Saint Benoît avait groupé autour de lui des disciples dont le nombre

s’accrut rapidement. Il leur avait fait accepter, avec l’esprit

d’obéissance et de subordination, c’est-à-dire la _discipline_, les

prescriptions de sa _Règle_, ayant pour point capital le partage de leur

temps entre la prière et le _travail_. Il en fit l’application au

Mont-Cassin dont les bâtiments furent élevés par lui-même et ses

compagnons. Les terres stériles furent cultivées et transformées en

jardins pour la communauté; des moulins, des fours, des ateliers pour

fabriquer toutes les choses nécessaires à l’existence, furent construits

dans l’enceinte de l’abbaye, afin que les moines pussent se suffire à

eux-mêmes; cependant on avait réservé des bâtiments destinés à offrir

l’hospitalité aux pauvres et aux voyageurs, mais disposés de façon à

laisser les étrangers en dehors des lieux réguliers destinés

exclusivement aux religieux.

Le grand mérite de saint Benoît, indépendamment de sa grande sagesse

philosophique, c’est d’avoir compris, le premier peut-être, que le

_travail_, utile et intelligent, est une des conditions, sinon l’unique

condition, de la perfection morale que ses disciples devaient s’efforcer

d’atteindre et, à ce titre seul, le nom de saint Benoît méritait de

passer à la postérité.

«Les apôtres et les premiers évêques furent les guides naturels des

constructeurs appelés à édifier les basiliques dans lesquelles se

réunirent d’abord les fidèles et, lorsqu’ils portèrent la foi dans les

provinces de l’empire, eux seuls pouvaient indiquer ou tracer de leurs

propres mains les distributions des édifices nécessaires à l’exercice du

nouveau culte... Saint Martin dirigea la construction de l’oratoire d’un

des premiers monastères des Gaules à Ligujé, et plus tard celui de

Marmoutier, auprès de Tours, sur les bords de la Loire. Saint Germain,

sous Childebert, conduisit les travaux de l’abbaye de

Saint-Vincent--depuis saint-Germain-des-Prés--à Paris. Bientôt saint

Benoît établit dans sa _Règle_ que l’architecture, la peinture, la

mosaïque, la sculpture et toutes les branches de l’art seraient étudiées

et enseignées dans les monastères; aussi le premier devoir des abbés,

des prieurs, des doyens, était-il de tracer le plan des églises et des

constructions secondaires des communautés qu’ils étaient appelés à

diriger. Il s’ensuivit que, dès les premiers siècles chrétiens jusqu’aux

XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, l’architecture, science réputée sainte et sacrée,

n’était pratiquée que par des religieux; aussi les plus anciens plans

qui nous restent, ceux de Saint-Gall et de Cantorbery, sont-ils tracés

par les religieux Éginhard et Edwin... Pendant les XIᵉ et XIIᵉ siècles,

toute la chrétienté se couvrit d’édifices admirables dus à l’art et à

l’industrie des moines, qui, préparés par les études et l’expérience que

leur léguaient les siècles précédents, durent trouver un nouveau

stimulant, pendant ce moment de régénération générale, dans l’élan que

les rois leur donnaient pour les immenses ruines du IXᵉ siècle[54].»

Dès les premiers siècles du christianisme, il s’était formé des

associations d’hommes et de femmes dans le but de vivre en commun sous

une règle religieuse; mais il paraît certain que le plus grand nombre

des monastères durent, sinon leur origine, tout au moins leur célébrité

et leurs richesses, à la réputation des reliques qu’ils possédaient.

Elles attiraient la foule, et les pèlerinages étaient si fréquents et

si nombreux au moyen âge qu’on avait dû créer des hospices--on pourrait

dire des _asiles de nuit_--en différentes villes situées sur les

principaux passages de ces pèlerinages. Une confrérie des _Pèlerins de

Saint-Michel_ s’était formée, dès les premières années du XIIIᵉ siècle,

à Paris, où la confrérie de _Saint-Jacques aux Pèlerins_ avait une

chapelle et son _hôpital_ rue Saint-Denis, près la porte de ville.

