En Angleterre, l’abbaye de Saint-Alban (Hertfordshire) fut élevée en

1077 par un disciple de Lanfranc, l’illustre abbé de la célèbre abbaye

du Bec en Normandie. Plus tard, un grand nombre de monastères se

fondèrent sous la règle de divers ordres et particulièrement celui des

bénédictins: à Croyland, à Malmesbury, à Saint-Edmund, à Péterborough, à

Salisbury, à Wimborm, à Wearmouth, à Westminster, etc., sans parler des

autres abbayes ou prieurés qui existaient en Irlande dès le VIᵉ siècle.

L’abbaye mère de Clairvaux donna naissance à quatre filles: Clairvaux,

Pontigny, Morimond et la Ferté.

Clairvaux prit une extension considérable dès les premières années du

XIIᵉ siècle, par la réputation de son abbé, saint Bernard, la

personnification la plus brillante du moine au XIIᵉ siècle. Son

influence fut immense, non seulement comme moine réformateur ou abbé

fondateur de l’ordre cistercien, mais encore comme homme politique servi

par des circonstances les plus heureuses, pour sa gloire tout au moins.

Saint Bernard prit part aux grandes querelles théologiques du XIIᵉ

siècle en assistant au concile de Sens, en 1140, et en réduisant au

silence Abailard, le célèbre défenseur du libre arbitre, et les autres

philosophes qui apparurent, à cette époque lointaine, comme les

précurseurs de la Réformation

[Illustration: Fig. 136.--Abbaye de Saint-Étienne à Caen.--Façade.]

du XVIᵉ siècle. Il eut un rôle prépondérant un peu plus tard en

prêchant la seconde et malheureuse croisade, sous Louis le Jeune, et en

1147, quelques années avant sa mort, 1153, il se trouva mêlé à la

question des _Manichéens_, en combattant cette hérésie qui agitait alors

les esprits et préparait la séparation qui

[Illustration: Fig. 137.--Abbaye de Saint-Alban (Angleterre).]

amena plus tard la terrible guerre dite des Albigeois, et qui

ensanglanta le midi de la France dans les premières années du XIIIᵉ

siècle.

La gloire _monastique_ de saint Bernard s’établit non seulement à

Clairvaux par la règle sévère et réformatrice qu’il imposa aux moines

transfuges de Solesmes ou de Cluny, mais encore par le succès des

_colonies cisterciennes_ qu’il fonda, au nombre de soixante-douze

d’après ses historiens, en Italie, en Espagne, en Suède et en Danemark.

De son temps, le pauvre ermitage de la _Vallée d’absinthe_, à laquelle

il avait donné lui-même, en 1114, le

[Illustration: Fig. 138.--Abbaye de Montmajour (Provence).--Cloître.]

nom de Claire-Vallée--Clairvaux,--était devenu une vaste résidence

féodale assez riche, par ses fermes et ses dépendances agricoles, pour

nourrir plus de sept cents religieux. Le monastère était entouré de

murailles qui avaient plus d’une demi-lieue de tour et la maison

[Illustration: Fig. 139.--Église d’Elne (Roussillon).--Cloître.]

abbatiale était devenue une demeure seigneuriale. Comme maison mère et

chef d’ordre, l’abbaye de Clairvaux commandait à cent soixante

monastères en France et à l’étranger. Cinquante ans après la mort de

saint Bernard, l’ordre avait pris une importance colossale. Au XIIIᵉ

siècle et plus tard, les moines cisterciens ou bernardins élevèrent des

abbayes immenses décorées avec une somptuosité royale; elles

comprenaient des églises aussi vastes que les plus grandes cathédrales

contemporaines, des bâtiments abbatiaux ornés de peintures dont

l’oratoire était, à Chââlis par exemple, une sainte-chapelle aussi riche

que celle du roi saint Louis à Paris, et dont les caves mêmes excitaient

l’admiration

[Illustration: Fig. 140.--Abbaye de Fontfroide (Languedoc).--Cloître.]

par les énormes tonneaux sculptés qu’elles contenaient.

De sorte que, par un singulier retour des choses d’ici-bas, les pauvres

moines qui s’étaient réfugiés dans les forêts sauvages après avoir

quitté Solesmes ou Cluny, par horreur pour la somptuosité de ses

bâtiments, fondèrent des établissements nouveaux sous la rigidité de

règles austères qui devinrent, à leur tour, plus grands, plus riches,

plus somptueux que ceux dont ils avaient condamné la magnificence; avec

cette différence que la ruine de l’institut cistercien, causée par

l’excès de ses richesses, fut si complète qu’il ne reste plus de leurs

innombrables monastères, détruits ou dénaturés par les révolutions

sociales, que quelques vestiges archéologiques et des souvenirs

historiques.

