dépendant des abbayes, mais en dehors des _lieux réguliers_. Ces
bâtiments faisaient partie du _prieuré_ ou de la ferme. Ils étaient
accessibles sur le pignon par la porte principale s’ouvrant sur la cour
et par des portes secondaires ménagées dans les façades latérales;
souvent même, une petite porte s’ouvrait, à côté de la grande, sur la
façade, pour assurer le service
[Illustration: Fig. 201.--Grange de Perrières (Calvados).--Fin du XIIᵉ
siècle (d’après de Caumont).]
ordinaire. Le grand vantail ne s’ouvrait que pour le passage des
charrettes, qui entraient par une porte et ressortaient par une autre
grande porte ouverte sur le pignon opposé, comme à la grange de
Perrières, située en Normandie, mais qui dépendait de l’abbaye de
Marmoutier, près de Tours.
La grange était, le plus souvent, un grand bâtiment divisé en trois
nefs; la nef centrale communiquait
[Illustration: Fig. 201 _bis_.--Grange de Perrières.--Coupe.]
avec les bas côtés par des arcades ou des piles en pierre ou en bois,
supportant la charpente du comble à deux pentes qui couvrait les trois
nefs.
[Illustration: Fig. 201 _ter_.--Grange de Perrières. Plan.]
Dans les unes, le froment, blé ou seigle, était entassé dans le centre
et dans un des bas côtés; dans d’autres, la nef centrale était réservée
à la circulation et l’on entassait les grains dans les bas côtés.
Les façades sont les mêmes, à quelques détails près; elles consistent en
un vaste pignon, accusant la forme du comble, renforcé de pilastres, et
percé d’une grande porte avec sa poterne, et de jours étroits dans le
haut des triangles, destinés à éclairer ou plutôt à aérer la grange.
Les granges aux dîmes avaient presque toujours
[Illustration: Fig. 202.--Grange aux dîmes, à Provins.]
des dispositions analogues, ou bien elles avaient deux étages, selon
leur importance, comme celle de Provins.
Elles n’étaient pas voûtées généralement, mais les greniers d’abondance
comportaient souvent plusieurs étages; le rez-de-chaussée, et même le
premier étage étaient voûtés; celui de l’abbaye de Vauclair,--dans le
département de l’Aisne,--construit vers la fin du XIIᵉ siècle, en donne
un exemple des plus intéressants.
[Illustration: Fig. 203.--Grenier d’abondance de l’abbaye de Vauclair.]
On peut juger par ces quelques détails de l’importance des
établissements monastiques à cette époque. Les abbayes puissantes
représentaient une petite ville et leurs prieurés, qui dépendaient de la
maison mère, se composaient des vastes fermes autour desquelles se
formaient de gros villages. On sait que les prieurés étaient de grandes
fermes et, si les moines, fermiers agriculteurs, célébraient les offices
conventuels, les prieurs avaient aussi et peut-être surtout pour mission
de faire rentrer les redevances en nature, comme les dîmes ou autres
revenus, et de les garder, de même que les récoltes, et enfin
d’administrer les revenus de tout genre, des biens, des terres, des
bois, des étangs et rivières qui appartenaient à l’abbaye.
_Hôpitaux._--Un grand nombre d’établissements charitables, désignés au
moyen âge sous les noms d’_Hôtel-Dieu_, _Maison-Dieu_, _hospice_,
_hôpital_, _maladrerie_ et _léproserie_, s’étaient fondés dès le XIᵉ
siècle et se développèrent dans des proportions considérables pendant
les deux siècles suivants.
Il existait un hôpital dans la plupart des abbayes,
[Illustration: Fig. 204.--Hôpital d’Angers.--XIIᵉ siècle.--Grande salle.
D’après les relevés d’A. Verdier.]
ou tout au moins dans leurs dépendances. Les cités avaient également des
hospices fondés ou desservis par des religieux.
Il s’était également fondé des _léproseries_ qui s’étendaient à la fin
du XIIᵉ siècle dans toute l’Europe occidentale: du Danemark en Espagne
et de l’Angleterre jusqu’en Bohême et en Hongrie. Ces derniers
établissements hospitaliers ne comportaient aucune disposition
architecturale, car ils ne se composaient que d’un enclos contenant
quelques cellules isolées et une chapelle
[Illustration: Fig. 205.--Abbaye d’Ourscamps (Oise).--XIIIᵉ
siècle.--Hôpital d’après les relevés d’A. Verdier.]
commune, près de laquelle étaient bâtis les logements religieux chargés
de soigner les lépreux.
