemihl faisait partie de ce

dialecte mi-allemand, mi-juif, dont l'emploi ravissait M. Bloch dans

l'intimité, mais qu'il trouvait vulgaire et déplacé devant des

étrangers. Aussi jeta-t-il un regard sévère sur son oncle. «Il a du

talent, dit Bloch.--Ah! fit gravement sa sœur comme pour dire que

dans ces conditions j'étais excusable.--Tous les écrivains ont du

talent, dit avec mépris M. Bloch père.--Il paraît même, dit son fils

en levant sa fourchette et en plissant ses yeux d'un air

diaboliquement ironique qu'il va se présenter à l'Académie.--Allons

donc! il n'a pas un bagage suffisant, répondit M. Bloch le père qui ne

semblait pas avoir pour l'Académie le mépris de son fils et de ses

filles. Il n'a pas le calibre nécessaire.--D'ailleurs l'Académie est

un salon et Bergotte ne jouit d'aucune surface», déclara l'oncle à

héritage de Mme Bloch, personnage inoffensif et doux dont le nom de

Bernard eût peut-être à lui seul éveillé les dons de diagnostic de mon

grand'père, mais eût paru insuffisamment en harmonie avec un visage

qui semblait rapporté du palais de Darius et reconstitué par Mme

Dieulafoy, si, choisi par quelque amateur désireux de donner un

couronnement oriental à cette figure de Suse, ce prénom de Nissim

n'avait fait planer au-dessus d'elle les ailes de quelque taureau

androcéphale de Khorsabad. Mais M. Bloch ne cessait d'insulter son

oncle, soit qu'il fût excité par la bonhomie sans défense de son

souffre-douleur, soit que, la villa étant payée par M. Nissim Bernard,

le bénéficiaire voulût montrer qu'il gardait son indépendance et

surtout qu'il ne cherchait pas par des cajoleries à s'assurer

l'héritage à venir du richard. Celui-ci était surtout froissé qu'on le

traitât si grossièrement devant le maître d'hôtel. Il murmura une

phrase inintelligible où on distinguait seulement: «Quand les

Meschorès sont là.» Meschorès désigne dans la Bible le serviteur de

Dieu. Entre eux les Bloch s'en servaient pour désigner les domestiques

et en étaient toujours égayés parce que leur certitude de n'être pas

compris ni des chrétiens ni des domestiques eux-mêmes exaltait chez

M. Nissim Bernard et M. Bloch leur double particularisme de «maîtres»

et de «juifs». Mais cette dernière cause de satisfaction en devenait

une de mécontentement quand il y avait du monde. Alors M. Bloch

entendant son oncle dire «Meschorès» trouvait qu'il laissait trop

paraître son côté oriental, de même qu'une cocotte qui invite ses

amies avec des gens comme il faut, est irritée si elles font allusion

à leur métier de cocotte, ou emploient des mots malsonnants. Aussi,

bien loin que la prière de son oncle produisît quelque effet sur M.

Bloch, celui-ci, hors de lui, ne put plus se contenir. Il ne perdit

plus une occasion d'invectiver le malheureux oncle. «Naturellement,

quand il y a quelque bêtise prudhommesque à dire, on peut être sûr que

vous ne la ratez pas. Vous seriez le premier à lui lécher les pieds

s'il était là», cria M. Bloch tandis que M. Nissim Bernard attristé

inclinait vers son assiette la barbe annelée du roi Sargon. Mon

camarade depuis qu'il portait la sienne qu'il avait aussi crépue et

bleutée ressemblait beaucoup à son grand-oncle.

--Comment, vous êtes le fils du marquis de Marsantes? mais je l'ai

très bien connu, dit à Saint-Loup M. Nissim Bernard. Je crus qu'il

voulait dire «connu» au sens où le père de Bloch disait qu'il

connaissait Bergotte, c'est-à-dire de vue. Mais il ajouta: «Votre père

était un de mes bons amis.» Cependant Bloch était devenu excessivement

rouge, son père avait l'air profondément contrarié, les demoiselles

Bloch riaient en s'étouffant. C'est que chez M. Nissim Bernard le goût

de l'ostentation, contenu chez M. Bloch le père et chez ses enfants,

avait engendré l'habitude du mensonge perpétuel. Par exemple, en

voyage à l'hôtel, M. Nissim Bernard comme aurait pu faire M. Bloch le

père, se faisait apporter tous ses journaux par son valet de chambre

dans la salle à manger, au milieu du déjeuner, quand tout le monde

était réuni pour qu'on vît bien qu'il voyageait avec un valet de

chambre. Mais aux gens avec qui il se liait dans l'hôtel, l'oncle

disait ce que le neveu n'eût jamais fait, qu'il était sénateur. Il

avait beau être certain qu'on apprendrait un jour que le titre était

usurpé, il ne pouvait au moment même résister au besoin de se le

donner. M. Bloch souffrait beaucoup des mensonges de son oncle et de

tous les ennuis qu'ils lui causaient. «Ne faites pas attention, il est

extrêmement blagueur», dit-il à mi-voix à Saint-Loup qui n'en fut que

plus intéressé, étant très curieux de la psychologie des menteurs.

