c’est-à-dire d’un échafaud mobile en bois A, établi en temps de guerre
sur des poutres, engagées dans les vides ménagés dans la muraille, et
placées en saillies pour recevoir une galerie surplombant le parement
des murs, afin de pouvoir défendre la base des remparts par des vides ou
des trappes: des mâchicoulis ouverts dans le plancher de la galerie.
Mais cette galerie étant facilement incendiée par l’assaillant, on
construisit au XIVᵉ siècle des mâchicoulis en pierre B, formés par des
consoles en pierre supportant le parapet crénelé et laissant entre son
parement intérieur et le parement extérieur de la muraille un vide par
lequel on pouvait défendre la base du rempart. Cette disposition, dont
les tours carrées d’Avignon présentent un des premiers exemples, fut
adoptée par les architectes, qui l’appliquèrent dès lors dans la
construction des murs d’enceinte des villes.
«L’art de la fortification, qui avait fait un grand pas au commencement
du XIIIᵉ siècle et qui était resté
[Illustration: Fig. 171.--Remparts de Saint-Malo (XVᵉ siècle).]
stationnaire pendant le cours de ce siècle, fit de nouveaux progrès en
France pendant les guerres de 1330 à 1440. Quand Charles VII eut ramené
l’ordre dans le royaume et repris un nombre considérable de places aux
Anglais, il fit réparer ou reconstruire toutes les défenses des villes
ou châteaux reconquis, et, dans ces nouvelles défenses, il est facile de
reconnaître une méthode, une régularité, qui indiquent un art avancé et
basé sur des règles fixes[76].»
L’abbaye du Mont-Saint-Michel résume de la façon la plus intéressante
les modifications apportées successivement dans la construction des
enceintes fortifiées du XIIIᵉ au XVᵉ siècle.
Des fortifications du XIVᵉ siècle, entourant l’ancienne ville au sommet
du rocher, et reliant les remparts aux défenses de la Merveille au nord
et à celles des bâtiments abbatiaux au sud, il reste encore quelques
vestiges, ainsi que la tour du nord tout entière. Les murailles étaient
couronnées de mâchicoulis en pierre, selon le système, nouveau alors,
qui consistait à installer toute la défense au sommet des remparts. La
porte de l’enceinte était au sud-est, suivant les indications fournies
par les miniatures du _Livre d’heures de Pierre II_, duc de Bretagne,
qui donnent l’emplacement de la première enceinte à la fin du XIVᵉ
siècle.
A cette époque, l’abbaye était gouvernée par Pierre Le Roy, qui fut un
de ses plus illustres abbés et l’un de ses plus grands constructeurs. Il
reconstruisit le sommet de la tour des Corbins (Merveille), restaura et
recouvrit les bâtiments abbatiaux, au sud de l’église, commencés par
Richard Tustin en 1260, continués par ses successeurs et en partie
ruinés par l’incendie de 1374. Il compléta les défenses à l’est, en
élevant la tour carrée, appelée Perrine, du nom de son auteur, en O du
plan (fig. 151), et dans laquelle il disposa plusieurs chambres pour
loger ses soldats. Nous avons vu que les abbés étaient devenus des
seigneurs féodaux, et, au Mont-Saint-Michel, l’abbé était en même temps
capitaine de la place pour le roi; et il conféra des fiefs à des
seigneurs de la province, à la charge par ceux-ci de venir garder le
Mont en des conditions déterminées, dont voici un passage traduit du
texte latin[77]: «Ceux qui tenaient ces vavassories les tenaient en foi
et hommage, et devaient le relief et treize chevaliers, dont chacun
était tenu de venir lui-même pour la garde de la porte de l’abbaye,
quand il était nécessaire, c’est-à-dire en temps de guerre; chacun
devait la garde pour tout le temps du cours et du décours de la mer,
c’est-à-dire de la descente et de la montée de la marée, armé chacun de
gambeson, chapel de fer, gantelets, bouclier, lance et toutes armes; et
ils devaient se présenter aussi en armes le jour de Saint-Michel, en
septembre.»