Mais les hospices, ou hôpitaux, construits de la fin du XIIᵉ siècle au
XIVᵉ, sont souvent de superbes édifices dont les dispositions
ressemblent à celles des diverses grandes salles des abbayes.
Il faut se rappeler que, pendant le moyen âge, l’hospitalité étant
obligatoire, les monastères avaient établi un service d’aumônerie
comprenant des bâtiments spéciaux destinés aux religieux chargés de
soigner les malades et de distribuer des secours, à eux et aux autres
voyageurs ou pèlerins.
Dès l’époque carlovingienne, nous dit Viollet-le-Duc, des impôts étaient
affectés à secourir les pauvres, les pèlerins et les malades.
Charlemagne, dans ses ordonnances et capitulaires, avait recommandé à
ses sujets d’offrir l’hospitalité et il n’était pas permis alors de
refuser aux voyageurs le couvert, le feu et l’eau.
Les communes rivalisèrent avec les rois, les seigneurs, les abbés et les
bourgeois. Des hospices et des maladreries furent établis dans des
bâtiments abandonnés ou construits pour leur destination spéciale.
On éleva même des refuges sur les routes fréquentées par les pèlerins,
pour servir d’asile aux voyageurs qui ne pouvaient pénétrer de nuit dans
les villes et on construisit des hospices en dehors des murs, dans le
voisinage des portes.
Au moyen âge, et surtout aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, les pèlerinages
étaient très suivis. Ceux de Saint-Michel, en Normandie, et de
Saint-Jacques de Compostelle, en Espagne, attiraient la foule des
pèlerins. Dès les premières années du XIVᵉ siècle, un hospice avait été
fondé dans la campagne, près de la porte Saint-Denis, à Paris, et il
était dédié à saint Jacques.
La confrérie de Saint-Jacques-aux-Pèlerins desservait
[Illustration: Fig. 206.--Maladrerie du Tortoir (Aisne) (XIVᵉ siècle).
D’après les dessins d’A. Verdier.]
cet hôpital qui, avec sa chapelle, était destiné à héberger gratuitement
chaque nuit des pèlerins de passage à Paris. Un emplacement de deux
arpents était couvert de bâtiments, et une grande _salle en pierre_, qui
avait vingt-deux toises de long sur six toises de large et voûtée sur
_croix d’ogives_, y fut construite pour y coucher les malades.
Dans les notes d’une liasse terminée par une requête du XVᵉ siècle, on
trouve que, pour recevoir les pèlerins--_y a lieu pour ce faire_ XVIIj
_liz qui depuis le premier jour d’aoust_ MCCCLXVIIj (1368) _jusques au
jour de Mons. S. Jacques et Christofle ensuivant_ (25 juillet, donc un
an) _ont esté logés et hébergés en l’hospital de céans_ XVIᵐVIᶜIIIIˣˣX
_pèlerins_ (16,690) _qui aloient et venoient au Mont-Saint-Michel et
austres pèlerins. Et encore sont logés continuellement chascune nuict
de_ XXXVI _à_ XL _povres pèlerins et austres povres, pourquoy le povre
hospital est moult chargé et en grant nécessité de liz, de couvertures
et de draps_[83].
Dans les premières années du XIVᵉ siècle, _plusieurs centaines_
d’Hôtels-Dieu, de maladreries et de léproseries étaient secourues par le
roi de France. Saint Louis fonda l’hospice des _Quinze-Vingts_ pour les
aveugles et, sans compter les léproseries, un grand nombre de villes
créèrent des maladreries et des hôpitaux pour les fous, les vieillards
et les infirmes. Les femmes en couches avaient déjà des hôpitaux
spéciaux, et une chapelle avait été fondée à leur intention, sous le
vocable de _Notre-Dame-la-Gisante_, de _Tombelaine en Normandie_, dans
la crypte ou église basse de la Sainte-Chapelle du Palais, à Paris[84].