«Plus menteur encore que l'Ithaquesien Odysseus qu'Athènes appelait

pourtant le plus menteur des hommes, compléta notre camarade Bloch.--Ah!

par exemple! s'écria M. Nissim Bernard, si je m'attendais à dîner

avec le fils de mon ami! Mais j'ai à Paris chez moi, une photographie

de votre père et combien de lettres de lui. Il m'appelait toujours «mon

oncle», on n'a jamais su pourquoi. C'était un homme charmant,

étincelant. Je me rappelle un dîner chez moi, à Nice où il y avait

Sardou, Labiche, Augier...--Molière, Racine, Corneille, continua

ironiquement M. Bloch le père, dont le fils acheva l'énumération en

ajoutant: Plaute, Ménandre, Kalidasa.» M. Nissim Bernard blessé

arrêta brusquement son récit et, se privant ascétiquement d'un grand

plaisir, resta muet jusqu'à la fin du dîner.

«Saint-Loup au casque d'airain, dit Bloch, reprenez un peu de ce

canard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles l'illustre

sacrificateur des volailles a répandu de nombreuses libations de vin

rouge.»

D'habitude après avoir sorti de derrière les fagots pour un camarade

de marque les histoires sur sir Rufus Israël et autres, M. Bloch

sentant qu'il avait touché son fils jusqu'à l'attendrissement, se

retirait pour ne pas se «galvauder» aux yeux du «potache». Cependant

s'il y avait une raison tout à fait capitale, comme quand son fils par

exemple fut reçu à l'agrégation, M. Bloch ajouta à la série habituelle

des anecdotes cette réflexion ironique qu'il réservait plutôt pour ses

amis personnels et que Bloch jeune fut extrêmement fier de voir

débiter pour ses amis à lui: «Le gouvernement a été impardonnable. Il

n'a pas consulté M. Coquelin! M. Coquelin a fait savoir qu'il était

mécontent» (M. Bloch se piquait d'être réactionnaire et méprisant pour

les gens de théâtre).

Mais les demoiselles Bloch et leur frère rougirent jusqu'aux oreilles

tant ils furent impressionnés quand Bloch père, pour se montrer royal

jusqu'au bout envers les deux «labadens» de son fils, donna l'ordre

d'apporter du champagne et annonça négligemment que pour nous

«régaler», il avait fait prendre trois fauteuils pour la

représentation qu'une troupe d'Opéra-Comique donnait le soir même au

Casino. Il regrettait de n'avoir pu avoir de loge. Elles étaient

toutes prises. D'ailleurs il les avait souvent expérimentées, on était

mieux à l'orchestre. Seulement, si le défaut de son fils, c'est-à-dire

ce que son fils croyait invisible aux autres, était la grossièreté,

celui du père était l'avarice. Aussi, c'est dans une carafe qu'il fit

servir sous le nom de champagne un petit vin mousseux et sous celui de

fauteuils d'orchestre il avait fait prendre des parterres qui

coûtaient moitié moins, miraculeusement persuadé par l'intervention

divine de son défaut que ni à table, ni au théâtre (où toutes les

loges étaient vides) on ne s'apercevrait de la différence. Quand M.

Bloch nous eut laissé tremper nos lèvres dans les coupes plates que

son fils décorait du nom de «cratères aux flancs profondément

creusés», il nous fit admirer un tableau qu'il aimait tant qu'il

l'apportait avec lui à Balbec. Il nous dit que c'était un Rubens.

Saint-Loup lui demanda naïvement s'il était signé. M. Bloch répondit

en rougissant qu'il avait fait couper la signature à cause du cadre,

ce qui n'avait pas d'importance, puisqu'il ne voulait pas le vendre.

