Projection horizontale de la coupole montrant en raccourci, par

conséquent, les personnages et les motifs d’architecture qui les

encadrent.]

le XIIIᵉ siècle, il ne reste plus, à l’état de mur, que le soubassement

des fenêtres et les quelques rares triangles des voûtes, qui elles-mêmes

se couvrent d’un réseau de plus en plus serré d’arcs croisés et

recroisés. N’ayant plus la place nécessaire dans les édifices nouveaux

de l’architecture dite _gothique_, les peintres du temps cherchèrent et

trouvèrent à appliquer leur art, enrichi des nouvelles méthodes

_naturalistes_, dans des monuments plus anciens. Les coupoles des

grandes églises abbatiales, à l’exemple de l’église mère de Saint-Front

à Périgueux, leur présentaient d’immenses surfaces, dont ils utilisèrent

avec une extrême adresse la forme convexe, et sur lesquelles ils

créèrent des compositions dont les personnages et les ornements sont si

bien combinés qu’ils paraissent être de proportions normales, malgré

leurs dimensions gigantesques (fig. 117).

Nous pouvons en donner la preuve la plus certaine, grâce à la

découverte, faite en 1890, dans la cathédrale de Cahors, de peintures

murales du plus haut intérêt archéologique.

Les travaux de _consolidation_ des deux coupoles de la cathédrale ont

fait découvrir, sous plusieurs couches épaisses de badigeon, des

peintures d’une grande importance décorant la coupole de l’ouest, vers

l’entrée de l’église. On a trouvé également dans la coupole de l’est et

sur ses pendentifs des traces de peinture qui n’ont pas pu être

conservées, parce qu’elles s’effritaient sous l’action de l’air et

tombaient de vétusté. Mais la décoration de la coupole de l’ouest est

entière dans sa composition, et si le temps en a éteint quelque peu la

coloration, le dessin tracé en noir, avec une science, une vigueur et

une sûreté de main remarquables, existe tout entier ou à très peu de

chose près.

La coupole ouest, de 16 mètres de diamètre et de forme ovoïde--comme

celle de l’est--est divisée par

[Illustration: Fig. 117.--Cathédrale de Cahors.--Peintures.

Fragment de l’un des huit motifs des secteurs de la coupole.

Le prophète Ézéchiel.]

la composition picturale en huit secteurs, séparés par de larges bandes

formées de rinceaux de fleurs et de fruits fortement dessinés, dont la

figure 116 donne une idée exacte. Les figures de huit prophètes, de

dimensions colossales qui varient de 4ᵐ,70 à 4ᵐ,90 de hauteur, forment

le point capital de chaque secteur. Le prophète-roi David et les quatre

grands prophètes: Daniel, à gauche de David, puis Jérémie, Isaïe,

Ézéchiel à droite, vers le chœur de l’église, ainsi que trois parmi les

douze petits prophètes: Jonas, Esdras et Abacuc, sont peints de divers

tons modelés, sertis par un trait sur un fond variant du rouge orangé au

rouge foncé et encadré dans un motif d’architecture tracé en lignes

fermes. Le motif se détache en gris sur un fond d’appareil dont les

assises sont indiquées par un double trait brun sur un ton général

d’ocre clair. Chacun des personnages tient un phylactère, banderole ou

rouleau, portant son nom écrit en belles lettres du XIIIᵉ siècle.

Les bandes divisant les secteurs aboutissent à une frise circulaire

entourant le sommet de la coupole, formant un ciel étoilé au milieu

duquel est représentée l’apothéose de saint Étienne, patron de la

cathédrale; la frise est composée de personnages grandeur nature,

figurant, en des attitudes diverses et toutes très vivement expressives,

les scènes du jugement et de la lapidation du saint martyr. Ces

peintures montrent une phase de l’évolution vers le naturalisme; si les

figures des prophètes sont encore hiératiques dans certaines de leurs

parties, leur pose, leur tête et les détails dénotent une recherche

évidente de la physionomie. Cette recherche est poussée très loin dans

les personnages de la frise par le dessin des mains qui résulte d’une

étude d’après nature.