Il existe encore plusieurs hôpitaux élevés par les architectes de la
période dite _gothique_. A Angers, l’hôpital Saint-Jean est remarquable,
aussi bien par ses dispositions générales, comprenant la grande salle à
trois nefs voûtées sur croisée d’ogives et la chapelle adjacente qui
datent de la fin du XIIᵉ siècle ou des premières années du siècle
suivant, de même que le grenier d’abondance, fort curieux par son plan
et ses détails de construction qui ressemblent à ceux des granges et
greniers dont nous avons parlé.
L’Hôtel-Dieu de Chartres est à peu près du même temps.
[Illustration: Fig. 207.--Hôpital de Tonnerre. Coupe de la grande salle
des malades.]
L’hôpital d’Ourscamps, près de Noyon, montre le même parti de
construction, qui semble avoir été suivi par les architectes religieux
au XIIᵉ et principalement pendant le XIIIᵉ siècle. Il présente cette
particularité que ce grand bâtiment, dont les proportions grandioses
rappellent les vastes salles, voûtées sur croisée d’ogives, des abbayes
contemporaines de Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons, et de la Merveille,
au Mont-Saint-Michel, semble avoir été bâti--en dehors des lieux
réguliers du monastère--avec la destination spéciale d’un hospice
affecté aux malades, aux pèlerins et aux pauvres.
L’hospice de Tonnerre paraît avoir été reconstruit au XIVᵉ siècle sur un
vaste plan, largement exécuté. La grande salle, qui a plus de dix-huit
mètres de largeur et quatre-vingt-dix mètres de longueur, est couverte
par une charpente apparente dont le berceau lambrissé en plein cintre
est d’un grand effet.
L’établissement est remarquable par ses aménagements intérieurs très
ingénieux; la galerie en bois, construite à mi-étage, dominant les
cellules à ciel ouvert, permet d’exercer une surveillance permanente
sans déranger les malades.
L’hôpital de Beaune est trop connu pour qu’il y ait lieu de le décrire
de nouveau. Ce curieux édifice semble procéder de Tonnerre par la voûte
en charpente, lambrissée et peinte, de la salle des malades qui, fort
malheureusement, a été dénaturée par la construction d’un plafond dont
les solives reposent sur les entraits des fermes apparentes. Mais la
cour intérieure, avec sa galerie, son puits, son lavoir, a conservé son
aspect originel, que des descriptions et des publications nombreuses ont
fait connaître depuis longtemps; elles indiquent l’arrangement
pittoresque du grand comble des bâtiments du côté du sud, orné de deux
rangées de lucarnes richement couronnées d’ornements en plomb martelé.
Pendant le XVᵉ siècle et le suivant, les grandes salles d’hospices
n’étaient plus voûtées en pierre. En France et dans les Flandres, ces
grands vaisseaux étaient couverts par des charpentes apparentes,
lambrissées en plein ceintre ou en arc brisé, ayant une grande analogie
avec Tonnerre ou Beaune.
On donnait le nom de _maladrerie_ aux petits hospices élevés en grand
nombre en France, dans le voisinage des abbayes ou de leurs prieurés,
qui étaient souvent éloignés des villes et des grands centres religieux.
La maladrerie du _Tortoir_, fondée au XIVᵉ siècle, non loin de Laon, sur
la route de la Fère, est un exemple de ces hospices ruraux et elle
rappelle par son plan et les détails de sa construction l’hôpital de
Tonnerre, et particulièrement par ses ingénieux arrangements intérieurs.
Les architectes du moyen âge montraient, dans l’établissement de ces
institutions charitables, l’esprit ingénieux qui les distinguait dans la
construction des monuments religieux. C’est un singulier préjugé, nous
dit Viollet-le-Duc, de vouloir que ces architectes eussent été si
subtils, lorsqu’ils élevaient des églises, et si grossiers, quand ils
bâtissaient des édifices civils. Ce n’est pas leur faute si l’on a
détruit depuis le XVIᵉ siècle la plupart de ces établissements si bien
disposés, pour les remplacer par des hôpitaux dans lesquels on cherche à
concentrer le plus grand nombre possible de malades. Louis XIV a
gratifié les hôpitaux, élevés sous son règne, des biens provenant des
bénéfices affectés aux maladreries et aux léproseries, qui n’avaient
plus de raison d’être, puisque de son temps il n’y avait plus de
lépreux; mais les hôpitaux qu’il a bâtis ne sont pas des modèles à
suivre comme salubrité et hygiène, tandis que les hospices construits au
moyen âge ont un aspect simple et monumental, et les malades y ont de
l’espace, de l’air et de la lumière. Aussi, sans prétendre que le
système cellulaire, appliqué fréquemment dans les hôpitaux établis du
XIIᵉ au XVᵉ siècle, soit préférable au système de la salle commune
adopté de nos jours, est-il permis de dire qu’il présentait de grands
avantages au point de vue moral. Il faut constater, ajoute le savant
architecte, qu’il émanait d’un sentiment délicat de charité très noble
chez les nombreux fondateurs et constructeurs de nos _Maisons-Dieu_ du
moyen âge.
