Les _granges_ et les _greniers d’abondance_ étaient des bâtiments ruraux

dépendant des abbayes, mais en dehors des _lieux réguliers_. Ces

bâtiments faisaient partie du _prieuré_ ou de la ferme. Ils étaient

accessibles sur le pignon par la porte principale s’ouvrant sur la cour

et par des portes secondaires ménagées dans les façades latérales;

souvent même, une petite porte s’ouvrait, à côté de la grande, sur la

façade, pour assurer le service

[Illustration: Fig. 201.--Grange de Perrières (Calvados).--Fin du XIIᵉ

siècle (d’après de Caumont).]

ordinaire. Le grand vantail ne s’ouvrait que pour le passage des

charrettes, qui entraient par une porte et ressortaient par une autre

grande porte ouverte sur le pignon opposé, comme à la grange de

Perrières, située en Normandie, mais qui dépendait de l’abbaye de

Marmoutier, près de Tours.

La grange était, le plus souvent, un grand bâtiment divisé en trois

nefs; la nef centrale communiquait

[Illustration: Fig. 201 _bis_.--Grange de Perrières.--Coupe.]

avec les bas côtés par des arcades ou des piles en pierre ou en bois,

supportant la charpente du comble à deux pentes qui couvrait les trois

nefs.

[Illustration: Fig. 201 _ter_.--Grange de Perrières. Plan.]

Dans les unes, le froment, blé ou seigle, était entassé dans le centre

et dans un des bas côtés; dans d’autres, la nef centrale était réservée

à la circulation et l’on entassait les grains dans les bas côtés.

Les façades sont les mêmes, à quelques détails près; elles consistent en

un vaste pignon, accusant la forme du comble, renforcé de pilastres, et

percé d’une grande porte avec sa poterne, et de jours étroits dans le

haut des triangles, destinés à éclairer ou plutôt à aérer la grange.

Les granges aux dîmes avaient presque toujours

[Illustration: Fig. 202.--Grange aux dîmes, à Provins.]

des dispositions analogues, ou bien elles avaient deux étages, selon

leur importance, comme celle de Provins.

Elles n’étaient pas voûtées généralement, mais les greniers d’abondance

comportaient souvent plusieurs étages; le rez-de-chaussée, et même le

premier étage étaient voûtés; celui de l’abbaye de Vauclair,--dans le

département de l’Aisne,--construit vers la fin du XIIᵉ siècle, en donne

un exemple des plus intéressants.

[Illustration: Fig. 203.--Grenier d’abondance de l’abbaye de Vauclair.]

On peut juger par ces quelques détails de l’importance des

établissements monastiques à cette époque. Les abbayes puissantes

représentaient une petite ville et leurs prieurés, qui dépendaient de la

maison mère, se composaient des vastes fermes autour desquelles se

formaient de gros villages. On sait que les prieurés étaient de grandes

fermes et, si les moines, fermiers agriculteurs, célébraient les offices

conventuels, les prieurs avaient aussi et peut-être surtout pour mission

de faire rentrer les redevances en nature, comme les dîmes ou autres

revenus, et de les garder, de même que les récoltes, et enfin

d’administrer les revenus de tout genre, des biens, des terres, des

bois, des étangs et rivières qui appartenaient à l’abbaye.

_Hôpitaux._--Un grand nombre d’établissements charitables, désignés au

moyen âge sous les noms d’_Hôtel-Dieu_, _Maison-Dieu_, _hospice_,

_hôpital_, _maladrerie_ et _léproserie_, s’étaient fondés dès le XIᵉ

siècle et se développèrent dans des proportions considérables pendant

les deux siècles suivants.

Il existait un hôpital dans la plupart des abbayes,

[Illustration: Fig. 204.--Hôpital d’Angers.--XIIᵉ siècle.--Grande salle.

D’après les relevés d’A. Verdier.]

ou tout au moins dans leurs dépendances. Les cités avaient également des

hospices fondés ou desservis par des religieux.

Il s’était également fondé des _léproseries_ qui s’étendaient à la fin

du XIIᵉ siècle dans toute l’Europe occidentale: du Danemark en Espagne

et de l’Angleterre jusqu’en Bohême et en Hongrie. Ces derniers

établissements hospitaliers ne comportaient aucune disposition

architecturale, car ils ne se composaient que d’un enclos contenant

quelques cellules isolées et une chapelle

[Illustration: Fig. 205.--Abbaye d’Ourscamps (Oise).--XIIIᵉ

siècle.--Hôpital d’après les relevés d’A. Verdier.]

commune, près de laquelle étaient bâtis les logements religieux chargés

de soigner les lépreux.