Au nord de Bellechaise, il construisit, dans les premières années du XVᵉ
siècle, le châtelet et la courtine crénelée qui le joint à la Merveille
(fig. 163, en tête de ce chapitre). Le châtelet fut élevé en avant de la
face nord du bâtiment dit Bellechaise, en D (fig. 150), laissant entre
celle-ci et la face sud un espace vide, large mâchicoulis protégeant la
porte Nord, celle de la salle des Gardes, devenue la seconde porte
intérieure depuis la construction du châtelet. Celui-ci se compose d’un
bâtiment carré, flanqué aux angles de la face nord par deux tourelles
encorbellées reposant sur des contreforts, et qui semblent être, par
leurs formes générales, deux immenses bombardes dressées sur leurs
culasses. Entre les piédestaux de ces tourelles s’ouvre la porte, ou la
voûte rampante, couvrant l’escalier montant à la salle des Gardes; cette
porte était défendue par une herse manœuvrée de l’intérieur, au premier
étage du châtelet, et par trois mâchicoulis disposés au sommet de la
courtine, entre les tourelles crénelées. Afin de couvrir le châtelet,
Pierre Le Roy éleva la barbacane qui l’enveloppe à l’est et au nord,
ainsi que le grand degré au nord. Il modifia en même temps les remparts
[Illustration: Fig. 172.--Mont-Saint-Michel.--Face sud (état en 1875).]
des côtés nord et ouest, en élevant la tour Claudine, joignant l’angle
nord-est de la Merveille, en ménageant, dans l’étage inférieur de cette
tour, un corps de garde dont la poterne communique avec le grand degré
et commandant tous les passages par des dispositions très ingénieuses,
qui forment un exemple unique en leur genre[78].
En 1411, l’abbé Robert Jolivet obtint du pape Jean XXIII le gouvernement
de l’abbaye; élu par les moines, il fut chargé par le roi de la garde du
Mont-Saint-Michel, et cependant il vivait à Paris; mais, en 1416, il
regagna son abbaye, menacée par les Anglais,
[Illustration: Fig. 173.--Mont-Saint-Michel.--Enceinte du XVᵉ
siècle.--Restitution graphique d’après les dessins d’Éd. Corroyer.]
qui, après la bataille d’Azincourt, en 1415, s’étaient emparés de la
basse Normandie. Tandis que les Anglais fortifiaient Tombelaine, Robert
Jolivet achevait de bâtir les murs et quelques tours qui cernent la
ville, et qui existent encore. Pour subvenir à ces dépenses, l’abbé fut
autorisé par le roi à prendre quinze cents livres sur les revenus des
aides de la vicomté d’Avranches, et un autre subside sur le maître de la
Monnaie de Saint-Lô.
A l’époque où Robert Jolivet éleva la nouvelle enceinte, de 1415 à 1420
environ, la ville s’était agrandie vers le sud, et, indépendamment de la
nécessité de la défendre contre les Anglais retranchés à Tombelaine, il
était indispensable d’opposer à l’attaque un front de défense beaucoup
plus développé que celui du rempart du XIVᵉ siècle. Robert Jolivet vint
souder ses nouvelles murailles à l’est sur celles qui devaient être
élevées pendant le siècle précédent, et qui descendent des escarpements
du rocher, défendues par la tour du Nord, jusque sur la grève. Il
flanqua ses murs, d’abord, d’une tour formant un saillant considérable
destiné à battre les courtines adjacentes et à défendre le front de
l’ouvrage; puis il continua les murs au sud, en les renforçant de cinq
autres tours. La dernière, dite tour du Roi, constitue le saillant
sud-ouest de la place et défend en même temps la porte de la ville à
l’ouest.
Les murailles et leurs bases en glacis sont défendues par des
mâchicoulis fixes, en pierre, placés au sommet, et dont les consoles
supportent des parapets découverts et crénelés; plusieurs tours étaient
couvertes et servaient de place d’armes pour les défenseurs des
remparts. A partir de la tour du Roi, les murailles se retournent à
angle droit, se relient par des degrés, des chemins de ronde crénelés,
commandés par un corps de garde, aux rampes abruptes du rocher
inaccessible, dont les crêtes sont pourtant fortifiées et communiquent
avec les défenses de l’abbaye au sud.