_Maisons et hôtels._--L’histoire de l’habitation
[Illustration: Fig. 208.--Maison à Cluny (XIIᵉ siècle).]
humaine nécessiterait un ouvrage spécial en raison de l’intérêt qui
s’attache à un semblable sujet. Il a été fait d’ailleurs, et fort bien
fait par un architecte célèbre[85].
Sans remonter aux temps préhistoriques ni aux Mérovingiens, ni parler
des maisons rurales, des _masures_, qui présentent cependant un vaste
sujet d’études par leur expression, variable selon les pays, nous devons
borner nos études _rapides_ à la période architectonique qui va du
milieu du XIIᵉ siècle à la fin du XVᵉ, selon le cadre qui nous est
assigné sous la dénomination arbitraire d’_Architecture gothique_.
[Illustration: Fig. 208 _bis_.--Maison à Cluny (XIIᵉ siècle).]
Il n’est rien resté des habitations construites avant le XIIᵉ siècle,
sinon le souvenir transmis par des textes, des manuscrits ou des
bas-reliefs, en des termes concis ou sous des formes vagues; cependant
on peut croire que les maisons étaient alors bâties en bois, ce qui se
comprend en raison des forêts qui couvraient notre sol. La plus grande
partie des monuments étaient en bois, ce qui explique que la plupart des
églises construites vers le XIIᵉ siècle étaient élevées sur
l’emplacement d’autres édifices détruits par le feu.
Les maisons romaines, gallo-romaines ou mérovingiennes étaient disposées
suivant les habitudes du temps; elles étaient éclairées par des jours
s’ouvrant
[Illustration: Fig. 209 et 210.--Maisons à Vitteaux (Côte-d’Or) et à
Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne) (XIIIᵉ siècle).]
sur des cours intérieures, selon les usages antiques qui séparaient
l’appartement des femmes des autres parties de l’habitation.
Mais dès la fin du XIIᵉ siècle, la maison urbaine est faite pour la
famille vivant en commun. La maison ouvre ses portes et ses fenêtres sur
la rue; elle se compose généralement d’une salle ou boutique, consacrée
à l’exercice de divers métiers ou à la vente de différents produits
fabriqués, éclairée par une large arcade en plein cintre ou en arc
brisé, et élevée de quelques marches au-dessus du sol de la rue ou même
de plain-pied avec celle-ci; en arrière, une autre pièce, éclairée par
[Illustration: Fig. 211.--Maison à Provins (XIVᵉ siècle).]
des fenêtres ouvrant sur une cour, servait de cuisine et de salle à
manger. A gauche de l’arcade, sur la façade,
[Illustration: Fig. 212.--Maison à Laon (XIVᵉ siècle).]
s’ouvrait une petite porte donnant accès à l’escalier desservant le
premier étage, où se trouvait la grande
[Illustration: Fig. 213.--Maison à Cordes-Albigeois (XIVᵉ siècle).]
chambre qui servait de salle de réception et, à côté, une autre chambre
éclairée sur la cour; au-dessus se trouvaient les logements du personnel
de la maison.
L’architecture des maisons varie selon le climat, les matériaux du pays
et les usages des habitants. Quand il ne s’agit que d’ouvrir des jours,
portes et fenêtres dans les façades pour éclairer l’habitation, les
maisons n’ont pas de caractère particulier; mais dès que ces jours
prennent une certaine richesse et que des moulures ou des sculptures
décorent quelques parties de la façade, les ornements sont empruntés aux
édifices voisins: églises ou abbayes construites par les
moines-architectes, soit par suite de l’influence des écoles
monastiques, esprit d’imitation ou la force de l’habitude.