Au point de vue technique, les peintures de la coupole

[Illustration: Fig. 118.--Cathédrale de Cahors.--Peintures.--Fragment de

la frise centrale de la coupole[46].]

ne sont point des fresques: «Le procédé employé paraît être la peinture

à l’œuf, blanc et jaune mélangés, procédé analogue à la peinture à

l’aquarelle... Les tons rouges ont été posés sur une assiette de mine

orange, ce qui leur donne une vigueur et un éclat étonnants,

relativement aux matières employées, l’usage des _dessous_ était

systématique et il apparaît toutes les fois qu’on a voulu obtenir une

certaine intensité de tons ou des effets de coloration. On a modelé

autant qu’on a pu, mais sans direction unique de la lumière, et si ce

n’était le gros trait de _redessiné_ ou serti, en beaucoup d’endroits

ces peintures auraient des points de ressemblance avec les recherches

d’éclairage diffus qui, sous le nom de plein air, caractérise la

peinture moderne. La tonalité générale est celle des peintures simples

du XIIIᵉ siècle, c’est-à-dire de celles où l’on n’a pas employé l’or.

L’aspect est chaud, brillant, orangé avec des intensités rouges de

plusieurs nuances[47].»

D’après les renseignements archéologiques recueillis en divers ouvrages

des historiens du Quercy, les peintures de la coupole ouest de Cahors

auraient été faites par les soins des évêques Raymond de Cornil,

1280-1293, Sicard de Montaigu, 1294-1300, Raymond Panchelli[48],

1300-1312, ou Hugo Geraldi, 1312-1316, l’ami du pape Clément V et du roi

de France Philippe IV, et qui fut brûlé vif à Avignon, ou bien encore

Guillaume de Labroa, 1316-1324, qui, résidant à Avignon, ne gouverna le

diocèse de Cahors que par procuration. Après cette période il n’est plus

question de travaux décoratifs, les successeurs de ces évêques ayant à

soutenir la lutte contre les Anglais.

Il est donc permis de croire que les peintures de Cahors sont de la fin

du XIIIᵉ siècle ou du premier quart du siècle suivant; mais ce qui est

certain, c’est que la décoration de la coupole ouest de la cathédrale de

Cahors est d’un très grand caractère et qu’elle présente un exemple

unique en France de l’art décoratif au plus beau temps du XIIIᵉ

siècle--à l’apogée de l’architecture dite _gothique_--dont les exemples

ont été suivis par les artistes contemporains et surtout dans les

premières années du XIVᵉ siècle.

L’administration des cultes, gardienne vigilante de nos belles

cathédrales--nos principaux monuments historiques,--a pris, avec

l’esprit d’ordre et de méthode qui lui fait honneur, toutes les mesures

nécessaires non pour restaurer, mais pour _conserver_ ces curieuses

peintures telles qu’elles existent encore, afin de laisser toute leur

valeur archéologique à ces précieux documents qui attestent le talent de

nos peintres français du moyen âge.

* * * * *

N’ayant plus de surfaces murales à peindre, la décoration se bornant à

l’enluminure des divers membres de l’architecture, les artistes peintres

appliquèrent leur talent, développé par l’étude de la nature, à décorer

les verrières qui, dès la fin du XIIIᵉ siècle, s’agrandissaient de plus

en plus jusqu’à occuper, par leurs réseaux de pierre, tout l’espace

compris entre les points d’appui du pourtour des édifices. Cet art

nouveau, ou plutôt, cette incarnation de l’art décoratif, appliqué à des

dispositions nouvelles, montre encore la souplesse et l’esprit

d’assimilation qui distinguaient déjà les artistes français de ce

temps.

[Illustration: Fig. 119-120.--Vitraux du commencement du XIIᵉ siècle.

Saint-Remi, à Reims[49].]

«Par la nature de la matière qui le compose, le vitrail coloré a une

influence certaine sur la physionomie de l’édifice qu’il décore. S’il

est mal compris, l’effet des formes architecturales peut s’en trouver

modifié; il les fait valoir, au contraire, lorsqu’il est conçu avec

intelligence... Comme tout autre genre de peinture ayant

[Illustration: Fig. 121.--Vitrail du XIIᵉ siècle.