Dans les premières années du XVᵉ siècle, et surtout vers la fin du même
siècle, l’artillerie à feu, qui commençait à être employée avec succès
dans les sièges, avait fait de si rapides progrès que les conditions de
l’attaque, et par conséquent celles de la défense, furent complètement
changées. Les tours devinrent des bastillons, ou bastions, dont la
partie supérieure, terrassée, était transformée en batterie, dont les
épaulements remplaçaient les crénelages; les mâchicoulis, qui n’étaient
plus qu’une décoration traditionnelle, disparurent, et l’art militaire,
de progrès en progrès, remplaça l’architecture, dont le concours était
désormais inutile.
CHAPITRE II
CHATEAUX ET DONJONS.
Les premiers châteaux semblent avoir eu pour but, au moyen âge, de
s’opposer aux invasions et de servir de refuges aux populations décimées
par les incursions des Normands. Ils ne se composaient alors que d’un
retranchement plus ou moins étendu. Entouré d’un fossé formé par des
terrassements dont l’escarpement était entouré de palissades, il
rappelait le camp romain, au milieu duquel, à l’exemple du _prætorium_,
s’élevait la _motte_, élévation conique formée par la nature
[Illustration: Fig. 174.--Château d’Angers.]
ou par l’amoncellement des terres; la motte était couronnée par un
bâtiment construit le plus souvent en bois, qui servait de poste
d’observation ou de réduit moins accessible que l’enceinte même du
château.
Il est permis de voir, dans ces dispositions rudimentaires, l’origine
des châteaux et des donjons féodaux, qui ont eu une importance si
considérable pendant le moyen âge, et principalement pendant la période
dite gothique.
Ces ouvrages défensifs avaient été créés sur divers points du domaine
royal exposés aux incursions dévastatrices des pirates scandinaves,
afin d’assurer la sécurité publique; mais les concessions temporaires de
l’empereur Charles le Chauve furent considérées comme définitives par
ceux à qui il les avait faites. «Aussi, quand le faible empereur
proclama, à Quierzy-sur-Oise, en 877, l’hérédité des fiefs, principale
garantie de l’indépendance seigneuriale, il ne fit que sanctionner un
fait accompli... Lorsque la féodalité se fut bien assise et que les
seigneurs songèrent à maintenir leurs usurpations à la fois contre les
rois de France, contre l’étranger et leurs propres voisins, ils
choisirent à loisir les meilleures positions stratégiques de leurs
domaines et s’appliquèrent à les fortifier d’une manière durable. Ils
avaient de bonnes redevances et leurs serfs étaient corvéables à
merci[79].» Alors s’élevèrent des châteaux de pierre, suivant les
dispositions primitives. En 980, Frotaire en construisit cinq autour de
Périgueux, sa ville épiscopale.
En 991, Thibault File-Étoupe bâtit sur la colline de Montlhéry, près des
résidences royales de Paris et d’Étampes, une forteresse qui fut
redoutable aux cinq premiers Capétiens, et qui, plus tard, entre les
mains de la royauté, fut un des boulevards de la banlieue parisienne.
Au moyen âge, le château était à la ville fortifiée ce que le donjon
était au château féodal, et l’histoire de l’un se lie directement à
celle de l’autre.
Dans l’enceinte des villes, le château était le logis du seigneur et de
ses soldats; il se rattachait au système défensif de la place, et il
avait avec le dehors une ou plusieurs sorties spéciales; il était, en
outre, fortifié contre la ville même, en formant une forteresse ayant
ses défenses particulières.
Le château de la cité de Carcassonne est un exemple
[Illustration: Fig. 175.--Château de Carcassonne.--Vue prise de l’angle
nord-est (voir le plan fig. 167).]
célèbre de ces dispositions défensives et offensives. Élevé dans les
premières années du XIIᵉ siècle, il est formé de bâtiments destinés au
seigneur et à la garnison, et défendus, à l’est et au nord, du côté de
la cité, par des courtines et des tours (fig. 175). A l’angle sud-ouest
du château, des donjons et des réduits, indépendants les uns des autres,
commandent les cours et les abords. Son front ouest regarde la campagne,
et c’est sur ce point que se trouve la porte communiquant avec les
dehors, qui était défendue par une série d’ouvrages formidables et des
plus ingénieux pour déjouer toute surprise.
Pendant les époques dites _romane_ et _gothique_, le _château_ était une
petite ville ayant son enceinte fortifiée,
[Illustration: Fig. 176.--Château de Loches.--Donjon.]
composée de murailles renforcées par des tours, qui constituaient autant
de places d’armes interrompant au besoin la circulation et formant
autant de réduits capables d’arrêter l’assaillant.