L’influence de l’institut cistercien se manifesta en divers pays

d’Europe: en Espagne, dans le grand monastère d’Alcobaco, en

Estramadure, qui aurait été bâti par des moines architectes envoyés par

saint Bernard; en Sicile, où l’abbaye de Montreale est célèbre par la

richesse de ses détails architectoniques; en Allemagne, par la fondation

des abbayes d’Altenberg en Westphalie et de Maulbronn dans le

Wurtemberg. En 1133, Everard, comte de Berg, appela les religieux de

Cîteaux et, en 1145, ils fondèrent sur les bords de la Dheen une abbaye

magnifique qui fut habitée par des religieux cisterciens jusqu’à la

Révolution, époque à laquelle elle subit le sort des maisons

religieuses.

L’abbaye cistercienne de Maulbronn est la mieux conservée de celles qui

sont dues à l’influence de saint Bernard pendant les XIIᵉ et XIIIᵉ

siècles. L’église abbatiale, le cloître, le réfectoire, la salle du

chapitre, les celliers, les magasins, les granges et le logis de l’abbé,

séparé des bâtiments claustraux auxquels ils étaient reliés par une

galerie, existent encore dans leur état primitif. L’abbaye de Maulbronn

marque mieux encore que celle d’Altenberg le caractère de simplicité

conforme aux instructions données par saint Bernard ou sous son

influence par les règles bénédictines réformées à Cîteaux dans les

premières années du XIIᵉ siècle.

Dans les provinces qui formèrent la France moderne, les _colonies_

cisterciennes s’étaient propagées rapidement dès le XIIᵉ siècle.

Il existait dans l’Ile-de-France des abbayes importantes et célèbres

dont il reste encore des ruines qui

[Illustration: Fig. 141.--Abbaye cistercienne de Maulbronn

(Wurtemberg).--Plan.]

donnent l’idée de leur splendeur monumentale, comme celles d’Ourscamps,

près de Noyon; de Chââlis, près de Senlis; de Longpont et de

Vaux-de-Cernay, près de Paris. En Provence, les monastères et les

prieurés du XIIᵉ siècle sont nombreux, comme ceux de Sénanque, de

Silvacane, du Thoronet et de Montmajour, près d’Arles, à l’extrémité de

la vallée des Baux. Parmi les abbayes fondées au XIIIᵉ siècle, on peut

signaler celle de Royaumont, dans l’Ile-de-France; Vaucelles, près de

Cambrai; Preuilly-en-Brie; la Trappe, dans le Perche; Breuil-Benoît,

Mortemer et Bonport, en Normandie; Boschaud, en Périgord; l’Escale-Dieu,

en Bigorre; les Feuillants, Nizors et Bonnefont, en Comminges;

Grandselve et Baulbonne, près de Toulouse; Floran, Valmagne et

Fontfroide, en Languedoc; Fontenay, en Bourgogne, etc.

Vers la fin du XIᵉ siècle et dans les premières années du XIIᵉ, des

congrégations s’étaient formées dans le même esprit que Cîteaux; «au

premier rang se place l’ordre des prémontrés, ainsi nommés de l’abbaye

mère fondée en 1119 par saint Norbert à Prémontré, près de Coucy[62]».

Ils fondèrent les monastères de Saint-Martin à Laon et d’autres en

Champagne, en Artois, en Bretagne et en Normandie.

Dans les premières années du XIIᵉ siècle, Robert d’Arbrissel fonda

plusieurs monastères doubles d’hommes et de femmes à l’exemple de ceux

qui avaient été créés en Espagne au IXᵉ siècle; celui de Fontevrault

n’eut pas plus de succès que les autres au point de vue monastique, mais

il en est résulté de superbes édifices, et l’abbaye même contribua par

ses constructions grandioses au progrès de l’architecture qui se

développa en Anjou dès le commencement du XIIᵉ siècle, et se manifesta à

Angers principalement par des œuvres architectoniques dont nous avons

signalé l’importance capitale dans la première partie de ce volume.