Église de Bonlieu (Creuse).]

la fonction de s’unir intimement à l’architecture, le vitrail exige une

composition simple, ainsi qu’une exécution sobre ne visant pas à

l’imitation rigoureuse de la réalité; il exclut l’illusion de la

perspective. Sa coloration doit être franche, énergique, composée d’un

petit nombre de tons et produisant une harmonie à la fois somptueuse et

calme qui attire doucement l’attention, sans l’absorber au détriment du

cadre. Comparable à une mosaïque murale, aux émaux de l’orfèvrerie du

XIIᵉ au XIVᵉ siècle et aux tapis d’Orient, une verrière véritablement

décorative n’a aucune analogie avec un tableau, scène ou paysage que

l’on voit à travers une fenêtre ouverte, où l’intérêt se concentre plus

particulièrement sur un point et qui ne reçoit pas la lumière diffuse

éclairant également toutes ses parties. La loi fondamentale de la

peinture décorative repose sur une convention établie pour la

satisfaction des yeux, qui recherchent bien plus la décoration

rationnelle d’une construction ou d’un objet

[Illustration: Fig. 122.--Vitrail du XIIIᵉ siècle.--Cathédrale de

Chartres.]

d’usage que la sensation des réalités de la nature. Il y a donc un abîme

entre le vitrail et le tableau. Pour avoir essayé de le franchir,

l’école moderne, héritière de la renaissance italienne, a fait dévier

l’art de la décoration de la voie qui lui était tracée par le bon

sens[50].»

Le rôle véritable du vitrail n’a jamais été mieux compris qu’au XIIᵉ

siècle. Les artistes de ce temps avaient une admirable entente de

l’harmonie des couleurs,

[Illustration: Fig. 123.--Vitrail du XIIIᵉ siècle.--Cathédrale de

Chartres.]

dont l’éclat tempéré convenait aux formes simples et robustes de

l’architecture romane. Sur le verre aux tons variés, le peintre

appliquait un trait noir pour dessiner une figure ou un ornement; il

soutenait ce trait avec une demi-teinte plate constituant un modèle

rudimentaire, ce qui laissait aux formes exprimées leur effet exact à

distance. Au XIIIᵉ siècle, avec le style moins

[Illustration: Fig. 124.--Vitrail du XIIIᵉ siècle.--Église de

Saint-Germer.]

austère des édifices, l’éclat des vitraux augmente; la coloration est

plus pétillante, plus énergique, sans nuire à l’harmonie générale; elle

a plus de richesse

[Illustration: Fig. 125.--Vitraux du XIVᵉ siècle.--Église de

Saint-Urbain, à Troyes.]

encore, parfois, au XIVᵉ siècle, car on emploie le verre rouge avec une

certaine prodigalité à cette époque. Jusque-là le système d’exécution

reste le même; mais le trait du dessin devient plus fin et la

demi-teinte qui le souligne tend à prendre beaucoup moins d’importance,

les figures perdent leur calme hiératique et affectent des mouvements

accentués, élégants, qui accusent déjà la préoccupation des artistes de

se rapprocher de l’imitation de la nature. C’est un commencement de

réalisme dont les conséquences ne tarderont pas à être considérables; à

la fin du XIVᵉ siècle, la découverte du jaune, obtenu par des sels

d’argent et la facilité de son emploi pour colorer des verres grisâtres

au feu de moufle, sur des parties que le dessin délimite, sera la cause

d’une révolution dans l’art du vitrail et frayera le chemin aux émaux de

toute couleur. Cette découverte, assurément utile et qui, appliquée

discrètement, rend de précieux services, deviendra une ressource d’un

usage exagéré.

Au XVᵉ siècle, les saints personnages représentés sont habituellement

exécutés sur verre teinté donnant l’impression d’un blanc très doux;

mais les cheveux, les barbes, les coiffures, les bijoux, les galons et

les broderies des vêtements sont peints en jaune. Les figures se

détachent vivement sur un fond bleu ou rouge, divisées par une draperie

damassée, verte ou pourprée; une vaste ornementation architecturale les

encadre et emplit les fenêtres immenses de la dernière période de l’art

du moyen âge. La transformation est radicale. L’épanouissement final du

style dit gothique aurait dû logiquement, et il est intéressant de le

constater, amener une recrudescence de la coloration des vitraux; or on

s’accommode, au contraire, d’un affaiblissement caractérisé de la

puissance d’effet obtenu par la diversité des tons intenses. Cette sorte

de camaïeu oblige le peintre à augmenter l’importance du modelé, au

détriment du trait noir qui va disparaître.