Le _donjon_ était le château de la petite ville, c’est-à-dire le logis
temporaire du seigneur, dont les vassaux habitaient les dépendances
intérieures, et les soldats les bâtiments de la porte et les tours de
l’enceinte. Le seigneur s’ingéniait à donner à son habitation
particulière l’aspect le plus formidable, afin d’inspirer la crainte,
précaution de première nécessité en ces temps de luttes incessantes qui
faisaient des amis de la veille les ennemis les plus irréconciliables du
lendemain. «En temps de paix, le donjon renfermait les trésors, les
armes, les archives de la famille; mais le seigneur n’y logeait point;
il ne s’y rendait seulement, avec sa femme et ses enfants, qu’en temps
de guerre. Comme il ne pouvait y demeurer et s’y défendre seul, il
s’entourait alors d’un plus ou moins grand nombre d’hommes d’armes
dévoués qui s’y renfermaient avec lui. De là, exerçant une surveillance
minutieuse sur la garnison et sur les dehors, car le donjon est toujours
placé en face du point attaquable de la forteresse, ses fidèles et lui
tenaient en respect les vassaux et leurs hommes entassés dans les logis;
à toute heure, pouvant sortir et rentrer par des issues masquées et bien
gardées, la garnison ne savait pas quels étaient les moyens de défense,
et, naturellement, le seigneur faisait tout pour qu’on les crût
formidables[80].»
Les châteaux et les donjons construits en pierre s’élevaient le plus
souvent sur les escarpements naturels d’un promontoire dominant deux
vallées, et souvent dans le voisinage d’une rivière plutôt que sur les
_mottes_ féodales primitives, qui étaient souvent artificielles et dont
le sol ne présentait pas la consistance nécessaire pour supporter les
masses de maçonnerie des nouveaux ouvrages.
Dès la fin du Xᵉ siècle et dans les premières années du XIᵉ, «Foulques
Nerra couvre de châteaux ses terres d’Anjou et toutes les bonnes
positions dont il peut s’emparer sur son voisin le comte de Blois et de
Tours; celui-ci construit également des forteresses pour résister à
l’agresseur et complète le réseau de places fortes qu’avait commencé son
père Thibault le Tricheur, un des seigneurs les plus turbulents de son
époque[81]».
Le donjon de Langeais, construit sur une colline escarpée dominant la
Loire, fut fondé par Foulques Nerra à la fin du Xᵉ siècle; il en reste
encore trois faces de murs qui portent la marque des traditions
gallo-romaines par le mode de construction des murailles en pierre de
petit appareil et les fenêtres, dont les claveaux du cintre sont en
pierre et en briques.
Un grand nombre de châteaux et de donjons ont été construits aux XIᵉ et
XIIᵉ siècles; on peut citer les châteaux du Plessy-Grimoult, du Pin,
celui de la Pommeraye, élevé sur une _motte_ entourée de fossés profonds
séparant trois enceintes; de Beaugency-sur-Loire dont le vaste donjon
avait quatre étages; de Loches, qui aurait été fondé par Foulques Nerra,
mais qui paraît appartenir au XIIᵉ siècle, époque à laquelle
l’architecture militaire avait accompli de grands perfectionnements. Le
donjon de Loches peut passer pour le plus beau de France; il s’élève
encore à plus de 30 mètres; l’enceinte paraît avoir été élevée au XIIIᵉ
siècle; les tours présentent en plan un arc brisé afin d’offrir plus de
résistance au point qui était attaqué le plus souvent par la sape des
mineurs.
Au château de Falaise, élevé, comme celui de Domfront, sur un
promontoire escarpé, les remparts sont moins anciens que le donjon, dont
les détails architectoniques semblent appartenir au XIIᵉ siècle,
observation
[Illustration: Fig. 177.--Château de Falaise.--Donjon.]
qui est appuyée par un passage des chroniques de Robert du Mont, cité
par M. de Caumont.--En 1123, Henri Iᵉʳ fit refaire le donjon et les murs
d’enceinte du château d’Arques, et il exécuta des travaux semblables à
Gisors, à Falaise, à Argentan, à Exmes, à Domfront, à Amboise et à
Vernon.