Puis il nous congédia rapidement pour se plonger dans le _Journal

Officiel_ dont les numéros encombraient la maison et dont la lecture

lui était rendue nécessaire, nous dit-il, «par sa situation

parlementaire» sur la nature exacte de laquelle il ne nous fournit pas

de lumières. «Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zephyros et

Boréas se disputent à qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu

que nous nous attardions après le spectacle, nous ne rentrerons qu'aux

premières lueurs d'Eôs aux doigts de pourpre. A propos, demanda-t-il à

Saint-Loup quand nous fûmes dehors et je tremblai car je compris bien

vite que c'était de M. de Charlus que Bloch parlait sur ce ton

ironique), quel était cet excellent fantoche en costume sombre que je

vous ai vu promener avant-hier matin sur la plage?--C'est mon

oncle», répondit Saint-Loup piqué. Malheureusement, une «gaffe» était

bien loin de paraître à Bloch chose à éviter. Il se tordit de rire:

«Tous mes compliments, j'aurais dû le deviner, il a un excellent chic,

et une impayable bobine de gaga de la plus haute lignée.--Vous vous

trompez du tout au tout, il est très intelligent, riposta Saint-Loup

furieux.--Je le regrette car alors il est moins complet. J'aimerais du

reste beaucoup le connaître car je suis sûr que j'écrirais des

machines adéquates sur des bonshommes comme ça. Celui-là, à voir

passer, est crevant. Mais je négligerais le côté caricatural, au fond

assez méprisable pour un artiste épris de la beauté plastique des

phrases, de la binette qui, excusez-moi, m'a fait gondoler un bon

moment, et je mettrais en relief le côté aristocratique de votre

oncle, qui en somme fait un effet bœuf, et la première rigolade passée,

frappe par un très grand style. Mais, dit-il, en s'adressant cette

fois à moi, il y a une chose dans un tout autre ordre d'idées, sur

laquelle je veux t'interroger et chaque fois que nous sommes ensemble,

quelque dieu, bienheureux habitant de l'Olympe, me fait oublier

totalement de te demander ce renseignement qui eût pu m'être déjà et

me sera sûrement fort utile. Quelle est donc cette belle personne avec

laquelle je t'ai rencontré au Jardin d'Acclimatation et qui était

accompagnée d'un monsieur que je crois connaître de vue et d'une jeune

fille à la longue chevelure?» J'avais bien vu que Mme Swann ne se

rappelait pas le nom de Bloch, puisqu'elle m'en avait dit un autre et

avait qualifié mon camarade d'attaché à un ministère où je n'avais

jamais pensé depuis à m'informer s'il était entré. Mais comment Bloch

qui, à ce qu'elle m'avait dit alors, s'était fait présenter à elle

pouvait-il ignorer son nom? J'étais si étonné que je restai un moment

sans répondre. «En tous cas, tous mes compliments, me dit-il, tu n'as

pas dû t'embêter avec elle. Je l'avais rencontrée quelques jours

auparavant dans le train de Ceinture. Elle voulut bien dénouer la

sienne en faveur de ton serviteur, je n'ai jamais passé de si bons

moments et nous allions prendre toutes dispositions pour nous revoir

quand une personne qu'elle connaissait eut le mauvais goût de monter à

l'avant-dernière station.» Le silence que je gardais ne parut pas

plaire à Bloch. «J'espérais, me dit-il, connaître grâce à toi son

adresse et aller goûter chez elle plusieurs fois par semaine, les

plaisirs d'Eros, chers aux Dieux, mais je n'insiste pas puisque tu

poses pour la discrétion à l'égard d'une professionnelle qui s'est

donnée à moi trois fois de suite et de la manière la plus raffinée

entre Paris et le Point-du-Jour. Je la retrouverai bien un soir ou

l'autre.»

J'allai voir Bloch à la suite de ce dîner, il me rendit ma visite,

mais j'étais sorti et il fut aperçu, me demandant, par Françoise,

laquelle par hasard bien qu'il fût venu à Combray ne l'avait jamais vu

jusque-là. De sorte qu'elle savait seulement qu'un «des Monsieurs» que

je connaissais était passé pour me voir, elle ignorait «à quel effet»,

vêtu d'une manière quelconque et qui ne lui avait pas fait grande

impression. Or j'avais beau savoir que certaines idées sociales de

Françoise me resteraient toujours impénétrables, qui reposaient

peut-être en partie sur des confusions entre des mots, des noms

qu'elle avait pris une fois, et à jamais, les uns pour les autres, je

ne pus m'empêcher, moi qui avais depuis longtemps renoncé à me poser

des questions dans ces cas-là, de chercher vainement, d'ailleurs, ce

que le nom de Bloch pouvait représenter d'immense pour Françoise. Car

à peine lui eus-je dit que ce jeune homme qu'elle avait aperçu était

M. Bloch, elle recula de quelques pas tant furent grandes sa stupeur

et sa déception. «Comment, c'est cela, M. Bloch!» s'écria-t-elle d'un

air atterré comme si un personnage aussi prestigieux eût dû posséder

une apparence qui «fît connaître» immédiatement qu'on se trouvait en

présence d'un grand de la terre, et à la façon de quelqu'un qui trouve

qu'un personnage historique n'est pas à la hauteur de sa réputation,

elle répétait d'un ton impressionné, et où on sentait pour l'avenir

les germes d'un scepticisme universel: «Comment c'est ça M. Bloch! Ah!

vraiment on ne dirait pas à le voir.» Elle avait l'air de m'en garder

rancune comme si je lui eusse jamais «surfait» Bloch. Et pourtant elle

eut la bonté d'ajouter: «Hé bien, tout M. Bloch qu'il est, Monsieur

peut dire qu'il est aussi bien que lui.»

