Les faits historiques prouvent que l’abbaye et la

[Illustration: Fig. 153.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.--Coupe

transversale, du nord au sud[67].]

ville n’avaient pas d’ouvrages défensifs proprement dits au XIIᵉ siècle

ni dans les premières années du XIIIᵉ.

A partir de cette époque, les abbayes, particulièrement celles de

l’ordre de saint Benoît, deviennent de véritables forteresses capables

de soutenir un siège. Les abbés, seigneurs féodaux, fortifièrent leurs

monastères pour les mettre à l’abri des désastres qui avaient signalé le

commencement du XIIIᵉ siècle, et le Mont-Saint-Michel est un des plus

curieux exemples de cette transformation.

Les premiers constructeurs de l’abbaye semblent n’avoir pas voulu

diminuer la hauteur de la montagne et, afin de ne rien enlever à la

majesté du superbe piédestal de l’église, ils formèrent un vaste plateau

dont le centre affleure la crête du rocher et dont les côtés reposent

sur des murs et des piles reliés par des voûtes et

[Illustration: Fig. 154.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.--Coupe

longitudinale, de l’ouest à l’est.]

forment un soubassement d’une solidité parfaite couronné par l’église.

La coupe (fig. 153) faite sur le transsept de l’église donne une idée

exacte des constructions des XIᵉ et XIIᵉ siècles, ainsi que des

bâtiments, la Merveille au nord et le logis abbatial au sud, qui se sont

groupés successivement autour d’elles, à différentes époques.

La coupe longitudinale (fig. 154) fait voir la crypte ou l’église basse,

qui n’a pas été creusée dans le roc, comme on l’a dit, mais qui a été

ménagée et bâtie au XVᵉ siècle sur les ruines de l’église romane, dans

l’espace

[Illustration: Fig. 155.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.--Galerie dite de

l’Aquilon.]

existant entre la déclivité de la montagne et le plateau

[Illustration: Fig. 156.--Abbaye du Mont-Saint-Michel, face nord.--Vue

d’ensemble prise de la mer.]

artificiel construit par les architectes primitifs. Cette coupe indique

les substructions de l’église romane, agrandies au XIIIᵉ siècle par

Robert de Thorigni, et qui ont, principalement du côté de l’ouest, des

proportions gigantesques.

La figure 155 nous montre la galerie dite de l’Aquilon, une des salles

superposées formant, au nord de l’église, une partie des bâtiments

claustraux construits au XIIᵉ siècle par l’abbé Roger II, le onzième

abbé du Mont (1106-1122).

Après l’incendie de 1203, lorsque l’abbaye fut devenue vassale du

domaine royal, son abbé, Jourdain, et ses successeurs la

reconstruisirent presque entièrement, sauf l’église.

En raison de la situation et ne pouvant suivre à la lettre les usages

adoptés par les bénédictins pour la construction des bâtiments reliés de

plain-pied à l’église abbatiale, ils établirent les _Lieux réguliers_,

en les superposant, dans les magnifiques bâtiments qu’ils élevèrent au

nord de l’église et qui, dès leur origine, furent appelés _la

Merveille_.

Cette immense construction peut passer à juste titre pour le plus bel

exemple de l’architecture religieuse et militaire au plus beau temps du

moyen âge.

La Merveille se compose de trois étages, dont deux sont voûtés. L’étage

inférieur comprend l’aumônerie et le cellier; l’étage intermédiaire le

réfectoire et la salle des chevaliers; et l’étage supérieur le dortoir

et le cloître. Il faut remarquer qu’elle est formée de deux bâtiments

juxtaposés et réunis, orientés de l’est à l’ouest et contenant en

hauteur: celui de l’est, l’aumônerie,

[Illustration: Fig. 157.--Abbaye du Mont-Saint-Michel. L’aumônerie.--Vue

perspective prise de l’est à l’ouest (au fond le cellier).]

le réfectoire et le dortoir; celui de l’ouest, le cellier, la salle des

chevaliers et le cloître[68].

Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent élevés

d’un jet hardi, sur un plan savamment, puissamment conçu sous

l’inspiration de l’abbé

[Illustration: Fig. 158.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.--Noms des

architectes ou sculpteurs du cloître.]

Jourdain et que ses successeurs suivirent rigoureusement jusqu’à la fin.

Commencés en 1203, ils furent achevés en 1228 par le cloître, dont les

architectes ou les sculpteurs sont connus par leurs noms gravés dans le

tympan d’une des arcatures, dans la galerie sud du cloître.

[Illustration: Fig. 159.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.--Cellier.--Vue

perspective prise de l’ouest à l’est (au fond l’aumônerie).]

Il faut rendre hommage à cette œuvre grandiose et l’admirer en songeant

aux efforts énormes qu’il a fallu faire pour la réaliser aussi

rapidement, c’est-à-dire en

[Illustration: Fig. 160.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.--Réfectoire.]

vingt-cinq ans, au sommet d’un rocher escarpé, séparé du continent par

la mer ou par une grève mobile et dangereuse, cette situation augmentant

les difficultés du transport des matériaux qui provenaient des

carrières de la côte, d’où les moines tiraient le granit nécessaire

[Illustration: Fig. 161.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.--Salle du

chapitre dite des chevaliers.]

à leurs travaux. Une partie de ces matériaux, fort peu importante du

reste, était extraite de la base du rocher même; mais si la traversée de

la grève était évitée, il existait néanmoins de grands obstacles pour

les mettre en œuvre, après les avoir montés au pied de la Merveille dont

la base est à plus de cinquante mètres au-dessus du niveau moyen de la

mer. Bien que des différences se remarquent dans la forme des

contreforts extérieurs, différences résultant des dispositions

intérieures des salles, il n’en est pas moins certain que les deux

bâtiments composant la Merveille ont été combinés et construits en même

temps. Il suffit, pour être convaincu, d’étudier par les plans, les

coupes et les façades, leurs dispositions générales, surtout

l’arrangement particulier de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du

contrefort, au point de jonction de ces deux bâtiments et couronné par

une tourelle octogone; cet escalier prend naissance dans l’aumônerie,

dessert la salle des chevaliers à l’ouest et aboutit au dortoir, à

l’est, puis au crénelage au-dessus au nord.

Les façades est et nord de la Merveille sont d’une mâle beauté, en

raison de leur extrême simplicité; elles présentent l’image de la force

et de la grandeur. Leur aspect, particulièrement du côté de la pleine

mer, au nord, est des plus imposants. Ces immenses murailles,

construites en granit, ainsi que tous les bâtiments de l’abbaye,--à

l’exception de la galerie intérieure du cloître,--sont percées de

fenêtres de formes diverses selon les salles qu’elles éclairent; celles

du dortoir sont remarquables. Elles sont longues et étroites, affectant

la forme de meurtrières ébrasées largement à l’extérieur; leurs

couronnements semblent être, par leur forme particulière, en nids

d’abeilles, une réminiscence de l’art arabe entrevu par les croisés

français pendant leurs expéditions en Palestine. Les façades sont

renforcées extérieurement au droit des poussées des voûtes intérieures

par de puissants contreforts qui ajoutent encore à l’effet général par

la vigueur de leurs reliefs.

Indépendamment de ses formidables façades qui

[Illustration: Fig. 162.--Mont-Saint-Michel en Cornouailles

(Angleterre).]

peuvent être considérées comme de véritables fortifications, la

Merveille était défendue au nord par une muraille crénelée, flanquée

d’une tour qui servait de place d’armes aux chemins de ronde se reliant

aux soubassements des ouvrages de l’ouest.

Au milieu, à la hauteur de l’angle nord-ouest de la Merveille, un petit

châtelet, aujourd’hui détruit, défendait le passage du Degré, fort

roide, fermé de murs crénelés, descendant à la fontaine

Saint-Aubert[69].