[Illustration: Fig. 126.--Vitrail du XIVᵉ siècle.

Tête de saint Pierre.

Cathédrale de Châlons-sur-Marne.]

Avec le XVIᵉ siècle, le vitrail devient, dans une certaine mesure, un

tableau translucide qui ne respecte plus les formes architecturales. Les

scènes se compliquent et s’étendent sans tenir compte des meneaux de

pierre. Toutefois, son exécution large et nerveuse, ainsi que la beauté

des tons du verre, impriment aux verrières de cette luxuriante époque un

aspect décoratif d’un genre spécial qui en fait oublier les défauts et

en expliquer le succès.

L’émail se rattache trop directement au vitrail pour n’en pas dire un

mot; c’est une des applications de l’art décoratif du moyen âge, et si

son emploi s’est limité à orner des œuvres d’orfèvrerie plutôt qu’à

décorer de grands espaces, l’émail est cependant une des expressions les

plus brillantes et les plus précieuses de l’art du peintre.

[Illustration: Fig. 127.--Vitrail du XVᵉ siècle.

Cathédrale d’Evreux.]

Les émaux les plus anciens sont généralement _champlevés_ et

_cloisonnés_: champlevés, c’est-à-dire creusés pour recevoir l’émail

fusible, le creux contournant la masse des figures ou des ornements;

cloisonnés par de petites lames de métal fixées sur le fond et marquant

les détails des nus et des vêtements. Le fond, les cloisons et les

parties nues des figures sont dorés et les détails dessinés par des

traits

[Illustration: Fig. 128.--Émail du XIᵉ siècle.--Plaque-couverture de

manuscrit (hauteur, 0ᵐ,12; largeur, 0ᵐ,065).]

gravés, de sorte que les vêtements seuls sont émaillés.

La figure 128 montre un émail de la fin du XIᵉ siècle, dont les

inscriptions, placées de chaque côté de la croix, sont formées de

lettres superposées verticalement, se lisant de haut en bas, et dans

lequel on peut étudier ces diverses particularités.

Dès le commencement du XIIIᵉ siècle, l’émail est fait en _taille

d’épargne_, c’est-à-dire que le fond est champlevé pour recevoir les

matières diverses qui doivent être soumises à l’action du feu pour

former l’émail. Les vêtements, les mains et les pieds des

figures--_épargnées_--sont modelés et ciselés en très bas-relief; mais

le personnage principal, le Christ, les têtes des personnages qui

l’accompagnent, ainsi que les têtes des anges, sont en véritable

_relief_, modelés et ciselés vigoureusement.

La plaque-couverture d’évangéliaire (fig. 129) nous donne un exemple des

plus caractéristiques de ce genre d’émail, qui remonte aux premières

années du XIIIᵉ siècle et provient des ateliers de Limoges, fondés par

les moines de Solignac.

La châsse (fig. 130) provient également des ateliers des émailleurs

limousins. Le procédé est analogue, mais la ciselure des figures est

moins fine et même rudimentaire, parce qu’elle est remplacée par des

traits gravés rapidement. Ce reliquaire représente le martyre de saint

Thomas Becket, archevêque de Cantorbery, et la partie haute de la

châsse, formant toiture à deux pentes, l’apothéose du saint.

On sait que saint Thomas Becket fut canonisé deux ans après sa mort

tragique, qui souleva une réprobation générale dans toute la chrétienté,

et se traduisit à Limoges par la _fabrication_, pour ainsi dire,

pendant le XIIIᵉ siècle, d’un grand nombre de châsses-reliquaires

destinées à contenir les reliques du saint martyr.

[Illustration: Fig. 129.--Émail du XIIIᵉ siècle.--Plaque-couverture

d’évangéliaire (hauteur, 0ᵐ,18; largeur, 0ᵐ,17).]

Il nous semble qu’on peut voir dans les détails des vêtements et des

mains ciselés en très bas-relief de la figure 129 l’origine des émaux de

_basse taille_, dits translucides ou, plus exactement, transparents,

procédé qui était en usage en Italie, en France et même en

[Illustration: Fig. 130.--Émail du XIIᵉ siècle.--Châsse-reliquaire de

saint Thomas Becket.]