Les donjons de Sainte-Suzanne, de Nogent-le-Rotrou, ceux de Broue, de
l’Islot, de Tonnay-Boutonne, de Pons, de Chamboy, de Montbazon, de
Lavardin, de Montrichard, de Huriet dans le Bourbonnais, sont également
très intéressants par leur situation, leurs plans et les détails de leur
construction. Ces ouvrages,
[Illustration: Fig. 178.--Château de Lavardin.--Donjon.]
et ceux que nous avons étudiés d’abord, présentent cette particularité
d’être construits sur un plan carré ou rectangulaire qui paraît avoir
été adopté par les architectes.
Dès la fin du XIIᵉ siècle, la forme cylindrique prédomine dans la
construction des donjons et des tours; elles résistaient mieux aux
efforts destructifs de l’assaillant, leur surface convexe présentant la
même résistance, et sa forme permettait, ainsi que nous l’avons vu dans
le chapitre précédent, pour les tours, de défendre, par les courtines
adjacentes, l’approche de la base de
[Illustration: Fig. 179.--Donjon d’Aigues-Mortes.--Tour de Constance.]
ces tours et de s’opposer plus efficacement aux travaux de sape.
D’ailleurs, les progrès réalisés pendant la période de l’architecture
dite _gothique_ par l’adoption générale de la voûte sur croisée
d’ogives, si simple et d’une construction si facile, avaient évidemment
exercé une
[Illustration: Fig. 180.--Château de Provins.--Donjon.]
grande influence sur les dispositions architectoniques des ouvrages
militaires. Les lourds planchers en bois des donjons primitifs, si
souvent incendiés, furent remplacés par de légères voûtes reliant
solidement les murs circulaires, donnant aux différents étages un sol
moins tremblant et plus durable que les énormes poutres et solives qui
formaient les planchers.
D’ailleurs, les toitures aiguës sur plan circulaire des donjons et des
tours résistaient mieux, par leurs formes, aux projectiles ou aux
matières incendiaires, qui brisaient les angles de la toiture des
donjons carrés et en brûlaient les charpentes.
Cependant, la forme des donjons a beaucoup varié au XIIᵉ siècle; à
Houdan, le donjon est une grosse tour cantonnée de quatre tourelles; à
Étampes, il est composé de quatre tours réunies formant en plan un
_trèfle_ à quatre feuilles; les étages voûtés présentent des
dispositions curieuses, entre autres celle d’un puits très profond dont
l’orifice se trouvait dans la salle du premier étage. Quelques
historiens font remonter cet ouvrage au XIᵉ siècle, mais les détails de
l’architecture et des sculptures indiquent qu’il est prudent de ne
l’attribuer qu’aux premières années du règne de Philippe-Auguste.
Le donjon de Provins, du XIIᵉ siècle, élevé sur une _motte_ en
maçonnerie, présente des dispositions très originales; l’enceinte est
circulaire, la base du donjon est carrée, et aux angles s’élèvent quatre
tourelles cantonnant les pans de l’octogone partant de ce carré, et se
relient à la tour, également octogone, par des arcs-boutants. Le donjon
de Gisors a également la forme d’un octogone dont un des pans est
tangent à l’enceinte circulaire couronnant la _motte_ féodale; construit
au XIIᵉ siècle, le château de Gisors fut considérablement agrandi par
l’enceinte que Philippe-Auguste éleva sur un grand espace autour de la
motte dont les murs sont renforcés de tours carrées.
Le château Gaillard, élevé à la fin du XIIᵉ siècle sur le promontoire
dominant le cours de la Seine aux Andelys, présente des dispositions
très spéciales, car le
[Illustration: Fig. 181.--Château de Chinon.--Face sud.]
donjon rond est entouré d’une première enceinte circulaire, ou plutôt de
la forme d’un carré dont trois angles auront été arrondis, et qui est
elle-même enveloppée d’une autre enceinte elliptique, se rattachant aux
défenses du château, composée de demi-tours ou plutôt de segments réunis
par une très étroite courtine, ouvrage puissant où l’architecture ne
s’est manifestée que par la solidité de ses robustes maçonneries. C’est
le donjon dans toute sa rudesse militaire, qui ne comporte aucune espèce
d’ornement.