Les divers bâtiments de l’abbaye furent élevés successivement au XIVᵉ

siècle par la construction, après la Merveille, du logis abbatial avec

ses dépendances au sud et de divers ouvrages complétant, à cette époque,

les défenses de l’abbaye, qui furent reliées au XIVᵉ siècle, puis au XVᵉ

siècle, aux murailles de la ville même, ainsi que nous le verrons dans

la troisième partie: l’_Architecture militaire_.

TROISIÈME PARTIE

L’ARCHITECTURE MILITAIRE

[Illustration: Fig. 163.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.--Entrée de

l’abbaye. Châtelet.]

CHAPITRE PREMIER

ENCEINTE DE VILLES.

Au moyen âge, l’architecture _militaire_ n’avait de caractère

particulier que dans ses dispositions défensives, car le mode de

construction était exactement le même que pour toute autre œuvre

architectonique. Les rares ornements d’architecture, comme les voûtes

intérieures, les profils des consoles et des corniches qui décoraient

les ouvrages militaires étaient évidemment de la même famille que ceux

des églises, des bâtiments monastiques ou de tout autre édifice du même

temps.

Les architectes latins, romains, gallo-romains ou ceux de l’époque dite

_romane_ ou de la période dite _gothique_ construisaient tous les

édifices: aussi bien une église qu’une forteresse, une abbaye ou une

enceinte fortifiée qui en était souvent le complément nécessaire; un

donjon ou un château fort de même qu’un hôtel de ville, un hôpital, une

grange rurale ou une simple maison urbaine. L’architecte était alors le

constructeur des édifices de toutes destinations et par conséquent de

toutes formes et il n’était pas doublé, ainsi que nous le voyons, d’un

savant, constructeur spécialiste, chargé de vérifier les _calculs_! Il

n’existait pas encore des architectes et des ingénieurs séparant,

divisant, par des fonctions spéciales, les diverses parties de

construction d’un monument. Il n’y avait que des constructeurs, des

maçons si l’on veut, mais qui étaient des architectes dans l’acception

véritable du nom; ils traçaient les épures des ouvrages qu’ils avaient

conçus et ils en dirigeaient eux-mêmes l’exécution dans toutes les

parties et dans tous les détails, aussi soucieux de la solidité de

l’édifice que de sa décoration.

Il est très curieux, sinon fort triste, d’observer que les Français qui

ont propagé si généreusement dans toute l’Europe occidentale les

principes de l’art au moyen âge sont précisément ceux qui les ont

abandonnés les premiers et qui ont laissé s’établir chez eux une

division qui n’existe pas dans les autres pays formant aujourd’hui cette

même Europe occidentale. En Angleterre, en Belgique, en Hollande, en

Suisse et en Allemagne, les architectes sont en même temps ingénieurs,

et pour eux l’art est intimement lié à la science. «Aussi certaines de

leurs œuvres doivent-elles à cette alliance un caractère particulier qui

doit nous inspirer de très sérieuses réflexions, et il serait possible

de tirer de ces études comparatives plus d’un utile enseignement. Nous

serions obligés tout d’abord de reconnaître que nous subissons

actuellement le mouvement, au lieu de l’imprimer comme autrefois[70].»

L’ingénieur moderne paraît ne s’attacher, quant à présent du moins, qu’à

satisfaire les nécessités impérieuses, en considérant comme négligeable

tout ce qui n’est pas le produit rigide du calcul intégral. Il a réalisé

des progrès réels par l’application mathématique de la science moderne.

Il a déjà accompli, il est vrai, de véritables chefs-d’œuvre

industriels qui répondent aux besoins du moment, sinon de l’avenir, par

des ponts ou des ouvrages métalliques, surprenants autant qu’éphémères,

en attendant qu’on revienne aux bons vieux ponts de pierre, moins

étonnants, mais d’une durée certaine, comme ceux qui ont été construits

par nos pères architectes.

Cependant il ne faut pas que l’auxiliaire d’hier devienne le maître de

demain et que l’architecte, abandonnant ses hautes fonctions, si belles

et si nobles jadis, devienne un simple ou même habile décorateur, en

laissant s’éteindre des traditions éminemment _françaises_ qui ont créé

des chefs-d’œuvre _français_ et qui doivent en enfanter encore pour la

gloire de notre pays.