Mais les hospices, ou hôpitaux, construits de la fin du XIIᵉ siècle au

XIVᵉ, sont souvent de superbes édifices dont les dispositions

ressemblent à celles des diverses grandes salles des abbayes.

Il faut se rappeler que, pendant le moyen âge, l’hospitalité étant

obligatoire, les monastères avaient établi un service d’aumônerie

comprenant des bâtiments spéciaux destinés aux religieux chargés de

soigner les malades et de distribuer des secours, à eux et aux autres

voyageurs ou pèlerins.

Dès l’époque carlovingienne, nous dit Viollet-le-Duc, des impôts étaient

affectés à secourir les pauvres, les pèlerins et les malades.

Charlemagne, dans ses ordonnances et capitulaires, avait recommandé à

ses sujets d’offrir l’hospitalité et il n’était pas permis alors de

refuser aux voyageurs le couvert, le feu et l’eau.

Les communes rivalisèrent avec les rois, les seigneurs, les abbés et les

bourgeois. Des hospices et des maladreries furent établis dans des

bâtiments abandonnés ou construits pour leur destination spéciale.

On éleva même des refuges sur les routes fréquentées par les pèlerins,

pour servir d’asile aux voyageurs qui ne pouvaient pénétrer de nuit dans

les villes et on construisit des hospices en dehors des murs, dans le

voisinage des portes.

Au moyen âge, et surtout aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, les pèlerinages

étaient très suivis. Ceux de Saint-Michel, en Normandie, et de

Saint-Jacques de Compostelle, en Espagne, attiraient la foule des

pèlerins. Dès les premières années du XIVᵉ siècle, un hospice avait été

fondé dans la campagne, près de la porte Saint-Denis, à Paris, et il

était dédié à saint Jacques.

La confrérie de Saint-Jacques-aux-Pèlerins desservait

[Illustration: Fig. 206.--Maladrerie du Tortoir (Aisne) (XIVᵉ siècle).

D’après les dessins d’A. Verdier.]

cet hôpital qui, avec sa chapelle, était destiné à héberger gratuitement

chaque nuit des pèlerins de passage à Paris. Un emplacement de deux

arpents était couvert de bâtiments, et une grande _salle en pierre_, qui

avait vingt-deux toises de long sur six toises de large et voûtée sur

_croix d’ogives_, y fut construite pour y coucher les malades.

Dans les notes d’une liasse terminée par une requête du XVᵉ siècle, on

trouve que, pour recevoir les pèlerins--_y a lieu pour ce faire_ XVIIj

_liz qui depuis le premier jour d’aoust_ MCCCLXVIIj (1368) _jusques au

jour de Mons. S. Jacques et Christofle ensuivant_ (25 juillet, donc un

an) _ont esté logés et hébergés en l’hospital de céans_ XVIᵐVIᶜIIIIˣˣX

_pèlerins_ (16,690) _qui aloient et venoient au Mont-Saint-Michel et

austres pèlerins. Et encore sont logés continuellement chascune nuict

de_ XXXVI _à_ XL _povres pèlerins et austres povres, pourquoy le povre

hospital est moult chargé et en grant nécessité de liz, de couvertures

et de draps_[83].

Dans les premières années du XIVᵉ siècle, _plusieurs centaines_

d’Hôtels-Dieu, de maladreries et de léproseries étaient secourues par le

roi de France. Saint Louis fonda l’hospice des _Quinze-Vingts_ pour les

aveugles et, sans compter les léproseries, un grand nombre de villes

créèrent des maladreries et des hôpitaux pour les fous, les vieillards

et les infirmes. Les femmes en couches avaient déjà des hôpitaux

spéciaux, et une chapelle avait été fondée à leur intention, sous le

vocable de _Notre-Dame-la-Gisante_, de _Tombelaine en Normandie_, dans

la crypte ou église basse de la Sainte-Chapelle du Palais, à Paris[84].