Du VIIᵉ au IXᵉ siècle, il existait des abbayes importantes dans presque

toutes les provinces qui ont constitué la France moderne. Puis, après

Charlemagne et sous ses successeurs, de grands monastères se fondèrent

dans tous les pays qui formaient son empire. Charlemagne, s’appuyant sur

les évêques et surtout sur les moines qui représentaient les progrès du

temps, contribua au développement des institutions religieuses,

secondant sa politique et augmentant les effets de sa puissance

civilisatrice. Mais, après sa mort, l’étude des sciences et des arts

déclina si rapidement qu’une réforme s’imposait dès le Xᵉ siècle,

réforme qui paraît avoir pris naissance dans l’abbaye bénédictine de

Cluny, fortement établie en Bourgogne vers l’année 930.

D’après cette étude rapide de l’organisation monastique, on peut se

faire une idée de l’importance qu’avaient prise aux XIᵉ et XIIᵉ siècles

les institutions religieuses, dont les immenses services se sont

manifestés par l’agriculture remise en honneur, par l’étude des

sciences, des arts et principalement de l’architecture; en un mot, par

le _travail_ intelligent et utile.

L’architecture _monastique_ a exercé une influence considérable,

décisive, sur l’art national par les immenses édifices religieux qu’elle

a créés et qui ont précédé la fondation de nos grandes cathédrales.

Jusqu’au milieu du XIIᵉ siècle, les sciences, les lettres, les arts, la

richesse et surtout l’intelligence, c’est-à-dire la toute-puissance sur

la terre, étaient possédés par les corporations religieuses. Il faut se

rappeler--et c’est de simple justice historique--que les abbayes ont

illustré et surtout éclairé le moyen âge, et que ces grandes maisons

étaient alors de véritables écoles dont la force d’expansion fut énorme.

Il faut se souvenir que si les grandes cathédrales des XIIᵉ et XIIIᵉ

siècles ne sont pas l’œuvre des religieux, les architectes _laïques_ qui

les ont construites étaient les disciples de ces religieux,

moines-architectes, et que c’est dans les écoles des abbayes, si

libéralement ouvertes à tous, qu’ils avaient puisé les premières

connaissances d’un art qu’ils ont appliqué avec tant d’habileté.

L’enseignement de l’architecture, particulièrement, n’était pas

seulement théorique: il était surtout appliqué par les religieux dans

les constructions monastiques très considérables dont le point capital

était l’église abbatiale, souvent plus vaste et plus ornée que les

cathédrales contemporaines.

Suivant les plans généralement adoptés, à côté de l’église, au nord et

souvent au midi, s’étendait le _cloître_, vaste préau orné de plantes,

entouré de galeries ouvertes sur ce préau, qui assurait la communication

entre les divers services principaux de l’abbaye, dont les plus

nécessaires étaient: le _réfectoire_, le plus souvent établi dans une

belle salle voûtée, en rapport direct avec les _cuisines_; la _salle

capitulaire_, reliée à l’église, le _dortoir_ des moines étant placé à

l’étage au-dessus; les _celliers_ et _greniers_ voûtés, au-dessus

desquels étaient disposés les logements des hôtes; les magasins se

rattachaient aux écuries, aux étables et aux dépendances qui étaient

très importantes. Tous ces différents services, nécessaires à la vie du

monastère, étaient tenus très sévèrement indépendants les uns des

autres, afin de ne pas troubler la vie ordinaire des religieux, tout en

prévoyant les moyens de satisfaire largement les besoins et les devoirs

de l’hospitalité.

Les abbayes élevées à l’époque dite _romane_ étaient, en leur temps, de

véritables modèles architectoniques. Les architectes religieux ou

laïques les modifièrent, tout en les maintenant au même degré de

perfection; ils suivirent les progrès qui signalèrent le milieu du XIIᵉ

siècle, en transformant et en perfectionnant le mode de construction par

l’adoption de la méthode angevine pour la construction des _voûtes sur

croisée d’ogives_, caractère très particulier de l’architecture dite

_gothique_.

CHAPITRE II

ABBAYE DE CLUNY.--ABBAYES CISTERCIENNES.