Elle eut bientôt à l'égard de Saint-Loup qu'elle adorait une

désillusion d'un autre genre, et d'une moindre dureté: elle apprit

qu'il était républicain. Or bien qu'en parlant par exemple de la Reine

de Portugal, elle dît avec cet irrespect qui dans le peuple est le

respect suprême «Amélie, la sœur à Philippe», Françoise était

royaliste. Mais surtout un marquis, un marquis qui l'avait éblouie, et

qui était pour la République, ne lui paraissait plus vrai. Elle en

marquait la même mauvaise humeur que si je lui eusse donné une boîte

qu'elle eût cru d'or, de laquelle elle m'eût remercié avec effusion et

qu'ensuite un bijoutier lui eût révélé être en plaqué. Elle retira

aussitôt son estime à Saint-Loup, mais bientôt après la lui rendit,

ayant réfléchi qu'il ne pouvait pas, étant le marquis de Saint-Loup

être républicain, qu'il faisait seulement semblant, par intérêt, car

avec le gouvernement qu'on avait, cela pouvait lui rapporter gros. De

ce jour sa froideur envers lui, son dépit contre moi cessèrent. Et

quand elle parlait de Saint-Loup, elle disait: «C'est un hypocrite»,

avec un large et bon sourire qui faisait bien comprendre qu'elle le

«considérait» de nouveau autant qu'au premier jour et qu'elle lui

avait pardonné.

Or la sincérité et le désintéressement de Saint-Loup étaient au

contraire absolus et c'était cette grande pureté morale qui, ne

pouvant se satisfaire entièrement dans un sentiment égoïste comme

l'amour, ne rencontrant pas d'autre part en lui l'impossibilité qui

existait par exemple en moi de trouver sa nourriture spirituelle autre

part qu'en soi-même, le rendait vraiment capable, autant que moi

incapable, d'amitié.

Françoise ne se trompait pas moins sur Saint-Loup quand elle disait

qu'il avait l'air comme ça de ne pas dédaigner le peuple, mais que ce

n'est pas vrai et qu'il n'y avait qu'à le voir quand il était en

colère après son cocher. Il était arrivé en effet quelquefois à Robert

de le gronder avec une certaine rudesse, qui prouvait chez lui moins

le sentiment de la différence que de l'égalité entre les classes.

«Mais, me dit-il en réponse aux reproches que je lui faisais d'avoir

traité un peu durement ce cocher, pourquoi affecterais-je de lui

parler poliment? N'est-il pas mon égal? N'est-il pas aussi près de moi

que mes oncles ou mes cousins? Vous avez l'air de trouver que je

devrais le traiter avec égards, comme un inférieur! Vous parlez comme

un aristocrate», ajouta-t-il avec dédain.

En effet, s'il y avait une classe contre laquelle il eût de la

prévention et de la partialité, c'était l'aristocratie, et jusqu'à

croire aussi difficilement à la supériorité d'un homme du monde, qu'il

croyait facilement à celle d'un homme du peuple. Comme je lui parlais

de la princesse de Luxembourg que j'avais rencontrée avec sa tante:

--Une carpe, me dit-il, comme toutes ses pareilles. C'est d'ailleurs

un peu ma cousine.

Ayant un préjugé contre les gens qui le fréquentaient, il allait

rarement dans le monde et l'attitude méprisante ou hostile qu'il y

prenait, augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de

sa liaison avec une femme «de théâtre», liaison qu'ils accusaient de

lui être fatale et notamment d'avoir développé chez lui cet esprit de

dénigrement, ce mauvais esprit, de l'avoir «dévoyé», en attendant

qu'il se «déclassât» complètement. Aussi, bien des hommes légers du

faubourg Saint-Germain étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de

la maîtresse de Robert. «Les grues font leur métier, disait-on, elles

valent autant que d'autres; mais celle-là, non! Nous ne lui

pardonnerons pas! Elle a fait trop de mal à quelqu'un que nous

aimons.» Certes, il n'était pas le premier qui eût un fil à la patte.