Les églises épiscopales possédaient également des

[Illustration: Fig. 142.--Abbaye de Fontevrault.--Cuisines.]

bâtiments claustraux, les chanoines des cathédrales vivant en commun

selon des usages anciens qui se perpétuèrent jusqu’au XVᵉ siècle. Les

cathédrales d’Aix, d’Arles, de Cavaillon, en Provence; d’Elne, en

Roussillon; du Puy, en Velay; de Saint-Bertrand, en Comminges,

[Illustration: Fig. 143.--Cathédrale du Puy-en-Velay.--Cloître.]

ont conservé leurs cloîtres construits au XIIᵉ siècle.

L’abbaye de la Chaise-Dieu, en Auvergne, fondée au XIᵉ siècle, était

devenue une des écoles monastiques qui exerça une grande influence par

les talents d’un moine-architecte et sculpteur, Guinamaud, qui établit

la réputation d’art de la Chaise-Dieu où, dès la fin du XIIᵉ siècle, se

formaient les artistes les plus experts en sculpture, en peinture et en

orfèvrerie.

Les bâtiments de la Chaise-Dieu ont été reconstruits aux XIIIᵉ et XIVᵉ

siècles.

L’ordre des frères prêcheurs, fondé par saint Dominique dans les

premières années du XIIIᵉ siècle, a créé

[Illustration: Fig. 144.--Abbaye de la Chaise-Dieu

(Auvergne).--Cloître.]

plus de chefs-d’œuvre intellectuels que de monuments d’architecture, et

la renommée des dominicains s’est établie beaucoup plus sur leurs

prédications et leurs écrits que par le nombre et la magnificence de

leurs monastères.

Vers le même temps saint François d’Assise institua l’ordre des frères

mineurs, prêchant la pauvreté absolue--ce qui ne les empêcha pas de

devenir autant et même plus riches que leurs devanciers.--Ces deux

ordres, prêcheurs et mendiants, qui semblaient être une protestation

contre le pouvoir, extraordinairement puissant alors, des ordres

bénédictins, furent fortement soutenus par saint Louis, qui protégea

également d’autres ordres, les augustins et les carmes, pour réagir

contre l’indépendance des clunisiens et des cisterciens.

A Paris, saint Louis donna aux frères prêcheurs l’emplacement de

l’église Saint-Jacques, rue Saint-Jacques,--d’où le nom de Jacobins

donné aux religieux de l’ordre de saint Dominique,--sur lequel fut élevé

en 1221 le couvent des Jacobins, dont l’église présente cette

particularité, comme à Agen et à Toulouse, d’être divisée en deux nefs,

selon le plan adopté par les frères prêcheurs.

A partir du milieu du XIIIᵉ siècle, les dispositions des abbayes

s’éloignent des usages bénédictins et tendent de plus en plus à se

modeler sur les habitudes séculières, la vie des abbés étant peu

différente alors de celle des laïques et, comme conséquence,

l’architecture monastique perdit successivement ses particularités

caractéristiques.

L’ordre des chartreux, fondé par saint Bruno vers la fin du XIᵉ siècle,

était soumis à une règle si rigoureuse,--qui paraît avoir été non moins

rigoureusement suivie, tout au moins jusqu’au XVᵉ siècle,--que cette

cause suffirait à expliquer qu’il ne soit resté aucun vestige des

monuments élevés par eux à l’exemple des ordres religieux créés à la

même époque. Les chartreux paraissent avoir observé plus longtemps

leurs vœux de pauvreté et d’humilité qui les obligeaient à vivre comme

des anachorètes, bien qu’ils habitassent sous le même toit; car, loin de

vivre en commun, c’est-à-dire en cénobites, selon la règle bénédictine,

cistercienne ou toute autre, ils s’imposaient le système cellulaire dans

toute sa rigueur, et le silence absolu observé strictement était encore

une aggravation de ce système d’isolement qui leur faisait dédaigner

tout ce qui était de nature à adoucir et, par conséquent, à modifier

leurs obligations religieuses.

Cependant les chartreux paraissent s’être départis de cette extrême

rigueur, sinon dans leur règle, tout au moins dans les bâtiments de

leurs monastères. Ils sacrifièrent à l’architecture vers le XVᵉ siècle

par la construction de _chartreuses_ qui sont loin des somptuosités

cisterciennes, mais qui présentent cependant un intérêt architectonique

par leurs dispositions spéciales.