Les bénédictins, les cisterciens, les augustins, les prémontrés et

particulièrement la congrégation de Cluny ont créé des œuvres

remarquables par l’ampleur et la magnificence de leurs constructions,

réputées en leur temps comme les plus parfaites en leur genre. L’étude

de ces édifices: église, bâtiments d’habitation de l’abbé et des moines,

avec toutes les dépendances qui composaient l’_abbaye_, est des plus

instructives; elle fait connaître la science et l’esprit judicieux des

moines-architectes s’inspirant du climat, des lieux mêmes, des matériaux

du pays, du nombre des religieux, des ressources de l’ordre et de toutes

les circonstances, afin d’en tirer le meilleur parti pour

l’accomplissement de l’œuvre.

Il est bien certain que les architectes des premières abbayes avaient

adopté le mode de construction contemporaine, c’est-à-dire

l’architecture latine, romaine ou gallo-romaine. La double porte de

l’abbaye de Cluny, dont l’auteur probable est Gauzon, l’ancien abbé de

Beaune, qui commença la construction du célèbre monastère, en est une

preuve des plus intéressantes. Le caractère architectural se modifia

sous l’action successive des diverses influences, les mêmes que celles

qui se sont manifestées dans l’architecture religieuse[55] dès le XIᵉ

siècle et qui se sont si magnifiquement exprimées dans les édifices

élevés depuis ce temps jusqu’au XIIIᵉ siècle, l’apogée de l’architecture

dite _gothique_.

Les abbés des innombrables abbayes de tous ordres étaient trop éclairés

pour ne pas profiter des progrès réalisés de leur temps en les

appliquant à la construction ou à l’embellissement de leurs monastères.

L’abbaye de Cluny, fondée en 909 par Guillaume, duc d’Aquitaine, et

affranchie de toute dépendance par le pape Jean XI, qui confirmait, en

932, la charte de Guillaume, prit un développement aussi rapide que

considérable en raison des circonstances politiques et sociales qui

avaient marqué son origine. Au commencement du Xᵉ siècle, les invasions

normandes et les

[Illustration: Fig. 133.--Abbaye de Cluny.--Porte d’entrée de l’abbaye.]

excès du régime féodal avaient ruiné l’œuvre de Charlemagne, et le monde

chrétien d’Occident paraissait être revenu à l’état de barbarie après la

destruction par les Sarrasins et les pirates du Nord des villes

importantes et de la plupart des monastères; la société civile ainsi que

les institutions religieuses étaient tombées dans la plus extrême

misère, née de la confusion des pouvoirs et du mépris de toute autorité.

Cluny devint rapidement un foyer autour duquel se groupèrent toutes les

intelligences qui n’avaient pas été submergées dans le chaos du IXᵉ

siècle, et elle fut bientôt une école aussi brillante que celles qui ont

illuminé les premiers temps du moyen âge. Grâce à la _Règle_ de saint

Benoît dont les bénédictins de Cluny avaient su tirer les plus utiles

enseignements, l’abbaye eut un développement considérable, et elle

paraît avoir été pendant plus d’un siècle la pépinière fertile qui

fournit à l’Europe, pendant les XIᵉ et XIIᵉ siècles, non seulement des

professeurs pour les écoles monastiques, mais des savants dans toutes

les branches de la science, des lettres, et surtout des _architectes_

qui contribuèrent _effectivement_ à la création de Cluny et de ses

_filles religieuses_, et aussi à la construction des innombrables

abbayes fondées par les bénédictins dans toute l’Europe occidentale et

en Orient, au berceau même du christianisme.

Pendant toutes ces luttes de l’intelligence contre l’ignorance

s’accomplissait une révolution sociale: l’_affranchissement des

communes_, qui eut une portée immense sur les sciences, les arts, la vie

matérielle et, en un mot, sur les mœurs du pays.

L’architecture, expression fidèle de tout état social, née aux temps

dits païens, s’était christianisée par sa culture dans les abbayes et

elle avait pris un essor étonnant que nous avons étudié dans

l’_architecture religieuse_. Mais si l’ascension de l’architecture de ce

temps avait été rapide, vertigineuse, sa décadence fut profonde, parce

qu’elle était la conséquence d’un _affranchissement_ trop radical des

traditions antiques qui avaient établi et affirmé sa supériorité dès les

premiers siècles du moyen âge.