Il existe encore plusieurs hôpitaux élevés par les architectes de la

période dite _gothique_. A Angers, l’hôpital Saint-Jean est remarquable,

aussi bien par ses dispositions générales, comprenant la grande salle à

trois nefs voûtées sur croisée d’ogives et la chapelle adjacente qui

datent de la fin du XIIᵉ siècle ou des premières années du siècle

suivant, de même que le grenier d’abondance, fort curieux par son plan

et ses détails de construction qui ressemblent à ceux des granges et

greniers dont nous avons parlé.

L’Hôtel-Dieu de Chartres est à peu près du même temps.

[Illustration: Fig. 207.--Hôpital de Tonnerre. Coupe de la grande salle

des malades.]

L’hôpital d’Ourscamps, près de Noyon, montre le même parti de

construction, qui semble avoir été suivi par les architectes religieux

au XIIᵉ et principalement pendant le XIIIᵉ siècle. Il présente cette

particularité que ce grand bâtiment, dont les proportions grandioses

rappellent les vastes salles, voûtées sur croisée d’ogives, des abbayes

contemporaines de Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons, et de la Merveille,

au Mont-Saint-Michel, semble avoir été bâti--en dehors des lieux

réguliers du monastère--avec la destination spéciale d’un hospice

affecté aux malades, aux pèlerins et aux pauvres.

L’hospice de Tonnerre paraît avoir été reconstruit au XIVᵉ siècle sur un

vaste plan, largement exécuté. La grande salle, qui a plus de dix-huit

mètres de largeur et quatre-vingt-dix mètres de longueur, est couverte

par une charpente apparente dont le berceau lambrissé en plein cintre

est d’un grand effet.

L’établissement est remarquable par ses aménagements intérieurs très

ingénieux; la galerie en bois, construite à mi-étage, dominant les

cellules à ciel ouvert, permet d’exercer une surveillance permanente

sans déranger les malades.

L’hôpital de Beaune est trop connu pour qu’il y ait lieu de le décrire

de nouveau. Ce curieux édifice semble procéder de Tonnerre par la voûte

en charpente, lambrissée et peinte, de la salle des malades qui, fort

malheureusement, a été dénaturée par la construction d’un plafond dont

les solives reposent sur les entraits des fermes apparentes. Mais la

cour intérieure, avec sa galerie, son puits, son lavoir, a conservé son

aspect originel, que des descriptions et des publications nombreuses ont

fait connaître depuis longtemps; elles indiquent l’arrangement

pittoresque du grand comble des bâtiments du côté du sud, orné de deux

rangées de lucarnes richement couronnées d’ornements en plomb martelé.

Pendant le XVᵉ siècle et le suivant, les grandes salles d’hospices

n’étaient plus voûtées en pierre. En France et dans les Flandres, ces

grands vaisseaux étaient couverts par des charpentes apparentes,

lambrissées en plein ceintre ou en arc brisé, ayant une grande analogie

avec Tonnerre ou Beaune.

On donnait le nom de _maladrerie_ aux petits hospices élevés en grand

nombre en France, dans le voisinage des abbayes ou de leurs prieurés,

qui étaient souvent éloignés des villes et des grands centres religieux.

La maladrerie du _Tortoir_, fondée au XIVᵉ siècle, non loin de Laon, sur

la route de la Fère, est un exemple de ces hospices ruraux et elle

rappelle par son plan et les détails de sa construction l’hôpital de

Tonnerre, et particulièrement par ses ingénieux arrangements intérieurs.