Mais les autres s'amusaient en hommes du monde, continuaient à penser

en hommes du monde sur la politique, sur tout. Lui, sa famille le

trouvait «aigri». Elle ne se rendait pas compte que pour bien des

jeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient incultes

d'esprit, rudes dans leurs amitiés, sans douceur et sans goût,

c'est bien souvent leur maîtresse qui est leur vrai maître et les

liaisons de ce genre la seule école morale où ils soient initiés à une

culture supérieure, où ils apprennent le prix des connaissances

désintéressées. Même dans le bas peuple (qui au point de vue de la

grossièreté ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus

sensible, plus fine, plus oisive, a la curiosité de certaines

délicatesses, respecte certaines beautés de sentiment et d'art que, ne

les comprît-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce qui semblait

le plus désirable à l'homme, l'argent, la situation. Or, qu'il

s'agisse de la maîtresse d'un jeune clubman comme Saint-Loup ou d'un

jeune ouvrier (les électriciens par exemple comptent aujourd'hui dans

les rangs de la Chevalerie véritable), son amant a pour elle trop

d'admiration et de respect pour ne pas les étendre à ce qu'elle-même

respecte et admire; et pour lui l'échelle des valeurs s'en trouve

renversée. A cause de son sexe même elle est faible, elle a des

troubles nerveux, inexplicables, qui chez un homme, et même chez une

autre femme, chez une femme dont il est neveu ou cousin auraient fait

sourire ce jeune homme robuste. Mais il ne peut voir souffrir celle

qu'il aime. Le jeune noble qui comme Saint-Loup a une maîtresse, prend

l'habitude quand il va dîner avec elle au cabaret d'avoir dans sa

poche le valérianate dont elle peut avoir besoin, d'enjoindre au

garçon, avec force et sans ironie, de faire attention à fermer les

portes sans bruit, à ne pas mettre de mousse humide sur la table, afin

d'éviter à son amie ces malaises que pour sa part il n'a jamais

ressentis, qui composent pour lui un monde occulte à la réalité duquel

elle lui a appris à croire, malaises qu'il plaint maintenant sans

avoir besoin pour cela de les connaître, qu'il plaindra même quand ce

sera d'autres qu'elle qui les ressentiront. La maîtresse de

Saint-Loup--comme les premiers moines du moyen âge, à la chrétienté--lui

avait enseigné la pitié envers les animaux car elle en avait la

passion, ne se déplaçant jamais sans son chien, ses serins, ses

perroquets; Saint-Loup veillait sur eux avec des soins maternels et

traitait de brutes les gens qui ne sont pas bons avec les bêtes.

D'autre part, une actrice, ou soi-disant telle, comme celle qui vivait

avec lui--qu'elle fût intelligente ou non, ce que j'ignorais--en

lui faisant trouver ennuyeuse la société des femmes du monde et

considérer comme une corvée l'obligation d'aller dans une soirée,

l'avait préservé du snobisme et guéri de la frivolité. Si grâce à elle

les relations mondaines tenaient moins de place dans la vie de son

jeune amant, en revanche tandis que s'il avait été un simple homme de

salon, la vanité ou l'intérêt auraient dirigé ses amitiés comme la

rudesse les aurait empreintes, sa maîtresse lui avait appris à y

mettre de la noblesse et du raffinement. Avec son instinct de femme et

appréciant plus chez les hommes certaines qualités de sensibilité que

son amant eût peut-être sans elle méconnues ou plaisantées, elle avait

toujours vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de

Saint-Loup qui avait pour lui une affection vraie, et de le préférer.