Il semble d’ailleurs qu’on s’est mépris sur la signification du mot

ingénieur, dont l’origine est _engigneur_, et qui était au moyen âge

tout autre que celle qu’on lui donne aujourd’hui.

De nos jours, l’architecte et l’ingénieur sont des constructeurs, avec

cette différence que le premier aime et cultive l’art, et que le second

le dédaigne le plus souvent ou plutôt affecte de le dédaigner.

Au moyen âge, leurs fonctions étaient absolument différentes:

l’architecte construisait tous les ouvrages, tandis que l’_engigneur_

appliquait toute son ingéniosité à les détruire. L’architecte élevait

des remparts formés de murailles cantonnées de tours; l’_engigneur_ les

minait, ou les contre-minait suivant qu’il attaquait une place ou la

défendait; il était chargé d’inventer ou de diriger les machines de

guerre comme les trébuchets, les mangonneaux, les immenses arbalètes,

les gigantesques frondes lançant d’énormes projectiles ou des matières

incendiaires; il devait élever les tours mobiles en bois qui étaient

approchées des murs pour faciliter leur escalade, diriger les mineurs

qui devaient ruiner les murs, construire tous les ouvrages de campagne

pour faire le siège qui nécessitait, avant l’invention des armes à feu,

des opérations compliquées, aussi longues qu’incertaines. En résumé, les

fortifications étaient construites

[Illustration: Fig. 164.--Cité de Carcassonne.--Remparts, face sud-est.]

par les _architectes_ et l’_engigneur_ était chargé de les défendre ou

de les attaquer. Ce n’est que du temps de Vauban que les ingénieurs

militaires furent établis avec des attributions beaucoup plus étendues.

Il s’était formé avant ce temps des constructeurs spéciaux, des

entrepreneurs, on peut dire, comme ceux qui ont élevé les murailles

d’Aigues-Mortes et qui n’avaient pas les mêmes fonctions que celles qui

sont exercées par les ingénieurs modernes.

Avant l’époque féodale, les fortifications des camps ne se composaient

que de levées de terre, ou de murs de bois et de terre, ou de palissades

entourées de fossés, selon les méthodes romaines de castramétation. Les

enceintes des villes, fortifiées par les Romains, étaient composées de

murailles renforcées de tours rondes ou carrées; les murs étaient formés

de deux parements de maçonnerie laissant un vide de plusieurs mètres

rempli par la terre enlevée pour creuser les fossés et mêlée de débris

de pierre fortement tassés, la partie

[Illustration: Fig. 165.--Cité de Carcassonne.--Remparts nord-ouest.

Tour romano-visigothe (la 1ʳᵉ à gauche).]

supérieure pavée, étant le chemin de ronde défendu extérieurement par un

mur crénelé suivant le parement extérieur.

La partie de l’enceinte de la cité de Carcassonne, construite par les

Visigoths au VIᵉ siècle, a conservé ces dispositions suivant les

traditions romaines. «Le sol de la ville est beaucoup plus élevé que

celui du dehors et presque au niveau des boulevards. Les courtines[71],

fort épaisses, sont composées de deux parements de petit appareil

cubique, avec des assises alternées comprenant plusieurs rangées de

briques; le milieu est rempli non de terre, mais de blocage maçonné à la

chaux[72].» Les tours cantonnant les courtines et s’élevant au-dessus

d’elles étaient disposées de manière à pouvoir être isolées des murs par

l’enlèvement de ponts mobiles, afin de faire de chaque tour une place

d’armes indépendante qui pouvait arrêter l’assaillant.

La figure 165 donne une partie de la face nord-ouest des remparts de la

cité de Carcassonne et la première tour ronde; à gauche du dessin est la

tour romano-visigothe, accompagnée à droite et à gauche des courtines du

même temps.

Suivant les traditions romaines, l’enceinte des villes, formée par les

murailles renforcées de tours, était dominée par une construction,

château ou donjon, que nous verrons dans le chapitre suivant; le château

commandait la place, qui était le plus souvent établie sur les rampes

d’une colline bordée par un cours d’eau; le pont communiquant avec

l’autre rive était fortifié par un châtelet ou tête de pont qui pouvait

défendre le passage.