L’abbaye de Cluny fut bientôt trop étroite pour le nombre de ses

moines. Saint Hugues en entreprit la

[Illustration: Fig. 134.--Abbaye de Cluny.--Plan.]

reconstruction dans les dernières années du XIᵉ siècle, et le moine

Gauzon, de Cluny, en commença les travaux en 1089, sur des plans

beaucoup plus vastes et de proportions si magnifiques que l’église de

la nouvelle abbaye passait pour être la plus grande de tous les

monastères de l’Occident.

Le plan (fig. 134) indique les dispositions de l’abbaye à la fin du

siècle dernier, alors que les bâtiments _réguliers_ avaient déjà été

reconstruits quelque temps auparavant. Cependant l’église existait

encore; commencée par le chœur du temps de saint Hugues, elle n’aurait

été consacrée qu’en 1131. La chapelle qui la précède à l’ouest ne fut

achevée qu’en 1228 par Roland Iᵉʳ, vingtième abbé de Cluny.

En A se trouvait l’entrée de l’abbaye, porte _gallo-romaine_ qui existe

encore. En avant de l’église, en B, des marches aboutissaient au parvis

orné d’une croix de pierre; puis un large degré conduisait à l’entrée de

la chapelle, en C, ouverte entre deux tours carrées; celle du nord,

destinée aux archives, et celle du sud, dite de la Justice. L’église

antérieure ou chapelle, en D, paraît avoir été destinée aux étrangers et

aux pénitents, qui ne pouvaient pénétrer dans les lieux réguliers;

c’était la chapelle des étrangers, séparée de l’église abbatiale, de

même que les logements des hôtes étaient séparés des bâtiments destinés

aux religieux, qui ne devaient avoir aucune relation avec le dehors; en

E était la porte de l’église abbatiale, qui ne s’ouvrait que pour les

grands personnages admis exceptionnellement dans le sanctuaire de

l’abbaye.

A Cluny, de même qu’à Vézelay, une des filles de Cluny, l’église

antérieure, c’est-à-dire la chapelle des étrangers que l’on trouve dans

toutes les abbayes bénédictines, avait les proportions d’une véritable

église

[Illustration: Fig. 135.--Abbaye de Cluny[56].--Intérieur de la chapelle

des étrangers et porte d’entrée de l’église abbatiale.]

avec ses collatéraux et ses tours; elle devait communiquer avec les

bâtiments destinés aux hôtes et qui se trouvaient au-dessus des magasins

de l’abbaye vers l’ouest du cloître, en F du plan. De la chapelle des

étrangers, on entrait dans l’église abbatiale par une seule porte, en E,

qui rappelait, d’après les descriptions, la disposition et la décoration

de la grande porte du Moustier, à Moissac.

Le caractère particulier de l’abbatiale de Cluny, c’est un double

transsept, dont on retrouve les dispositions analogues dans les grandes

églises abbatiales de l’Angleterre, notamment à Lincoln[57]. D’après une

description faite au siècle dernier, l’église de l’abbaye, à Cluny,

avait 410 pieds de longueur; bâtie en forme de croix archiépiscopale,

elle avait deux croisées: la première, longue de près de 200 pieds,

était large de 30; la seconde, longue de 110 pieds, était plus large que

la première. La basilique, large de 110 pieds, était partagée en cinq

nefs voûtées en plein cintre et supportées par soixante-huit piliers.

Plus de trois cents fenêtres cintrées, étroites et très élevées,

laissaient pénétrer dans l’église un jour mystérieux propice aux

méditations. Le maître-autel était placé un peu au delà de la seconde

croisée, en G et en H, l’autel de _retro_, c’est-à-dire en arrière.--Le

chœur, où se trouvaient deux jubés, occupait environ le tiers de la

grande nef; il renfermait deux cent vingt-cinq stalles pour les

religieux, et fut entouré, au XVᵉ siècle, de tapisseries magnifiques. Un

grand nombre d’autels consacrés à différents saints étaient adossés,

soit aux jubés, soit aux piliers de la grande nef et de ses

collatéraux. D’autres chapelles s’ouvrirent plus tard le long des nefs

latérales et sur les côtés est des deux transsepts.