Elle savait le forcer à éprouver pour celui-là de la reconnaissance, à

la lui témoigner, à remarquer les choses qui lui faisaient plaisir,

celles qui lui faisaient de la peine. Et bientôt Saint-Loup, sans plus

avoir besoin qu'elle l'avertît, commença à se soucier de tout cela et

à Balbec où elle n'était pas, pour moi qu'elle n'avait jamais vu et

dont il ne lui avait même peut-être pas encore parlé dans ses lettres,

de lui-même il fermait la fenêtre d'une voiture où j'étais, emportait

les fleurs qui me faisaient mal, et quand il eut à dire au revoir à la

fois à plusieurs personnes, à son départ, s'arrangea à les quitter un

peu plus tôt afin de rester seul et en dernier avec moi, de mettre

cette différence entre elles et moi, de me traiter autrement que les

autres. Sa maîtresse avait ouvert son esprit à l'invisible, elle avait

mis du sérieux dans sa vie, des délicatesses dans son cœur, mais tout

cela échappait à la famille en larmes qui répétait: «Cette gueuse le

tuera, et en attendant elle le déshonore.» Il est vrai qu'il avait

fini de tirer d'elle tout le bien qu'elle pouvait lui faire; et

maintenant elle était cause seulement qu'il souffrait sans cesse, car

elle l'avait pris en horreur et le torturait. Elle avait commencé un

beau jour à le trouver bête et ridicule parce que les amis qu'elle

avait parmi les jeunes auteurs et acteurs, lui avaient assuré qu'il

l'était, et elle répétait à son tour ce qu'ils avaient dit avec cette

passion, cette absence de réserves qu'on montre chaque fois qu'on

reçoit du dehors et qu'on adopte des opinions ou des usages qu'on

ignorait entièrement. Elle professait volontiers, comme ces comédiens,

qu'entre elle et Saint-Loup le fossé était infranchissable, parce

qu'ils étaient d'une autre race, qu'elle était une intellectuelle et

que lui, quoi qu'il prétendît, était, de naissance, un ennemi de

l'intelligence. Cette vue lui semblait profonde et elle en cherchait

la vérification dans les paroles les plus insignifiantes, les moindres

gestes de son amant. Mais quand les mêmes amis l'eurent en outre

convaincue qu'elle détruisait dans une compagnie aussi peu faite pour

elle les grandes espérances qu'elle avait, disaient-ils, données, que

son amant finirait par déteindre sur elle, qu'à vivre avec lui, elle

gâchait son avenir d'artiste, à son mépris pour Saint-Loup s'ajouta la

même haine que s'il s'était obstiné à vouloir lui inoculer une maladie

mortelle. Elle le voyait le moins possible tout en reculant encore le

moment d'une rupture définitive, laquelle me paraissait à moi bien

peu vraisemblable. Saint-Loup faisait pour elle de tels sacrifices

que, à moins qu'elle fût ravissante (mais il n'avait jamais voulu me

montrer sa photographie, me disant: «D'abord ce n'est pas une beauté

et puis elle vient mal en photographie, ce sont des instantanés que

j'ai faits moi-même avec mon Kodak et ils vous donneraient une fausse

idée d'elle»), il semblait difficile qu'elle trouvât un second homme

qui en consentît de semblables. Je ne songeais pas qu'une certaine

toquade de se faire un nom, même quand on n'a pas de talent, que

l'estime, rien que l'estime privée, de personnes qui vous imposent,

peuvent (ce n'était peut-être du reste pas le cas pour la maîtresse de

Saint-Loup) être même pour une petite cocotte des motifs plus

déterminants que le plaisir de gagner de l'argent. Saint-Loup qui sans

bien comprendre ce qui se passait dans la pensée de sa maîtresse, ne

la croyait complètement sincère ni dans les reproches injustes ni

dans les promesses d'amour éternel, avait pourtant à certains moments

le sentiment qu'elle romprait quand elle le pourrait, et à cause de

cela, mû sans doute par l'instinct de conservation de son amour, plus

clairvoyant peut-être que Saint-Loup n'était lui-même, usant

d'ailleurs d'une habileté pratique qui se conciliait chez lui avec les

plus grands et les plus aveugles élans du cœur, il s'était refusé à lui

constituer un capital, avait emprunté un argent énorme pour qu'elle ne

manquât de rien, mais ne le lui remettait qu'au jour le jour. Et sans

doute, au cas où elle eût vraiment songé à le quitter, attendait-elle

froidement d'avoir «fait sa pelote», ce qui avec les sommes données

par Saint-Loup demanderait sans doute un temps fort court, mais tout

de même concédé en supplément pour prolonger le bonheur de mon nouvel

ami -- ou son malheur.

Cette période dramatique de leur liaison--et qui était arrivée

maintenant à son point le plus aigu, le plus cruel pour Saint-Loup,

car elle lui avait défendu de rester à Paris où sa présence

l'exaspérait et l'avait forcé de prendre son congé à Balbec, à côté de

sa garnison--avait commencé un soir chez une tante de Saint-Loup,

lequel avait obtenu d'elle que son amie viendrait pour de nombreux

invités dire des fragments d'une pièce symboliste qu'elle avait jouée

une fois sur une scène d'avant-garde et pour laquelle elle lui avait

fait partager l'admiration qu'elle éprouvait elle-même.

Mais quand elle était apparue, un grand lys à la main, dans un costume

copié de l'«Ancilla Domini» et qu'elle avait persuadé à Robert être

une véritable «vision d'art», son entrée avait été accueillie dans

cette assemblée d'hommes de cercles et de duchesses par des sourires

que le ton monotone de la psalmodie, la bizarrerie de certains mots,

leur fréquente répétition avaient changés en fous-rires d'abord

étouffés, puis si irrésistibles que la pauvre récitante n'avait pu

continuer. Le lendemain la tante de Saint-Loup avait été unanimement

blâmée d'avoir laissé paraître chez elle une artiste aussi grotesque.

Un duc bien connu ne lui cacha pas qu'elle n'avait à s'en prendre qu'à

elle-même si elle se faisait critiquer.