Allemagne, au XIVᵉ et principalement au XVᵉ siècle. Ces émaux ne

pouvaient être faits que sur l’or et l’argent, et s’obtenaient par la

ciselure en très bas-relief

[Illustration: Fig. 131.--Émail du XVIᵉ siècle.--Notre-Dame des

Sept-Douleurs.

Émail peint signé I.-C. (Jehan Courteys ou Courtois) (hauteur, 0ᵐ,27;

largeur, 0ᵐ,21)[51].]

sur ces métaux précieux des motifs qui étaient ensuite recouverts

légèrement d’émaux de nuances peu variées, travail aussi long que

difficile, et, par conséquent, d’un prix très élevé qui en rendait

l’usage fort restreint.

Les émailleurs du XVIᵉ siècle, surtout ceux du commencement,

s’inspirèrent évidemment des émaux de basse taille pour obtenir le même

effet brillant et chatoyant par des procédés plus savants et surtout

plus économiques, qui se simplifièrent encore en se vulgarisant et en

perdant de plus en plus leurs qualités originelles. La figure 131,

représentant Notre-Dame des Sept-Douleurs, signée I. C., (Iehan Courteys

ou Courtois), est un exemple, quant au dessin tout au moins, des émaux

peints, exécutés par les artistes limousins dans les premières années du

XVIᵉ siècle.

L’architecture dite _gothique_, et principalement l’_architecture

religieuse_ du XIIᵉ au XVᵉ siècle, a exercé une action féconde, non

seulement par la structure proprement dite des édifices qu’elle a élevés

en si grand nombre, mais encore par les arts divers qu’elle a créés ou

perfectionnés et, dans tous les cas, mis en œuvre pour les décorer. Nous

n’en avons tracé que les grandes lignes, en regrettant que la place nous

fasse défaut pour étudier toutes les manifestations d’un art bien

français, dont les rares et d’autant plus précieux débris sont les plus

beaux ornements des musées de France et d’Europe. Ils figurent avec

honneur parmi les modèles les plus utiles pour l’enseignement des arts,

en préparant par leurs exemples la création de nouveaux chefs-d’œuvre

français.

DEUXIÈME PARTIE

L’ARCHITECTURE MONASTIQUE

[Illustration: Fig. 132.--Abbaye du Mont-Saint-Michel.--Cloître (XIIIᵉ

siècle) (d’après les dessins d’Ed. Corroyer).]

CHAPITRE PREMIER

ORIGINE.

L’origine de l’architecture _monastique_ ne remonte pas au delà du IVᵉ

siècle de l’ère chrétienne. Les ermites et les anachorètes des premiers

temps, habitant les cavernes ou les déserts de la Thébaïde, ont pu

laisser le souvenir de leurs vertus, mais aucune trace des édifices

qu’ils auraient élevés pendant leur vie érémitique; tandis que les

premiers chrétiens réunis sous une _règle_ religieuse, changeant cette

existence solitaire en une vie cénobitique, ont attesté leur passage en

ce monde par des monuments dont il reste des vestiges nombreux, et tout

au moins des témoignages historiques.

L’histoire monumentale des églises abbatiales se confond avec celle des

cathédrales[52], en ce sens que les évolutions et les transformations

architectoniques qui se sont succédé aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles se sont

manifestées successivement dans ces grands édifices, qu’elles ont été

préparées par les moines architectes et qu’elles ne se sont accomplies

que par leur concours direct ou celui des élèves qu’ils avaient formés.

Mais l’étude de l’_abbaye_ proprement dite nous reste à faire au point

de vue de l’organisation corporative des moines comme à celui des

édifices destinés à les abriter.