Les bâtiments ordinaires comprenaient la porterie, dont la porte unique

donnait accès dans la cour du monastère, dans laquelle se trouvait

l’église, le logis du prieur, la maison des hôtes ou des pèlerins, la

buanderie, le four, les étables, les magasins, le colombier. L’église

communiquait avec un cloître intérieur desservant la salle du chapitre

et le réfectoire qui ne s’ouvrait aux moines qu’à certaines fêtes de

l’année. Le caractère très particulier des monastères réguliers de saint

Bruno, c’est le grand cloître, le véritable cloître des chartreux. Il

est généralement de forme rectangulaire, bordé vers l’intérieur d’une

galerie sur laquelle s’ouvrent les cellules des religieux, formant

chacune une petite habitation avec un jardin particulier. Outre la

porte, chaque cellule est munie d’un guichet sur lequel les frères

convers déposent de l’extérieur le maigre repas destiné au chartreux qui

ne doit avoir aucun rapport avec ses semblables.

On sait que la règle de saint Bruno exige que les

[Illustration: Fig. 145.--Chartreuse de Villefranche de

Rouergue.--Plan.]

chartreux vivent en anachorètes; ils doivent travailler, manger, dormir

isolément; le silence leur est imposé et lorsque les religieux se

rencontrent, ils doivent se saluer sans parler; ils ne se réunissent

qu’à l’église pour les offices déterminés par la _règle_ et ils ne

prennent leurs rares repas en commun qu’à certains jours de l’année.

Cette règle d’une sévérité si absolue explique l’austérité de

l’architecture qui ne s’est manifestée, ainsi que nous l’avons dit,

qu’au XVᵉ siècle et seulement

[Illustration: Fig. 146.--Chartreuse de Villefranche de Rouergue.--Vue

cavalière.]

dans quelques parties du monastère comme l’église et les galeries du

cloître intérieur, contrastant avec la sévérité obligatoire du grand

cloître des religieux.

L’ancienne chartreuse de Villefranche de Rouergue, élevée ou

reconstruite aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, conserve encore quelques

constructions remarquables; le plan et la vue cavalière (fig. 145 et

146), tirés de l’_Encyclopédie de l’architecture et de la construction_,

donnent une idée exacte du monastère dont il reste plusieurs cellules

des religieux, ainsi que le réfectoire et quelques vestiges des

constructions primitives.

Malgré la sévérité de la règle de saint Bruno, quelques monastères de

son ordre sont restés célèbres, notamment celui que les chartreux

appelés par saint Louis établirent dans le fameux château _Vauvert_,

hors des murs de Paris, près de la route d’Issy, château qui passait

pour être hanté par le diable et dont les Parisiens n’approchaient

qu’avec terreur. D’où est venue l’expression populaire: _aller au diable

Vauvert_, ou, plus tard, _aller au diable au vert_. Cependant les

chartreux fondèrent leur monastère, qui fut enrichi d’une magnifique

église construite par Pierre de Montereau et dont saint Louis vint poser

la première pierre en 1260. La chartreuse de Vauvert prit un grand

développement et devint une des plus importantes. C’est dans le petit

cloître qu’au commencement du XVIIᵉ siècle le peintre Eustache Le Sueur

retraça, dans des fresques célèbres, la vie de saint Bruno.

En Italie, les chartreuses les plus connues sont celles de Florence,

créée vers le milieu du XIVᵉ siècle et attribuée à Orcagna pour une

partie; de Pavie, fondée à la fin du XIVᵉ siècle par Jean-Galeas

Visconti.

En France, indépendamment de la chartreuse de Vauvert qui eut une

fortune très particulière par suite des protections royales, les

chartreuses les plus intéressantes sont celles de Clermont

en Auvergne, de Villefranche de Rouergue (fig. 145 et 146), de

Villeneuve-lez-Avignon et de Montrieux dans le Var. La

[Illustration: Fig. 147.--Grande-Chartreuse.--Galerie du grand cloître.]

chartreuse de Dijon est une des plus anciennes, non seulement par les

bâtiments fondés par les architectes du duc de Bourgogne, mais surtout

par les sculptures, célèbres à juste titre, du tombeau de Philippe le

Hardi et de sa femme Marguerite de Flandre, ainsi que celles du puits de

Moïse dues aux sculpteurs bourguignons, les frères Claux Suter, qui

vivaient à la fin du XIVᵉ siècle

[Illustration: Fig. 148.--Grande-Chartreuse.--Vue générale.]

et qui eurent une influence notable sur le relèvement des arts à la même

époque[63].

Enfin la chartreuse la plus imposante, sinon la plus intéressante par la

beauté de ses bâtiments, tout au moins la plus célèbre, est celle qui

fut établie dans les montagnes près de Grenoble et qui est

universellement connue sous le nom de Grande-Chartreuse.