--Que diable aussi, on ne nous sort pas des numéros de cette

force-là! Si encore cette femme avait du talent, mais elle n'en a et

n'en aura jamais aucun. Sapristi! Paris n'est pas si bête qu'on veut

bien le dire. La société n'est pas composée que d'imbéciles. Cette

petite demoiselle a évidemment cru étonner Paris. Mais Paris est plus

difficile à étonner que cela et il y a tout de même des affaires qu'on

ne nous fera pas avaler.

Quant à l'artiste, elle sortit en disant à Saint-Loup:

--Chez quelles dindes, chez quelles garces sans éducation, chez quels

goujats m'as-tu fourvoyée? J'aime mieux te le dire, il n'y en avait

pas un des hommes présents qui ne m'eût fait de l'œil, du pied, et

c'est parce que j'ai repoussé leurs avances qu'ils ont cherché à se

venger.

Paroles qui avaient changé l'antipathie de Robert pour les gens du

monde en une horreur autrement profonde et douloureuse et que lui

inspiraient particulièrement ceux qui la méritaient le moins, des

parents dévoués qui, délégués par la famille, avaient cherché à

persuader à l'amie de Saint-Loup de rompre avec lui, démarche qu'elle

lui présentait comme inspirée par leur amour pour elle. Robert

quoiqu'il eût aussitôt cessé de les fréquenter pensait, quand il était

loin de son amie comme maintenant, qu'eux ou d'autres en profitaient

pour revenir à la charge et avaient peut-être reçu ses faveurs. Et

quand il parlait des viveurs qui trompent leurs amis, cherchent à

corrompre les femmes, tâchent de les faire venir dans des maisons de

passe, son visage respirait la souffrance et la haine.

--Je les tuerais avec moins de remords qu'un chien qui est du moins

une bête gentille, loyale et fidèle. En voilà qui méritent la

guillotine, plus que des malheureux qui ont été conduits au crime par

la misère et par la cruauté des riches.

Il passait la plus grande partie de son temps à envoyer à sa maîtresse

des lettres et des dépêches. Chaque fois que, tout en l'empêchant de

venir à Paris, elle trouvait, à distance, le moyen d'avoir une

brouille avec lui, je l'apprenais à sa figure décomposée. Comme sa

maîtresse ne lui disait jamais ce qu'elle avait à lui reprocher,

soupçonnant que, peut-être, si elle ne le lui disait pas, c'est

qu'elle ne le savait pas et qu'elle avait simplement assez de lui, il

aurait pourtant voulu avoir des explications, il lui écrivait:

«Dis-moi ce que j'ai fait de mal. Je suis prêt à reconnaître mes

torts», le chagrin qu'il éprouvait ayant pour effet de le persuader

qu'il avait mal agi.

Mais elle lui faisait attendre indéfiniment des réponses d'ailleurs

dénuées de sens. Aussi c'est presque toujours le front soucieux et

bien souvent les mains vides que je voyais Saint-Loup revenir de la

poste où, seul de tout l'hôtel avec Françoise, il allait chercher ou

porter lui-même ses lettres, lui par impatience d'amant, elle par

méfiance de domestique. (Les dépêches le forçaient à faire beaucoup

plus de chemin.)

Quand quelques jours après le dîner chez les Bloch ma grand'mère me

dit d'un air joyeux que Saint-Loup venait de lui demander si avant

qu'il quittât Balbec elle ne voulait pas qu'il la photographiât, et

quand je vis qu'elle avait mis pour cela sa plus belle toilette et

hésitait entre diverses coiffures, je me sentis un peu irrité de cet

enfantillage qui m'étonnait tellement de sa part. J'en arrivais même à

me demander si je ne m'étais pas trompé sur ma grand'mère, si je ne la

plaçais pas trop haut, si elle était aussi détachée que j'avais

toujours cru de ce qui concernait sa personne, si elle n'avait pas ce

que je croyais lui être le plus étranger, de la coquetterie.

Malheureusement, ce mécontentement que me causaient le projet de

séance photographique et surtout la satisfaction que ma grand'mère

paraissait en ressentir, je le laissai suffisamment apercevoir pour

que Françoise le remarquât et s'empressât involontairement de

l'accroître en me tenant un discours sentimental et attendri auquel je

ne voulus pas avoir l'air d'adhérer.

--Oh! monsieur, cette pauvre madame qui sera si heureuse qu'on tire

son portrait, et qu'elle va même mettre le chapeau que sa vieille

Françoise, elle lui a arrangé, il faut la laisser faire, monsieur.