Les maisons de Cluny, qui remontent au XIIᵉ siècle, nous fournissent
plusieurs exemples; celles qui existent encore sont bâties presque
entièrement en pierre. Les arcatures des ouvertures rappellent certains
détails de l’église abbatiale ou des bâtiments claustraux que les
constructeurs ont tout naturellement imités.
Il en est de même pour les autres maisons dont nous donnons les dessins
exprimant les caractères des constructions urbaines des XIIIᵉ et XVᵉ
siècles. On peut suivre par l’étude des habitations privées les effets
consécutifs des transformations qui s’étaient faites dans l’architecture
religieuse et monastique et qui s’étaient manifestées dans les édifices
élevés au même temps.
Ce n’est que vers la fin du XIVᵉ siècle et particulièrement pendant le
siècle suivant que cette influence s’efface et le changement, sinon le
progrès, s’accuse par la forme des ouvertures qui ne ressemblent plus
aux arcatures des cloîtres ou des églises, mais qui deviennent
surbaissées, en anse de panier ou carrées et qui, dans les fenêtres, ne
sont plus divisées par des
[Illustration: Fig. 214.--Maison au Mont-Saint-Michel (XVᵉ siècle).]
réseaux de pierre, ornés d’arcs brisés et d’accolades, mais simplement
par des meneaux et des traverses
[Illustration: Fig. 215.--Maison en bois à Rouen (XVᵉ siècle).]
formant des subdivisions carrées qu’il était possible de
[Illustration: Fig. 216.--Maison en bois aux Andelys (XVᵉ siècle).]
clore par des châssis vitrés mobiles dont la manœuvre était des plus
faciles.
Les façades sont généralement construites en pierre ou en brique,
c’est-à-dire en matériaux résistants, le bois n’étant plus en usage que
pour les planchers et la charpente des combles.
Au XVᵉ siècle, dans les provinces du Nord où la pierre est rare,
celle-ci n’était employée que dans la partie basse, les étages établis
en encorbellement étaient composés de charpente dont les vides étaient
maçonnés en briques; les membrures principales: les poutres
encorbellées, les poteaux, les saillies, les cadres des fenêtres étaient
ornés de moulures et de sculptures; ces étages étaient, le plus souvent,
couronnés d’un pignon accusant la forme par un arc brisé en saillie, de
la charpente du comble ou bien par des lucarnes en bois richement
décorées.
Dans les climats pluvieux, la charpente était recouverte d’ardoises ou
de bardeaux, en bois fendu en lames, afin de la préserver de l’humidité.
Suivant un usage adopté dans le Nord, chaque maison était séparée, à son
sommet, quand elle ne l’était pas par une ruelle étroite ou par un
espace vide, non seulement pour satisfaire la vanité du bourgeois qui
voulait avoir pignon sur rue et le faire voir, mais surtout pour éviter
la propagation des incendies si fréquents dans les cités dont les
maisons étaient presque toutes bâties en bois, et dont les conséquences
étaient désastreuses, alors qu’il n’existait que des moyens
rudimentaires pour combattre le fléau.
Pendant le XVᵉ siècle et surtout pendant le siècle suivant, on éleva de
grandes habitations, des _maisons nobles_ qui n’existaient guère avant
ce temps, les seigneurs habitant leurs châteaux forteresses. Ces
grandes maisons seigneuriales diffèrent essentiellement des habitations
du bourgeois; l’hôtel occupait un espace assez étendu, comprenant des
cours et souvent des jardins,
[Illustration: Fig. 217.--Hôtel Lallemand, à Bourges (fin du XVᵉ
siècle).]
la maison du bourgeois ou du marchand donnait directement sur la rue,
tandis que les bâtiments de l’hôtel étaient disposés dans une cour
intérieure, souvent très richement décorée et que des communs, écuries,
remises et logement des gens bordaient la rue sur laquelle s’ouvrait la
porte principale donnant accès à la cour et aux bâtiments intérieurs.
A Paris, au XIVᵉ siècle et surtout au XVᵉ, il existait des hôtels dont
les noms au moins ont été conservés: des Tournelles, de Saint-Pol, de
Sens, de Nevers, de la Trémoille, détruit en 1840. L’hôtel de Cluny,
construit vers 1485, est un des plus curieux exemples de cette
disposition, et il est d’autant plus intéressant qu’il a été conservé
presque tout entier.