Les villes avaient souvent deux enceintes séparées par un large fossé,

et dès la fin du XIIᵉ siècle les architectes, inspirés par les grands

travaux faits par les croisés en Orient, avaient déjà réalisé dans

l’architecture militaire les mêmes progrès qui s’étaient manifestés à la

même époque dans l’architecture religieuse et monastique.

Les conquêtes faites en Orient par les croisés et établissant la

possession chrétienne avaient été divisées en fiefs dès le XIIᵉ siècle;

elles se couvrirent de châteaux, d’églises et de fondations monastiques,

entre autres celles des ordres de Cîteaux et de Prémontré.

D’après G. Rey, on vit alors aux environs de Jérusalem les abbayes ou

prieurés du mont Sion, du mont Olivet, de Josaphat, de Saint-Habacuc, de

Saint-Samuel, etc.; en Galilée, celles du Mont-Thabor et de Palmarée...

L’organisation militaire fut réglée par _les assises de la Haute Cour_

indiquant le nombre des chevaliers dus par chaque fief et celui des

sergents que les églises et les bourgeoisies devaient pour la défense du

royaume... Ce fut vers le milieu du XIIᵉ siècle que les établissements

chrétiens de terre sainte furent les plus prospères... Au milieu des

guerres dont la Syrie fut le théâtre à cette époque, les Francs

s’étaient approprié l’architecture militaire byzantine représentant les

traditions de l’antiquité grecque et romaine... Dans la construction des

forteresses qu’ils élevèrent alors en Syrie, les croisés prirent aux

Grecs la double enceinte flanquée de tours...; plusieurs de leurs

forteresses, notamment celle de Morgat, du _Krak_ des chevaliers et de

Tortose, ont été conçues sur des proportions gigantesques; elles

appartiennent à deux écoles: la première est l’école franque, qui paraît

avoir pour prototypes les châteaux construits en France aux XIᵉ et XIIᵉ

siècles... Les tours de l’enceinte sont presque toujours rondes; elles

renferment un étage de défenses, et leur couronnement ainsi que celui

des courtines sont crénelés suivant le mode français... Il faut signaler

d’abord la double enceinte empruntée aux Byzantins où la seconde ligne

commande la première et en est assez rapprochée pour permettre à ses

défenseurs de prendre part au combat si l’assaillant emporte la première

ligne; ensuite l’application des échauguettes en pierre,--qu’on ne voit

apparaître en France qu’à la fin du XIIIᵉ siècle,--remplaçant les hourds

en bois et efin l’adoption des talus en maçonnerie, qui, triplant à la

base l’épaisseur des murailles, déjouait les attaques des mineurs en

affermissant l’édifice contre les tremblements de terre si fréquents

dans ces contrées...

[Illustration: Fig. 166.--Forteresse de Kalaat-el-Hosn en Syrie (le

_Krak_ des chevaliers), relevé par M. G. Rey.]

La seconde école est celle des templiers; le tracé se rapproche des

grandes forteresses arabes et le caractère principal, c’est que les

tours, peu saillantes, sont invariablement carrées ou barlongues... La

forteresse de Kalaat-el-Hosn[73], ou _Krak_ des chevaliers, commandant

le défilé par lequel passent les routes de Homs et de Hamah à Tripoli et

à Tortose, était une position militaire de premier ordre... Elle

formait, avec les châteaux d’Akkar, d’Arcos, de la Colée, de

Chastel-Blanc, d’Areynieh, de Yammour,

[Illustration: Fig. 166 _bis_.--Forteresse de Kallaat-el-Hosn en Syrie,

(le _Krak_ des chevaliers).

Restitution graphique par M. G. Rey[74].]