Sur le transsept principal s’élevaient trois clochers couverts en

ardoises; celui du milieu, clocher ou tour-lanterne, était désigné:

clocher des lampes, parce que l’on disposait aux voûtes de la croisée,

de la nef et des transsepts des lampes ou des couronnes de lumières qui

brûlaient nuit et jour au-dessus du maître-autel.

Au sud de l’abbaye se trouvait un grand cloître, en F, entouré des

bâtiments claustraux, dont il reste quelques vestiges; en K et L sont

les bâtiments abbatiaux reconstruits aux XVᵉ et XVIᵉ siècles; en M et N,

les édifices construits au siècle dernier sur les bâtiments primitifs. A

l’est s’étendaient les jardins avec les grands viviers qui existent

encore avec une partie des clôtures, ainsi qu’un bâtiment du XIIIᵉ

siècle, dit la boulangerie, en O.

Les abbés successeurs de saint Hugues ne purent maintenir l’abbaye dans

l’observance de la règle primitive. Le luxe excessif résultant d’une

trop grande prospérité amena un relâchement profond, et dès la fin du

XIᵉ siècle la discorde s’était introduite à Cluny.

Pierre le Vénérable, élu abbé en 1112, rétablit l’ordre pour un temps et

réunit à Cluny un chapitre général qui comptait deux cents prieurs et

plus de douze cents autres religieux. En 1158, lors de la mort de

Pierre, l’abbaye comptait encore plus de quatre cents moines, et l’ordre

avait fondé des monastères en terre sainte et à Constantinople.

* * * * *

L’ABBAYE DE CÎTEAUX.--La réforme des ordres bénédictins s’imposait, et

saint Robert, abbé de Solesmes, la commença vers 1098. Après avoir

quitté son abbaye et s’être réfugié avec vingt et un religieux dans la

forêt de Cîteaux, qui lui avait été donnée par don Reynard, vicomte de

Beaune, saint Bernard la continua et surtout lui donna l’organisation

nécessaire pour régénérer les abbayes bénédictines qui déclinaient de

plus en plus et dont les religieux n’avaient plus l’esprit monastique.

«En allant fréquemment dans le monde, les moines en prenaient la

dissipation, et quand ils rentraient dans leurs cloîtres, ils y

retrouvaient la foule des curieux, des hôtes et des pèlerins

qu’eux-mêmes attiraient. Bâtis jusqu’au XIᵉ siècle dans les villes, ou

devenus, à la suite des invasions sarrasine ou normande, des centres de

population, les monastères ne pouvaient rester l’asile du recueillement

que pour un certain nombre de religieux occupés de travaux

intellectuels. Les moines étaient en outre propriétaires

féodaux, ayant des juridictions à côté de celles des évêques, et

Saint-Germain-des-Prés, Saint-Denis, Saint-Martin, Vendôme, Moissac ne

relevaient que du pape; de là des soucis temporels, des discussions et

jusqu’à des luttes à main armée... La cupidité et la vanité, sinon des

religieux, tout au moins de leurs abbés, s’étendaient jusqu’au culte

lui-même et aux édifices qui lui étaient consacrés[58].»

Saint Bernard, s’adressant aux moines de son temps, les réprimande sur

leur relâchement, en blâmant les dimensions exagérées des églises

abbatiales, la richesse de leur ornementation et le luxe dont

s’entouraient les abbés. O vanité des vanités! s’écrie-t-il, sottise

autant que vanité! L’église brille dans ses murailles et elle est nue

dans ses pauvres! Elle couvre d’or ses pierres et laisse ses fils sans

vêtements. Les curieux ont de quoi se distraire et les malheureux ne

trouvent pas de quoi vivre. Et ce fut pour supprimer ces abus que

l’ordre de Cîteaux fut fondé par saint Robert et saint Bernard, et aussi

pour mettre fin aux conflits de juridiction ecclésiastique en plaçant

les nouvelles abbayes sous la dépendance des évêques. Elles devaient

être bâties dans les solitudes «et nourrir leurs habitants par des

travaux agricoles. On ne devait point chercher à les fonder sur de

saints tombeaux, de peur d’y attirer la foule des pèlerins et avec eux

la dissipation. Les constructions devaient être solides et autant que

possible en bonne pierre de taille, mais sans aucune superfétation; pas

même d’autre clocher qu’un petit campanile, parfois en pierre et presque

toujours en charpente[59].»