Les architectes du moyen âge montraient, dans l’établissement de ces

institutions charitables, l’esprit ingénieux qui les distinguait dans la

construction des monuments religieux. C’est un singulier préjugé, nous

dit Viollet-le-Duc, de vouloir que ces architectes eussent été si

subtils, lorsqu’ils élevaient des églises, et si grossiers, quand ils

bâtissaient des édifices civils. Ce n’est pas leur faute si l’on a

détruit depuis le XVIᵉ siècle la plupart de ces établissements si bien

disposés, pour les remplacer par des hôpitaux dans lesquels on cherche à

concentrer le plus grand nombre possible de malades. Louis XIV a

gratifié les hôpitaux, élevés sous son règne, des biens provenant des

bénéfices affectés aux maladreries et aux léproseries, qui n’avaient

plus de raison d’être, puisque de son temps il n’y avait plus de

lépreux; mais les hôpitaux qu’il a bâtis ne sont pas des modèles à

suivre comme salubrité et hygiène, tandis que les hospices construits au

moyen âge ont un aspect simple et monumental, et les malades y ont de

l’espace, de l’air et de la lumière. Aussi, sans prétendre que le

système cellulaire, appliqué fréquemment dans les hôpitaux établis du

XIIᵉ au XVᵉ siècle, soit préférable au système de la salle commune

adopté de nos jours, est-il permis de dire qu’il présentait de grands

avantages au point de vue moral. Il faut constater, ajoute le savant

architecte, qu’il émanait d’un sentiment délicat de charité très noble

chez les nombreux fondateurs et constructeurs de nos _Maisons-Dieu_ du

moyen âge.

_Maisons et hôtels._--L’histoire de l’habitation

[Illustration: Fig. 208.--Maison à Cluny (XIIᵉ siècle).]

humaine nécessiterait un ouvrage spécial en raison de l’intérêt qui

s’attache à un semblable sujet. Il a été fait d’ailleurs, et fort bien

fait par un architecte célèbre[85].

Sans remonter aux temps préhistoriques ni aux Mérovingiens, ni parler

des maisons rurales, des _masures_, qui présentent cependant un vaste

sujet d’études par leur expression, variable selon les pays, nous devons

borner nos études _rapides_ à la période architectonique qui va du

milieu du XIIᵉ siècle à la fin du XVᵉ, selon le cadre qui nous est

assigné sous la dénomination arbitraire d’_Architecture gothique_.

[Illustration: Fig. 208 _bis_.--Maison à Cluny (XIIᵉ siècle).]

Il n’est rien resté des habitations construites avant le XIIᵉ siècle,

sinon le souvenir transmis par des textes, des manuscrits ou des

bas-reliefs, en des termes concis ou sous des formes vagues; cependant

on peut croire que les maisons étaient alors bâties en bois, ce qui se

comprend en raison des forêts qui couvraient notre sol. La plus grande

partie des monuments étaient en bois, ce qui explique que la plupart des

églises construites vers le XIIᵉ siècle étaient élevées sur

l’emplacement d’autres édifices détruits par le feu.

Les maisons romaines, gallo-romaines ou mérovingiennes étaient disposées

suivant les habitudes du temps; elles étaient éclairées par des jours

s’ouvrant

[Illustration: Fig. 209 et 210.--Maisons à Vitteaux (Côte-d’Or) et à

Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne) (XIIIᵉ siècle).]

sur des cours intérieures, selon les usages antiques qui séparaient

l’appartement des femmes des autres parties de l’habitation.

Mais dès la fin du XIIᵉ siècle, la maison urbaine est faite pour la

famille vivant en commun. La maison ouvre ses portes et ses fenêtres sur

la rue; elle se compose généralement d’une salle ou boutique, consacrée

à l’exercice de divers métiers ou à la vente de différents produits

fabriqués, éclairée par une large arcade en plein cintre ou en arc

brisé, et élevée de quelques marches au-dessus du sol de la rue ou même

de plain-pied avec celle-ci; en arrière, une autre pièce, éclairée par

[Illustration: Fig. 211.--Maison à Provins (XIVᵉ siècle).]

des fenêtres ouvrant sur une cour, servait de cuisine et de salle à

manger. A gauche de l’arcade, sur la façade,

[Illustration: Fig. 212.--Maison à Laon (XIVᵉ siècle).]

s’ouvrait une petite porte donnant accès à l’escalier desservant le

premier étage, où se trouvait la grande

[Illustration: Fig. 213.--Maison à Cordes-Albigeois (XIVᵉ siècle).]

chambre qui servait de salle de réception et, à côté, une autre chambre

éclairée sur la cour; au-dessus se trouvaient les logements du personnel

de la maison.

L’architecture des maisons varie selon le climat, les matériaux du pays

et les usages des habitants. Quand il ne s’agit que d’ouvrir des jours,

portes et fenêtres dans les façades pour éclairer l’habitation, les

maisons n’ont pas de caractère particulier; mais dès que ces jours

prennent une certaine richesse et que des moulures ou des sculptures

décorent quelques parties de la façade, les ornements sont empruntés aux

édifices voisins: églises ou abbayes construites par les

moines-architectes, soit par suite de l’influence des écoles

monastiques, esprit d’imitation ou la force de l’habitude.