Le monastère primitif aurait été fondé par saint Bruno, et il ne

comprenait à l’origine qu’une modeste chapelle et quelques cellules

isolées, qui occupaient, dit-on, la partie du _désert_ où se sont

élevées les chapelles de Saint-Bruno et de Sainte-Marie. Les bâtiments

actuels ont été reconstruits aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles selon les usages

du temps, dont les galeries du grand cloître donnent une idée exacte.

L’église actuelle, très simple, n’a conservé de la décoration du XVIᵉ

siècle que les stalles du chœur. Le grand cloître est formé de galeries

sur lesquelles s’ouvrent les soixante cellules des chartreux et qui sont

aménagées selon la règle de saint Bruno en ce qui concerne les bâtiments

du monastère dont nous avons indiqué les principales dispositions.

CHAPITRE IV

ABBAYES FORTIFIÉES.

Au XIIᵉ siècle, les monastères avaient entouré de murs de clôture les

différents bâtiments claustraux et leurs dépendances, avec les ateliers

et même les fermes de l’exploitation agricole, l’abbaye devant trouver

dans son enceinte toutes les choses nécessaires à la vie, afin d’éviter

aux moines tout rapport avec le dehors.

Mais, à la fin du XIIᵉ siècle, les grandes abbayes se transforment en

demeures féodales; elles s’entourent alors de murailles fortifiées

s’étendant même autour de la ville qui s’était formée sous leur

protection et qui avait suivi leur fortune. C’est ce qui se passa à

Cluny, et la ville, fortifiée par les moines, dut leur payer des dîmes.

Sous Philippe-Auguste et saint Louis, les abbés n’étaient plus seulement

les chefs des établissements monastiques, ils étaient devenus des

seigneurs féodaux,

[Illustration: Fig. 149.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.

Vue d’ensemble prise de la côte sur les enrochements de Couesnon, en

1878, avant la construction de la digue.]

les vassaux du pouvoir royal, et cette situation les mettait dans

l’obligation de fournir au suzerain des hommes d’armes en temps de

guerre ou de tenir garnison[64].

L’abbaye de Tournus fut entourée, comme Cluny, de murailles continuant

les remparts de la ville.

L’abbaye de Saint-Allyre, en Auvergne, près de Clermont, était défendue

par des murailles et des tours qui

[Illustration: Fig. 150.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.

Plan au niveau de la salle des Gardes, de l’aumônerie et du cellier.

LÉGENDE EXPLICATIVE

A, tour Claudine, remparts.--B, barbacane, entrée de l’abbaye.--B´,

ruine du grand degré.--C, châtelet.--D, salle des Gardes, dit

Bellechaise.--E, tour Perrine.--F, procure et bailliverie de

l’abbaye.--G, logis abbatial.--G´, logements de l’abbaye.--G´´,

chapelle Sainte-Catherine.--H, cour de l’église, grand

escalier.--I, cour de la Merveille.--J, K, aumônerie, cellier

(Merveille).--L, anciens bâtiments abbatiaux.--M, galerie ou crypte

de l’Aquilon.--N, hôtellerie (Robert de Thorigni).--O, passages

communiquant de l’abbaye à l’hôtellerie.--P, P´, prison et

cachot.--R, S, ancien et nouveau poulain.--T, murs de soutènement

modernes.--U, jardin, terrasses et chemins de ronde.--V, masse du

rocher.

]

[Illustration: Fig. 151.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.

Plan, au niveau de l’église basse, du réfectoire et de la salle du

Chapitre, dite des Chevaliers.

LÉGENDE EXPLICATIVE

A, église basse.--B, B´, chapelles sous les transsepts.--C,

substruction de la nef romane.--C et C´ et C´´, charnier ou

cimetière des moines et soubassements de la plate-forme du sud.--D,

ancienne citerne.--E, anciens bâtiments claustraux, réfectoire.--F,

ancien cloître ou promenoir.--G, passage communiquant avec

l’hôtellerie.--H, I, hôtellerie et dépendances (Robert de

Thorigni).--J, chapelle de l’hôtellerie (saint Étienne).--K, K´, L,

M, réfectoire, tour des Corbins, salle du chapitre ou des

chevaliers, chapelle des étrangers (Merveille).--N, salle des

officiers ou du gouvernement militaire.--O, tour Perrine.--P,

crénelage du châtelet.--Q, cour de la Merveille.--R, S, escalier et

terrasse de l’abside.--T, cour de l’église.--U, pont fortifié entre

l’église basse et l’abbatiale.--V, X, logis abbatial et logements

des hôtes.--Y, Y´, citernes XVᵉ et XVIᵉ siècles.--Z, masse du

rocher.