Tortose et Markab, ainsi qu’avec les tours et les postes secondaires,

une ligne de défense destinée à protéger le comté de Tripoli contre les

incursions des musulmans, restés maîtres de la plus grande partie de la

Syrie orientale... La forteresse de Kalaat-el-Hosn, ou le _Krak_ des

chevaliers élevé par l’ordre des hospitaliers, comprend deux enceintes

que sépare un large fossé en partie rempli d’eau. La seconde enceinte

forme réduit et domine la première dont elle commande les ouvrages; elle

renferme les dépendances du château:

[Illustration: Fig. 167.--Cité de Carcassonne.--Plan au XIIIᵉ siècle.]

grande salle, chapelle, logis, magasins, etc.; un long passage voûté et

d’une défense facile est la seule entrée de la place... Au nord et à

l’ouest, la première ligne se compose de courtines reliant des tourelles

arrondies et couronnées d’une galerie munie d’échauguettes et formant

sur la plus grande partie du pourtour un véritable hourdage en pierre.

L’action de l’Orient sur l’Occident est évidente par l’adoption, aux

XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, des dispositions qui avaient été appliquées par

les croisés en Syrie et dont se sont inspirés les architectes de

Carcassonne et d’Aigues-Mortes.

A Carcassonne, l’influence orientale est visible par

[Illustration: Fig. 168.--Cité de Carcassonne.--Rempart, angle

ouest-sud.]

la double enceinte construite à l’exemple des forteresses syriennes.

La cité de Carcassonne est assise sur un plateau dominant la vallée de

l’Aude et sur lequel les Romains avaient établi un _castellum_. Possédée

au VIᵉ siècle par les Visigoths, qui en firent une place importante,

elle s’agrandit considérablement aux Xᵉ, XIᵉ et XIIᵉ siècles; mais du

temps de Siméon de Montfort, en 1209, ou de Raymon de Trancavel en 1240,

son enceinte n’était pas aussi considérable qu’elle le devint sous saint

Louis. Dès le milieu du XIIIᵉ siècle, ce monarque commença de grands

travaux de défense et fit élever l’enceinte extérieure qui existe

encore, suivant le plan emprunté à _la Cité de Carcassonne_ par

Viollet-le-Duc.

Cette enceinte avait surtout pour but de mettre

[Illustration: Fig. 169.--Enceinte d’Aigues-Mortes.--Faces est et sud

des remparts.]

la place à l’abri d’un coup de main, en permettant d’agrandir ou de

compléter les défenses du corps même de la place. Les travaux entrepris

par saint Louis, et continués par Philippe le Hardi, firent de

Carcassonne une forteresse qui était considérée comme imprenable. «Le

fait est qu’elle ne fut point attaquée et n’ouvrit ses portes au prince

Noir, Édouard, en 1355, que lorsque tout le Languedoc se fut soumis à ce

prince[75].»

A Aigues-Mortes, l’influence orientale est tout aussi manifeste qu’à

Carcassonne, car le Génois Guillaume Boccanera, qui construisit

l’enceinte, connaissait évidemment le système de fortification adopté

par les

[Illustration: Fig. 170.--Enceinte d’Avignon.--Courtines, tours et

mâchicoulis.]

croisés en Syrie. La particularité des échauguettes, qui n’apparaissent

en Languedoc, dans les murailles d’Aigues-Mortes, que sous Philippe le

Hardi, prouve cette filiation. On voit déjà dans cette place les effets

du mode italien par la forme des tours carrées flanquant l’enceinte. En

France, les architectes avaient adopté la tour ronde, parce qu’elle

présentait plus de solidité et qu’elle était moins attaquable par la

sape des mineurs, la circonférence pouvant être battue par les

défenseurs placés sur les courtines adjacentes, tandis que les angles

de la tour carrée masquaient le mineur attaquant sa face extérieure.

L’enceinte d’Avignon, élevée au XIVᵉ siècle, paraît avoir été construite

selon les méthodes italiennes; elle est flanquée de tours carrées,

ouvertes du côté de la ville, munies d’un crénelage fixe porté sur des

consoles en pierre ménageant entre elles des mâchicoulis destinés à

battre la base des murailles.

[Illustration: Fig. 170 _bis_.--_Hourds_ en bois et en pierre.]

L'Architecture Gothique · 第 9 / 15 段