Les maisons de Cluny, qui remontent au XIIᵉ siècle, nous fournissent

plusieurs exemples; celles qui existent encore sont bâties presque

entièrement en pierre. Les arcatures des ouvertures rappellent certains

détails de l’église abbatiale ou des bâtiments claustraux que les

constructeurs ont tout naturellement imités.

Il en est de même pour les autres maisons dont nous donnons les dessins

exprimant les caractères des constructions urbaines des XIIIᵉ et XVᵉ

siècles. On peut suivre par l’étude des habitations privées les effets

consécutifs des transformations qui s’étaient faites dans l’architecture

religieuse et monastique et qui s’étaient manifestées dans les édifices

élevés au même temps.

Ce n’est que vers la fin du XIVᵉ siècle et particulièrement pendant le

siècle suivant que cette influence s’efface et le changement, sinon le

progrès, s’accuse par la forme des ouvertures qui ne ressemblent plus

aux arcatures des cloîtres ou des églises, mais qui deviennent

surbaissées, en anse de panier ou carrées et qui, dans les fenêtres, ne

sont plus divisées par des

[Illustration: Fig. 214.--Maison au Mont-Saint-Michel (XVᵉ siècle).]

réseaux de pierre, ornés d’arcs brisés et d’accolades, mais simplement

par des meneaux et des traverses

[Illustration: Fig. 215.--Maison en bois à Rouen (XVᵉ siècle).]

formant des subdivisions carrées qu’il était possible de

[Illustration: Fig. 216.--Maison en bois aux Andelys (XVᵉ siècle).]

clore par des châssis vitrés mobiles dont la manœuvre était des plus

faciles.

Les façades sont généralement construites en pierre ou en brique,

c’est-à-dire en matériaux résistants, le bois n’étant plus en usage que

pour les planchers et la charpente des combles.

Au XVᵉ siècle, dans les provinces du Nord où la pierre est rare,

celle-ci n’était employée que dans la partie basse, les étages établis

en encorbellement étaient composés de charpente dont les vides étaient

maçonnés en briques; les membrures principales: les poutres

encorbellées, les poteaux, les saillies, les cadres des fenêtres étaient

ornés de moulures et de sculptures; ces étages étaient, le plus souvent,

couronnés d’un pignon accusant la forme par un arc brisé en saillie, de

la charpente du comble ou bien par des lucarnes en bois richement

décorées.

Dans les climats pluvieux, la charpente était recouverte d’ardoises ou

de bardeaux, en bois fendu en lames, afin de la préserver de l’humidité.

Suivant un usage adopté dans le Nord, chaque maison était séparée, à son

sommet, quand elle ne l’était pas par une ruelle étroite ou par un

espace vide, non seulement pour satisfaire la vanité du bourgeois qui

voulait avoir pignon sur rue et le faire voir, mais surtout pour éviter

la propagation des incendies si fréquents dans les cités dont les

maisons étaient presque toutes bâties en bois, et dont les conséquences

étaient désastreuses, alors qu’il n’existait que des moyens

rudimentaires pour combattre le fléau.

Pendant le XVᵉ siècle et surtout pendant le siècle suivant, on éleva de

grandes habitations, des _maisons nobles_ qui n’existaient guère avant

ce temps, les seigneurs habitant leurs châteaux forteresses. Ces

grandes maisons seigneuriales diffèrent essentiellement des habitations

du bourgeois; l’hôtel occupait un espace assez étendu, comprenant des

cours et souvent des jardins,

[Illustration: Fig. 217.--Hôtel Lallemand, à Bourges (fin du XVᵉ

siècle).]

la maison du bourgeois ou du marchand donnait directement sur la rue,

tandis que les bâtiments de l’hôtel étaient disposés dans une cour

intérieure, souvent très richement décorée et que des communs, écuries,

remises et logement des gens bordaient la rue sur laquelle s’ouvrait la

porte principale donnant accès à la cour et aux bâtiments intérieurs.

A Paris, au XIVᵉ siècle et surtout au XVᵉ, il existait des hôtels dont

les noms au moins ont été conservés: des Tournelles, de Saint-Pol, de

Sens, de Nevers, de la Trémoille, détruit en 1840. L’hôtel de Cluny,

construit vers 1485, est un des plus curieux exemples de cette

disposition, et il est d’autant plus intéressant qu’il a été conservé

presque tout entier.