Philippe-Auguste, après avoir fait de Gisors une forteresse aussi
puissante que celle du château Gaillard dont il s’empara, fit aussi
bâtir le château de Dourdan et, pour sa demeure à Paris, le
palais-forteresse du Louvre. Au moment de la mort de son suzerain,
Enguerrand III fit commencer à Coucy une forteresse qu’il termina, en
moins de dix ans,--1223 à 1230,--qui dépassa par ses proportions
grandioses et
[Illustration: Fig. 182.--Château de Clisson.--Donjon.]
ses défenses formidables tout ce qui avait été construit jusqu’à cette
époque, manifestation superbe affirmant les prétentions ambitieuses,
qu’il exprima, dit-on, pendant la minorité de ce prince et dont la
forteresse de Coucy peut être considérée, au point de vue
architectonique, comme l’expression la plus caractéristique.
Parmi les châteaux et les donjons les plus importants construits au
XIIIᵉ siècle, il faut citer, après ceux que nous avons indiqués: la tour
blanche d’Issoudun, la tour de Blandy, le donjon octogone de
Châtillon-sur-Loing,
[Illustration: Fig. 183.--Villeneuve-lez-Avignon.--Château de
Saint-André.]
Semur, les forteresses royales d’Angers, élevées par saint Louis; de
Montargis, Boulogne, Chinon et Saumur; le donjon ou tour Constance à
Aigues-Mortes, attribuée à saint Louis, le château de Najac, élevé par
son frère, Alphonse de Poitiers; ceux de Bourbon-l’Archambault, de
Chalusset, de Clisson, reconstruit ou commencé par Olivier Iᵉʳ, sire de
Clisson, après son retour de terre sainte, etc., etc.
L’architecture militaire se développe encore au XIVᵉ siècle par le
remaniement d’anciennes forteresses, suivant les progrès réalisés dans
l’attaque et, par conséquent, dans la défense des places dont les sièges
avaient fait constater les défauts. Il en fut de même pour la
construction des tours qui, jusqu’à cette époque, avaient plusieurs
étages d’archères ou de meurtrières,
[Illustration: Fig. 184.--Château de Tarascon.]
disposition excellente pour défendre les courtines adjacentes et les
abords, mais qui avait pour inconvénient dangereux d’indiquer les
parties les plus faibles et les plus faciles à détruire. L’usage des
canons eut pour premier effet de faire augmenter l’épaisseur des murs
avant de modifier les forteresses, en reportant les défenses au sommet
des murs couronnés par des mâchicoulis fixes en pierre. Les principaux
châteaux furent construits à Vincennes, près Paris, par Philippe de
Valois et Charles V, et à Avignon, par les papes Benoît XII, Clément VI,
Innocent VI et Urbain V, les gigantesques bâtiments que nous étudierons
dans la quatrième partie. Gaston Phœbus, comte de Foix et de Béarn,
construisit des donjons carrés à la Bastide de Béarn, à Montaner, à
Mauvezin; à Lourdes et à Foix, un donjon circulaire.
Au nombre des châteaux et donjons achevés ou construits entièrement au
XIVᵉ siècle, on peut citer, d’après Anthyme Saint-Paul, ceux de
Roquetaillade, de Bourdeilles, de Polignac, de Briquebec, d’Hardelot, de
Rambures, de Lavardin, fondé au XIIᵉ siècle, de Montrond, de Turenne, de
Billy, Murat et Hérisson, le curieux donjon de Montbard, ceux de
Romefort, de Pouzanges, de Noirmoutier, etc., etc.
Dans les dernières années du XIVᵉ siècle et dès les premières du XVᵉ,
Louis d’Orléans, fils de Charles V, profita de la démence de son frère
Charles VI pour se fortifier dans des places sur lesquelles il pût
appuyer ses entreprises ambitieuses. En 1393 et les années suivantes, il
acquit plusieurs domaines dans le Valois: Montépilloy, Pierrefonds et la
Ferté-Milon qu’il rebâtit complètement; il acheta la seigneurie même de
Coucy en 1400, après la mort du dernier descendant mâle d’Enguerrand
III.
Coucy, Pierrefonds, la Ferté-Milon sont trop connus par des ouvrages
spéciaux, surtout ceux de Viollet-le-Duc, pour que nous ayons à les
reproduire; mais nous les avons cités parce que ces colossales
forteresses, ces immenses donjons sont l’expression suprême de la
puissance féodale, qui s’est manifestée par de superbes bâtiments,
[Illustration: Fig. 185.--Château de Vitré.]