]

paraissent avoir complété au XIIIᵉ siècle l’abbaye fondée au IXᵉ siècle

en la fortifiant selon les usages du temps.

Bien d’autres monastères présentent des dispositions défensives plus ou

moins importantes; mais la plus célèbre, parmi tant d’abbayes élevées

par les bénédictins, est certainement celle du Mont-Saint-Michel, qui

présente, par des monuments d’une hardiesse et d’une grandeur

incomparables, les plus beaux exemples de l’architecture monastique et

militaire depuis le XIᵉ siècle jusqu’à la fin du XVᵉ.

L’abbaye du Mont-Saint-Michel, fondée en 708, suivant les traditions,

par saint Aubert, et restaurée à la fin du Xᵉ siècle par Richard sans

Peur, troisième duc de Normandie, avec l’aide des bénédictins du

Mont-Cassin qu’il installa au Mont en 966, prit au XIᵉ siècle un grand

développement et, vers la fin du XIIᵉ siècle, elle était dans un grand

état de prospérité. Toutefois les bâtiments du monastère n’avaient pas

l’importance qu’ils ont eue dès le siècle suivant[65]. Au XIIᵉ siècle,

ils

[Illustration: Fig. 152.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.

Plan, au niveau de l’église haute, du cloître et du dortoir.

LÉGENDE EXPLICATIVE

A, A´, A´´, église, chœur et transsepts.--B, B´, B´´, les trois

premières travées de la nef, détruites en 1776.--C, C´, C´´, tours

et porche (Robert de Thorigni).--D, tombeau de Robert de

Thorigni.--E, ancien parvis.--F, ancien chapitre.--G, G´, anciens

bâtiments claustraux, dortoir.--H, plate-forme, entrée sud de

l’église.--I, ruine de l’hôtellerie (Robert de Thorigni).--J,

infirmeries (XIIᵉ siècle).--K, dortoirs du XIIIᵉ siècle

(Merveille).--K´, tour des Corbins (XIIIᵉ siècle) (Merveille).--L,

L´, cloître et chartrier (XIIIᵉ siècle) (Merveille).--M, vestiaire

(XIIIᵉ siècle) (Merveille).--N, logis abbatial.--O, logements des

hôtes.--P, cour de la Merveille.--P´, terrasse de l’abside.--Q,

cour de l’église et grand degré.

]

se composaient de l’église, élevée de 1020 à 1135[66], et des _Lieux

réguliers_, avec les habitations des serviteurs et des hôtes, s’étendant

au nord de la nef de l’église--en G, G´ et F du plan, figure

152.--Restaurés ou reconstruits en grande partie par l’abbé Roger II, au

commencement du XIIᵉ siècle, ils furent augmentés à l’ouest et au

sud-ouest par Robert de Thorigni, de 1154 à 1186.

Le monastère n’était pas fortifié alors.

Placé au sommet d’un rocher dont les escarpements inaccessibles au nord

et à l’ouest forment les remparts naturels les plus sûrs, sa position

constituait en ce temps son unique défense. Sa situation au milieu des

grèves, presque toujours dangereuses à traverser--ce qui l’avait fait

désigner au moyen âge: le _Mont-Saint-Michel au péril de la

mer_,--rendait impossible toute tentative d’investissement et le mettait

même à l’abri d’un coup de main. Des clôtures en pierres ou des

palissades en bois l’entouraient sur les points où les pentes du rocher,

moins rudes, permettaient un abord relativement facile à l’est, au point

où se trouvait l’entrée et au-devant de laquelle des habitations étaient

venues se grouper. Formée au Xᵉ siècle de quelques familles décimées par

les Normands qui dépeuplèrent l’Avranchin après la mort de Charlemagne,

la _ville_ ne se composait au XIIIᵉ siècle que de quelques maisons

établies sur le point le plus élevé du rocher à l’est, afin d’être à

l’abri des fluctuations de la mer.

En 1203, l’abbaye fut en grande partie détruite, sauf l’église, pendant

les guerres entre Philippe-Auguste, roi de France, et Jean sans Terre,

roi d’Angleterre.

L'Architecture Gothique · 第 8 / 15 段