A Bourges, il existe encore plusieurs grandes maisons
[Illustration: Fig. 218.--Hôtel de Jacques Cœur, à Bourges.--Façade sur
la place Berry (XVᵉ siècle).]
du même temps, entre autres, l’hôtel Lallemand, construit vers la fin du
XVᵉ siècle, dont la cour intérieure présente un grand intérêt, et
principalement l’hôtel ou plutôt le château de Jacques Cœur.
Élevé dans la seconde moitié du XVᵉ siècle, en partie sur les remparts
de la ville, ce superbe édifice est trop connu pour que nous en donnions
des images et une nouvelle description de l’entrée et de la cour
intérieure; mais la façade sur la place Berry, pour être moins
somptueusement décorée, n’en est pas moins intéressante. Elle montre les
deux grosses tours de l’enceinte fortifiée, assises sur leurs
soubassements gallo-romains, les corps de logis de l’immense hôtel
rappelant encore le château féodal, qui témoignent en même temps de la
richesse et de la puissance de l’argentier de Charles VII, aussi célèbre
par sa haute fortune que par ses malheurs immérités.
CHAPITRE II
MAISONS COMMUNES, BEFFROIS, PALAIS.
L’évolution sociale qui produisit l’affranchissement des communes
commença dès le XIᵉ siècle, mais la manifestation de ce grand événement
politique ne se produisit que beaucoup plus tard.
Jusqu’au XIVᵉ siècle, les communes eurent à souffrir des vicissitudes
sans nombre pour exercer les droits que leur donnaient les chartes
consenties par les suzerains, non sans difficultés et résistances,
toutes naturelles d’ailleurs, puisque ces droits qu’ils avaient octroyés
étaient une atteinte portée à leur despotique autorité seigneuriale.
Aussi dès qu’ils pouvaient reprendre ce qu’ils avaient donné et abolir
la commune, ils exigeaient d’abord la démolition de la maison de ville
et du beffroi. Ce qui explique qu’il ne soit resté que de très rares
vestiges des maisons communes antérieures au XIVᵉ siècle.
_Maisons communes._--Quelques grandes cités du Midi avaient élevé des
maisons communes: à Bordeaux, dès le XIIᵉ siècle et suivant les
traditions romaines; à Toulouse, vers la même époque, où la maison de
ville était une véritable forteresse.
Mais la plupart des communes naissantes étaient dans une grande misère;
les charges et les redevances qui leur étaient imposées étaient si
lourdes qu’il leur était impossible de songer à bâtir la maison commune.
Au XIVᵉ siècle, la commune de Paris même n’avait qu’une maison de ville
des plus modestes, car c’est seulement en 1357 que le receveur des
gabelles vendit à Étienne Marcel, prévôt des marchands, un petit logis
consistant en deux pignons et qui tenaient à plusieurs maisons
bourgeoises. Ce qui prouverait que, jusqu’à cette époque, la maison
communale n’avait rien qui la distinguât des autres habitations.
A la fin du même siècle, Caen possédait une maison commune qui avait
quatre étages de hauteur.
Pendant le XIIIᵉ siècle, la monarchie, la noblesse et le clergé,
l’expression des pouvoirs en ce temps, avaient créé des villes et des
communes nouvelles.
Dans le Nord: Villeneuve-le-Roi, Villeneuve-le-Comte et
Villeneuve-l’Archevêque durent leur existence matérielle et communale à
la manifestation de la puissance de ces divers pouvoirs.
Dans le Midi, la guerre des Albigeois avait ravagé, ruiné et même
détruit plusieurs cités. Ces mêmes pouvoirs publics reconnurent la
nécessité de repeupler ces pays décimés par une guerre cruelle. Les
seigneurs
[Illustration: Fig. 219.--Maison commune de Pienza (Italie) (fin du XIVᵉ
siècle).]
féodaux, laïques et religieux attirèrent dans des centres les
populations dispersées en leur concédant des terres pour former des
villes nouvelles et ils les fixèrent par l’apparence de la liberté
qu’ils leur donnaient en leur octroyant des franchises communales.