Je me convainquis que je n'étais pas cruel de me moquer de la

sensibilité de Françoise, en me rappelant que ma mère et ma grand'mère

mes modèles en tout, le faisaient souvent aussi. Mais ma grand'mère

s'apercevant que j'avais l'air ennuyé, me dit que si cette séance de

pose pouvait me contrarier elle y renoncerait. Je ne le voulus pas, je

l'assurai que je n'y voyais aucun inconvénient et la laissai se faire

belle, mais crus faire preuve de pénétration et de force en lui disant

quelques paroles ironiques et blessantes destinées à neutraliser le

plaisir qu'elle semblait trouver à être photographiée, de sorte que si

je fus contraint de voir le magnifique chapeau de ma grand'mère, je

réussis du moins à faire disparaître de son visage cette expression

joyeuse qui aurait dû me rendre heureux et qui, comme il arrive trop

souvent tant que sont encore en vie les êtres que nous aimons le

mieux, nous apparaît comme la manifestation exaspérante d'un travers

mesquin plutôt que comme la forme précieuse du bonheur que nous

voudrions tant leur procurer. Ma mauvaise humeur venait surtout de ce

que cette semaine là ma grand'mère avait paru me fuir et que je

n'avais pu l'avoir un instant à moi, pas plus le jour que le soir.

Quand je rentrais dans l'après-midi pour être un peu seul avec elle,

on me disait qu'elle n'était pas là; ou bien elle s'enfermait avec

Françoise pour de longs conciliabules qu'il ne m'était pas permis de

troubler. Et quand ayant passé la soirée dehors avec Saint-Loup je

songeais pendant le trajet du retour au moment où j'allais pouvoir

retrouver et embrasser ma grand'mère, j'avais beau attendre qu'elle

frappât contre la cloison ces petits coups qui me diraient d'entrer

lui dire bonsoir, je n'entendais rien; je finissais par me coucher,

lui en voulant un peu de ce qu'elle me privât, avec une indifférence

si nouvelle de sa part, d'une joie sur laquelle j'avais tant compté,

je restais encore, le cœur palpitant comme dans mon enfance, à écouter

le mur qui restait muet et je m'endormais dans les larmes.

* * * * *

Ce jour-là, comme les précédents, Saint-Loup avait été obligé d'aller

à Doncières où en attendant qu'il y rentrât d'une manière définitive,

on aurait toujours besoin de lui maintenant jusqu'à la fin de

l'après-midi. Je regrettais qu'il ne fût pas à Balbec. J'avais vu

descendre de voiture et entrer, les unes dans la salle de danse du

Casino, les autres chez le glacier, des jeunes femmes qui, de loin,

m'avaient paru ravissantes. J'étais dans une de ces périodes de la

jeunesse, dépourvues d'un amour particulier, vacantes, où partout--comme

un amoureux, la femme dont il est épris--on désire, on

cherche, on voit la beauté. Qu'un seul trait réel--le peu qu'on

distingue d'une femme vue de loin, ou de dos--nous permette de

projeter la Beauté devant nous, nous nous figurons l'avoir reconnue,

notre cœur bat, nous pressons le pas, et nous resterons toujours à demi

persuadés que c'était elle, pourvu que la femme ait disparu: ce n'est

que si nous pouvons la rattraper que nous comprenons notre erreur.

D'ailleurs, de plus en plus souffrant, j'étais tenté de surfaire les

plaisirs les plus simples à cause des difficultés mêmes qu'il y avait

pour moi à les atteindre. Des femmes élégantes, je croyais en

apercevoir partout, parce que j'étais trop fatigué si c'était sur la

plage, trop timide si c'était au Casino ou dans une pâtisserie, pour

les approcher nulle part. Pourtant, si je devais bientôt mourir,

j'aurais aimé savoir comment étaient faites de près, en réalité, les

plus jolies jeunes filles que la vie pût offrir, quand même c'eût été

un autre que moi, ou même personne, qui dût profiter de cette offre

(je ne me rendais pas compte, en effet, qu'il y avait un désir de

possession à l'origine de ma curiosité). J'aurais osé entrer dans la

salle de bal, si Saint-Loup avait été avec moi. Seul, je restai

simplement devant le Grand-Hôtel à attendre le moment d'aller

retrouver ma grand'mère, quand, presque encore à l'extrémité de la

digue où elles faisaient mouvoir une tache singulière, je vis

s'avancer cinq ou six fillettes, aussi différentes, par l'aspect et

par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé

à Balbec, qu'aurait pu l'être, débarquée on ne sait d'où, une bande de

mouettes qui exécute à pas comptés sur la plage--les retardataires

rattrapant les autres en voletant--une promenade dont le but semble

aussi obscur aux baigneurs qu'elles ne paraissent pas voir, que

clairement déterminé pour leur esprit d'oiseaux.

Une de ces inconnues poussait devant elle, de la main, sa bicyclette;

deux autres tenaient des «clubs» de golf; et leur accoutrement

tranchait sur celui des autres jeunes filles de Balbec, parmi

lesquelles quelques-unes il est vrai, se livraient aux sports, mais

sans adopter pour cela une tenue spéciale.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie · 第 1 / 18 段