L’ordre de Cîteaux fut constitué en 1119, et saint Robert imposa à ses

moines la règle de saint Benoît dans toute sa sévérité et, pour marquer

par des signes extérieurs sa séparation avec les fils de saint Benoît,

qu’il trouvait dégénérés, il donna à ses religieux cisterciens la robe

brune afin de les distinguer des bénédictins qui étaient vêtus de noir.

Après avoir déterminé les obligations religieuses de ses moines, il

indique, par des constructions minutieuses, la disposition des

bâtiments. La principale condition était que l’emplacement des

monastères devait être choisi assez étendu et de telle façon que les

religieux pussent trouver dans l’enceinte de l’abbaye même tout le

nécessaire, afin d’éviter toute cause de dissipation par les

communications avec l’extérieur. Le monastère, établi autant que

possible sur un cours d’eau, devait contenir, indépendamment des

bâtiments claustraux, de l’église et du logement de l’abbé, qui était en

dehors de l’enceinte régulière, un moulin, un four, des ateliers pour

les divers métiers fabriquant les choses indispensables à la vie, ainsi

que des jardins pour l’utilité et l’agrément des moines.

* * * * *

L’_abbaye de Clairvaux_ était en son temps l’expression des réformes

dont saint Bernard, précédé de saint Robert, a été l’apôtre. Les

dispositions générales et les détails des différents services étaient à

peu près identiques à ceux de Cîteaux, de même que celle-ci procédait de

Cluny, mais en tenant compte de la sévérité apportée dans l’observance

de la règle bénédictine proscrivant tout ce qui n’était pas absolument

nécessaire à la vie matérielle et plus sévèrement appliquée, surtout en

ce qui concerne la claustration complète des religieux, dans le but

d’augmenter leur perfection morale.

Ce résultat est certainement intéressant au point de vue de la

restauration religieuse; cependant, il faut peut-être regretter que le

grand mouvement d’art, l’élan intellectuel donné par les _grands

seigneurs_ bénédictins de Cluny, n’ait pas été suivi dans le même esprit

par les _réformateurs rigoristes_ de Cîteaux qui ont ramené l’art par

excellence, c’est-à-dire l’architecture, à un rationalisme réfrigérant,

qu’ils ont appliqué sévèrement dans les monastères réformés.

Les travaux des cisterciens n’en sont pas moins des sujets d’études

utiles.

Il ne reste de ces monuments, Cîteaux et Clairvaux, que de rares

vestiges noyés dans les bâtiments modernes, reconstruits pour la plupart

au siècle dernier, vestiges lapidaires moins nombreux que les documents

historiques et archéologiques qui ont guidé Viollet-le-Duc par l’étude

qu’il a faite dans son dictionnaire--t. Iᵉʳ, p. 263 à 271--des célèbres

abbayes cisterciennes, dont il montre une reconstitution _graphique_

qu’il n’est pas possible de présenter plus clairement.

CHAPITRE III

ABBAYES ET CHARTREUSES.

Au XIᵉ siècle, il existait dans toute l’Europe occidentale un grand

nombre de monastères créés par les moines de divers ordres, et qui

étaient nés des grandes écoles monastiques de Lérins, d’Irlande et du

Mont-Cassin. Parmi les abbayes célèbres de cette époque, on peut

remarquer, «après Vézelay et Fécamp, anciens couvents de femmes

transformés en abbayes d’hommes; Saint-Nicaise, à Reims;

Nogent-sous-Coucy, en Picardie; Anchin et Annouain, en Artois;

Saint-Étienne de Caen, Saint-Pierre-sur-Dives, le Bec, Conches,

Cerisy-la-Forêt[60] et Lessay en Normandie; la Trinité de Vendôme;

Beaulieu, près de Loches; Montierneuf à Poitiers[61], etc., etc.»

Les abbayes de Fulde (Hesse) et de Corvey (Westphalie), celle-ci fondée

par des moines bénédictins venus de l’abbaye de Corbie, en Picardie,

étaient devenues en leur temps les principaux foyers de lumière en

Allemagne.

L'Architecture Gothique · 第 7 / 15 段