A Bourges, il existe encore plusieurs grandes maisons

[Illustration: Fig. 218.--Hôtel de Jacques Cœur, à Bourges.--Façade sur

la place Berry (XVᵉ siècle).]

du même temps, entre autres, l’hôtel Lallemand, construit vers la fin du

XVᵉ siècle, dont la cour intérieure présente un grand intérêt, et

principalement l’hôtel ou plutôt le château de Jacques Cœur.

Élevé dans la seconde moitié du XVᵉ siècle, en partie sur les remparts

de la ville, ce superbe édifice est trop connu pour que nous en donnions

des images et une nouvelle description de l’entrée et de la cour

intérieure; mais la façade sur la place Berry, pour être moins

somptueusement décorée, n’en est pas moins intéressante. Elle montre les

deux grosses tours de l’enceinte fortifiée, assises sur leurs

soubassements gallo-romains, les corps de logis de l’immense hôtel

rappelant encore le château féodal, qui témoignent en même temps de la

richesse et de la puissance de l’argentier de Charles VII, aussi célèbre

par sa haute fortune que par ses malheurs immérités.

CHAPITRE II

MAISONS COMMUNES, BEFFROIS, PALAIS.

L’évolution sociale qui produisit l’affranchissement des communes

commença dès le XIᵉ siècle, mais la manifestation de ce grand événement

politique ne se produisit que beaucoup plus tard.

Jusqu’au XIVᵉ siècle, les communes eurent à souffrir des vicissitudes

sans nombre pour exercer les droits que leur donnaient les chartes

consenties par les suzerains, non sans difficultés et résistances,

toutes naturelles d’ailleurs, puisque ces droits qu’ils avaient octroyés

étaient une atteinte portée à leur despotique autorité seigneuriale.

Aussi dès qu’ils pouvaient reprendre ce qu’ils avaient donné et abolir

la commune, ils exigeaient d’abord la démolition de la maison de ville

et du beffroi. Ce qui explique qu’il ne soit resté que de très rares

vestiges des maisons communes antérieures au XIVᵉ siècle.

_Maisons communes._--Quelques grandes cités du Midi avaient élevé des

maisons communes: à Bordeaux, dès le XIIᵉ siècle et suivant les

traditions romaines; à Toulouse, vers la même époque, où la maison de

ville était une véritable forteresse.

Mais la plupart des communes naissantes étaient dans une grande misère;

les charges et les redevances qui leur étaient imposées étaient si

lourdes qu’il leur était impossible de songer à bâtir la maison commune.

Au XIVᵉ siècle, la commune de Paris même n’avait qu’une maison de ville

des plus modestes, car c’est seulement en 1357 que le receveur des

gabelles vendit à Étienne Marcel, prévôt des marchands, un petit logis

consistant en deux pignons et qui tenaient à plusieurs maisons

bourgeoises. Ce qui prouverait que, jusqu’à cette époque, la maison

communale n’avait rien qui la distinguât des autres habitations.

A la fin du même siècle, Caen possédait une maison commune qui avait

quatre étages de hauteur.

Pendant le XIIIᵉ siècle, la monarchie, la noblesse et le clergé,

l’expression des pouvoirs en ce temps, avaient créé des villes et des

communes nouvelles.

Dans le Nord: Villeneuve-le-Roi, Villeneuve-le-Comte et

Villeneuve-l’Archevêque durent leur existence matérielle et communale à

la manifestation de la puissance de ces divers pouvoirs.

Dans le Midi, la guerre des Albigeois avait ravagé, ruiné et même

détruit plusieurs cités. Ces mêmes pouvoirs publics reconnurent la

nécessité de repeupler ces pays décimés par une guerre cruelle. Les

seigneurs

[Illustration: Fig. 219.--Maison commune de Pienza (Italie) (fin du XIVᵉ

siècle).]

féodaux, laïques et religieux attirèrent dans des centres les

populations dispersées en leur concédant des terres pour former des

villes nouvelles et ils les fixèrent par l’apparence de la liberté

qu’ils leur donnaient en leur octroyant des franchises communales.

L'Architecture Gothique · 第 12 / 15 段