L’institution monastique date de l’époque romaine, et les premières

abbayes furent établies en France au IVᵉ siècle par Saint-Hilaire de

Poitiers et Saint-Martin de Tours. Ces associations, ces corporations

religieuses, puissantes par le nombre et plus encore par l’esprit qui

les animait, et qui ont rendu d’immenses services à la civilisation au

moyen âge, étaient des institutions admirables, à ne considérer même que

le côté philosophique de la _règle_ religieuse qui soumettait tout à la

domination éclairée de l’intelligence. La _règle_ de saint Benoît est à

elle seule un monument considérable qui a pour base la _discipline_ et

pour couronnement le _travail_. Principes excellents toujours,

puisqu’ils sont l’expression de la vérité éternelle dont nos économistes

modernes, fort bien inspirés en préconisant la fondation de toute espèce

de syndicats corporatifs, pourraient, comme au temps de saint Benoît et

toutes proportions gardées, tirer en cette fin de siècle les plus utiles

et les plus féconds enseignements.

Trois grands foyers intellectuels ont éclairé les premiers siècles du

moyen âge: _Lérins_, l’_Irlande_ et le _mont Cassin_. Ils ont brillé du

plus vif éclat du IVᵉ siècle jusqu’à Charlemagne, en préparant les

évolutions successives des connaissances humaines, par le développement

cultivé des sciences, des arts, et particulièrement l’art de

l’architecture, sous l’action constante des lois de la filiation et

celles de la transformation incessante, poursuivant immuablement à

travers les siècles leur marche progressive.

_Lérins._--Saint Honorat et ses compagnons, abordant dans l’archipel de

Lérins, en 375 ou 390, fondèrent sur l’île principale une chapelle

entourée de cellules et de bâtiments nécessaires à la vie commune. Les

moines composant le monastère naissant étaient des lettrés qui avaient

accepté _la règle_ religieuse qui était devenue leur loi; ils

instruisaient les néophytes venus du continent, et leur réputation,

s’étendant au loin, fit bientôt de Lérins une école théologique, un

séminaire, une pépinière, pour ainsi dire, où l’église du moyen âge vint

chercher les abbés et les évêques les plus dignes de la gouverner.

L’école de Lérins devint même si savante qu’elle prit parti dans la

question du _pélagianisme_[53] qui animait alors les esprits, et elle

paraît s’être maintenue de haute lutte dans la demi-mesure, c’est-à-dire

dans le _semi-pélagianisme_, idées agitatrices qui paraissent avoir été

calmées par saint Vincent de Lérins, dont les doctrines étaient beaucoup

plus orthodoxes. Il paraît certain d’ailleurs que l’enseignement

théologique de Lérins domina, ou tout au moins dirigea l’opinion dans

les Gaules jusqu’au VIᵉ siècle.

L’_Irlande_.--Dès le VIᵉ siècle, l’Irlande était le foyer des sciences

et des arts en Occident. Les moines irlandais avaient suivi les

traditions importées par les Scandinaves en transformant l’art oriental;

par les manuscrits et les miniatures, ils exercèrent une influence

considérable sur l’art continental en préparant la Renaissance de

Charlemagne, qui a eu elle-même une si grande importance par les

manifestations monumentales de l’époque dite _romane_.

Saint Colomban était un des moines du monastère de Benchor, en Irlande,

lorsqu’il passa sur le continent où, vers la fin du VIᵉ siècle, il fonda

aux environs de Besançon les abbayes de Luxeuil et de Fontaine, puis en

Italie, celle de Bobbio, où il mourut en 615. Son œuvre capitale est la

_Règle_, qu’il donna aux moines irlandais qui l’avaient accompagné et

aux religieux qui étaient venus habiter les monastères qu’il avait

fondés. Saint Colomban ne se contentait pas de prescrire dans sa _Règle_

l’amour de Dieu et celui du prochain qui en étaient la base; il montre

la beauté et l’utilité de ses prescriptions, qu’il appuie sur des

passages de la Bible et des principes de morale. L’école du monastère de

Luxeuil fut une des plus célèbres au VIIᵉ siècle et devint semblable à

celle de Lérins, comme une pépinière de savants docteurs et d’illustres

évêques.

_Le mont Cassin._--Au VIᵉ siècle, saint Benoît prêcha le christianisme

dans le sud de l’Italie, où, malgré les édits impériaux, le paganisme

était resté la religion populaire. Il éleva une chapelle dédiée à saint

Jean-Baptiste, sur les ruines d’un temple consacré à Apollon, puis il

fonda un monastère qui fut le berceau de l’ordre célèbre des

bénédictins, auquel il donna sa _Règle_ en 529.

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